‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 82 sur 82 · QUE FAUT -IL FAIRE · texte numérisé non relu

QUE FAUT -IL FAIRE

11 faut que l'Église américaine tout entière, par un effort simultané , s'élève à la hauteur de la noble résolution qu'adopta l'Assemblée presbytérienne de 4818, de travailler à Vaholition complète de V esclavage dans V Amérique cl dans la chrétienté.

La voix de tous les chrétiens du globe somme l'Eglise américaine de se dé- • ouer à cette grande entreprise. C'est un sentiment général dont l'expression

nous arrive à la fois de FAngleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande, de la France, de la Suisse, de l'Allemagne, de la Perse, des îles Sandwich, de la Chine. Partout l'Egiise américaine est honorée et chérie. Mais une tache la dépare , qui , s'agrandissant chaque jour , menace d'obscurcir enfin l'éclat dont elle a brillé si longtemps. Nos frères poussent de tous côtés le cri d'alarme : devonsnous donc nous en étonner? Nous avons envoyé nos missionnaires dans toutes les parties du monde : peuvent-ils raconter à leurs catéchumènes ce qui se passe ici? Peuvent-ils lever la tête chez les mahométans, et les entretenir de la supériorité de notre religion , lorsque nous tolérons des atrocités qu'ils ont abohes?

Un missionnaire, envoyé chez les Karens, au fond de l'Asie, écrit que l'exercice de son ministère lui devient difficile, à cause du bruit répandu chez ces Karens que le but secret des Américains est de les enlever et de les vendre. « Je vois avec crainte, dit ce missionnaire, le moment arriver où ils pourront lire nos livres , et acquérir une entière connaissance de ce qui se passe chez nous. J'ai déjà bien de la peine , quelquefois , à répondre à leurs questions. »

Non , il n'y a plus à délibérer. Il faut que l'Eglise entreprenne enfin résolument cette tâche que Dieu lui a assignée. C'est pour elle une question d'honneur.

Elle seule , d'ailleurs , peut procéder à cette grande œuvre par des moyens pacifiques. Si ce terrible problème arrivait quelque jour dans l'arène où les partis politiques se combattent , quelle agitation ! quelles discordes ! quel péril pour l'Union !

Faisons de cette œuvre une affaire purement rehgieuse! Le salut est là.

Quels moyens l'Eglise devra-t-elle employer? Ceux que les apôtres ont employés pour répandre le christianisme dans le monde et faire disparaître les misères sociales de cette époque. L'apôtre fait lui-même l'énumération de ces moyens. Ce sont : la pureté, la connaissance, la patience, le Saint-Esprit, r amour sincère, et les armes de la justice.

Quelques mots sur chacun d'eux.

La pureté. — Il faut que les chrétiens du Nord purifient eux-mêmes et leur pays de quelques traces malsaines que l'esclavage a laissées derrière lui, et notamment du préjugé de caste.

Dans l'Hindoustan, nos missionnaires disent chaque jour aux nouveaux convertis que le préjugé qui repousse les parias est antichrétien ; que tous les

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hommes ont été iformés du même sang ; que tous sont frères en Jésus-Christ. Que deviendraient-ils si un Hindou leur répondait : Il y a dans votre pays chrétien des parias que vous ne traitez pas mieux que nous ne traitons les nôtres. Vous ne croyez pas vous-mêmes à ce que vous enseignez!

Voyez les mesures prises contre les nègres libres dans nos États du Nord ! L'Illinois , par exemple , n'a-t-il pas décrété , tout récemment , que « tout nègre libre qui mettra le pied sur son territoire sera arrêté et vendu pour un certain temps , puis revendu encore s'il ne part pas aussitôt après sa libération? »

De quel front exhortons-nous nos frères du Sud à supprimer l'esclavage , si nous ne savons pas détruire chez nous-mêmes d'aussi criants abus, si nous continuons à fermer les écoles aux enfants de race noire, à éloigner les nègres des églises par des distinctions avilissantes , à les exclure de toutes les professions où ils pourraient gagner leur vie honorablement?

Il faut dire pourtant, — et nous le disons avec joie, — que les Etats où cette législation oppressive existe encore sont peu nombreux; que plusieurs Etats du Nord accordent à l'homme de couleur libre tous les droits politiques de l'homme blanc. Aussi voyons-nous déjà, dans beaucoup d'endroits, des nègres devenir riches et intelligents. On compte parmi eux des journalistes respectables y des orateurs éloquents, des prêtres instruits et laborieux. Ils obtiennent, des citoyens éclairés , la considération qu'ils méritent; il n'y a plus guère que la partie la plus grossière de la population blanche qui se permette encore de les maltraiter. On a vu récemment, dans une des éghses les plus importantes de New-York, une ordination présidée par un noir qui avait élé esclave dans sa jeunesse. Il s'est montré au niveau des fonctions qui lui étaient confiées: la congrégation étant composée en partie d'Allemands, c'est en allemand qu'il a examiné le candidat. Ce fait remarquable prouvera du moins à nos frères d'Europe que si nous avons eu autrefois des torts , nous nous efforçons de les réparer.

Tout chrétien qui désire l'aboliiion de l'esclavage doit s'imposer pour loi de venir en aide, partons les moyens possibles, aux noirs domiciliés dans son voisinage, et , chaque fois que l'occasion s'en présente , de combattre par de bonnes paroles le préjugé qui les poursuit. Il y a, dans une de nos villes, une couturière richement achalandée qui s'est fait une règle de ne prendre pour ouvrières que des filles de couleur. Tous ceux de nos chefs d'atelier qui ont des sentiments chrétiens ne seront-ils pas frappés de cet exemple?

II faut que l'on secoure moralement et matériellement ces pauvres congrég'ations noires, à qui la loi contre les esclaves fugitifs a fait perdre le courage.

Il faut enfin que l'on s'abstienne de toute participation directe ou indirecte au commerce des esclaves, fût-on lié d'intérêts avec quelque maison du Sud. Surtout que jamais on ne consente à recevoir un être immortel pour gage d'une créance!

C'est ainsi que les chrétiens du Nord se purifieront de toute complicité dans le crime de l'esclavage.

La coNiNAissANGE. — Tout chrétien doit examiner avec le plus grand soin cette fatale institution. C'est un des- points sur lesquels il importe le plus de se faire une opinion juste et raisonnée; car le mal disparaîtra le jour où le sentiment public prononcera sa condamnation. Bien des gens se refusent à étudier les documents relatifs à l'esclavage, parce qu'ils n'aiment pas les abolitionnistes qui les ont recueillis. Sur toute autre question qui importerait à leurs intérêts, s'inquiéteraient-ils ainsi de la source d'où leur viendrait un renseignement utile?

Il faut chercher sérieusement dans quelle mesure notre gouvernement national est engagé sur cette question de l'esclavage, abîme d'iniquité où l'honneur de l'Union finirait par s'engloutir. Cette plaie dont nous détournons les yeux, songe-t-on bien que les peuples de l'Europe la connaissent?

La patience. — Nous en avons manqué jusqu'à présent. Les partisans de l'abolition n'ont pas toujours eu, pour l'opinion de leurs adversaires, les ménagements convenables... Laissons de côté des souvenirs pénibles, et ne pensons désormais qu'à l'avenir. Les uns voudraient l'abolition immédiate; d'autres la préféreraient graduelle; que les deux partis ne se traitent pas réciproquement de temporiseurs et de traîtres, — de fanatiques et d'incendiaires. Se maudire mutuellement n'est probablement pas le meilleur moyen de s'éclairer et de s'entendre. De quoi s'agit-il, après tout? De faire admettre à nos frères du Sud l'idée d'une émancipation quelconque. Quand nous aurons réussi à les convaincre qu'il y a sur ce point quelque chose à faire, il sera temps, alors, de discuter le choix des moyens.

Le SAiNT-Espurr. — Je crois au Saint-Esprit... Telle est la profession de foi de tous les chrétiens, qu'ils soient romains ou grecs, épiscopaux ou protestants. Mais combien y en a-t-il qui le prennent, en effet, pour guide? Si nous voulons sincèrement la réforme, nous ne devons pas compter sur notre

faible raison , que la passion égare si souvent ; mais , sur cette puissance mystérieuse, qui agit en silence sur la volonté humaine, et fait de nos cœurs ce qu'il lui plaît.

N'est-il pas évident , pour quiconque a des yeux , qu'une influence toutepuissante fait pressentir à la race humaine une ère nouvelle où sa situation générale sera améhorée? C'est l'esprit du siècle, disent les gens du monde. L'Eglise ne comprendra-t-elle pas que c'est l'esprit de Dieu?

N'oublions pas surtout que Dieu n'accorde qu'à la prière , à une prière fervente et persévérante , le pouvoir d'agir sur les âmes et de régénérer les cœurs. C'est la condition que Dieu a mise à tous les biens qu'il nous promet. Laissons donc là nos préjugés et nos ressentiments , et que l'Eglise tout entière s'unisse dans une commune et ardente prière. 0 divin esprit du Très-Haut ! toi qui seul as le pouvoir d'éclairer, de convaincre, de renouveler! reviens, nous t'en supphons, reviens visiter cette vigne que tu as plantée! Avec toi, rien n'est impossible, et ce que notre faiblesse conçoit à peine ne te coûte rien à exécuter.

L'amour sincère. — Dans les luttes d'opinion, la victoire reste toujours au parti qui, malgré les obstacles et les persécutions, sait garder jusqu'à la fm l'esprit de douceur et de charité. C'est une loi immuable du monde moral. L'égoïsme, la colère, la haine, font plus de bruit, et obtiennent d'abord l'avantage. Mais ces passions ont en elles-mêmes un principe de faiblesse; elles s'épuisent tôt ou tard, et l'amour est immortel.

Nous devons aimer à la fois l'esclave et le maître. L'un et l'autre est notre frère, et nous ne devons jamais l'oublier. Il faut nous attendre à être méconnus, calomniés, haïs. Peut-il en être autrement, lorsque nous attaquons corps à corps un intérêt aussi puissant? Notre consolation sera de sentir que nous sommes des amis sincères pendant qu'on nous traitera comme des ennemis acharnés.

Nous n'avons à soutenir qu'une discussion de principes : il ne faut pas qu'elle dégénère en aigreur contre nos frères du Sud. Pour prévenir ce malheur, ayons sans cesse devant les yeux les quahtés estimables et attrayantes de nos adversaires. Excusons leurs violences, en considérant que nous attaquons une institution à laquelle ils tiennent par mille liens, et dont l'habitude les empêche de sentir les inconvénients. Songeons que si nous vivions dans leur milieu, si nous avions reçu la même éducation, nous sentirions, nous penserions, nous agirions probablement comme eux. Mais rappelons-nous aussi que ce ne serait

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pas aimer nos frères du Sud que de soutenir une institution aussi funeste au maître qu'à l'esclave, — une institution qui change en déserts les contrées les plus fertiles, — qui détruit la morale, l'esprit religieux, le sentiment social, — et qui pèse si lourdement sur les pays où elle est établie que les hommes les plus intelligents souhaitent ardemment d'en être délivrés , et s'en délivrent souvent , en effet, par l'émigration. Nous ne devons faire aucune concession sur les droits de l'esclave, car lui aussi est notre frère, et de plus il est pauvre et ignorant, et ne peut défendre sa cause lui-même.

Bien des gens se figurent qu'il est absurde de distinguer les personnes des principes, — qu'on ne saurait défendre un système mauvais, et être bon. L'expérience a prouvé le contraire. L'injustice et le despotisme ont été souvent défendus par des hommes personnellement bons et humains. Gela est triste à dire : mais il n'y a guère eu d'erreur ou d'iniquité qui n'ait eu des hommes de bien pour apologistes.

C'est une maxime bien profondément chrétienne que celle de cette pauvre esclave , déjà citée par nous : Il faut haïr le péché, mais il faut aimer le pécheur.

Les armes de la justice. — Nous entendons par là une constante application à combattre l'esclavage par tous les moyens légitimes et honorables. Que chacun, dans la position où la Providence l'a placé, en démontre les funestes effets, réfute les sophismes sur lesquels il s'appuie, et rende aux textes sacrés, qu'on défigure à son profit, leur véritable sens. Que chaque mère entretienne ses enfants des maux qu'engendre l'esclavage. Que chaque prêtre proteste solennellement de son horreur pour ce fléau. — C'est là, dit-on, introduire la politique dans le temple. — Pourquoi pas? Croit-on qu'au jour du Jugement les hommes n'auront pas à répondre de leurs actes politiques? Le Christ ne demandera pas , sans doute , si l'on a été de tel ou tel parti ; mais il examinera certainement si l'on a été dirigé dans ses votes par la crainte de Dieu et le désir de faire arriver son règne.

On dit encore que l'esclavage est un mal éloigné, où nous n'avons rien à voir. Qu'un prêtre donc, pour s'assurer du fait, en parle une fois du haut de la chaire, sincèrement et sans réticences! Il s'apercevra bien vite que l'arbre (Mupoisonné a poussé ses racines jusque sous le sol de la Nouvelle-Angleterre, et qu'il y a des complices du crime au sein même de sa congrégation.

Ce n'est pas un jeu d'enfants que d'attaquer une institution qui a pour elle

le pouvoir politique et rinfluence des richesses! Nos frères du Sud auront à soutenir le plus fort de la lutte, et le cœur se serre à l'idée de tout ce qu'ils auront à souffrir. Mais il le faut! Qu'avons-nous vu dans le Nord? On a soulevé la multitude , on a eu recours à la violence pour étouffer la discussion. Des presses ont été brisées, des maisons démolies , des propriétés détruites. Mais les hommes courageux qui avaient entrepris cette rude tâche ont persévéré, et c'est en versant leur sang pour la liberté de discussion qu'ils en ont fait prévaloir le principe. Personne, chez nous, n'emploie aujourd'hui de pareils arguments : le temps en est passé. On y a eu recours au Kentucky , mais là aussi l'émeute a rencontré des hommes courageux qui ont su braver la fureur populaire et les menaces de mort, et l'on peut aujourd'hui, dans le Kentucky, discuter ouvertement l'émancipation. Il faudra bien que le Sud y arrive , car il ne peut plus l'éviter qu'en mettant V embargo sur la littérature de tout l'univers civihsé.

Frères du Sud! beaucoup d'entre vous regardent l'esclavage comme un crime , comme une monstrueuse iniquité ; mais ils n'osent pas confesser leurs sentiments, tenter de propager leur opinion. Ils craignent les persécutions, l'affliction, la mort peut-être. Comment osons-nous leur demander de courir de si grands risques? Nous ne le leur demandons pas. Faibles nous-mêmes, irrésolus , mondains , nous n'exigeons pas d'eux plus de courage que nous n'en avons. Ce n'est pas à vous que nous nous adressons, frères, mais à Celui qui, pour l'amour de vous, a plus osé, plus souflCTt que vous ne serez jamais appelés à le faire. Il vous parlera. Il vous donnera l'audace et la force. Il vous élèvera au-dessus de toutes les considérations terrestres. Et lorsque vous serez enfin arrivés à ce degré d'abnégation sublime où l'on méprise les douleurs présentes et les menaces de l'avenir, où l'on brave la mort elle-même, alors vous connaîtrez une joie supérieure à toutes les autres joies, vous goûterez une paix immuable comme l'Etre éternel de qui elle émane.

0 chrétiens ! ne vous etes-vous jamais dit, en lisant le récit des souffrances du Sauveur, que vous auriez été heureux de les partager? Ne vous etes-vous pas sentis humiliés de devoir la vie éternelle à son supplice, vous qui ne l'avez pas même aidé à porter sa croix? N'avez-vous point regretté quelquefois de n'avoir pu veiller avec lui à Gethsémani, pendant que ses disciples s'endormaient? de n'avoir pu le déclarer hautement votre maître, au moment où Pierre le reniait? de n'avoir pu l'honorer publiquement lorsqu'il était

abreuvé d'outrages? N'auriez-vous pas tenu à honneur de le suivre, comme Marie, de vous tenir au pied de sa croix, de prendre votre part de sa douloureuse agonie? Tout cela, il ne vous a pas été donné de le faire. Mais il y a près de vous , autour de vous , un peuple entier avili , opprimé , torturé de mille manières : tout ce que vous ferez pour ce peuple , vous l'aurez fait pour le Christ!

Que si vous demeuriez indifférents à une cause aussi sainte le jour du

Jugement Tiendra, et le Christ vous dira : «J'ai été en prison, — dans la prison des esclaves. J'ai été vendu au marché ; j'ai arrosé la terre de mes sueurs sans rétribution; on m'a repoussé des cours de justice; on a été jusqu'à m'exclure du temple du Seigneur, et vous ne vous êtes point émus!...» Vous lui demanderez : « Quand cela est-il arrivé , Seigneur? » Et il vous répondra : « Chaque fois que vous avez ainsi dédaigné l'un de ces infortunés, qui étaient mes frères, c'est moi que vous avez dédaigné! »

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