‹ La Clef de la philosophie scolastiqueChapitre 73 sur 89 · SCOLASTIQUE ET LA PHYSIQUE ET LA CHIMIE · texte numérisé non relu

SCOLASTIQUE ET LA PHYSIQUE ET LA CHIMIE

Gomme nous Favons insinué dans le chapitre précédent, la plus grave accusation portée contre la théorie de la Matière et de la Forme, celle sur laquelle on insiste le plus, c'est sa prétendue opposition avec les sciences naturelles, telles qu'elles existent aujourd'hui. Cette opposition serait si grande et si complète, au dire de certains savants, que l'admission de cette théorie équivaudrait au renversement de la science moderne. Plusieurs fois déjà, nous avons rencontré cette objection sur notre route, et nous avons montré que, sinon toutes les théories des savants modei'nes, du moins tous les faits acquis à Texpérience, non seulement ne sont pas opposés au système scolas-

liqiie, mais troiivent dans celle doclrine seule une explicalion parfailement rationnelle. Nous distinguons à dessein les faits, que personne ne saurait détruire, des théories qu'on bâtit sur ces faits et des explications qu'on en donne. Les faits sont le point de départ des sciences expérimentales ; là-dessus, tout le monde est d'accord. Mais autre chose sont les faits, autre chose Fexplication des faits ; et qui oserait soutenir que toutes les théories décorées du beau nom de science sont vraiment scientifiques! Des hommes éminents, adonnés par profession à l'étude de la physique et de la chimie, n'ont trouvé que dans le système scolastique un fondement solide à ces sciences ; ils l'ont embrassé sans se croire obligés de sacrifier aucune donnée incontestable. On ne peut donc pas condamner la théorie de la Matière et de la Forme au nom des sciences naturelles, parce que, entre les principes fondamentaux de cette théorie et les données certaines de la physique et de la chimie, il n'y a pas d'opposition véritable. Mais, avant d'examiner la chose en elle-même, écoutons une parole qui domine toute parole humaine.

II. TémoigiNage de s. s. le pape Léon XIIL — Dans son immortelle encyclique « JEte.nii Patris », l'illustre pape Léon XIII, le Pontife de toutes les gloires, parle en ces termes des

avantages que les sciences naturelles sont appelées à retirer de la restauration de la philosophie scolastique : « Aussi les sciences physiques elle-mêmes, si appréciées aujourd'hui, et qui, enrichies par tant de magnifiques découvertes, provoquent de toute part une admiralion extraordinaire, loin d'y perdre, gagneraient singulièrement à une restauration de Tancicnne philosophie. Ce n'est point assez, en efTet, pour féconder l'étude de ces sciences et assurer leur avancement, que de se horner à l'examen des faits et à la contemplation de la nature ; mais les faits, une fois bien constatés, il faut s'élever plus haut, et s'appliquer avec soin à reconnaître la nature des choses corporelles et à rechercher les lois auxquelles elles obéissent, ainsi que les principes d'où découlent et l'ordre qu'elles ont entre elles, et l'unité dans leur variété^ et leur mutuelle affinité dans la diversité. Or, on ne peut imaginer combien la philosophie scolastique, sagement enseignée, apporterait à ces recherches de force, de lumière et de secours.

A ce propos^ ajoute le savant Pontife, il importe de prémunir les esprits contre la souveraine injustice que l'on fait à cette philosophie, en l'accusant de mettre obstacle au progrès et à l'accroissement des sciences naturelles. Gomme les Scolastiques, en effet, suivant en cela la doctrine des Saints Pères, enseignent à

chaque pas, dans rantliropologie, que Tintelligence ne peut s'élever que par les choses sensibles à la connaissance des êtres incorporels et iaimitériels, ils ont compris sans peine Futilité pour le philosophe de sonder attentivement les secrets de la nature, et d'employer un long temps à Tétude assidue des choses physiques. Et c'est ce qu'ils ont fait ; car saint Thomas, le B. Albert le Grand, et les autres princes de la Scolastique, ne s'absorbèrent pas tellement dans la contemplation philosophique, qu'ils n'aient aussi apporté un grand soin à la connaissance des choses naturelles. Bien plus : dans cet ordre de connaissances, il est plus d'une de leurs assertions, plus d'un de leurs principes, que les savants actuels approuvent, et dont ils reconnaissent la justesse. En outre, à notre époque même, plusieurs docteurs dans les sciences physiques, hommes fort distingués^ témoignent publiquement et ouvertement que, entre les conclusions certaines et bien prouvées de la physique mo derne et les principes philosophiques de l'Ecole, il n'existe, en réalité, aucune contradiction proprement dite : Qiiapropter etiam physicœ disciplinœ, guœ nunc tantum siint in pretio, et tôt prcvclare inventis, singulareni iihique cient admirationem sui, ex restituta veterum philosophia non modo nihil detrimenti, sed phirimimi prœsidii siint habitnrœ. Illanim

enim fructuosœ exe r citât iotù et incvemento non sola satis est consideratio factonnn contemplatioque naturœ ; sed cinn facta conMiterint , altfiis assurgendinn est, et danda solerter opéra naturis rerum corporearuni agnoscendis^ investigcuidisque legibus quibus parent, et principiis unde ordo illaruni et ntUtas in varietate et mu tua affniHas in varietate proficiscuntur . Quibus investig ationibus miriun quantum philosop/iia scholastica vim et hicem et opem est allatura, si sapienti ratione tradatur.

« Qua in re, et illud monere jurât, non nisi per summum injuriam eidem philosophiœ vitio verti, quod naturalium scienti arum prof ectui et incremento adversetur. Cum enim ScJiolastici, Sanctorum Put ru m sententiam secuti, in anthropologia pass'm tradiderint humanam intelligenticun non n'si ex rébus sensibilibus ad noscendas res cor pore mater: aque car en tes evehi, spontp sua intellexerunt nihil esse jjhilosopho utilius quam naturie arccnia diligcnter investigare, el in rei'um plujsicaruni studio diu multum que ver sari. Quod et facto suo conftrmarunt : nam S. T/iomas, B. Albert us Magnns, aliique Scholasticoru/n principes, non ita se contemplai ioni philosophiœ dederujit, ut non etiam multum operœ in naturalium rerum cognitione collocarint ; imo non pauca sunt in hoc génère dicta eorum et scita, quœ récentes maqistri proJ)(')\l , et cum veriHati' congruere fa-

teantur. PruHerea, liac ipsa ,rlat(', plures iique insign es scieatiarinnphysicarnm doc turcs palam (iperleque testantur^ intcr ccrtas ratasgiie recentis physicœ conclusioncs et pliilosophica Scholœ jjrincipia imllain veri noDiinispugnam existerc.» Donc, bien loin d'être en opposition avec les conclusions démontrées des sciences expérimentales, la théorie scolastique sur la nature des corps est très utile à ces sciences; elle en est le seul fondement latirnnel. Entrons dans quelques détails.

III. Accord du système scolastique avec la PHYSIQUE. — La physique divise les corps ea corps pondérables et corps impondérables ; elle les étudie dans leurs dilTérents états et décrit leurs propriétés tant générales que particulières ; elle constate les lois qui régissent les phénomènes qu'ils produisent. Tel est son objet et son domaine. Or le système scolastique ne contredit en rien ce que Texpérience atteste sur ces dittérents points. La raison en est simple, c'est qu'il ne peut y avoir opposition entre une science qui suppose les corps déjà constitués et en activité et une théorie qui a pour objet les principes qui constituent la nature des corps eux-mêmes. La physique et la cosmologie philosophique, quoiqu'elles étudient toutes deux les corps, ne les considèrent pas au même point de vue; elles ne se rencon

Irent donc pas sur le môme terrain, et par conséquent la laite entre elles est impossible. An contraire, Je système scolastiqne, admettant dans les corps, outre la matière première, nn principe spécifique doué d'activité, sert admirablement à rendre raison et de la variété des corps et des phénomènes si divers qu'ils produisent. Voilà pourquoi, comme nous l'avons dit plus d'une fois, les tenants de la philosophie scolastiqne, et avec eux des savants illustres dans les sciences physiques et chimiques, sans sacrifier une théorie qu'ils croient vraie, ne rejettent aucun des faits constatés par l'expérience ni aucune des lois qui régissent ces faits. La physique n'a pas pour objet la nature des corps ; elle les prend tels qu'ils existent, à l'état de substances matérielles d'espèce déterminée ; ces corps sont-ils ou ne sont-ils pas composés substantiellement et de quels principes, elle n'a pas à le décider ; c'est affaire à la philosophie, science supérieure qui étudie l'essence des choses. Or , le raisonnement appuyé sur l'expérience conduit à cette conclusion inéluctable, la seule qui soit enharmonie avec les faits et qui en donne une explication satisfaisante : les corps sont composés de deux principes essentiels, incomplets, substantiellement unis, dont l'un est passif et source de l'étendue, l'autre actif, spécifique et source de la diversité, de l'activité et de l'unité, Ces deux

principes, matière et forme, constituent les corps, objet de la physique. Donc, la théorie scolastique n'est pas en opposition avec la physique ; elle ne l'est pas et elle ne peut pas l'être. Passons à la chimie.

IV. Accord du systèaie scolastique avec la CHIMIE. — La chimie traite des changements intimes des substances matérielles. Quand elle étudie des substances non vivantes, elle s'appelle inorganique, et organique lorsque ces substances sont douées de vie. Cette science a donc pour but de déterminer : 1° quelles sont les substances élémentaires qui composent les corps mixtes ; 2" à quelles conditions est soumise la formation et aussi la dissolution des substances composées ; 3'' enlin quels sont les caractères et les phénomènes des corps simples et des corps mixtes. La chimie pénètre ainsi plus avant que la physique dans la nature des corps. Il n'en est pas moins vrai cependant qu'elle n'atteint pas et ne peut pas avoir la prétention d'atteindre jusqu'aux premiers principes constitutifs de l'essence des corps. La raison en est que les derniers éléments de ses analyses et le résultat de ses synthèses sont toujours et nécessairement des corps. Or, des corps ne peuvent pas être les premiers principes de la nature des corps entant que corps; ces principes doivent être des éléments^ des

parties de celte nature, mais non des corps. Il est impossible d'aller à l'indéfini dans la décomposition de l'essence des composés matériels ; il faut nécessairement s'arrêter à des composants, qui ne soient pas des corps, à des parties qui ne soient pas le tout qu'elles constituent. C'est évident.

Le système scolastique se concilie parfaitement avec la chimie, car, sans abandonner aucun des principes fondamentaux de ce système, on peut adopter toutes les données vraiment certaines de cette science. Et d'abord la chimie enseigne que les corps se divisent en corps simples (chimiquement et non métaphysiquement) et en corps composés^ et que ces corps diffèrent entre eux. Mais la théorie scolastique soutient précisément la même chose, sauf qu'elle ne se borne pas à affirmer cette diversité, elle en donne la raison scientifique. L'opération suit l'être, ne cessent de répéter avec vérité les Scolastiques, elle dérive de l'essence spécifique, comme le fruit dérive de l'arbre. Donc, des substances qui produisent des opérations diverses, sont substantiellement, essentiellement diverses. C'est l'application pure et simple du principe de causalité : de l'existence de l'effet on remonte à l'existence delà cause ; de la nature de l'effet, à la nature de la cause. Or, non seulement les corps simples, mais aussi les corps chimiquement composés pro-

(luisent des opérations diverses ; les propriétés des corps mixtes ne sont point celles des corps élémentaires qui servent à les former. Par conséquent, les corps simples et les corps mixtes sont substantiellement divers; ils n'ont pas et ne peuvent pas avoir la même nature ; autrement, ils présenteraient les mêmes phénomènes et seraient doués des mômes propriétés. Rien en cela qui soit en contradiction avec les principes certains de la chimie moderne.

La chimie enseigne encore qu'il y a affinité entre les corps simples qui peuvent se combiner, et que ces combinaisons n'ont lieu qu'entre des corps élémentaires déterminés et en des proportions constantes. Les défenseurs du système scolastique ont d'autant moins de peine à admettre ces données, qu'ils les trouvent en d'autres termes sous la plume des Docteurs du moyen âge. Pour que la véritable mixtion (la combinaison chimique) se produise, disaient les Scolastiques, il faut que les propriétés des corps simples agissent les unes sur les autres et s'altèi'ent sous l'inlluence des agents naturels. Voilà bien les affinités et les réactions de la chimie moderne. Quant aux proportions dans lesquelles se font les synthèses chimiques , les Scolastiques * savaient très bien que les corps simples n'entrent pas inditféremment dans la composition des corps mixtes,

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