‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 27 sur 82 · AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

AU TRAVAIL

Tom et Legree sous les lois de la Caroline du Sud. — Séparation des mères et des enfants.

Nous venons d'appeler les méditations de nos lecteurs sur les lois destinées à protéger, contre la cruauté de son maître, le corps et la vie de l'esclave.

Peut-être maintenant seront-ils curieux de connaître celles qui ont pour but, soit de lui faire donner une nourriture suffisante et des vêtements convenables, soit d'empêcher qu'on ne lui impose un travail excessif. — De telles dispositions, s'écrieront, à ces mots, les habitants du Nord, sont aussi absurdes qu'inutiles : quand on achète un esclave fort cher, n'a-t-on pas intérêt à le maintenir dans un état de santé qui ne lui fasse rien perdre de sa valeur? Si fort qu'il soit, ce raisonnement n'a pas convaincu, à ce qu'il paraît, les législateurs des États du Sud, car l'acte de 1786 ( IredeU's Révisai, p. 588) (^) a déclaré « qu'un grand nombre de personnes exercent des traitements tellement cruels sur la personne de leurs esclaves , qu'elles les forcent à commettre des crimes pour lesquels ils sont exécutés ; » et le juge Taylor , qui constate ce fait , l'explique en ces termes : « Les traitements cruels auxquels celte loi fait allusion consistent à priver les esclaves des nécessités de la vie, et les crimes que ceux-ci commettent ont pour but de leur procurer de quoi se nourrir et se vêtir.»

La section d'un acte de 1740 (Caroline du Sud; V. Stroud's Sketch, p. 28) contient, dans son préambule, la phrase suivante :

• Attendu qu'un grand nombre de propriétaires d'esclaves , et à' autres individus qui sont chargés de surveiller, de diriger et de soigner les esclaves, leur imposent un travail si prolongé qu'ils 7i ont pas le temps de prendre le repos voulu par la nature, arrête, en conséquence, que l'esclave ne sera pas tenu de travailler plus de quinze heures par jour en été, et quatorze heures en hiver. » — Or, comme le remarque le juge Stroud, dans trois des Etats à esclaves, les détenus les plus sévèrement punis des étabhssements pénitentiaires ne travaillent jamais plus de dix heures par jour pendant les mois d'été. L'acte protecteur de la Caroline du Sud condamne donc les esclaves, qui auparavant n'avaient pas le temps de dormir, à un travail quotidien bien autrement pénible que celui que la loi pénale des Etats voisins impose aux plus grands criminels : quinze heures au lieu de diœ !

Cette loi , — si paternelle en ce qui touche le sommeil nécessaire aux esclaves,— s'occupe, avec non moins de sollicitude, de leur nourriture et de leur habillement :

« Quand un propriétaire ou son représentant refusera à un ou à plusieurs esclaves ce qui leur sera nécessaire pour se couvrir , se vêtir ou se nourrir , il

{') Wlieeler, pag. 220, l'État contre Sue; Gaineroii et Nonvood's C. ïlej), 54.

sera permis à tout individu de porter plainte, en faveur de cet esclave ou de ces esclaves, devant le jug^e le plus voisin... Ce magistrat devra assigner à son tribunal l'individu accusé d'un pareil délit, et, après l'avoir entendu, si les faits lui paraissent prouvés, ou si l'individu ne se justifie point par son serment, — ce qu'il pourra toujours faire, quand il riij aura pas de témoignage positif de sa culpabilité y — le susdit magistrat sera autorisé à prendre toutes les mesures qu'il jugera convenables pour le soulagement de cet esclave ou de ces esclaves , et il pourra infliger au coupable une amende qui n'excédera pas 20 livres sterling. » (2 Brevard's Digest, 2-41. Cobb's Digest, 827.)

Une loi semblable existe dans la Loms'mne. [Statuts révisés, 1852, p. 557, g 166.)

On croira peut-être que cet acte , si solennellement humain , est destiné à produire quelques bons résultats. C'est une erreur : il n'a et ne peut avoir aucun effet. Et d'abord, Angelina Grimké Weld, la sœur de Sarah Grimké que nous avons citée plus haut , va nous apprendre quelle est la situation des esclaves sur les plantations (*) :

« Le régime auquel les esclaves sont soumis sur les plantations n'est jamais parfaitement connu , si ce n'est de ceux qui le subissent et de ceux qui le leur infligent. Dans une foule de cas, le maître ignore la condition réelle de ses esclaves des champs; sa femme et ses filles l'ignorent encore plus. Quelques faits relatifs à ma propre famille vont démontrer ce que j'avance. Nous habitions Charleston; mais tous les ans nous allions passer quelques mois à une maison de campagne (Bellement) située à une distance de 200 7niles, dans la partie nord-ouest de l'Etat. Notre plantation était à trois miles de la maison d'habitation. C'était là que résidaient les esclaves employés aux travaux des champs. De temps à autre, — une fois par mois peut-être, — un membre de la famille allait se promener à cheval du côté de la plantation; mais je n'allaisjamais visiter les champs ou les esclaves travaillaient , et je ne savais presque rien de leur condition. On m'avait dit seulement que les commandeurs chargés de les diriger étaient, pour la plupart, des hommes violents et sans principes... Toutefois, j'ai eu la satisfaction de l'apprendre, les esclaves sont généralement mieux traités dans ce district que sur les plantations plus rapprochées du Sud.

» Dans toute la partie orientale et moyenne de l'État, il est rare que les planteurs résident à demeure fixe sur leurs plantations ; ils ont invariablement

(*) L'Esclavage tel qu'il est, témoignage de mille témoins. New-York, 1839, pag. 52, 53,

deux domiciles, et ne passent jamais la moitié de l'année sur leurs propriétés. Même lorsqu'ils y font un séjour de plusieurs mois, la politique, la chasse, les courses, les spéculations, les voyages, les visites à recevoir ou à rendre, les études littéraires, leur prennent un temps si considérable qu'ils sont obligés de s'en rapporter presque entièrement aux déclarations de leur commandeur, si par hasard ils désirent connaître la condition de leurs esclaves. Je constate ce fait parce que ces propriétaires d'esclaves (la classe la plus riche) sont, je crois, les seuls qui visitent les États du Nord avec leurs familles, et leur témoignage est la base principale des opinions que les habitants du Nord professent sur l'esclavage. »

Transportons-nous maintenant, par la pensée, sur la plantation Bellement ou sur toute autre. Le maître estàCharleston,oùilcultive les artset la littérature. Les esclaves sont abandonnés entièrement aux bons soins des commandeurs , — la race la plus dégradée, la plus abjecte et la plus immorale, comme dit M. Wirt dans sa Vie de Patrick Henry, p. 34; — mais, las de souffrir de la faim et du froid , ils s'assemblent et délibèrent sur les mesures à prendre dans l'intérêt commun.

— C'en est trop, à la fm, s'écrie l'un d'eux, — un jeune homme robuste et brave, que nous appellerons Tom, — un pareil régime devient vraiment insupportable ; il y a un acte destiné à nous protéger. Nous nous adresserons à la justice.

Tom est un nouveau venu sur la plantation ; chez son maître précédent il était mieux traiié; son indignation et sa colère l'inspirent; il est éloquent, il émeut, il ravit les femmes et les enfants. Mais les vieillards, — Sambo, Cudge,Pomp et la vieille tante Dinah, — lui recommandent d'être réservé dans ses propos et prudent en ses démarches. Ces sages conseils ne parviennent pas à le détourner de ses idées de réparation et de vengeance. Il y est bien résolu, il s'adressera aux tribunaux pour obtenir justice. Enfin, après de longues recherches, il découvre un blanc qui consent à porter plainte en sa faveur. Par une belle matinée, maître Legree se rend devant le juge Dogberry où il a élé assigné par maître Shallow — nous donnerons ce nom au blanc assez naïf pour soutenir la plainte des nègres , — sous l'inculpation de ne pas nourrir et de ne pas vêtir suffisamment ses esclaves. Le voici arrivé au tribunal. — 11 se lient debout, les mains dans ses poches, une chique à la bouche, en présence du digne magistrat qui prend son air le plus solennel, tout en lor-

gnant du coin de l'œil un carafon d'eau-de-vie , flanqué de grands verres , et destiné à répandre quelques rayons de lumière au milieu des profondes ténèbres de ces procès toujours plus ou moins obscurs.

— Voyons , Messieurs , dit-il , prenez d'abord quelque chose. — Monsieur Leg-ree, asseyez-vous. — Asseyez-vous , Monsieur... quel est votre nom?

— Monsieur Shallow.

M. Legree et M. Shallow s'assoient, et dégustent un verre de grog. — On cause de choses et d'autres pendant quelque temps, puis le juge, s'interrompant, s'écrie tout à coup :

— Il est temps de s'occuper de ces nègres. Messieurs , vous connaissez l'acte de... hum, hum; où diable est cet acte? (Feuilletant un vieux livre de droit.) — Peste soit de vous, Shallow, d'avoir découvert cet acte!... Pour moi, s'il m'en souvient, il ne... Ah! le voici... Eh bien, monsieur Shallow, la loi vous impose l'obligation de faire la preuve des faits que vous avancez.

M. Shallow (hésitant et balbutiant). Bon Dieu! ne sufFit-il pas de les regarder pour reconnaître que ces nègres sont à demi morts de faim... et puis, voyez, ils n'ont sur eux que des haillons...

Le juge Dogberry. Je ne remarque rien d'extraordinaire en eux... Ils me semblent tous, au contraire, avoir l'air assez contents de leur sort.

M. Shallow (vivement). Mais interrogez Poney, Sambo, Dinah ou Tom.

Le juge Dogberry (avec dignité). Vraiment, monsieur Shallow, vohs m'étonnez.... Gomment, vous songez à produire en justice le témoignage d'un nègre? Je connais mieux la loi.... Il me faut des preuves directes, l'igiiorez-vous?

Shallow ne sait que répondre. Legree, qui se donne un air triomphant, avale un autre verre de grog, et le juge Dogberry pousse plusieurs hum! hum! significatifs. Enfin, ce digne magistrat rompt le silence:

— Après tout, monsieur Legree, vous ne vous refusez pas, sans doute, à prêter serment. Gela termine l'atFaire , vous le savez.

Legree a l'habitude des faux serments ; il prend Dieu à témoin , d'une voix solennelle, que l'accusation portée contre lui est fausse, el le magistrat chargé de le juger le renvoie absous. Le procès est terminé devant le tribunal; mais l'est-il pour les malheureux qui, poussés par le désespoir, avaient eu l'imprudence de le faire intenter à leur maître? Quels châtiments vont leur être infligés, dès qu'ils auront regagné la plantation!

A en croire l'auteur de certains articles de journal, reproduits par nous au

commencement de celte deuxième partie, la Louisiane a le bonheur de vivre sous des lois qui défendent la séparation des mères et de leurs enfants avant que ceux-ci n'aient atteint l'ât^e de dix ans. Le journaliste nous reproche d'avoir fait vendre la fdle de Cassy (Ehsa) à l'âge de huit à neuf ans. — Un pareil contrat eût été frappé de nullité et fût resté sans effet, car, dit-il, en vertu d'un acte du Code noir, « il est défendu à toute personne de vendre, sans leur mère, les enfants qui n'ont pas encore dépassé l'âge de dix ans. • Et il ajoute :« Cette disposition si humaine se trouve confirmée par un statut dont une clause est ainsi conçue : « Tout contrevenant à cette loi sera puni des peines portées par la » section C de cet acte. Ces peines sont : une amende qui ne peut être moindre » de 1,000 dollars, ni dépasser 2,000 dollars, et un emprisonnement, » dans une maison publique, dont la durée sera de six mois au moins, et d'un » an au plus.» (V. les Actes delà Louisiane^ l""^ session, 9® législature^ 1828, 9, n« 2/1, section 16. Stai. rév., 1852, p. 550, § 143.)

Quelle profondeur de raisonnement ! ou plutôt quelle charmante naïveté î Tel crime n'est pas commis dans tel Etat, parce qu'il y a une loi qui le défend. En quoi les lois ont-elles donc maintenant un si grand empire sur les mœurs, qu'elles puissent les métamorphoser en un instant? Heureusement et malheureusement non! — Heureusement, dans les Etats du Nord, où elles n'empêchent pas les habitants de secourir les esclaves fugitifs et de protéger leur fuite. — Malheureusement, dans la Louisiane, où elles ne mettent pas un terme aux barbaries qu'elles ont pour but de réprimer.

D'ailleurs, en fait , si la loi est transgressée , qu'arrivera-t-il? Toute la jurisprudence , — il ne faut pas l'oublier , — repose sur ces deux principes : — Un esclave n'a point le droit d'intenter un procès, si ce n'est quand il s'agit de son affranchissement personnel; et encore, dans certains Etats, doit-il être assisté d'un tuteur. — Un esclave n'est point admis à témoigner dans un procès où des blancs se trouvent impUqués.

Maintenant , faisons une supposition. Bien que l'enfant de Cassy n'ait pas neuf ans , Butler veut le vendre. — Il y a, direz-vous, un statut qui défend au maître de séparer de la mère l'enfant au-dessous de dix ans. — Nous en convenons ; mais Butler ne tient pas compte de ce statut. Il vend l'enfant. Que fera Cassy? elle ne peut intenter un procès. L'État poursuivra-t-il d'office? Admettons qu'il poursuive, et voyons les suites de cette affaire. Butler affirme que l'enfant a dix ans; il lui donnerait dix ans et demi ou onze ans, si

cela lui convenait. Que fera Cassy? son témoignage n'est point admis en justice. D'ailleurs elle est entièrement au pouvoir de Butler. Son maître lui a déclaré que si elle disait un mot, il fouetterait son enfant avec la dernière cruauté , — et elle sait qu'il est capable de tout. — Il peut l'enfermer dans Bn cachot, la vendre à un maître qui l'emmènera sur une plantation éloignée , ou enfin l'accabler impunément de tous les mauvais traitements qu'il lui plaira de lui infliger. — Cassy se tait donc. Et ce statut protecteur, — enseigne destinée à tromper le public, — reste sans effet. Élisa est vendue et livrée. En vérité, il ne serait pas plus absurde de vouloir arrêter le cours du Mississipi avec un roseau, que de prétendre mettre un terme au commerce des esclaves à l'aide de pareilles lois !

Maintenant le lecteur, nous l'espérons, sera de notre avis: — Ce que les défenseurs de l'esclavage ont de mieux à faire, c'est de parler le moins possible des « statuts protecteurs. »

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