IV. Que la question de la nature des corps
EST UNE QUESTION PHILOSOPHIQUE. Mais, UOUS
dira-t-on peut-être, la question de la nature des corps appartient-elle à la philosophie ? N'est-elle pas plutôt du domaine de la physique, ou au moins de la chimie? Non pas; et, après ce que nous avons dit plus haut, quelques mots suffiront pour montrer que la philosophie n'empiète point sur les sciences naturelles en traitant de la composition substan-
1. Revue de r Académie romaine de Saint-Thomas^ 2' vol., p. 112.
tiellc des corps. En effet, u la physique et la chimie sont des sciences purement expérimentales, qui ne dépassent pas les hornes des phénomènes sensibles. Elles examinent, elles classent, elles réduisent en lois ce que leur découvre l'observation, '^oit spontanément offerte par la nature, soit laborieusement obtenue par les recherches de l'art. Le terme de l'analyse chimique, aussi bien que celui de la division mécanique, n'est autre chose qu'un corps ; et ce corps ne diffère de celui qu'on a pris pour point de départ que par une plus grande simplicité d'éléments ou une moindre étendue de parties. Par conséquent, le terme auquel on parvient par les procédés de la chimie^ est l'objet même de la question qui nous occupe et non pas le principe qui doit la résoudre. La solution d'une pareille question dépasse par sa nature môme le domaine de l'expérience, bien qu'elle la suppose, puisqu'elle a pour objet les constitutifs non visibles d'une essence nécessairement présupposée à la recherche des sens. Les sens ne perçoivent que les corps; leur témoignage ne saurait donc décider si les corps eux-mêmes sont le résultat d'autres éléments qui seraient non des corps, mais les principes constitutifs des corps. La science qui, par le raisonnement, pénètre là où ne peut atteindre l'expérience et qui recherche les principes suprêmes et occultes des
choses, peut seule résoudre celle question. Cette science est la métaphysique. Le chimiste lui abandonne la recherche des essences ; le physicien lui emprunte la notion de corps ; le mathématicien, la notion de quantité ; le physiologiste, celle de la viei. » « Intellectiis solus apprehendit essentias reritm ^. »
V. Méthode a suivre pour résoudre la question DE LA NATURE DES CORPS. — Il cst vrai quc, dans cette recherche, le philosophe doit partir des faits ; car le rôle de la science ne consiste pas à imaginer à sa guise la nature afin de pouvoir ensuite l'expliquer plus facilement, mais à la prendre telle qu'elle est et à essayer de la connaître en elle-même. Or, pour connaître la nature corporelle telle qu'elle est, il faut nécessairement partir de l'expérience ou de l'observation des phénomènes. C'est dire qu'on ne saurait déterminer a priori les principes constitutifs des composés naturels. Mais l'expérience ne sufïit pas non plus ; la raison doit s'emparer de ses données et en rechercher les causes dernières. Nous n'avons pas l'intuition immédiate de l'essence des choses ; nous ne pouvons arriver à la connaître que par voie de raisonnement, en nous appuyant sur les effets ou les phénomènes manifestés par l'expérience. Sans
Il Liberatore, Composé humain^ cym^ 2. la, q. LVII, a. 1, ad. 2.
doute, la théorie métaphysique ne doit pas être en contradiction avec les résultats empiriques de la physique et de la chimie ; comme, d'autre part, il est impossible d'admettre comme acquises à la science des données expérimentales qui tendraient à renverser des principes de raison certains, car la vérité ne peut pas être opposée à la vérité. Donc, pour arriver à la solution du grand problème de la nature des corps, il faut avant tout observer les faits, se rendre compte des propriétés des corps attestées par l'expérience, et, par le raisonnement, en déduire les principes que ces faits et ces propriétés supposent nécessairement dans les corps. Nous verrons que les Scolastiques n'ont pas suivi une autre méthode, et que^ par conséquent, on les a accusés à tort de bâtir des théories en l'air, sans jamais les appuyer sur l'expérience.