‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 50 sur 82 · A VENDRE A L'AMIABLE · texte numérisé non relu

A VENDRE A L'AMIABLE

Une jeune négresse de choiXy âgée d'environ dix-sept ans, connaissant parfaitement le service, sachant laver, repasser, et faire une cuisine ordinaire. Sa santé est garantie. Elle pourra être vue à notre bureau jusqu'à ce qu'elle soit vendue.

Allen k Phillips , commissaires priseurs.

15 décembre 1849.

De pareilles annonces peuvent-elles émouvoir également l'homme accoutumé à les lire depuis son enfance, avec la même indifférence que nous hrions celle d'une vente do canapés et de fauteuils, et celui qui n'aurait jamais vu disposer ainsi d'êtres humains? Non certes, elles ne le touchent pas plus qu'elles ne l'étonnent. Les esclaves de sa famille et ceux de ses amis ne sont jamais conduits au marché, il ne s'imagine pas que d'autres puissent l'être. Et cependant, des scènes semblables à celles dont la Case de V oncle Tom contient la description, se sont souvent passées bien près de lui à la suite de pareilles annonces. Lorsque M. Dickens a peint les privations et la misère de certaines classes de la société anglaise, peut-être ces tableaux, malheureusement trop réels, ont-ils de même excité des sourires d'incrédulité derrière les rideaux de soie de plus d'un brillant salon. La plupart de ses lecteurs en eiïel, n'avaient jamais vu ce qu'il leur montrait, bien qu'ils eussent toujours habité Londres. Mais, par bonheur, il trouva, même au sein de l'aristocratie des esprits moins sceptiques. Ses romans furent pour eux une révélation inattendue qui, en excitant leurs sympathies, leur rappela que tous les hommes sont frères, et leur inspira le

désir de soulag-er ces affreuses misères qu'ils avaient toujours ignorées. — Et personne n'accusa Dickens d'avoir diffame son pays parce que, dans un but de charité et d'humanité, il avait mis à nu quelques-unes de ces plaies cachées.

Tous les journaux des autres Etats, — il importe de le constater, — sont remplis , chaque jour, d'annonces semblables à celles que nous venons d'emprunter à deux feuilles de la CaroHne du Nord. Il ne ne s'agit plus maintenant d'une œuvi^e d'imagination, nous sommes en face de la réalité. Voici des êtres humains , offerts pèle-méle aux regards des acheteurs , avec des chevaux , des mules , des porcs , du blé , des bois de lit , des chaises , des instruments aratoires, des ustensiles de cuisine; dans quelques instants, ces mères, ces enfants, ces femmes, ces maris, seront adjugés au plus offrant enchérisseur, payés, livrés, emmenés, séparés pour toujours. Que de nuits sans sommeil ont précédé ce jour fatal! Que d'inquiétudes, que d'angoisses, que de douleurs accumulées en un seulmomicnt! Peut-on y songer sans que le cœur ne se serre, sans que les yeux ne se remplissent de larmes? Une amie de l'auteur, qui a passé un hiver dans la Caroline, assista un jour, malgré elle, à la vente d'une femme et de ses enfants. Quand on mit sur Testrade une petite fdle de sept ans environ, la pauvre petite fut si effrayée et si émue, qu'elle eut une attaque de nerfs; on dut la faire redescendre. L'accès passé, on l'y replaça de nouveau; mais la même cause produisit le même effet. Une troisième tentative ayant eu un résultat analogue, on dut remettre la vente à un autre jour.

Le docteur Elwood Harvey, rédacteur d'un journal de l'Ouest, adressait, le 25 décembre 1846, le récit suivant au Pennsylvania Freeman.

« Nous nous étions rendus à une vente mobilière et immobilière près de Petersburg (Virginie), et nous fûmes témoins d'un spectacle auquel nous ne nous attendions guère, — une vente d'esclaves aux enchères publiques. On avait dit aux esclaves qu'ils ne seraient pas vendus; réunis devant \euvs quartiers, ils contemplaient avec curiosité la foule des acheteurs. La propriété adjugée, le commissaire priseur cria d'une voix retentissante : — Amenez les nègres ! — Effrayés autant que surpris, ces malheureux se regardèrent les uns les autres, comme pour se demander si cela pouvait être vrai; puis leurs yeux se fixèrent de nouveau sur les acheteurs, dont ils attiraient déjà l'attention. Les femmes, s'emparant brusquement de leurs nourrissons, s'enfuii-ent dans leurs cases, avec des cris de douleur. Les enfants se cachèrent derrière les habitations et les arbres; les hommes seuls restèrent immobiles et silencieux à leur place; leur

physionomie exprimait le plus profond désespoir. Cependant le commissaire priseur vint se poster sous le portique de l'habitation , et les hommes et les petits g-arçons furent exposés en rang dans la cour. Leur santé n'était pas garantie; les acheteurs, avertis de ce détail, durent donc examiner et vérifier par eux-mêmes l'état de la marchandise. Quelques vieillards furent d'abord vendus, de 13 à 25 dollars. C'était triste de voir ces malheureux, courbés sous le poids de l'âge et de la fatigue, se laisser examiner comme des chevaux de rebut, par des tyrans brutaux qui ne leur épargnaient pas les plus grossières plaisanteries; il était plus affligeant encore de les entendre déclarer qu'ils étaient infirmes, usés, malades, tant ils craignaient d'être achetés par des trafiquants du Sud.

» Un petit garçon d'environ quinze ans fut alors placé sur l'estrade. Ses cheveux bruns n'étaient nullement crépus; il avait la peau de la même couleur qu'un blanc ; à le voir il était impossible de distinguer s'il appartenait à la race nègre. Sa couleur donna lieu à quelques plaisanteries vulgaires ; puis un des assistants déclara qu'il en offrait 200 dollars. D'un avis à peu près unanime, celte mise n'était pas assez élevée pour un jeune nègre de cette valeur. — Quant à moi, s'écria un homme, je n'en voudrais à aucun prix. — Un nègre blanc, dirent quelques autres individus, cause plus d'embarras qu'il ne vaut. — On ne devrait pas vendre des blancs, remarqua un de mes voisins. — Monsieur, lui demandai-je, est-il donc plusjuste de vendre des noirs?... Il ne me répondit pas. Avant que ce charmant enfant ne fût adjugé, sa mère se précipita hors de la maison, sous le portique, criant avec désespoir: — Mon fils! ô mon enfant! ils veulent me séparer de... Elle ne put achever, ou du moins on ne l'entendit pas ; car on la repoussa brusquement dans la maison , dont on eut som de fci mer la porte. La vente ne fut pas interrompue un seul instant par cet incident, qui ne parut, du reste, produire aucune impression douloureuse sur les assistants. Le pauvre enfant n'osait pas pleurer devant tant d'étrangers qui ne lui témoignaient ni sympathie, ni pitié; tremblant de tout son corps, il essuyait avec ses manches les larmes qui inondaient ses joues; il fut adjugé pour 250 dollars. ]^:ndant la vente, les quartiers retentirent de cris et de lamentations qui faisaient mal à entendre. L'enlant emmené, on apjiela une femme par son nom; cfilc malLeurcuse embrassa son enfant avecfrénésie, avant de le remotli'C à une de ses plus vieilles compagnes, puis elle courut machinalement versTestrade; mais elle s'arreîa, leva les bras au ciel, poussa des cris, et parut privée de mouvcnient.

DE L'ONCLE TOM. Ul

» A ce moment, un de mes compagnons, me donnant un léger coup sur l'épaule, me dit : « — Retirons-nous, je ne puis pas en voir davantage.» Le cocher qui nous avait amenés de Petersburg était le père de deux petits garçons qui faisaient partie de cette propriété. On lui avait promis qu'ils ne seraient pas vendus. Nous lui demandâmes s'il n'avait pas d'autres enfants : il nous répondit:— J'en ai eu huit, mais il ne me reste que ces deux-là. «Trois autres» avaient été vendus à des trafiquants du Sud ; il ne devait plus les revoir, ni en entendre parler.

» Comme les habitants du Nord ne sont jamais témoins de pareilles scènes, on devrait les leur raconter assez souvent pour les intéresser aux douleurs des victimes de leur indifférence. »

Tels sont les incidents ordinaires — nous ne disons pas les cruautés achnises — d'une institution qui, dans l'opinion de certaines personnes, concorde avec les paroles de Dieu. Un des journaux auxquels nous avons emprunté quelques-unes des annonces précédentes, — leTri-Weekly South Carolinian^ publié à Colombie, Caroline du Sud, — a ces mots pour épigraphe : Sois juste et ne crains rien;

DANS TOUTES TES ACTIONS SONGE A TA PATRIE, A TON DiEU ET A LA VÉRITÉ.

De plus, le numéro du 23 décembre 1852 contenait une réponse des femmes de la Virginie aux femmes de V Angleterre, dans laquelle nous avons remarqué cette phrase : « Croyez-nous, nous étudions pieusement la sainte parole de Dieu; et nous sommes tout à fait convaincues que nos institutions concordent avec elles. »

Admettons, toutefois , que les relations de famille soient protégées autant que possible. Reste toujours la question de savoir ce que c'est que le possible. Des ventes publiques d'esclaves ont lieu journellement; à toute heure, pour ainsi dire , des enfants, des mères, des maris , des femmes, sont adjugés aux enchères par un commissaire priseur. Ces infortunés n'auront-ils jamais la douleur de se voir séparés? Les mêmes trafiquants achètent-ils toujours des familles entières? Personne n'oserait le soutenir! Si dévouée qu'elle soit, la charité privée est impuissante à empêcher les séparations forcées qu'elle déplore. Un grand nombre d'habitants du Sud font, nous le reconnaissons, les plus louables efforts, les sacrifices les plus coûteux, pour secourir les pauvres créatures abandonnées dont les douleurs et les angoisses excitent leur sympathie ; mais ils savent bien eux-mêmes que les résultats sont loin de répondre à leurs désirs. Ils ne peuvent sauver qu'un nombre restreint de vie-

fîmes. Pour un enfant rendu à sa mère, pour un mari conservé à sa femme, que d'orphelins, que de veuves fait la loi, plus cruelle peut-être que la mort!... Mais continuons notre étude commencée sur les annonces. Que signifient, nous le demandons à tout homme de bonne foi , les trois annonces suivantes insérées dans k Memphis Eagle and Inquirer (numéro du samedi 13 novembre 1852), — journal qui pour épigraphe a pris ces mots : Liberté et nn'wn, maintenant et toujours?

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