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PROCÈS CURIEUX

Les journaux de Raleigh (Caroline du Nord), en date du 5 juin 1851, rendent compte d'une cause intéressante, plaidée devant la cour supérieure, dans sa session de printemps.

Mima, femme esclave, était accusée d'avoir tué son maître, William Smith, du comté de Johnston, dans la nuit du 29 novembre 1850.

Les témoins à charge étaient deux jeunes esclaves nommés Sidney et Jane, garçon et fille âgés l'un et l'autre d'environ douze ans (*).

Dans le cours de la nuit en question , ils furent tirés de leur sommeil par la voix de leur maître Smith, qui venait de rentrer chez lui. Ils sortirent, et trouvèrent Mima liée au cou de son cheval par deux cordes, l'une passée autour de son cou, l'autre autour de ses poignels. Le défunt la détacha et la

(*) Le lecteur sera peiit-ftre surpris d'entendre parler de témoignages d'esclaves admis devnnt un tribunal américain, mais il voudra bien se rappeler que la prévenue elle-même était esclave. Le témoignage des nègres est absolument nul quand les blancs sont en cause.

traîna dans la maison, donnant de temps en temps une secousse à la corde qu'elle avait autour du cou ; il l'attacha ensuite à un poteau. Smith se fit apporter à manger, jeta un morceau de pain à Mima, et, lorsqu'il eut fmi de souper, la frappa sur son dos nu avec une longue perche de bois léger, dont il lui appliqua plusieurs coups très-violents. Peu de temps après, le défunt, pris de quelque besoin, sortit de la maison, accompagné du témoin Sidney, qui l'éclairait avec une torche, et qui lui entendit dire qu'il comptait « en fmir » avec l'accusée. La lumière s'éteignit, et Sidney rentra dans la maison pour la rallumer. Jane y était; mais il n'y vit plus faccusée, dont les liens avaient sans doute été détachés. Pendant que le témoin rallumait sa torche, il entendit à l'extérieur un bruit de coups, et le défunt qui, par deux ou trois fois, cria ces mots : — 0 Leah ! ô Leah ! — Le témoin et Jane sortirent aussitôt, et virent le défunt qui luttait, tout couvert de sang; ils furent pris de frayeur, rentrèrent en toute hâte, et s'enfermèrent au verrou. — Il paraît que Leah était la mère de l'accusée, et s'était échappée de la maison deux ans auparavant, par suite des mauvais traitements dont l'accablait le défunt.

Smith , à partir de ce moment , n'ouvrit plus la bouche et demeura privé de sentiment jusqu'à ce qu'il mourût , le lendemain matin , des blessures qu'il avait reçues.

Il a été prouvé par l'enquête que CarroU , homme de race blanche résidant à un mile environ de la maison du défunt, et dont la femme, à ce qu'on dit, est la fille naturelle de Smith , avait en sa possession , dans la matinée môme du meurtre, le reçu donné la veille au défunt par le shériff High, pour frais d'emprisonnement, plus un billet de 35 dollars dus au défunt par un certain Wiley Price, billet que Carroll toucha peu de temps après ; puis enfin les clefs de la caisse du défunt; et on n'a pu vérifier comment Carroll s'était procuré CCS divers objets.

Outre le témoignage de Sidney, on a celui de plusieurs habitants de la ville de Raleigh, entre autres l'honorable W. H. Haywood, qui étabhssent, en substance, les faits suivants :

Dans l'après-midi du vendredi 29 novembre dernier, le défunt alla chercher l'accusée dans la prison de Raleigh, lui passa une corde autour du cou et l'autre autour du poignet, puis il noua ces deux cordes au cou de son cheval. A plusieurs reprises, pendant cette opération , il jurait après l'accusée. Quand tout fut prêt, il monta sur son cheval et partit. Arrivé en face des bureaux du

télégraphe, dans Fayetteville-Street, il lui ôta les souliers et les bas qu'elle avait, l'accabla de nouvelles malédictions, et repartit au grand trot, l'accusée courant après lui, et faisant tout son possible pour marcher d'un pas égal au sien. Ils firent ainsi le tour des entrepôts de Peck. L'accusée semblait fort humble et fort soumise. Ils descendirent la rue à l'est du Capitole, filant à raison de cinq miles par heure. Smith conservait encore cette allure lorsqu'il tourna le coin d'O. Rork's-Street , à trois quarts de mile environ du Capitole. Il arriva chez Cooper, — un des témoins, dont la maison est située à treize miles de Raleigh , — vers les quatre heures de l'après-midi. Il tombait alors une forte pluie. Le défunt descendit de son cheval , qu'il laissa libre, l'accusée étant encore attachée au cou de la bête. Le témoin Cooper détacha l'accusée pour conduire le cheval à l'écurie. Pendant qu'il prenait soin de cet animal, il entendit chez lui des plaintes bruyantes, et se hâta de rentrer. A ce moment, il vit sa petite fille qui, tout effrayée, était sortie de la maison et courait à la pluie. Cooper entra. Le défunt donnait des coups de pouce dans les yeux de l'accusée, qui poussait les hauts cris. Cooper le força de s'arrêter. Le défunt se fâcha et voulut partir. Il partit en effet quelques instants après, sans attendre que la pluie eût cessé. Il restait encore à peu près une heure de jour. Lorsqu'il repartit , l'accusée était encore attachée comme auparavant ; ses bras et ses doigts étaient fort enflés; la corde qu'elle avait autour des poignets, étant fort mince, s'était enfoncée dans la chair, qui la recouvrait presque ; celle qu'elle avait autour du cou était plus grosse et fixée au moyen d'un nœud coulant. De temps en temps, le défunt donnait une secousse à cette corde, et, chaque fois, il devait couper la respiration à l'accusée. Les pieds de celle-ci étaient nus et saignaient. Le défunt fut rencontré, quelque temps après la tombée de la nuit , à six miles environ de son domicile, c'est-à-dire à vingtquatre ou vingt-cinq miles de Raleigh.

Vattorney gênerai soutenait l'accusation avec une répugnance évidente; le défenseur plaidait, en premier lieu, que les preuves fournies ne suffisaient pas pour attribuer le crime à l'accusée; subsidiairemcnt, que si les jurés ne conservaient aucun doute relativement à la culpabilité de l'accusée, tout au plus pourrait-on la convaincre de manslaugJiter (homicide sans préméditation).

«Il suffit, entre égaux, d'un seul coup porté pour donner ce caractère à l'homicide. La loi ne lui reconnaît que celui-là, s'il est commis sous la rapide impulsion de la colère ffiiror brevisj; cette règle, cependant, ne s'applique

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pas de même lorsqu'il s'agit du maître et de Fesclave, et il est indispensable qu'il en soit ainsi pour assurer la subordination de ce dernier. Le défenseur en vient ensuite à examiner, en détail, les précédents qui peuvent faire autorité: il est d'avis que l'espèce présente doit être régie d'après les principes établis par le juge Gaston dans le procès de l'Etat contre Will (*), lesquels sont ainsi formulés : « Si un esclave, pour défendre sa vie , et dans des circonstances tout à fait propres à exciter sa frayeur et son ressentiment, en vient à tuer son surveillant ou son maître, l'homicide, en raison des circonstances susdites, s'atténue jusqu'à pouvoir être qualifié de simple mamlaughter. » — « Or, poursuit le défenseur, les cruautés commises par le défunt contre l'accusée constituent précisément les circonstances dont il est question ci-dessus. Elles eussent révolté un barbare. L'homme à l'état sauvage peut aimer le sang et en avoir soif; mais dans l'état de civiHsation, jamais on ne voit se produire des rafïînements de tortures comme ceux dont il a été rendu compte dans l'instance actuelle. »

Vattorneij gênerai^ après avoir discuté les textes de lois, demande au jury de ne pas souffrir que le blâme jeté sur le défunt par l'avocat de l'accusée [encore qu'il reconnaisse la conduite de Smith 'pour un outrage à la nature humaine) influence la décision qu'ils vont rendre sur la criminalité, ou le degré de criminalité , de l'acte imputé à l'accusée. Nul plus que lui ne désire que l'accusée soit jugée en toute loyauté, sans partialité quelconque. Il forme le vœu qu'elle profite de toute incertitude rationnelle, laissée par les preuves offertes dans l'esprit des jurés. Elle y a droit, si humble que puisse être sa condition. Quant à lui, magistrat, sa charge ne lui donne ni le cœur, ni le droit de réclamer contre elle plus de sévérité qu'il n'en demanderait contre la personne le plus haut placée du pays, dans des circonstances analogues. En conséquence, il prie le jury de se décider d'après les témoignages, et de punir toute violation de la loi.

Après fhabile résumé du juge Ellis , les jurés se retirent dans la salle des délibérations où ils demeurent enfermés pendant plusieurs heures. Il en sortent avec un verdict d' acquittement.

«Nous ne voyons pas, ajoute la National Era, comment ils ont pu ne pas rendre immédiatement cette décision si simple. »

(*) 1 DevandBal. 1-21.

Le journal qui rend compte du procès publie les réflexions suivantes de son correspondant :

« Ces débats ont excité le plus vif intérêt dans le pays où le crime s'était commis, et, bien qu'ils nous aient montré une série de cruautés révoltantes pour la nature humaine , le résultat du procès , néanmoins , témoigne hautement de la douceur, de l'équité de nos lois envers cette classe de notre population dont le fanatisme du Nord défigure la position et le rôle, avec tant d'acharnement et de mépris pour la vérité, dans des vues d'égoïsme , d'agitation et d'excitation au crime.»

« Nous ne voulons nullement, répond la National Era, présenter sous un jour faux la condition des esclaves , encore moins calomnier les lois de la Caroline du Nord; nous demandons cependant, avec un désir sincère de savoir à quoi nous en tenir là-dessus , si ces lois permettent à un maître de traiter ses esclaves comme Smith avait traité la sienne? et si, dans la ville de Raleigh, le sentiment public permettrait encore que de pareilles énormités s'accomplissent en pleine rue, en plein soleil, par un mécréant de cet ordre?»

Tous ces procès criminels dont nous sommes forcée d'accumuler ici les horribles détails , ne doivent pas être placés sous les yeux du lecteur sans certaines réserves commandées par le bon sens et la justice. Il ne faut pas croire que nous envisagions les crimes jugés devant nos tribunaux comme les conséquences ordinaires et quotidiennes du système dont nous faisons ressortir les abus. Il est bien vrai de dire qu'ils proviennent logiquement de l'institution qui donne à chaque maître une autorité despotique et irresponsable. Mais, nous nous plaisons à le reconnaître, le nombre des criminels de ce genre, par rapport à celui des maîtres, n'est pas considérable, il s'en faut bien. Cela fût-il, nous regarderions encore comme une injure à la cause de la liberté de fonder notre argumentation contre l'esclavage sur le fréquent retour de ces actes odieux. En raisonnant ainsi, nous dénaturerions, selon nous, le véritable aspect de la question, nous fausserions les consciences appelées à la résoudre. Ils sont étranges, vraiment, ceux qui semblent croire que, si les nègres ne sont pas fouettés ou brûlés vifs, à raison de deux ou trois douzaines par semaine, il n'y a pas grand mal dans l'esclavage. Du système entier, ces gens-là ne savent donc voir que les abus purement matériels? Où ces abus font défaut, le système leur semble irréprochable? Ils ne s'expliquent pas qu'une pauvre victime, torturée douze heures durant par un monstre comme Souther, n'est après tout qu'un symbole.

le symbole de cet autre labeur atroce par lequel l'âme immortelle , l'âme divine, est meurtrie, brûlée, lacérée, jetée à terre, foulée aux pieds, étouffée par cette furie tyrannique qui a nom Esclavage. Et de même que, l'œuvre de torture achevée, il ne restait pas sur son corps flétri, vestige de formes humaines, pas un aspect qui pût faire dire : Regardez, ceci était un homme; — de même, quand l'Esclavage a fini son travail sur l'âme , quand il a effacé toute trace de virilité, de fierté humaine, de dignité personnelle, et les affections naturelles, et les instincts de la conscience, et les sentiments religieux , alors il ne reste rien dans l'âme qui permette de dire : Ceci est un homme! — si bien que les juges en sont réduits à établir, par une longue série de subtils arguments, qu'en effet et malgré tout, l'esclave est un être humain.

Peut-être citera-t-on, tirés de la jurisprudence criminelle en d'autres pays, des faits non moins monstrueux. Mais des procès pareils, qu'on nous en montre! qu'on nous en montre, du moins, chez une autre nation se disant libre et chrétienne. Nous parlerait-on, par hasard, de l'histoire d'Angleterre et du juge Jeffreys? Mais quelle différence, et quelle confusion d'idées! Les arrêts de Jeffreys étaient ceux d'un monstre qui torturait la loi pour satisfaire ses instincts de démon. Les arrêts, rendus de par les lois américaines sur l'esclavage, l'ont été par des hommes pleins d'honneur et d'humanité, qui torturaient leur propre nature pour obéir à des codes inhumains.

Quand Jeffreys jugeait, les garanties sacrées de la justice étaient violées; quand nos juges prononcent, pas une forme légale n'est méconnue. Si révoltantes que soient leurs décisions en tant qu'elles blessent l'humanité, on ne peut du moins leur refuser ceci : — Elles sont strictement logiques, strictement légales.

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