‹ La Clef de la philosophie scolastiqueChapitre 25 sur 89 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la diversité spécifique des corps.

I. Premier fait à expliquer : la diversité spécifique des corps. — II. Opinion des Atoniistes et des Dynamistcs anciens et modernes. — 111. Doctrine des Scolastiques. — Preuve de cette doctrine.

I. Diversité spécifique des corps. — Nous avons dit que pour arriver à déterminer sûrement les principes constitutifs de la nature des corps, il faut partir des faits. Procéder autrement serait bâtir des théories en l'air et qui n'auraient de scientifique que le nom. Or, le premier fait qui s'impose à nous est la diversité spécifique des corps.

Que les corps ne soient pas tous de même nature, c'est une vérité de sens commun dont personne ne peut douter. Non seulement les corps inorganiques dilTèrent des corps vivants, mais ils ditïèrent encore entre eux. L'or n'est pas de même nature que le fer, l'hydrogène, de même nature que l'oxygène , etc. Les termes différence et diversité se prennent souvent l'un pour l'autre ; cependant ils sont loin d'être synonymes. Pour que deux êtres diffèrent, il suiïît qu'ils soient distincts et que Tun d'eux possède quelque qualité accidentelle qui manque à l'autre. Ainsi, chaque homme diffère de

sou soiiiblahlo. La diversité va plus loin; elle atteint la nature même ou l'essence des êtres, de telle sorte que la même définition essentielle ne peut embrasser des êtres divers. La définition proprement dite étant l'expression de la nature de la chose qu'on définit, évidemment des natures diverses exigent des définitions différentes.

IL Opinion des Atomistes et des Dynamistes. — Mais les corps sont-ils vraiment de nature diiTérente, et y a-t-il entre eux diversité essentielle ? Tous les philosophes admettent, au moins nominalement, cette diversité, mais ils ne l'entendent pas tous de la même manière. Les anciens philosophes de l'école atomiste et plusieurs parmi les modernes qui suivent la môme école et parmi les Dynamistes expliquent cette diversité par la difféi'ence de nombre, de position et de mouvements des mêmes éléments qu'ils appellent atomes ou monades. Manifestement, cette explication est insuffisante, et Lon ne saurait l'admettre sans attaquer le principe de causalité, qui est le fondement de toutes les sciences expérimentales. La variété dans le nombre, la figure, la position, le mouvement, n'est qu'accidentelle, incapable par conséquent de diversifier les natures ou les essences des corps. Que l'on varie de toutes les manières possibles quelques petits

cailloux, jamais on n'obtiendra de l'or ou du fer, à plus forte raison une plante. A tout effet il faut une cause proportionnée, et si l'on admet une fois un effet sans une cause capable de Texpliquer, il en sera bientôt fait de toutes les sciences naturelles. Il n'y aura pas d'arrêt possible et légitime dans la voie de l'erreur, parce qu'on ne pourra s'arrêter qu'en se contredisant, et que la contradiction n'a jamais barré le passage à aucune erreur. S'il peut se produire un effet sans cause proportionnée, pourquoi pas deux, trois, etc. ? Pourquoi pas tous? Mais nous reviendrons sur ce point, lorsque nous réfuterons plus loin l'Atomisme et le Dynamisme.

III. Doctrine des Scolastiques. — D'après Aristote, tous les Scolastiques et le plus grand nombre des philosophes modernes, ainsi que beaucoup de physiciens et de chimistes éminents, il y a une diiférence essentielle entre les corps inorganiques, et les éléments qui les constituent ne sont pas complètement identiques. Cette doctrine est absolument certaine, et, pour la révoquer en doute, il faut vraiment faire violence au plus vulgaire bon sens. Et en effet, n'est-il pas évident et admis par tout le monde que les corps naturels sont doués de propriétés diverses et qu'ils ne produisent pas tous les mêmes elTets ? Quelle différence entre les propriétés et les opérations du fer, de l'oxy-

gène, du soufre, etc. ! Mais des propriétés et des phénomènes divers accusent des natures diverses. Nous ne connaissons pas intuitivement les essences des choses ; nous ne pouvons y arriver qu'à l'aide du raisonnement, en nous appuyant sur les effets et les propriétés manifestés par l'expérience*. Impossible de contester la légitimité de ce procédé, qui n'est que l'application du principe de causalité. Ce n'est pas autrement que nous distinguons les corps les uns des autres, les corps vivants de ceux qui ne le sont pas, et que la philosophie prouve la simplicité et la spiritualité de l'âme humaine. L'existence de l'effet prouve l'existence de sa cause, et ses perfections manifestent, plus ou moins complètement, les perfections de cette cause. D'ailleurs, si la nature intime de tous les corps inanimés est la même, quelle est, je le demande, la raison de cette merveilleuse variété de propriétés et de phénomènes que nous admirons dans le monde ? Dira-t-on que la substance matérielle l'exige ainsi? Mais la môme substance ne peut pas exiger des propriétés dilTé rentes. Aura-t-on recours à la volonté de Dieu pour rendre raison de cette diversité? Il n'est pas philosophique de chercher dans la volonté de Dieu l'explication de l'essence des choses, parce que les essences ne dépendent pas de sa libre volonté. Dieu est la

1, CQYitra Gentiles, lib. III, c. Lxiiç, n° 7,

cause première de tous les êtres contingents, il n'est pas leur nature^ et il a mis dans cette nature le principe intrinsèque et immédiat des phénomènes qu'ils produisent. D'autre part, s'il en était autrement, il nous serait impossible d'arriver à connaître les principes essentiels des corps^ puisqu'il n'y aurait pas de relation entre leurs propriétés et leur nature. Inutile d'insister sur un point de doctrine qui est fondé sur les premières données de la raison * .

Concluons avec l'illustre P. Cornoldi :

« Lorsque des substances matérielles, placées dans les mêmes circonstances et agissant par la nécessité de leur nature, produisent des efTets divers ; ou que les unes, toujours dans les mêmes conditions, produisent des effets plus parfaits et que d'autres ne produisent jamais, incontestablement ces substances sont d'espèces différentes, c'est-à-dire n'ont pas la même essence. Or, il en est ainsi dans la nature. Donc, la constitution intime de tous les corps n'est pas la même ^. » Il suit de là que les corps ont en eux-mêmes un principe d'activité différent, et que le principe spécifique qui les constitue ce qu'ils sont varie pour chaque espèce. Nous le répétons : la diversité substantielle des corps est une vérité de sens

Page 1