‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 8 sur 82 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

GEORGE IIARRIS.

L'Esclave supi'ricur à sa destinée.

Le personnage de George Harris a été critiqué comme surfait, tant à raison des qualités personnelles que de la portée d'intelligence attribuée à ce jeune mulâtre. On a dit aussi que tant de misères, accumulées sur la tête d'un seul esclave, constituaient une improbabilité flagrante, et tendaient à montrer sous un jour faux l'institution dont on voulait faire ressortir les vices.

En ce qui touche les qualités personnelles , il ne faut pas oublier que les demi-sang héritent souvent, à un haut degré, de la conformation physique de la race paternelle; sans aller chercher d'autre preuve, on trouve l'attestation fréquente de cette vérité dans les annonces de nos journaux. Celle qui suit est extraite de la Chattanooga Gazette (Tenessee) du 5 octobre 1852.

Echappé de chez le soussigné, le 25 mai, un très-beau jeune mulâtre âgé de vingt et un à vingt-deux ans et nommé Wash. Ledit mulâtre, si on n'y regarde de près, peut se faire passer pour blanc, car il est de nuance très-claire. — Il a les cheveux blonds, les yeux biens et de belles dents. Il est excellent maçon; mais, de peur d'être découvert, selon toutes probabilités, il ne continuera pas l'exercice de cette profession. Malgré ces dehors qui l'assimilent aux blancs , il a toutes les dispositions d'un nègre, se plaît à chanter des refrains comiques et à raconter des plaisanteries. C'est un excellent domestique, qui ferait à merveille le service d'un hôtel. — Il est grand, mince, et baisse volontiers les yeux, surtout quand on lui parle; il a parfois des accès de bouderie. Il aura sans doute été débauché par quelque misérable, et je donnerai la récompense ci-dessus à quiconque reprendra le mulâtre et fera découvrir le voleur, qui devront m'èlre livrés à Chattanooga. Ou bien encore je promets 200 dollars pour le mulâtre seul, soit 100 dollars

seulement si on le dépose dans une prison quelconque des Etats-Unis, de manière qu'il me soit loisible d'aller l'y reprendre.

George 0. Ragland.

Cliattanooga, 15 juin 1852.

Autre annonce tirée du Gapitolian vis-a-vis, Dâton-Piouge-Oiiest (Louisiane), 1^^ novembre 1852.

Échappé, vers le 15 août dernier, Joseph, homme de couleur; petite taille, cinq pieds huit à neuf pouces (anglais), et environ vingt ans d'âge. // a le nez grec, a été élevé à la Nouvelle-Orléans, et parle l'anglais et le français. On l'avait acheté l'hiver dernier à M. Digges, Banks-Arcade , Nouvelle-Oriéans.

Quant à la portée de l'intelligence, les lecteurs de l'Oncle Tom se rappelleront sans doute que l'auteur leur a donné comme un fait positif, — elle l'avait appris pendant un voyage dans le Kentucky, — qu'un jeune mulâtre a justement inventé une machine à nettoyer le chanvre comme celle dont il est question dans le roman.

Les annonces de journaux, d'ailleurs, indiquent aussi la mise en waie d'artisans de toute espèce. On emploie souvent les esclaves comme pilotes à bord des vaisseaux, où l'on fait grand cas de leur science et de leur habileté. Nous continuons à prendre nos documents dans les journaux nouvellement parus.

Extrait du South Carolinian (Colombie), 4 décembre 1852.

VENTE A L'ENCHÈRE DE NÈGRES DE PRIX, Par J. et L. T. Lemn.

Seront vendus, le lundi 6 décembre, les nègres de prix dont les noms suivent : Andrew, âgé de vingt-quatre ans, maçon et plâtrier, ouvrier accompli; Georges, âgé de vingt-deux ans, un des meilleurs barbiers de l'Etat; James , âgé de dix-neuf ans , excellent peintre.

Ces jeunes gens ont été élevés dans la Colombie; ils ont des qualités exceptionnelles, et sont mis en vente sans qu'on ait à leur reprocher aucun défaut.

Les conditions de la vente sont : moitié comptant, le sm'plus à six mois de crédit, en billets portant intérêts, payables en banque et avec deux endossements ou plus, à la convenance des vendeurs.

Les frais d'actes à la charge des acheteurs.

William Douglass.

27 novembre.

Extrait du même journal, i8 novembre 1852.

Sera vendu à l'amiable, un bel homme, matelot et bon pilote; il connaît à. merveille toutes les passes de la rivière d'ici à Savannah et Georgetown.

Par rapport aux incidents de la vie de George Harris, et afin qu'on ne les croie pas purement exceptionnels, nous nous proposons de mentionner ici quelques faits du même ordre, empruntés à la vie d'esclaves que nous avons personnellement connus.

Lewis Clark est une connaissance de l'auteur. Peu de temps après s'être échappé de captivité, il fut reçu dans la famille d'une de nos belles-sœurs, et c'est là qu'il a été, à proprement parler, élevé. Sa conduite, à cette époque, fut de nature à lui conquérir une affection et un respect qu'on accorde rarement aux gens de sa caste, et celle qui trace ces lignes a fréquemment entendu parler de lui, dans les termes les plus flatteurs, par tous ceux qui l'avaient connu mieux qu'elle.

Le chef de famille chez lequel il a si longtemps résidé dit de lui, dans une lettre récemment adressée à l'auteur de ce livre : * Je lui confierais, pour me servir d'une expression proverbiale, de Vor non compté. »

Lewis est un quarteron, un homme de bonne mine, dont les traits sont ceux de l'Européen, dont les cheveux sont à peine 07idés, et dont la physionomie intelligente fait plaisir à voir.

On prie maintenant le lecteur de comparer les événements de sa vie, événements que l'auteur tient de lui-même, au moins en grande partie, avec les incidents fictifs de la vie de George Harris.

Sa mère était une belle quarteronne, propre fille du maître qu'elle avait, et donnée par lui en mariage à un blanc libre, à un Écossais, sous la convention expresse qu'elle et ses enfants seraient afiranchis. Cet engagement.

plus ou moins loyal, ne fut jamais tenu. La mère de Lewis eut neuf enfants, et, son mari mort, elle rentra, elle et ses enfants, toujours esclaves, dans la maison de son père.

Entre autres membres de cette famille, il y avait une fille, alors mariée, que toute la maison redoutait à cause des violences de son caractère, et qui avait emmené avec elle, à l'époque de son mariage, une des plus jeunes négresses. Par ses mauvais traitements elle eut bientôt réduit cette enfant à un état complet d'imbécillité , et alors elle revint chez son père, déclarant , du ton le plus impérieux, que sa petite esclave n'étant bonne à rien, il lui en fallait une autre. La mauvaise étoile de Lewis fit qu'à ce moment les regards de cette mégère tombèrent sur lui.

Afin d'éviter un des accès de fureur auxquels elle était sujette, on lui sacrifia l'enfant, qui devint ainsi une victime propitiatoire.

Cet incident a été raconté en ces termes par Lewis lui-même, dans un récit imprimé :

« Tous les enfants eurent ordre de défiler devant cette espèce d'ogresse, afin qu'elle pût choisir le plastron de sa malveillance aveugle, et prendre celui sur qui devait tomber, durant un long avenir, les torrents de sa colère. Cet infortuné, ce fût moi. M. Campbell, mon grand-père, tenta de s'y opposer, disant que c'était diviser une famille, et il lui offrit Moïse ***; mais toute objection et tout droit devaient disparaître devant l'aveugle irritation et l'aigre insistance de mistress B... C'était moi qu'elle voulait, et personne autre. M. Campbell partit pour la chasse afin de dissiper le souci que tout cela lui donnait; sa femme , notre vieille maîtresse , se calma bientôt , certaine qu'elle était que pas une goutte de son sang ne coulait dans mes veines , et si, par hasard, on ne pouvait en dire autant de son mari, elle n'y était pour rien, à coup sûr. Les femmes des propriétaires d'esclaves nourrissent volontiers quelques rancunes contre les fils de négresses, à la paternité desquels leurs maris ne sont pas tout à fait étrangers. J'étais trop jeune, — j'avais à peine sept ans, — pour comprendre ce qui se passait. Mais ma pauvre et tendre mère, elle, comprenait et appréciait l'étendue de mon malheur. Lorsqu'après avoir quitté la cuisine de l'habitation où elle venait d'apprêter le repas de ses maîtres , elle fut rentrée dans la petite case où elle logeait, des pleurs d'angoisse mouillèrent ses yeux , et le chagrin se peignit sur chaque trait de son visage. Elle connaissait le tyran femelle dont le sceptre allait désormais peser sur moi. Elle ne ferma pas l'œil

de toute la nuit ; serrant contre sa poitrine le cadet de ses enfants , elle ne cessa d'arpenter la chambre , et, s'approchant de temps en temps , elle soulevait nos draps pour nous regarder, moi et mon pauvre frère, endormis à côté l'un de l'autre. J'ai tort de dire endormis; — mon frère dormait, moi non. J'avais vu ma mère la première fois où elle s'était approchée de nous, et de ce moment je ne pus m'assoupir. Le souvenir de cette nuit , — impression profonde, ineffaçable , — est encore devant mon âme , distinct comme si c'était hier. Le matin venu, on me mit en voiture avec mistress B... et ses enfants, et mon pénible pèlerinage commença sous ces tristes auspices. »

Mistress Banton est un de ces caractères auxquels semblent donner l'existence les lois nationales qui investissent d'un pouvoir absolu, aussi bien les êtres les plus grossiers, les plus brutaux et les plus violents, que les plus humains et les plus généreux. Si la puissance irresponsable est une rude épreuve pour la vertu la plus vigilante et la plus en méfiance d'elle-même, combien ne doit-elle pas développer la cruauté dans des natures impétueuses et sans frein!

Cette femme avait un mari adonné à l'ivrognerie et d'un caractère non moins féroce. Le récit détaillé de toutes les tortures physiques que ce couple hideux entassa sur le pauvre enfant, tortures dont quelques-unes ont laissé sur sa personne des stigmates ineffaçables, seraient de nature à contrister, à révolter nos lecteurs, et nous croyons devoir jeter un voile sur ce qu'elles eurent de plus affreux. Du reste, on pourra s'en faire une idée d'après les détails rapportés dans les extraits ci-dessous :

« Une faute de bien peu d'importance suffit pour provoquer chez cette femme aux passions indomptables un soudain éclat d'indignation. Dans ma simplicité enfantine j'avais posé mes lèvres, brûlées de soif, aux bords du même vase où ses enfants avaient coutume de boire. Elle me témoigna l'horreur que lui inspirait cette liberté, en rejetant violemment ma tête en arrière, et en me lançant au visage deux verres d'eau froide.

» Cette pluie hquide fut accompagnée d'une pluie de cotips, mais les amères paroles qui suivirent tombèrent comme une grêle glacée sur mon jeune cœur. « Elle m'apprendrait à mieux me conduire ; elle me ferait savoir comment elle entendait me dresser; un esclave, au moins chez elle, saurait se tenir à sa place; l'eau qu'il me fallait, j'irais la chercher à la fontaine, et je ne m'aviserais plus de boire dans la maison. . Une nouvelle ère commençait pour moi ; pen-

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dant quelques jours je demeurai comme engourdi par le chagrin profond que me causa cette scène.

» S'il est un être assez abandonné de tout sentiment humain pour prétendre que les esclaves ne ressentent pas un chagrin profond quand on les sépare de leurs familles , que celui-là s'approche du matelas en loques sur lequel je couchais, et qu'il y vienne, nuit après nuit, prolongées en veilles écrasantes, contempler les larmes amères de cet enfant plus malheureux qu'un orphelin et qui, avec des soupirs et des sanglots contenus, appelait, appelait encore sa mère absente... »

On employait Lewis jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, tantôt à filer du chanvre, tantôt à bercer l'enfant de la maison, et néanmoins on l'appelait le matin de fort bonne heure. Que s'il n'était pas debout au premier signal, une punition cruelle lui était réservée. Aussi , dit-il : —

« La crainte de ne pas entendre ce signal aigu me dominait à tel point que très-souvent , dans mes rêves , cette voix redoutée frappait mon oreille ; et alors , bondissant hors de mon lit, quoique je dormisse encore, je m'en allais à l'aveugle par la maison et jusque dans la cour. Il m'est arrivé d'aller réveiller les autres esclaves , toujours avant d'être réveillé moi-même , leur demandant s'ils n'avaient pas entendu le maître appeler. Jamais, dussé-je vivre encore cent ans , le souvenir de ces nuits d'effroi ne s'effacera de ma pensée. »

Suivent ces paroles, bonnes à méditer par les gens imbus de cette conviction consolante , que la race opprimée n'est pas sensible à la rupture des liens de famille :

« Eh bien, tous ces travaux si rudes, ces châtiments cruels, pendant ces dix années de captivité, dans cette famille pire qu'arabe, tout cela n'était rien comparé aux souffrances que j'éprouvai en me trouvant séparé de mon père, de ma mère, de mes frères, de mes sœurs; les mêmes circonstances, si je les avais eus près de moi , sympathisant à mes douleurs , écoutant mes tristes récits, m'auraient semblé relativement tolérables.

> Je n'en étais pas à plus de trente miles, et néanmoins, pendant le cours de ces dix années d'enfance sohtaire, on ne m'a permis que trois fois de les aller voir.

» Ma mère trouvait, de temps en temps, quelques occasions pour m'envoyer un gage de souvenir et de tendresse, — quelques dragées, une pomme, ou

quelque chose de semblable, — mais presque jamais il ne m'arriva de manger ces friandises. Je les mettais de côté, je les pressais dans ma main, je les arrosais de mes larmes, jusqu'à ce que le temps les eût détruites.

»Mes pensées du jour, mes rêves de la nuit, me ramenaient sans cesse auprès de ma mère, autour de notre case, et l'horreur que j'éprouvais , le matin, quand je me réveillais, en m'assurant que tout cela était chimère, le langage humain n'en peut donner une idée. »

Lewis avait une sœur très-belle, nommée Délia, qui, àlamort du grand-père, fut vendue, ainsi que tous les autres enfants de sa mère, quand il fallut partager le domaine. C'était une pieuse jeune fille, appartenant à la communion anabaptiste. Elle tomba entre les mains d'un ivrogne débauché qui voulait en faire sa maîtresse. MiltonClark, frère de Lewis, dans le récit qu'on a de sa vie, décrit la scène où lui et sa mère se tinrent debout, devant la maison, tandis que cette jeune fdle était brutalement fouettée, sur le pas de la porte, pour avoir voulu conformer sa conduite aux principes de la croyance qu'elle avait embrassée. Quand on vit qu'il était impossible de dompter ses vertueux scrupules, on la jeta sur un coffle, et on l'achemina vers le marché de la Nouvelle-Orléans. Là, elle fut vendue à un Français nommé Coval ; il l'emmena à Mexico , l'affranchit et l'épousa. Après qu'elle fut restée quelque temps avec lui , en France et dans les Indes occidentales, il mourut, lui laissant une fortune de vingt à trente mille dollars. Ellemême, venant à mourir, fit ses dispositions pour consacrer, par testament, cette somme au rachat de ses frères encore esclaves ; mais , comme un esclave ne peut à aucun titre posséder un droit quelconque de propriété, ou même l'exercer par l'intervention d'un tiers, ils ne reçurent jamais un denier du legs de leur sœur. Lewis raconte ainsi les incidents de sa délivrance :

« Longtemps j'avais rêvé la hberté ; j'étais maintenant décidé à faire une tentative pour la conquérir. Elles sont indicibles l'anxiété, les perplexités de tout ordre qui tourmentent l'âme d'un esclave quand une pareille pensée l'occupe. Une tentative qui échoue le laisse en butte à la dérision de ses pareils , aux impitoyables châtiments de son maître, et à une surveillance, à des rigueurs supplémentaires, qui dureront jusqu'à sa mort.

• Puis, s'il réussit, vis-à-vis de qui, vis-à-vis de quoi, va-t-il se trouver? Il ignore le monde. Il n'a jamais vu de blancs qui ne soient hostiles à lui et à sa race. Comment oserait-il s'aventurer là où il ne verra plus que des blancs? Son maître lui a dit vingt fois que les abohtionnistes attirent les esclaves dans

les États libres pour les prendre et les vendre ensuite aux gens de la Louisiane ou du Mississipi; et que s'il va au Canada, les Anglais le mettront dans un cachot souterrain, pour toute sa vie, après lui avoir crevé les yeux. Comment distinguer les hommes sincères, les faits qu'il peut croire? Une obscurité complète l'entoure, avec ce sentiment d'horreur secrète que produisent les ténèbres, lorsqu'il réfléchit à tout ce qui peut lui arriver. Je songeai longtemps, bien longtemps, à m'échapper, avant de me résoudre à une tentative fmale. Enfin le bruit se répandit que j'allais être vendu et envoyé à la Louisiane. Alors je vis bien qu'il était temps d'agir. Ma décision fut prise. . .

• Ce que furent mes sentiments , lorsque je touchai du pied le rivage libre, on l'imaginera mieux que je ne saurais l'écrire. Tout mon corps tremblait d'émotion, et je sentais mes cheveux se hérisser sur ma tête. J'étais sur ce qu'on appelle « un sol libre, » au milieu d'une nation qui ne possède pas d'esclaves. Je voyais autour de moi des hommes blancs au travail , et pas un esclave étendu sous le fouet sanglant. Toutes choses m'étaient vraiment nouvelles et merveilleuses. Ne sachant où chercher un ami, dans ce pays qui m'était complètement inconnu, ne voulant faire aucune question qui pût révéler mon existence et me mettre en péril, j'employai toute une semaine à gagner Cincinnati. Dans un des endroits où je m'arrêtai, on s^enquit de moi plus instamment que je ne l'aurais souhaité. Dans une autre taverne, l'obligeance de l'hôte me mit en un fort grand embarras. Ce brave homme se croyait obligé de placer un journal aux mains de tous ses cHents. Je pris le papier qu'il me passait, et cela d'une façon passablement maladroite , à ce que je suppose. Il vint à moi pour m'indiquer du doigt un veto législatif, ou je ne sais quelle autre nouvelle dont on se préoccupait alors plus ou moins. Je pensai qu'il valait mieux refuser son officieuse assistance, et je lui remis le journal, m'excusant sur l'état de mes yeux, qui ne me permettaient pas de lecture assidue.

> Ailleurs, les voisins du cabaret, apprenant qu'un habitant du Kentucky venait de s'y arrêter, accoururent en grande hâte pour s'informer de mon genre d'occupation. Les Kentuckiens étaient quelquefois venus enlever là des mulâtres libres, pour les conduire sur des marchés d'esclaves. Aussi les surveillait-on de fort près. Je finis par les rassurer, en leur certifiant que ni moi, ni mon père avant moi, n'avions jamais possédé le moindre esclave; mais, de peur que leurs soupçons ne s'éveillassent sur quelque

autre point, j'ajoutai que mon grand-père, lui, avait pratiqué l'esclavage.

. A la pointe du jour, nous nous trouvâmes dans le Canada. Lorsque je débarquai sur la rive anglaise : Certes, me dis-je, à présent, je suis libre. Grands dieux ! quelle sensation que celle-là lorsqu'elle envahit tout à coup la poitrine d'un homme façonné, voué à l'esclavage, d'un homme qui, dès la première enfance, s'est habitué à le regarder comme le lot inévitable de toute sa vie! Jusqu'alors je n'avais pas osé, pendant une seule minute, m'abandonner à cette pensée qu'un seul de mes membres pût jamais m'appartenir en propre. Les esclaves disent souvent, quand ils se blessent au pied ou à la main : « Au diable le vieux pied ! au diable la vieille main ! tout cela est à maître : » c'est son affaire de le guérir; nègre, lui, s'en moque bien! » Mes mains et mes pieds m'appartenaient désormais. »

Les lecteurs de l' Oncle Tom se souviennent peut-être que George, dans son premier entretien avec Elisa, lui raconte une scène à la suite de laquelle il a été violemment battu par le jeune fils de son maître. Cet incident nous fut suggéré par la lettre suivante de John M. Nelson à M. Théodore Weld , lettre publiée à la page 51 de FEsclavage tel qiiil est.

M. Nelson , qui , depuis plusieurs années , a quitté la Virginie pour s'établir dans le Highland-County (Ohio), où il est fort connu et à bon droit considéré, écrivait cette lettre le 5 janvier 1859.

« Je suis né et j'ai été élevé dans le comté d'Augusta (Virginie); mon père était un Ancien de l'égHse presbytérienne, et propriétaire d'environ vingt esclaves; c'était ce qu'on appelle généralement « un bon maître. » Ses serviteurs étaient bien vêtus , suffisamment nourris et ne travaillaient point outre mesure ; parfois on leur permettait d'aller à l'église et on les invitait aux prières de famille. Bien peu, du reste, usaient de ces privilèges. En certaines occasions, je l'ai vu les fouetter rigoureusement, surtout quand ils s'étaient rendus coupables de quelque tentative pour recouvrer leur liberté. C'est là le délit qui leur valait les châtiments les plus rudes. Lorsqu'ils avaient été repris, j'en ai vu qu'on suspendait par les mains, après les avoir dépouillés de tous leurs vêtements, tantôt à un arbre, tantôt à un poteau, de façon à ce que leurs orteils effleurassent à peine le sol, et on les flagellait alors, avec un nerf de bœuf, jusqu'à ce que le sang ruisselât de leurs épaules. J'ai vu notamment un jeune homme appelé Jack traité de cette façon à i)lusieurs reprises. Dans ma toute première enfance, je

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me souviens que c'était pour moi un désespoir de voir lier ceux de nos nègres que l'on allait fouetter, et, en pareille occasion, j'intercédais pour eux, d'ordinaire, en pleurant à chaudes larmes; je mêlais mes plaintes aux leurs, et bien volontiers j'aurais pris à mon compte une portion du châtiment; cette sensibilité m'a valu plus d'une fois les reproches de mon père. Et cependant tel est l'endurcissement qui résulte de ces spectacles souvent répétés que j'en étais venu, non-seulement à regarder tranquillement ces inhumaines flagellations, mais à les infliger moi-même , et cela sans le plus léger remords. Il est une circonstance à laquelle, par la suite, je me suis souvent reporté avec douleur et contrition, surtout depuis que j'ai pu me convaincre que « les nègres sont des hommes comme nous. » Je n'avais guère plus de quatorze à quinze ans lorsque je résolus de corriger un de nos jeunes serviteurs nommé Ned , pour quelque faute dont je le croyais coupable ; — si je ne me trompe , il était question d'une bride qu'il avait laissé traîner : — ce garçon, plus grand et plus fort que moi, me saisit les bras, et me contint pour m'empêcher de le battre. Je regardai ceci comme le comble de l'insolence et j'appelai à mon secours, ce qui attira près de nous, sur-le-champ, mon père d'un côté, ma mère de l'autre. Mon père dépouilla ce jeune homme de tous ses vêtements, lui garrotta les mains et l'emmena dans le jardin, où il y avait quantité de gaules. Là, il mêle fit fouetter. Quand une gaule était usée, il s'empressait de m'en fournir une autre. Après une certaine quantité de coups , le pauvre diable se laissa tomber à genoux pour me demander pardon, et je lui donnai un coup de pied dans le visage; mon père me dit alors : * Non, pas de coups de pied; mais fouettez-le ferme! » Ce que je continuai de faire jusqu'à ce que son dos fût littéralement couvert de bandes de peau détachée. Mon repentir de cette barbarie a été sincère, et je veux espérer que le pardon de Dieu m'est acquis.

» Mon père possédait, entre autres , une femme (nous l'appelions tante Grâce) qu'il avait achetée dans la Vieille-Virginie. EHe m'a dit que son ancien maître lui avait donné sa liberté par testament, ce qui n'empêcha pas les enfants de cet homme, après qu'il fut mort, de la vendre à mon père. Lorsque ce dernier l'acheta, elle montra quelque mauvaise volonté à le suivre. On lui mit les fers et on l'emmena de force. Geci se passait avant ma naissance; mais je me souviens fort bien d'avoir vu les ters, et d'avoir entendu raconter à quoi ils avaient servi. La tante Grâce vit encore, et doit avoir de soixante-dix à quatrevingts ans; depuis quarante ans à peu près, elle s'est montrée une chrétienne

exemplaire. Jeune homme, je me suis donné la peine de lui apprendre à lire; c'est maintenant une grande consolation pour elle. Depuis que son grand âge et ses infirmités l'ont rendue à peu près inutile à ses maîtres, on la laisse lire autant qu'il lui plaît; elle y parvient à l'aide de lunettes, et en se servant d'une vieille Bible de iamillc, à gros caractères, le seul livre, ou peu s'en faut, qu'elle ait jamais ouvert de sa vie. Ces lectures, avec quelques petits raccommodages pour les négrillons, remplissent toute sa journée; elle n'en est pas moins esclave et mourra telle. Je me rappelle fort bien quelle scène déchirante ce fut pour la famille lorsque mon père vendit le mari de cette femme; — il y a de cela, je crois, trente-cinq ans. Et cependant mon père était regardé comme un des meilleurs maîtres. J'en ai peu connu qui valussent mieux que lui; j'en ai connu beaucoup, en revanche, qui étaient pires. »

En ce qui touche l'intelligence de George, et la manière dont il apprend tout seul à lire et à écrire, nous trouvons une série de faits analogues racontés avec le plus puissant intérêt dans la Vie de Frederick Douglass, — vie que nous pouvons recommander à tout esprit curieux d'étudier les instincts et les tendances d'une âme intelligente et active aux prises avec la misère sordide , la dégradation, l'oppression, qui sont le partage de l'esclave. Nous en détacherons quelques pages.

Comme Clark, Douglass était le fils d'un blanc : il servait en qualité d'esclave sur une plantation appartenant à une ancienne et orgueilleuse famille ; sa condition, selon toute apparence, était la condition moyenne, le sort commun de l'esclave, ce qui revient à dire qu'il menait une vie souillée, dégradée, pénible, que l'habitude quotidienne avait fini par lui rendre tolérable, et qui peut-être lui était enviée par des êtres encore plus malheureux que lui. Il y a quelque chose de touchant dans ce que Douglass nous raconte de sa mère. Suivant lui, on a coutume de séparer de très-bonne heure les mères de leurs enfants, afin d'émousser et d'amortir l'affection mutuelle qui les unit entre eux. Il n'avait que trois ans lorsque sa mère fut envoyée au travail sur une plantalion éloignée de huit à dix miles, et de ce moment il ne la revit plus, si ce n'est la nuit. Après sa journée de travail, elle venait de temps en temps retrouver son (infant , se couchait en le tenant sur sa poitrine , fendonnait ainsi dans ses bras , se relevait ensuite, et repartait pour se retrouver au point du jour en mesure de reprendre son travail. Maintenant nous demandons aux dames les mieux nées d'Angleterre ou d'Amérique (à civiles, bien entendu, qui ont des

enfants) si cette pauvre négresse ne portait pas dans sa poitrine, sous sa crasse et ses haillons, un vrai cœur de mère?

L'une des indignités les plus récentes et les plus amères parmi celles qu'on a, de notre temps, accumulées sur la tète des pauvres esclaves, a été de leur dénier ces sentiments de tendresse naturelle que Dieu a mis au même degré dans le cœur de tous les hommes. Nous avons entendu d'aimables élégantes nous dire en beau langage « qu'il n'était pas croyable que ces créatures eussent des sentiments comme les nôtres, » et cela lorsque, sans nul doute, la personne qui parlait ainsi n'aurait pu supporter la dixième partie des fatigues et des souffrances que la mère esclave endure souvent pour remplir ses devoirs maternels. C'est là un blasphème contre la nature elle-même , — blasphème que toute mère doit repousser avec indignation, debout entre le berceau de l'enfant qu'elle possède encore , et la tombe de l'enfant qu'elle a perdu.

Douglass raconte ainsi comment il apprit à lire après être devenu domestique à Baltimore.

Il paraît que sa maîtresse, mariée nouvellement, et peu accoutumée à diriger des esclaves , se montrait fort bonne pour lui. Entre autres marques de sa bonté, elle se mit à lui donner quelques leçons de lecture. Le maître de Douglass, s'apercevant de ceci , « défendit immédiatement , nous dit-il, à mistress Auld de m'instruire davantage , alléguant entre autres choses qu'il n'était pas permis, et qu'il était dangereux d'apprendre à lire aux esclaves. Il ajouta, — je me sers de ses propres expressions : — Pour un pouce que vous donnez à l'esclave, il aura bientôt pris une aune. Un nègre ne doit rien savoir , si ce n'est obéir à son maître, et faire tout ce qui lui est commandé; l'instruction gâterait à la 'longue le meilleur nègre qui soit ici-bas. Maintenant, continua-t-il, si vous enseignez la lecture à ce garçon, — parlant de moi, — nous n'en pourrons plus tirer parti. Vous lui ôteriez ainsi toutes ses bonnes qualités d'esclave; il deviendrait intraitable et on ne pourrait plus s'en servir. Pour lui-même , cela ne lui serait bon à rien, et lui causerait toutes sortes de malheurs; cela le rendrait mécontent, et le mettrait en révolte contre sa destinée. » Ces paroles m'allèrent au fond du cœur, où elles réveillèrent une foule de sentiments endormis, et firent entrer ma pensée dans des voies toutes nouvelles. Ce fut comme une révélation qui m'expliqua bien des mystères dont ma jeune intelligence avait jusqu'alors vainement cherché à sonder les profondeurs. Je compris, de ce moment, ce qui m'avait toujours paru inexplicable: Tascendant qui permet à

l'homme blanc d'asservir l'homme noir. C'était un grand pas de fait, une découverte dont je sentais tout le prix. Je voyais désormais par quel chemin on arrive de l'esclavage à la liberté. »

Après cet incident, sa maîtresse mit autant de soin à l'empêcher d'apprendre à lire qu'elle en avait apporté jusqu'alors à hâter ses progrès. Il raconte en ces termes comment il s'y prit pour déjouer les calculs dont on voulait le rendre victime :

« A partir de cette époque, je fus très-étroitement surveillé. Si je demeurais un peu longtemps dans quelque pièce reculée de l'appartement, j'étais aussitôt soupçonné d'y avoir un livre, et on m'appelait sur-le-champ à rendre compte de mes occupations; mais il était trop tard: j'avais mis le pied dans la terre promise. Maîtresse, en me montrant l'alphabet, m'avait àornié le pouce, et nulle précaution ne pouvait plus m'empêcher de prendre Yaune.

» Le plan que j'adoptai, — il me réussit à merveille, — fut de gagner l'amitié de tous les petits blancs que je rencontrais par les rues. Autant qu'il fut en moi je les transformai en professeurs. Grâce à leurs bons secours, obtenus à diverses reprises et en divers lieux, je parvins enfin à conquérir le fruit défendu. Lorsque j'allais en commission, je ne manquais jamais d'emporter mon livre avec moi; en pressant un peu la première moitié du message, je gagnais le temps de me faire donner une leçon avant de rentrer. J'emportais aussi avec moi quelques morceaux de pain, — il en traînait toujours à la maison,—et je me faisais ainsi bien venir, car j'étais à cet égard mieux partagé que la plupart des petits blancs nos voisins. En échange du pain que je donnais à ces petits marmots affamés, ils me rendaient le pain , bien autrement précieux, de la science émancipatrice. Je suis fortement tenté de consigner ici les noms de deux ou trois de ces enfants comme témoignage public de la gratitude et de l'affection que je leur conserve; la prudence, toutefois , m'en empêche ; non que cela pût me faire le moindre tort , mais , pour eux , ce serait peut-être un embarras , car , en ce pays chrétien , enseigner à lire à un esclave est un crime presque impardonnable. Il suffira donc de dire que ces chers petits camarades habitaient Pliilpot-Street, trèsprès des chantiers de Durgin et Bailcy. Je discutais quelquefois avec eux cette (pieslion de rcsclavage , je leur disais à quel point j'aurais voulu avoir comme eux la perspective de vivre libre quand j'aurais atteint ma majorité. — Mais, ajoulais-je, c'est là un bunlieur auquel j'aspirerais vainement; vous serez libres.

vous, à vingt et un ans : moi, je suis esclave, esclave pour toute ma vie, et cependant n'ai-je pas à la liberté les mômes droits que vous pouvez avoir? Ces paroles semblaient produire sur eux une forte impression; ils m'exprimaient les plus vives sympathies, et, pour me consoler, faisaient luire à mes yeux l'espoir que telle ou telle circonstance imprévue pouvait fort bien me rendre à la liberté. Je venais d'atteindre ma douzième année , et la pensée d'être esclave à jamais pesait lourdement sur mon cœur. Ce fut vers cette époque que je parvins à me procurer un livre intitulé : VOrateur colombien. Je saisissais la moindre occasion de parcourir à la dérobée les pages de ce livre. Parmi d'autres sujets qui m'intéressaient vivement, j'y trouvai un dialogue entre un maître et son esclave. Cet esclave était représenté comme s'étant échappé à trois reprises différentes. Le dialogue reproduisait l'entretien qui avait eu lieu entre son maître et lui le jour où, pour la troisième fois, on l'avait repris. Le maître passait en revue tous les arguments en faveur de l'esclavage ; l'esclave les réfutait un à un. On prêtait à ce dernier des réponses concluantes et poignantes , lesquelles , en fm de compte et contre toute attente , amenaient le résultat désiré , c'est-à-dire l'émancipation du pauvre noir.

» Je trouvai aussi , dans le même livre, un des puissants discours que Sheridan avait prononcés naguère en faveur de l'émancipation catholique. Il y avait là pour moi des enseignements précieux. Je hsais et rehsais ces pages avec un intérêt que rien ne pouvait affaiblir; elles me semblaient reproduire les pensées les plus intimes de mon âme, pensées qui s'étaient fait jour, par éclairs, dans mon esprit, et qui s'y étaient éteintes, faute de trouver à s'exprimer. La morale du dialogue en question fut, pour moi, l'ascendant victorieux de la vérité sur toute conscience, même celle d'un possesseur d'esclaves. Dans les belles périodes de Sheridan , ce qui me frappa le plus fut l'anathème jeté à tout esclavage, et la revendication puissante des droits humains.

» Ces lectures me fournissaient des formules pour mes pensées, et de victorieuses réphques aux raisonnements par lesquels ou essaye de justifier Fesclavage. Mais , tandis que d'un côté elles me venaient en aide , de l'autre elles me replongeaient dans de nouvelles difficultés encore plus pénibles. Plus je lisais, plus je me sentais entraîné à détester ceux qui me retenaient en esclavage. Je ne pouvais désormais les envisager que comme une bande de brigands heureux, qui étaient allés en Afrique nous dérober à nos familles, et nous avaient ramenés pour nous asservir sur une terre étrangère. Je les méprisais

comme les plus vils et les plus méchants des hommes. A mesure que je lisais et rpie je méditais sur mes lectures , la prédiction de maître Hugh se réalisait, à m'étonner moi-même : ainsi qu'il l'avait annoncé, une angoisse inexprimable élait venue torturer mon âme, dès le jour où j'avais su lire. Tandis que je me débattais sous ses étreintes, je me disais parfois qu'en effet l'instruction donnée à l'esclave peut lui être un supplice plutôt qu'un bienfait. La mienne me faisait comprendre à quel point j'étais malheureux, sans me fournir de remède au mal dont j'étais victime. Elle ouvrait mes yeux aux horreurs de l'abîme, sans me donner d'échelle pour en sortir. Il y eut des moments où. j'enviai la stupidité de mes compagnons de servitude; il y en eut où je souhaitai l'imprévoyance de l'animal, où j'aurais préféré à ma condition celle du reptile le plus méprisé, où j'aurais voulu, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de ma pensée! C'était, en effet, l'éternelle préoccupation de mon sort qui m'était devenue un supplice ; mais il n'y avait plus moyen d'y échapper : tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, êtres inanimés, objets inertes, renouvelait mes tourments. Le clairon de la liberté avait pour jamais tiré mon âme de sa torpeur; l'image sainte, une fois apparue, devait à jamais rester devant mes yeux, et, avec elle, le sentiment écrasant de ma déplorable condition.

» Souvent je me prenais à regretter de vivre, à me souhaiter mort, et, n'eût été l'espérance de devenir libre, quelque jour je me serais tué, sans nul doute, ou j'aurais commis un de ces crimes qui valent la mort. Dans cet état d'esprit, je dressais l'oredle toutes les fois qu'il était question d'esclavage; j'écoutais assidûment, avec une attention intense. A courts intervalles, j'entendais parler des aboli Honnistes. Il se passa quelque temps avant que j'eusse pu découvrir ce que ce mot signifiait. Néanmoins, on ne s'en servait jamais qu'à propos de sujets sur lesquels tout mon intérêt se portait déjà. Si un esclave s'échappait et réussissait à s'aiïrancliir, ou bien si un esclave tuait son maître, mettait le feu à (pielque grange, bref, s'il accomplissait quelque acte odieux aux possesseurs d'esclaves, on attribuait tout ceci à la doctrine à' abolit ion.

» A lorcc d'entendre ce mot constamment mis en rapport avec certaines idées, je finis par apprendre ce qu'il signifiait. Le dictionnaire, à cet égard, m'avait peu servi : j'y trouvai (\\\\d)olition voulait dire action d'abolir, mais d'ah(»lir ipioi? il n'eu disait rien, ici coiiuncncèrenl mes perplexités. Je n'osais mterroger personne sur le sens particuher attaché à ce mot, parfaitement con-

vaincu qu'on désirait mo le cacher autant que possible. Après avoir attendu patiemment, je me procurai un des journaux de la ville, où il était rendu compte d'un certain nombre de pétitions venues du Nord, pour demander Yabolition de r esclavage dans le district de Colombie , et du commerce des esclaves entre les divers Etats. A partir de là, je compris le mot abolition et le mot abolitionniste : aussi, chaque fois qu'ils étaient prononcés, je me rapprochais, espérant surprendre quelques paroles essentielles pour moi ou pour mes compagnons de servitude. La lumière se faisait en moi par degrés. Je descendis un jour sur le débarcadère de la maison Waters, et, voyant deux Irlandais occupés à décharger un bateau de pierres, j'allai spontanément les aider. Quand nous eûmes fini, l'un d'eux vint à moi et me demanda si j'étais esclave. Je lui répondis que oui. Cet homme me demanda : Etes-vous esclave pour toute votre vie? Même réponse, qui parut l'affecter profondément. Il dit à son camarade que c'était une pitié de penser qu'un beau petit garçon comme moi dût rester esclave jusqu'à la fin de ses jours. Il ajouta que c'était une honte de me tenir asservi. Tous deux me conseillèrent de m'échapper dans le Nord. Ils me dirent que j'y trouverais des amis, et que je serais libre. Je ne fis pas semblant de prendre intérêt à ce qu'ils me disaient, et leur répondis comme si je n'avais point compris leurs paroles; je craignais qu'ils ne me trahissent. En effet, on a vu des blancs encourager les esclaves à s'échapper, tout exprès pour les reprendre ensuite, les ramener aux maîtres , et gagner ainsi la récompense promise. Je craignais que ces gens, en apparence si bons, ne me voulussent traiter ainsi; mais je n'en gardai pas moins souvenir de leurs conseils, et, dès cette époque, je formai le projet de m'échapper.

» J'avais l'œil sur l'avenir qui pourrait m'offrir une occasion favorable. J'étais trop jeune , en effet, pour songer à une fuite immédiate ; d'ailleurs, il me fallait apprendre à écrire afin de pouvoir contrefaire moi-môme la passe dont j'aurais besoin. Je me consolais par l'espoir qu'un jour se présenterait quelque bonne chance. Dans l'intervalle j'apprendrais à écrire.

» L'idée de la méthode que je pourrais employer dans ce but me fut fournie par mes visites assidues dans les chantiers de construction de Durgin et Bailey; là je voyais fréquemment les charpentiers des vaisseaux, après qu'ils avaient équarri et préparé une pièce de bois , écrire dessus le nom de la portion du navire à laquelle ce morceau était destiné. S'il devait servir au bâbord, ils le marquaient de la lettre B; au tribord, de la lettre T; si c'était

pour le bâbord arrière, la marque se composait de deux lettres B. A. T. A. indiquaient le tribord arrière, et ainsi de suite. J'appris bientôt les noms de ces lettres , et dans quel but on les inscrivait ainsi sur chaque pièce de la charpente. Je commençai aussitôt à les copier, et, en peu de temps, je sus les écrire. Ensuite, toutes les fois que je rencontrais un petit garçon notoirement en état de tracer ces lettres, je lui disais que j'en savais aussi long que lui. La réplique ordinaire était : « Je ne vous crois pas. Voyons un peu. » Je formais alors les lettres que j'avais eu le bonheur d'apprendre, et je le mettais au défi de faire mieux que cela. J'attrapai de cette façon plusieurs bonnes leçons d'écriture que je n'aurais pu obtenir autrement. Mes cahiers, à cette époque, étaient les planches des cloisons et des paHssades, les murs de briques, les dalles du pavé; en guise de plumes et d'encre j'avais un morceau de craie. Ce fut ainsi que j'appris en gros comment on écrit. Je commençai alors à copier les lettres italiques dans l'Alphabet de Webster, et je continuai jusqu'à ce que je fusse en état de les tracer sans regarder un livre. Dans l'intervalle , mon petit maître Thomas était allé à l'école où il apprenait à écrire, et avait noirci bon nombre de cahiers. Ces cahiers avaient été rapportés triomphalement au logis, montrés à quelques-uns de nos plus proches voisins, puis mis de côté dans quelque coin. Tous les lundis, dans l'aprèsmidi, maîtresse allait assister à certains cours dans l'institution de Wilk-Street, et me laissait la maison à garder. Lorsque j'étais ainsi maître de moi, je passais mon temps à écrire dans les blancs que maître Thomas avait laissés entre ses lignes, copiant exactement ce que lui-même avait écrit. Je persistai dans ce travail jusqu'à ce que je fusse arrivé à me faire une main à peu près pareille à celle de mon jeune maître. Ce fut ainsi, après de longs et ennuyeux efforts prolongés toute l'année, qu'en fin de compte je réussis à savoir écrire. »

Ce petit nombre de citations suffit pour montrer que l'éducation spontanée de George Harris n'est pas un fait aussi rare qu'on pourrait bien l'imaginer.

Nous demandons au lecteur de relire le passage où George Harris rend compte de la vente de sa mère et des enfants de cette femme; ensuite nous appellerons son attention sur le récit suivant, dû au vénérable Josiah Henson, maintenant (hroclcur de rétablissement des Missions à Down, dans le Canada.

Après la mort de son mailre, diL-il, tous les esclaves de la plantation furent mis en vente et livrés au plus haut enchérisseur...

^ Mes frères et mes sœurs lurent adjugés l'un après l'autre ; tandis que ma

mère, tenant ma main dans les siennes, levait les yeux au ciel avec désespoir, sans que je pusse d'abord me rendre bien compte du motif de sa douleur, qui me devint pourtant assez clair à mesure que la vente continuait. Ma mère fut alors séparée de moi, et, à son tour, monta sur l'estrade. Elle fut achetée par un homme nommé Isaac R... qui résidait dans le comté de Montgomery (Maryland), et ensuite mon tour vint d'être mis en vente. Ma mère, à moitié folle en se voyant séparée à jamais de tous ses enfants, perça la foule pendant que les mises qui me concernaient se croisaient dans l'air, jusqu'à l'endroit où se tenait debout son nouveau maître. Elle tomba à ses pieds, embrassa ses genoux, et le supplia, d'une voix qu'une mère seule peut rendre aussi pathétique, pour qu'il voulût bien acheter en même temps qu'elle son petit dernier, et lui laisser au moins un de ses enfants. Voudra-t-on, pourra-t-on croire, que cet homme à qui pareil appel était fait se soit trouvé capable , non pas seulement de fermer l'oreille aux supplications de cette mère en larmes, mais de la repousser loin de lui avec des coups de poing et des coups de pied tels qu'elle dut s'éloigner en se traînant sur ses mains, et mêler les cris de la douleur physique aux sanglots de son cœur qui se brisait? »

Tous les incidents que nous venons de rapporter sont des faits réels d'esclavage, relatés par des hommes à qui l'esclavage est connu, non par ouï-dire ou par l'étude, mais par leur expérience propre; et nous n'avons accepté pour témoins que ceux dont le caractère , depuis qu'ils sont libres , donne à leurs paroles autant de poids qu'en puissent avoir celles d'aucun autre homme vivant.

On pourrait, à la rigueur, envisager la destinée de Lewis Clark comme exceptionnellement misérable. Les aventures de Douglass se rapprochent trèsprobablement de la véritable moyenne.

A différentes époques, l'écrivain a pu converser avec un nombre considérable d'esclaves affranchis, dont la plupart reconnaissaient que leur sort individuel avait été comparativement assez doux; mais jamais elle n'en a rencontré un qui, dans le cours de l'entretien, ne lui fit part de quelque incident dont il avait été témoin, de quelque scène à laquelle il avait assisté, incident ou scène de nature à montrer quelques-uns des horribles abus du système pris en bloc; et ce qui rendait plus poignantes ces révélations indirectes , c'est que, le plus souvent, elles étaient faites par le narrateur, sans qu'il y attachât aucune importance ou qu'il en parût ému le moins du monde. Il parlait de ces horreurs comme de choses toutes simples.

Beaucoup de gens ont supposé que les bruyantes réclamations des ennemis de l'esclavage devaient être attribuées à la lecture malsaine de récits sans authenticité que multiplient les journaux abolitionnistes , etc.. Cette idée est parfaitement erronée. Les détails qu'on invoque contre le système oppresseur , on les puise dans les vivants témoignages fournis par les pauvres esclaves eux-mêmes, le plus souvent par les fugitifs qui se sont dérobés à la servitude et qui traversent continuellement nos villes du Nord.

Comme échantillons de quelques-uns des récits qu'on obtient ainsi, nous allons rapporter quelques faits récemment survenus, et qu'une dame de Boston a fait connaître à l'auteur. Il n'y a guère plus de deux moîs que cette dame , habituée à visiter les pauvres, reçut l'invitation de se rendre près d'une mulâtresse qui venait d'arriver dans une maison garnie tenue par des gens de couleur, et qu'on lui dit être dans un état d'abattement moral digne de toute sa pitié. Il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir de cette femme l'aveu de sa fuite. Son histoire, la voici: — Elle et son frère étaient, — cela se voit souvent, — tout à la fois les esclaves et les enfants de leur maître. A la mort de ce dernier ils furent légués à sa fille légitime, au service de laquelle ils passaient ainsi, et qui les traita avec aussi peu d'égards qu'en montrent d'ordinaire les personnes sans cœur aux êtres dont elles ont la disposition absolue.

La belle-sœur de notre fugitive s'était réfugiée au Canada; et comme il était question de la vendre elle-même, ainsi que son enfant , par suite de quelques embarras survenus dans les affaires de sa famille, son frère, jeune homme plein de courage, résolut de la faire arriver, elle aussi, sur la terre de la liberté. Il la cacha pendant quelque temps au fond d'une obscure habitation de la ville, en attendant qu'il pût trouver une occasion d'assurer son départ. Tandis qu'elle vivait dans cet asile, il ne se lassa point de lui prodiguer toutes les attentions imaginables, lui apportant fréquemment jusqu'aux fruits et aux Heurs qu'elle pouvait désirer, et faisant tout ce qui était en lui pour alléger les ennuis de sa captivité volontaire.

Enfin \e steward d'un vaisseau, qu'il avait eu occasion d'obliger, lui ofirit de le recevoir à bord et de lui fournir ainsi une chance de fuite. Le généreux jeune hommme, bien que tenté par cette proposition qui le mettait à même de rejoindre immédiatement sa femme bien-aimée, préféra donner à sa sœur le bénéfice de Totlre qui lui était faite, et, pendant que le capitaine était absent du vaisseau, il la conduisit à bord, où on parvint à les cacher, elle et son enfant.

Le capitaine, lorsqu'il revint et prit connaissance de ce qni s'était passé, entra dans une grande colère; la chose, en effet, si elle était découverte, pouvait lui susciter de très-sérieuses difficultés. Il commença par déclarer ((u'il allait renvoyer la fugitive dans les prisons de la ville; mais les prières de celte femme et celles an steward le touchèrent; il fit simplement avertir son ji'ère qu'il eût à la venir reprendre.

Le soir même, à la nuit tombée, le frère vint en effet ; mais au lieu d'emmener sa sœur, il tâcha d'émouvoir le capitaine : il lui raconta leur histoire à tous deux, et fit éloquemment valoir le désir qu'il avait de la rendre à la liberté. Le capitaine s'était-'endurci de son mieux contre de pareilles prières; mais, après tout, et par malheur pour lui, un capitaine n'est qu'un homme. Peut-être avait-il lui-même une femme et un enfant; peut-être sentait-il qu'à la place du jeune homme il agirait précisément comme lui pour tirer sa sœur de l'esclavage. De manière ou d'autre , il finit par se laisser vaincre. « Partez, dit-il au jeune homme; mon devoir est de vous faire quitter le navire; je vais mettre une chaloupe à la mer et je vous contraindrai d'y descendre ; vous partirez ensuite, et tâchez que je ne vous revoie point... Si maintenant vous revenez et qu'on vous reçoive à bord, ce ne sera pas ma faute , ce sera la vôtre. *

Ce fut ainsi, par une nuit noire et pluvieuse, que le jeune homriie et sa sœur (ainsi que l'enfant de cette dernière) furent descendus le long des flancs du navire, dont il fallut s'éloigner en ramant. Peu d'heures après , le vaisseau levait l'ancre ; mais, avant qu'on fût arrivé à Boston, il se trouva que la femme et l'enfant étaient encore à bord.

La dame à laquelle cette histoire avait été racontée fut chargée d'écrire une lettre, conçue en certains termes convenus d'avance, à une personne habitant la ville d'où arrivait la fugitive, lettre qui devait informer le frère du succès de son entreprise.

On s'empressa de fournir à la fugitive le travail nécessaire pour qu'elle pût se soutenir, elle et son enfant; et, pendant plusieurs semaines, la dame en question pourvut à tous leurs besoins.

Un matin, elle vit arriver cette femme, fort agitée, et qui s'écriait : « Madame! Madame!... il est arrivé!... George est arrivé! » Quelques minutes après on faisait entrer le jeune homme.

La personne à qui nous devons ce récit appartient à la société la plus distinguée de Boston : elle dit que jamais les manières et les dehors d'aucun

gentleman ne l'ont aussi favorablement impressionnée que ceux du frère de sa fugitive. Il avait l'air et les façons de l'homme du monde, à ce point qu'elle ne put prendre sur elle de le questionner sur les détails de sa fuite avec le ton familier qu'on emploie d'ordinaire vis-à-vis des personnes de cette condition ; et il fallut qu'il la priât d'écrire à sa place une lettre, — étant hors d'état de le faire lui-même, — pour qu'elle pût croire que ce noble échantillon de la race humaine avait passé toute sa vie dans l'état de servitude.

Le reste de cette histoire n'est pas moins romanesque. La dame dont nous parlons avait un ami à Montréal où s'était réfugiée la femme de George; après avoir fourni au frère et à la sœur l'argent indispensable à leur départ , elle leur remit une lettre pour ce gentleman, qu'elle priait d'aider le jeune homme à retrouver sa femme. Quand ils abordèrent à Montréal, George sauta sur le rivage et montra cette lettre au premier passant qui se présenta , lui demandant s'il connaissait la personne à qui elle était adressée. Il se trouva qu'il parlait à celui-là même pour qui était la lettre. Il connaissait la femme de George, et le conduisit vers elle sans le moindre délai, de sorte que, par la poste de ce jour-là même , la dame eut le plaisir d'apprendre l'heureux dénoûment de cette aventure.

Ceci n'est qu'un échantillon des faits qui s'ébruitent chaque jour. Aussi peuton dire, quand on parle de l'esclavage : « J'en parle en toute connaissance de cause, et j'atteste ce qu'il m'a été donné de voir. »

Mais on nous répondra que les esclaves appartiennent à une race menteuse , et qu'on ne peut rien croire de ce qu'ils affirment. Il y a cependant , chez ces malheureux, quelque chose qui ne saurait mentir. Ce sont ces rides profondes creusées sur leurs figures par des chagrins supportés avec résignation; c'est cette attitude humble et servile; c'est, dans le regard, cette expression habituelle de découragement et d'espoir trompé; — tout cela dirait leur histoire alors même qu'ils n'ouvriraient jamais la bouche.

Il n'y a pas longtemps que l'auteur a vu de ces figures qui hantent vos rêves pendant des semaines entières.

Figurez-vous une pauvre mère épuisée , maladive , affaiblie , vieillie , — ses mains usées jusqu'à l'os par un travail insuffisamment rétribué , — dont neuf enfants ont été tour à tour vendus aux trafiquants, et dont le dixième sera vendu sous peu, lui aussi, à moins que, par son travail, cette pauvre blanchisseuse ne soit parvenue à gagner neuf cents dollars! Voilà le genre de

révélations qui nous sont faites chaque jour; voilà les témoignages qui troublent chaque nuit notre sommeil.

On a exprimé le doute que jamais une affiche ait été apposée dans les Etats du Sud, où, comme dans celle qui concerne George Harris, un propriétaire demande la livraison , mort ou vif, de son esclave en fuite. L'histoire fictive où se trouve ce détail nous reporte à quelques années en arrière , et à l'époque où le Gode noir de l'Ohio fut promulgué. On pourrait établir par des preuves nombreuses que, dans ce temps-là, pareilles affiches étaient fréquemment insérées dans les journaux. On peut espérer aujourd'hui, et, si cela est, nous nous en félicitons sincèrement, qu'elles sont devenues moins communes.

En .1839, M. Théodore D. Weld essaya de rassembler et de classer une masse de documents statistiques relatifs à l'esclavage. Il mit un soin extrême à n'enregistrer que les renseignements les plus authentiques. Plusieurs des « mille témoins » qu'il plaça ainsi sur la sellette étaient des ministres, des avocats, des négociants, des hommes de diverses autres professions, ou bien nés dans les Etats à esclaves, ou qui, du moins, y avaient résidé pendant plusieurs années de leur vie. Beaucoup d'entre eux étaient des propriétaires d'esclaves; d'autres étaient encore ou avaient été, les uns commandeurs d'esclaves, les autres officiers sur les bateaux de cabotage qui servent au commerce des esclaves.

Dans une autre portion de son enquête figurent aussi des masses de discours prononcés au Gongrès , dans les législatures d'Etat et en divers autres endroits ; mais la plus grande partie de ce travail est extraite de journaux récemment publiés.

Les gazettes d'après lesquelles tous ces faits avaient été recueiUis furent soigneusement conservées, et placées en bon ordre sur les rayons d'un dépôt public , où elles demeurèrent pendant quelques années à la disposition de la curiosité publique.

Lorsque M. Weld eut achevé son livre, il en envoya, par la poste, un exemplaire à chacun des éditeurs de journaux qu'il avait copiés et cités, et à tous les individus dont la vie lui avait fourni quelques incidents notables. Dans cet exemplaire chacun pouvait trouver, marqués au crayon, les passages qui le concernaient.

11 se peut que celte mesure de haute morahté ait eu pour résultat de rendre moins fréquentes des affiches comme celles dont nous parlons. 11 arrive souvent

que des hommes de bon sens pratiquent un usage en iui-même fort absurde ou fort inhumain, en vertu de cet unique motif que ce qu'ils font a été fait par d'autres avant de l'être par eux , et que , sans beaucoup réfléchir , ils se conforment aux précédents. Si néanmoins leur attention est éveillée là-dessus par un étrang"er qui envisage autrement les choses, ils s'aperçoivent aussitôt de leur tort et cessent une pratique mauvaise. Néanmoins nous aurons à contrister nos lecteurs , quand nous discuterons dans ce livre le côté légal de la question, en leur apprenant que cet usage barbare subsistait encore, en 4850, dans certaines grandes villes de nos Etats à esclaves.

Nous allons extraire du livre de M. Weld une série d'affiches, non pour fatiguer le lecteur par les détails pénibles qu'elles renferment ; mais afm que, parcourant de l'œil les dates des journaux cités, et le nom des endroits où ils sont publiés, il puisse se former une juste idée de l'étendue de pays dans laquelle cette pratique atroce existait publiquement.

Le Wilmington Advertiser (Garohne du Nord) du 13 juillet 1838 renferme l'annonce suivante :

Cent dollars seront payés à toute personne qui aura pu appréhender au corps et mettre en sûreté, dans une prison quelconque de cet Etat, certain nègre mâle, nommé Alfred. Et la môme récompense sera payée à quiconque pourra fournir la preuve légale qu'il a été tué. Il a sur une de ses mains une ou plusieurs cicatrices , résultant d'un coup de feu tiré sur lui.

Les citoyens d'Onslow.

Riclilands, comté d'Onslow, 16 mai 1838.

Dans la môme colonne que l'annonce précédente, et immédiatement audessous , on lit ceci :

S'est échappé mon nègre mâle Richard. Récompense de 25 dollars est offerte à celui qui le prendra mort ou vif. On ne demandera que la constatation valable de ce fait, qu'il aura été tué. 11 a avec lui, selon toutes probabililés, sa femme ErisA, qui s'est échappée de chez le colonel Thompson (maintenant résidant en Alabama) vers l'époque où il partit pour ce dernier État.

Durant H. Rhodes.

Dans le Maçon Telegraph (Géorgie) du 28 mai, même année, nous lisons encore :

Vers le 1^^ mars dernier, le nègre mâle Ransom m'a quitté sans aucun motif quelconque; je donnerai une récompense de 20 dollars à quiconque reprendra ce nègre mort ou vif, et s'il est tué sans qu'on ait pu le reprendre, 5 dollars seront payés par moi.

Bryant Johnson.

Comté de Crawford (Géorgie).

Un autre maître, Enoch Foy, se contente de déclarer que si, en essayant de reprendre son esclave, et au cas où il résisterait, on l'a tué, il tient quitte de tous dommages la personne responsable envers lui de cette atteinte à la propriété (*).

Un autre propriétaire, dont le nom ne nous revient pas à la mémoire , offre 300 dollars pour deux nègres mâles, nommés Billy et Pompey. Il a soin d'ajouter que Billy résistera probablement; et, le cas échéant, il promet 50 dollars à quiconque lui rapportera... sa tête (^).

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