CHAPITRE XV
Des rapports du système de la Matière et de la Forme avec les sciences naturelles et avec le dogme catholique.
I. Nature de la science. — 11. Connexion du système scolastique avec Tordre logique. — 111, Avec l'ordre réel dans les règnes végétal, animal et humain. — IV. Avec le dogme catholique.
I. Natuke de la science. — La science est l'expression idéale des choses connues, et par conséquent elle n'a de réalilé que dans Tintelligence qui connaît. Par le fait de la. connaissance, l'intelligence est comme tranformée, elle devient idéalement Tintelligible, selon le mot si profond d'Aristote : « Intellect uf> fit omnia. » Quand les choses sont perçues telles qu'elles sont, et que leur être idéal est bien l'expression de leur réalité, la connaissance est vraie et la science existe véritablement, car la vérité et la science sont une seule et même chose. Mais, évidemment, la science n^est pas un amas confus de connaissances, môme démontrées ; elle doit reproduire les choses avec leurs relations naturelles et montrer les conclusions dans les principes d'où elles dé-
coulent. On définit ordinairement la science : la connaissance des choses par leurs causes ; connaissance certaine, démontrée, bien ordonnée, déiluite de principes incontestables et conformément aux lois de la saine logique. Or, les causes se ramènent toutes à qualre genres : la cause efficiente ou la raison suffisante de Texistence des êtres, leur fin et leurs principes intrinsèques^, soit dans les choses substantiellement composées, la cause matérielle et la cause formelle. Si Tintelligence n'atteint pas ces causes telles qu'elles sont et dans leurs relations véritables, la connaissance n'est pas vraiment scientifique. La constatation des faits, leur courdination, la détermination des lois qui les régissent, sont tout autant de choses très précieuses, mais elles ne sont pas encore la science dans le vrai sens du mot ; il faut que la raison s'empare de ces données et descende aux principes des choses, à leurs causes soit intrinsèques soit extrinsèques. La science est à cette condition.
IL Connexion du système scolastique avec l'ordhe logique. — Mais s'il en est ainsi, si la science n'est que la reproduction idéale des choses, quel sera le principe générateur, le critérium de tout l'ordre logique? Ce principe, il ne peut être que l'expression vraie de l'objet
propre de F intelligence humaine unie au corps. Toute la science y est contenue en germe, il en est le point de départ, et si la raison se trompe sur ce principe, elle se trompera nécessairement dans ses déductions, et ses errements seront d'autant plus funestes qu'elle ira plus loin dans le champ ouvert à ses investigations. « Parvus error in principio, dit saint Thomas après Aristote, magnus est in fine^. » Or, l'ohjet proportionné à l'esprit humain dans l'état d'union de l'âme avec le corps, est l'essence des suhstances matérielles. Tel est son ohjet propre, celui qu'il perçoit en premier lieu et d'où il s'élève ensuite à la connaissance des choses immatérielles. Donc, manifestement, sans la vraie notion de la nature des corps, il n'y a pas de science parfaite, pas de véritable et solide philosophie. Et cela est vrai, soit que l'on considère la science en ellemême, dans l'intelligence qui la possède, soit que l'on examine les choses qui en sont l'objet. Dans l'ordre logique, impossible de se faire une idée juste de la science sans la notion de la puissance et de l'acte, de la matière et de la forme. Toute science, en effet, est composée de deux éléments, l'un indéterminé et matériel, et l'autre déterminant et spécifique. L'élément matériel de la science sont les objets qu'elle étudie, v. g. pour la philoso- 1. De Ense et Essentia, Prœmium.
phie, les dernières causes des êtres ; l'élémeni formel est le principe qui constitue un ensemble de connaissances à l'état de science de telle espèce, et dislingue cette science de toutes les autres. Par conséquent, si Ton n'a pas la notion exacte du principe matériel et du principe formel qui constituent tout composé, on ne peut connaître scientifiquement ni les choses en elles-mêmes, ni leur reproduction idéale dans l'intelligence.
Et ce n'est pas seulement dans son ensemble que toute science est essentiellement composée de matière et de forme, c'est aussi dans ses détails. Partout, on trouve ces deux principes, jouant précisément le rôle que la philosophie scolastique leur assigne dans la constitution des corps. Sans la notion de la matière et de la forme, il n'est pas possible de coordonner les idées universelles en genres et en espèces, parce que le genre et la ditïérence qui forment l'espèce sont entre eux comme l'indéterminé et le déterminant, comme la matière et la forme. Quel est le logicien qui ne sache que le jugement, et par conséquent la défmition, le raisonnement sous toutes ses formes sont composés de matière et de forme ? Donc, si l'on n'a pas une connaissance vraie de ces deux principes, on ne pourra point se faire une idée juste de la nature du jugement et des relations qui rattachent entre eux les
éléments qui le constituent. On ne comprend pas non plus en quoi consiste le raisonnement démonstratif, et en quoi il se distingue du syllogisme simplement probable et du syllogisme sophistique. Dans tous ces emplois d la pensée, se retrouvent toujours les deux éléments du système scolastique, la puissance et Tacte, l'indéterminé et le déterminant, la matière et la forme.
III. Connexion du système scolastique avec l'ordre réel dans les règnes végétal, anlmal ET HUMAIN. - — Si maintenant, de Tordre logique nous passons à Tordre réel, il ne sera pas moins évident que tout repose sur les deux principes constitutifs des substances matérielles. Nous Tavons déjà dit, sans les notions de la matière et de la forme, on ne peut point distinguer scientifiquement les unes des autres les différentes espèces de causes et déterminer la manière dont elles concourent à produire leurs effets. La matière et la forme constituent Tessence même des êtres substantiellement composés, et quand la cause efficiente est finie, sa causalité consiste à transformer la matière sur laquelle elle agit, c'est-à-dire à tirer la forme de l'effet de la puissance de la matière. Les causes secondes ne produisent pas leurs effets selon l'intégrité de leur être ; ejles supposent la matière comme le sujet qui
reçoit leur action et qu'elles actuent dans telle classe de réalité déterminée par le principe spécifique qu'elles produisent avec le concours de cette matière. Le fameux principe : « Forma educitur de potentia materiâe », marque la différence qni distingue la causalité de Dieu de celle de la créature, la création de la simple production. Si l'on ne comprend pas ce principe, il n'est pas possible de se faire une idée exacte de la manière dont les causes secondes agissent. « Le système scolastique, dit le P. Liberatore, est le fondement et la clef de voûte de tout l'édifice philosophique, et, en le rejetant, la science ne peut être qu'un monceau de ruines éparses ou un assemblage de parties sans aucun lien qui les relie entre elles I. » Seul, ce système harmonise les sciences, soit qu'elles se rapportent au monde inorganique, soit qu'elles se rapportent au monde organique dans ses trois règnes, végétal, animal et humain, parce que la loi ontologique de tous les composés naturels est la même, et que plus l'on monte sur l'échelle des êtres, plus la loi devient évidente.
Comme le corps brute, la plante est composée dans son essence de deux principes substantiels incomplets, l'un indéterminé et l'autre déterminant et spécidque. Le principe formel de la plante, qui la constitue dans sa nature de
L Coinposé humain, c. ix, a. 10.
végétal et qui est en elle la raison de son activité si différente de celle du minéral, s'appelle âme, car, selon la définition de saint Thomas, « Tâme est le premier principe de vie dans les composés naturels qui en sontdouos.» A un degré plus élevé encore, nous trouvons l'animal ,lui aussi composé essentiellement d'un principe indéterminé, qui de sa nature n'est point sensitif, la matière, et d'un principe spécifique qui fait Fanimal ce qu'il est, substance vivante et sensitive. L'animal est plus parfait que la plante, parce que la forme substantielle qui le constitue, l'âme sensitive, contient virtuellement toute la perfection des formes inférieures, et quelque chose de plus, aliquid amplius, selon le mot de saint Thomas, c'est-à-dire le sentiment. Enfin, au sommet des composés naturels, se dresse le plus parfait de tous, celui qui les résume tous dans son unité substantielle, le composé humain ou l'homme. De même que les autres êtres de la nature sensible, l'homme est une seule nature, et, à cause de la raison dont il est doué, une seule personne. Mais cette nature unique, cette personne, ce n'est pas le corps seul ou un assemblage mieux ordonné d'atomes, comme l'enseignent les matérialistes, ce n'est point non plus l'âme seule, ainsi que l'ont pensé Platon, Descartes, Kant, Rosmini et d'autres ; l'homme est le composé substantiel de l'âme et du corps unis de ma-
nière à former une seule essence, une seule substance complète, c'est-à-dire comme matière et forme. Telle est la véritable nature de rhomme. Seul, parmi les philosophes de Tantiquité, Aristote a connu la nature du composé humain, ou, en d'autres termes, le mode dont l'âme et le corps de l'homme sont unis ; ce qui suffirait à la gloire de ce grand homme. Tous les Pères et les Docteurs de l'Eglise ont adopte l'enseignement du Stagirite sur ce point. Le corps de l'homme, par lui-même, n'est pas humain, ou, pour mieux dire, la matière dont notre corps est formé n'est pas humaine ex se ; elle est indifférente à être partie de telle ou telle espèce de corps naturel. C'est l'âme qui, en s'unissant à cette matière, lui donne l'être de corps humain et le principe premier de toutes les opérations auxquelles elle participe. « L'homme, dit le Docteur angélique, reçoit de Tâme rationnelle tous ses degrés de perfection ; c'est elle qui le fait corps, corps vivant et animal raisonnable : Homo ah ipsa anima rationali perficitur secundum diversos gradus perfectionis, ut scilicet sit corpus, et animatum corpus, et animal rationale^. » Or, cette doctrine de la composition substantielle du composé humain n'est qu'une application à Fhomme de la grande théorie de la Matière et de la Forme. Comment donc pourrait-on 1. Quœst. Disp,, De Anima, 3l. 9.
comprendre la nature de l'homme sans la connaissance de ce système? Aussi, il n'est pas étonnant que l'anthropologie moderne soit pleine des erreurs les plus grossières et que cette helle science, que les Scolastiques avaient portée à un degré de perfection incomparable, soit devenue un amas de ruines depuis la funeste réforme cartésienne.
Mais ce n'est pas tout encore. De la nature des êtres émanent leurs facultés, qui sont les principes immédiats de leurs opérations. Entre la nature, les facultés et les opérations, il y a nécessairement proportion ; les facultés procèdent de la nature, et les opérations, des facultés. Si donc le système scolastique est la seule expression vraie des composés naturels à tous les degrés de la hiérarchie des êtres, seul aussi il pourra nous donner une notion scientifique de leurs diverses facultés et de leur mode d'agir. L'Ange de l'Ecole décrit admirablement ces conséquences de la diversité des principes spécifiques des composés naturels. Citons, en partie du moins, cette page qu'on a pu appeler le plus sublime cantique que l'intelligence humaine ait jamais chanté à l'infinie bonté du Créateur :
« Plus un être ressemble à Dieu, plus parfait il est; aussi, dans les formes, la différence consiste uniquement en ce q^e l'une est plus parfaite que l'autre. C'est pour cela qu'Aristote
{Metaphijs., VÏII, c. m) assimile les définitions, qui expriment la nature et les formes des choses, aux nombres, dont l'espèce varie quand on y ajoute ou qu'on en retranche une unité ; voulant par là nous donner à entendre que la diversité des formes suppose divers degrés de perfection. Et cela est évident pour tout homme qui examine les natures des êtres. Car, pour peu qu'on y prenne garde, il est facile de remarquer que la diversité des choses est graduée. En effet, au-dessus des corps inanimés, nous trouvons les plantes ; au-dessus des plantes sont les animaux sans raison, et ceux-ci ont au-dessus d'eux les substances intelligentes. Dans chacune de ces séries, il y a encore diversité, parce que certains êtres sont plus parfaits que d'autres, à tel point que les premiers d'un genre inférieur paraissent toucher le genre plus élevé, et réciproquement. Ainsi les animaux privés de mouvement ressemblent aux plantes. C'est ce qui fait dire à saint Denys que « la divine Sagesse unit les derniers des êtres supérieurs aux premiers des êtres inférieurs )). {De divin. /io??2zn.,c. vu.) Ilestdonc évident queladiversité des êtres exige que tous ne soient pas égaux, mais qu'il y ait entre eux ordre et gradation. Or, de la diversité des formes qui constitue la diversité des espèces des êtres découle la différence des opérations. En effet, tout agent agit
selon qu'il est en acte; car les êtres en puissance, en tant que tels, sont privés d'activité, et tout être est en acte par sa forme ; par conséquent, son opération est proportionnée à la nature de sa forme. Donc, là où les formes sont diverses, nécessairement les opérations sont aussi diverses. Et parce que chacun des êtres atteint sa fm propre par son opération naturelle, il faut de toute nécessité que les fins propres des êtres soient encore différentes, bien qu'ils aient tous la môme fm dernière.
De la diversité des formes découlent aussi diverses aptitudes de la matière pour les choses. Et de vrai, les formes se diversifiant entre elles en tant que les unes sont plus parfaites que les autres, il y eu a quelques-unes qui sont tellement parfaites qu'elles subsistent par elles-mêmes et parfaitement, sans avoir nul besoin du support de la matière; d'autres, au contraire, ne peuvent subsister parfaitement par elles-mêmes, mais elles ont besoin de la matière comme fondement; en sorte que ce qui subsiste n'est ni la forme seule, ni la matière seule, qui par elle-même n'est pas un être en acte, mais le composé des deux. Or, la matière et la forme ne pourraient pas être réunies pour constituer un être essentiellement un, une seule nature, s'il n'y avait pas entre elles quelque proportion. Mais si elles doivent être proportionnées, nécessairement des matières
diverses doivent correspondre à des formes diverses. De là vient que telle forme demande une matière simple, et telle autre, une matière composée ; et, à raison des formes diverses, la composition des parties doit varier aussi pour être en rapport avec l'espèce de la forme et son opération naturelle.
Or, de la diversité des aptitudes relativement à la matière, il suit que les agents et les sujets qui en subissent l'action doivent aussi différer. En effet, puisque tout agent agit à raison de sa forme et qu'un être ne souffre l'action d'un autre et n'est mû qu'à raison de la matière, il faut que les êtres dont les formes sont plus parfaites et moins matérielles agissent sur les plus matériels, dont les formes sont moins parfaites.
De plus, de la diversité des formes, des matières et des agents découle la diversité des propriétés et des accidents. Car, comme la substance est la cause de l'accident, de môme que le parfait est la cause de l'imparfait, des principes substantiels divers doivent être cause d'accidents propres qui soient aussi divers.
De même encore, parce que des agents divers produisent des impressions diverses dans les sujets qui en subissent l'action, les accidents doivent différer avec les divers agents qui les produisent :
« Quanta aliquid propinquius ad divi-
nam sunilltudinem accedit, pcrfcctias est ; iinde in fonnis dlffeventia esse non potest nisi per hoc quod vna pf'rfectior existit qucun alia; propter quod Aristoteles '^ defimtiones per quas natnrœ renun et fornue signantiir, assimilât nunieris, in quibus species variantur per additionem vel siibstractionem iinitatis;ut ex hocdettir intelUgiquod forniannn diversitasdiversiungradumperfectionisreqwrit.Et hoc evidenter apparet naturas renon speculanti. Inveniet enim, si quis dilig enter consideret, gradatim reruni diversitatem compleri; nam supra inanimata corpora inveniet p)lantas, et super has irratlonabilia aninialia, et super hœc intellectnales substantias ; et in singulis hornm inveniet diversitatem, secundum quod alia snnt aliis perfectiora, in tantum quod ea quœ sunt suprema in/erioris generis videntur propinqua superiori generi, et e conversa, sicut animalia immobiUa sunt simHia plantis ; nnde et Diongsius ait quod « divina Sap'entia conjungit fines primorum principiis secundorum "' ». Unde patet quod rerum diversitas exigit quod non si ni omnia a^qualia, sed sit or do in rébus et gradus.
« Ex diversitate autem formarum, secundum quas rerum species diversificantur, sequitur et