CHAPITRE X
De la forme substantielle.
I. Notioa générale de la forme. — II. Ses espèces : forme extrinsèque et intrinsèque ; — forme subsistante et non subsistante ; — forme informante et non informante; — forme assistante ; — forme accidentelle et forme substantielle. — m. Définition de la forme substantielle et conditions. — IV. Unité de forme substantielle dans chaque composé naturel.
I. Notion générale de la forme. — D'après les Scolastiques, l'essence des corps est composée de deux principes : la matière première et la forme substantielle. Plusieurs fois déjà nous avons été amené à parler de la forme, soit substantielle soit accidentelle. Nous allons en quelques mots compléter cette notion.
D'une manière générale, on entend par forme le principe qui constitue une chose ce qu'elle est, ce qui la détermine à un certain mode d'être, accidentel ou substantiel. Ainsi, v. g. Fâme humaine est la forme substantielle du corps, parce qu'elle lui communique, en s'unissant à lui, l'être de corps humain qu'il n'a. pas de lui-même ; l'image de Moïse est la forme du marbre dont est faite la statue du chef du
peuple hébreu, car elle donne au marbre l'être de statue de Moïse et la place dans la catégorie des statues de cet illustre et saint personnage. La forme substantielle est donc l'élément spécifique et déterminant des corps. Les Anciens donnaient différents noms à ce principe : spedes, ratio qiiidditatisy enteJechia. Species,i^'drce que la forme substantielle constitue le composé naturel dans son espèce ; elle le fait v. g. fer, bois ou tout autre corps. Ratio qiiidditatis, pour la môme raison, car elle donne au composé sa raison d'être ce qu'il est et son essence spécifique. Entelechia, ou perfection, pour signifier que toute la perfection de la substance matérielle lui vient du principe formel, comme la capacité de recevoir, la potentialité lui vient de la matière.
IL — Différentes ESPÈCES de formes. La forme se divise enplusieursespeces.il importe extrêmement de les connaître, parce qu'elles reviennent à chaque instant en philosophie, surtout dans les traités d'Anthropologie et de Cosmologie.
On distingue d'abord la forme extrinsèque et la forme intrinsèque. Saint Thomas définit la forme extrinsèque : (( Le modèle d'une chose, modèle distinct de cette chose et existant en dehors d'elle, à la ressemblance duquel cette chose est produite : Forma rei prœter rem et
extra rem existens , ad ciijus sunilitudinem aliquid fit ^ .^) C'est Tidée que Tcirtiste conçoit, le type qu'il invente et reproduit dans son œuvre. Evidemment^ cette forme ne fait pas partie de l'être qui en est la copie réalisée dans le marbre, le bois ou toute autre matière. La forme intrinsèque est celle qui constitue un être ce qu'il est, en spécifiant par son union avec elle la matière dont cet être est fait ; v. g. l'âme humaine est la forme intrinsèque du corps humain, parce qu'elle est partie de ce composé, qu'elle îdiii humain, c'est-à-dire qu'elle actue dans l'espèce d'animal raisonnable. La forme intrinsèque se subdivise en forme subsistante et forme non subsistante. On appelle forme subsistante celle qui, par elle-même et sans être unie à un autre principe, peut exister ; tels sont v. g. l'Ange et l'âme humaine. La forme non subsistante ne peut exister qu'autant qu'elle est unie à un autre principe ; par conséquent, toute forme non subsistante est incomplète et comme nature et comme substance. L'âme de la bête et toutes les formes qui lui sont inférieures sont des formes non subsistantes ; ces formes n'ont pas d'opérations qui leur soient propres ; pour agir, par conséquent pour exister, il faut nécessairement qu'elles soient unies au principe matériel qu'elles sont destinées à informer.
Les formes subsistantes sont : les unes infor-
L Cfr. la, q. XV. a. 1.
mantes et les autres non informantes. Celles dont le rôle est d'être unies à un sujet et de le spécifier sont des formes informantes ; v. g. les âmeshumaines.Par formes non informantes, on entend les formes complètes par elles-mêmes^ et qui, par conséquent, ne sont pas et ne peuvent pas être unies à un autre principe pour former un composé naturel. Les Anges sont des formes non informantes. Il suit de là que toutes les formes non subsistantes sont des formes informantes. Lorsqu'une forme subsistante et non informante s'unit à un sujet, on lui donne le nom de forme assistante, parce qu'elle assiste, c'est-à-dire est présente au sujet qu'elle meut sans l'informer ni le spécifier. Ainsi, l'ange Raphaël était comme forme assistante dans le corps avec lequel il s'est montré aux deux Tobie. Evidemment, l'être propre et spécifique de ce corps ne lui venait pas de rx\nge ; ce n'était pas un corps angélique, comme le corps informé par notre âme est un corps humain. Cette division des formes subsistantes en formes informantes et non informantes est de la plus haute importance, parce qu'elle a le principe qui sert à distinguer l'ange de l'âme humaine.
Enfin, les formes informantes sont : les unes accidentelles et les autres substantielles. La forme accidentelle suppose un sujet déjà constitué dans sa nature spécifique^ et, par
conséquent, elle ne lui communique qu'un être secondaire, contingent et accidentel. La science, la vertu ne constituent pas liiomme dans son espèce propre d'animal raisonnable ; elles font l'homme déjà existant savant et vertueux, ce qui est sans doute le modifier, mais d'une manière purement accidentelle. Au contraire, la forme substantielle donne l'être simpliciter^ c'est-à-dire l'être spécifique, essentiel, premier, qui n'en suppose point d'antérieur, et qui place une chose dans telle espèce déterminée'. L'âme humaine communique au composé humain, à l'homme, l'être spécifique et substantiel d'homme, esse humanum; et par là môme elle est la forme substantielle de l'homme :
« La forme substantielle et la forme accidentelle se ressemblent sous un rapport et diffèrent sous d'autres. Elles se ressemblent en ce qu'elles sont acte l'une et l'autre, et qu'elles font l'une et l'autre cause qu'une chose est en acte de quelque manière. Mais elles diffèrent en deux points : 1^ La forme substantielle donne Vêtre simplement, et son sujet est un être en puissance seulement; tandis que la forme accidentelle ne fait pas que l'être est simplement ou de telle espèce^ mais qu'il est tel, qtiil a telle qualité, telle quantité ou tel mode d'être, car son sujet est un être en acte. D'oii il résulte évidemment que l'actualité ae
\, la, (j. L XXVI, a, 4,
trouve dans la forme substantielle avant d'être dans son sujet. Et comme en tout genre, le premier est cause de tous les autres, la forme substantielle produit Vétre en acte dans son sujet. Au contraire, l'actualité existe dans le sujet de la forme accidentelle avant d'exister dans cette forme elle-même. C'est pourquoi l'actualité de la forme accidentelle est causée par l'actualité du sujet; en sorte que le sujet, en tant qu'il est en puissance, est capable de recevoir la forme accidentelle, et en tant qu'il est en acte, il la produit. Je dis ceci de l'accident propre et intrinsèque ; car, pour l'accident extérieur, le sujet ne fait que le recevoir, la cause qui le produit est l'agent extérieur. 2^ La forme substantielle et la forme accidentelle diffèrent encore en ce que, le moins principal existant pour ce qui l'est davantage, la matière est pour la forme substantielle ; tandis que, au contraire, la forme accidentelle n'existe que pour compléter le sujet qu'elle actue : Forma siibstantialis et accidentalis parti m convenhint et partim diff'erunt. Conveniimt quidam in hoc qiiod iitraque est actus, etsecundiim utramqiie est aliquid quodommodo in actu; différant autem induobas. Primo qiiidem^ quia forma suhstantialis facit esse simpliciter^ et ejus snbjectiim est ens in potentia tantum, forma autem accidentalis non facit esse simpliciter^ sed esse taie mit tantum, aut aliquo
modo se liabens : suhjectum enhn ejiis est ens in actu. Unde patet quod actualitas per prius uivenitur in forma substantiali quam in ejiis siibjecto. Et quia primum est causa in quolibet génère, forma substantialis causât esse in actu in SUD subjecto. Sed e converso, actualitas per prius invenitur in subjecto formœ accidentalis qxuim in forma accidentali; unde actualitas formœ accidentalis causatur ab actualitate subjecti ; ita quod subjectum, in quantum est in potentia, est susceptivuni formœ accidentalis ; in quantum autem est in actu est ejus productivum. Et hoc dico deproprio etjjer se accidente ; nam respectu accidentis extranei subjectum est susceptivuîJi tantum ; productivum vero talis accidentis est agensextrinsecum. Secundo autem differunt substantialis forma et accidentalis, quia, cum minus principale sit propter principalius, matériel est propter formam substantialem ; sed e converso forma accidentalis est propter completionem subjecti * . »
III. Définition de la fohme substantielle et CONDITIONS. — Il est facile, par voie d'analogie, de se former une idée juste de la forme substantielle. En elTet, la forme substantielle est, par rapport à la matière première, ce que la forme accidentelle est relativement aux corps, bois ou marbre, dont sont faites les œuvres d'art. Le marbre, le bois, Tor, etc., sont indif-