CHAPITRE IX
CE QU'OiN ENSEIGiNE AUX ESCLAVES, EST-CE l'ÉVANGILE?
L'ouvrage de M. Charles G. Jones sur l'instruction religieuse des nègres prouve jusqu'à l'évidence :
1" Que, depuis l'étaWissement de l'esclavage en Amérique, il y a toujours eu des hommes pieux et charitables qui ont sérieusement travaillé à l'amélioration spirituelle des nègres ;
2^ Que, chaque année, on a fait en ce sens de plus grands efforts;
3° Que c'est vers 1842, époque où M. Jones a écrit son livre, qu'on y a mis le plus de zèle et d'activité. L'Etat de Géorgie , théâtre des travaux apostoliques de ce ministre , est probablement le pays où l'on a obtenu les résuUats les plus satisfaisants;
Âf'^ Qu'à diverses époques on a rédigé, pour l'usage des nègres, des catéchismes, des hymnes, des sermons que leurs maîtres doivent leur lire ci qui peuvent servir de texte à leurs instructions orales.
Bien que M. Jones paraisse convaincu que Dieu approuve l'esclavage, on ne peut douter, cependant, ni de ses sentiments d'humanité, ni du zèle ardent qui l'anime. Il en a d'ailleurs donné mille preuves dans la pratique.
On est donc fondé à croire que M. Jones a fait , pour l'enseignement de la doctrine évangélique, tout ce que les circonstances lui permettaient.
Il y a un endroit de son hvre où il combat la répugnance des maîtres à lais-
ser instruire leurs esclaves, et répond à leurs objections. Un maître lui dit :
« Vous voulez enseigner à mes nègres que Dieu ne fait aucune acception de personne, que toutes les nations ont été formées du même sang, que ron doit aimer son prochain comme soi-même, que nous devons faire pour les autres ce que nous souhaitons que les autres fassent pour nous. C'est là, en effet, ce que dit l'Evangile. Mais à quoi ces maximes peuvent-elles leur servir? •
Nous laisserons au lecteur le soin d'apprécier la réponse de ^L Jones. La voici :
« Le mauvais effet que vous paraissez craindre ne pourrait résulter que d'une instruction religieuse imparfaite et irréfléchie. C'est au prédicateur à diriger son enseignement vers le but spécial qu'il s'agit d'atteindre. »
Comment M. Jones s'y prendrait-il pour tirer, des divins préceptes de la chanté chrétienne, la justification de l'esclavage?
Nous l'ignorons. Mais un de ses collègues, l'évêque Meade, l'a tenté dans un sermon où nous trouvons ce passage :
« Faites pour les autres ce que vous voudriez que les autres fissent pour vous, si vous étiez à leur place, et eux à la vôtre.
» Appliquons ce principe à notre position particuhère. Supposez que vous soyez maîtres ou maîtresses, et que vous ayez des serviteurs. Ne voudriez-vous pas que ces serviteurs fissent leur devoir fidèlement, en conscience, aussi bien quand vous auriez le dos tourné que lorsque vous auriez les yeux sur eux? N'exigeriez-vous pas qu'ils tinssent compte de ce que vous leur diriez ; qu'ils se conduisissent avec respect devant vous et les vôtres, qu'ils eussent autant de soin que vous-mêmes de tout ce qui vous appartiendrait? Vous êtes serviteurs: faites donc ce que vous voudriez que l'on fit pour vous, et vous servirez également bien vos maîtres et Dieu, qui vous l'ordonne, et qui vous en récompensera, si vous le faites pour l'amour de lui. »
Il faut faire bien peu de cas de l'intelligence de ses auditeurs pour les supposer incapables de percer à jour de pareils sophismes! Nous trouvons dans le Dixième rapport annuel à V Association pour Vinstruction religieuse des nègres, l'anecdote suivante, racontée par M. Jones lui-même :
t Je prêchais, devant une congrégation nombreuse, sur ÏEpitre à Philémon. Je disais que la fidélité et l'obéissance sont les vertus spéciales des esclaves, celles que la religion leur recommande le plus impérieusement; je prouvais.
en m'appuyant sur l'autorité de saint Paul, qu'il n'est pas permis à un esclave de s'échapper de chez son maître , — quand une moitié de mes auditeurs décampa tout à coup. Ceux qui demeurèrent ne paraissaient guère satisfaits du prédicateur ni de sa doctrine. Quand j'eus fini, il y eut entre eux grande discussion. Les uns soutenaient que cette épître n'était pas dans la Bible; d'autres assuraient que ce n'était pas là l'Evangile. Ceux-ci disaient que je prêchais pour plaire aux maîtres ; ceux-là, qu'ils ne se souciaient plus de m'entendre à l'avenir. »
Qu'auraient à dire ces révérends prédicateurs, si quelque nègre plus hardi que les autres leur répondait : — Supposez que vous soyez esclave ; que pendant toute votre vie vous ne puissiez garder pour vous la moindre parcelle des fruits de votre travail; que vous n'ayez aucun droit sur votre femme ni sur vos enfants; — comment trouveriez-vous cela? Ne souhaiteriez-vous pas que votre maître, chrétien comme vous, vous affranchît d'une condition aussi dure? Faites donc pour nous ce que vous souhaiteriez que nous fissions pour vous, si vous étiez à notre place, et nous à la vôtre?
Nous pourrions multipher à l'infini les raisonnements et les exemples ; mais nous en avons dit assez pour démontrer que , dans l'état présent des choses, on ne peut prêcher l'Evangile aux esclaves qu'en le parodiant.