APPRÉCIATION GÉNÉRALE DE LA SOMME THÉOLOGIQUE
C'est dans la conception et Texécution de la Somme THÉOLOGIQUE que l'Ange de l'École a déployé son vaste génie. Il y consacra les neuf dernières années de sa vie (1265-1274), sans néanmoins interrompre le ministère de la prédication et dé l'enseignement, ni la composition de plusieurs autres ouvrages. La
LA SOMME THEOLOGIQUE
mort ne lui permit pas d'y mettre la dernière raain. A l'aide de ses propres commentaires sur le Livre DES SENTENCES de Pierre Lombard, on a pu compléter son œuvre : œuvre glorieuse entre toutes, qui couronna une existence à la fois si courte et si pleine. Pareil à Tastre du jour qui n'apparaît jamais plus radieux qu'au terme de sa course, Thomas d' Aquin , véritable soleil de la théologie chrétienne ^ avant de s'endormir du repos des saints et dans la gloire des docteurs, fit converger et resplendir toutes les irradiations de son génie dans ce monument qui porte à juste titre le nom de Somme théologique.
Pour le fond, la forme, l'organisation, la Somme est, en effet , non seulement l'encyclopédie théologique la plus remarquable, mais encore un des chefs-d'œuvre, le plus grand peut-être, de l'esprit humain.
Pour le fond, on ne saurait imaginer quels trésors de doctrine recèle cette œuvre magistrale : toute la science humaine s'y donne rendez-vous pour servir ou formuler la théologie.
Sauf la dialectique, dont les lois n'y sont point théoriquement exposées , mais , ce qui est préférable, s'y trouvent fidèlement suivies, tous les a&pects de la philosophie y apparaissent tour à tour,
éclairant la science sacrée et recevant sa lumière, lui donnant son témoignage et réclamant le sien. Tout ce que la raison peut savoir sur Dieu, Thomme et le monde, sur le commencement, le maintien et rissue dernière des choses, sur la vérité, la beauté et la vertu, y est nettement exposé, affirmé, justifié dans une lumière croissante.
Si les solutions données par le saint Docteur aux problèmes si complexes de la pensée humaine ne s'imposent pas cçmme le dernier mot de la science, il faut du moins reconnaître que les théories aristotéliciennes, auxquelles il avait accordé ses préférences, revêtent, dans sa puissante conception, une imposante unité , et qu'elles y sont merveilleusement disposées pour servir d'instrument d'organisation et de. défense à la science sacrée.
La Somme contient également le fond de ce que l'on savait au xiii® siècle en fait de sciences naturelles ; pour excuser ce que sa physique a de rudimentaire, on n'a qu'à se reporter à l'époque où écrivait l'auteur.
Mais ce ne sont là que les avenues et les accessoires de l'édifice; la Théologie, c'est-à-dire la science surnaturelle organisée par le génie de l'homme , forme le corps du monujnent. De la base au sommet s'épanouit la doctrine sacrée , avec une ampleur, une lucidité, une précision qui font de saint Thomas le théologien par excellence. Sous les grandes lignes et les vastes aperçus se coordonnent et se déroulent les plus menus détails de la science, conmie les branches , les rameaux et les feuilles qui
naissent d'un tronc vigoureux, en forment l'extension et l'ornement. Des profondeurs de la Trinité aux derniers confins des choses créées, depuis les attributs essentiels de Dieu jusqu'aux vertus et aux vices de l'homme, depuis la pensée divine de la Rédemption jusqu'au dernier achèvement de la vie mystique, du ciel à la terre, et jusqu'aux derniers abîmes , toute la doctrine surnaturelle est proposée et condensée avec un ordre et une suite qui rendent faciles l'étude et l'intelligence de ce grand œuvre. Car, il ne faut pas l'oublier, la Somme, dans la pensée de son auteur < , était moins destinée aux maîtres qu'aux élèves. Elle n'en est pas moins une sorte d'encyclopédie sacrée ; pour se faire une idée approximative des questions qui trouvent place dans ce cadre immense, on n'a qu'à parcourir les nomenclatures dressées à la fin de l'ouvrage. C'est la codification complète de la doctrine théologique au XIII® siècle; les âges ultérieurs soulèveront des questions nouvelles, subtihseront encore, disputeront toujours; mais le cadre est fait : il s'agrandira peu, il se rétrécira plutôt, et quand on essayera de retrouver les grandes proportions , on en reviendra à saint Thomas d'Aquin.
« Au point où était arrivée la science sacrée vers le milieu du xiii® siècle , dit M^^ Freppel « , il fallait
* SuM. Prolog. : Propositum nostrse intentionîs in hoc opère est, ea quee ad christianam Beligionem pertinent eo modo tradere secundum quod congruit ad eruditionem incipîentium.
2 Panégyr, pour le 6® centenaire de saint Thomas d'Aquin , prêché à Toulouse le 7 mars 1S74.
^ramasser dans une vaste synthèse tout le travail précédent de la raison chrétienne. Ce fut Toeuvre de saint Thomas, non pas de lui seul , mais de lui plus que de tout autre. Les écrits du Docteur angélique sont comme un réservoir où le fleuve de la tradition est venu se décharger un instant avant de reprendre son cours à travers les âges. Écriture sainte, prédication apostolique, apologistes chrétiens, Pères de l'Église, conciles, théologiens, saint Thomas résume tout; mais quel résumé! Ce n'est pas sans raison que je comparais le corps de son ouvrage à l'intérieur d'une cathédrale du moyien âge... Quelle largeur dans ce plan, qui embrasse tout l'ensemble de la doctrine révélée, depuis l'origine des choses figurée par l'entrée du temple, jusqu'à leur consommation dans la vie future symbolisée par le chevet! Quel ordre et quelle symétrie dans la distribution de ces parties , dont l'une tient à l'autre par un lien logique, de telle sorte qu'on n'en saurait détacher une seule sans renverser le tout! Quelle finesse et quelle pénétration dans cette analyse de détails où rien n'échappe au regard limpide d'un esprit toujours sûr de lui-même! Oui, vraiment, quand je suis, le long des hgnes inflexibles qu'il me trace dans sa Somme théologique , ce géo- 5iètre de la pensée chrétienne, et que j'arrive avec lui, par le fil qu'il me tend, de déduction en déduction, jusqu'au point où il m'entraîne..., je m'explique l'admiration des siècles pour saint Thomas d'Aquin , et je comprends que la Somme ait sa place désormais entre l'Évangile et le catéchisme, comme
le chef-d'œuvre de la science entre le code de la révélation et le manuel de la foi. i^
La forme n'est pas sans méritie pour quiconque lui donne une attention sérieuse.
Il semble tout d'abord que le style du Docteuf angélique soit sans caractère. Rien, en effet, ne le distingue que la clarté et la sérénité. Il est sans éclat ni coloris, mais toujours limpide et transparent, si propre et si précis que le mot disparaît pour ne montrer que la pensée. Sauf la terminologie de rÉcole, qui est ici moins compliquée que chez la plupart des scolastiques, tout est clair et lucide dans la langue de saint Thomas , et Ton ne saurait mieux comparer sa manière de dire qu'à l'eau pure des fontaines, qui laisse apercevoir au fond du bassin le caillou luisant et jusqu'au grain de sable.
Or, dans une œuvre de science , c'est là un mérite inappréciable. Ceux qui ont jamais subi le tourment de l'impuissance en face d'une grande idée et mesuré à l'inanité de leurs efforts combien souvent est désespérante la distance qui sépare la vision de l'esprit de la parole qui l'exprime, ceux-là seuls peuvent apprécier ce que vaut ce style, où la pensée domine tout, merveilleusement simple et vrai, destitué d'artifice et de couleur uniquement afin de traduire avec plus de fidélité les moindres
nuances des choses. On dirait que le Docteur angélique se meut au sein de la vérité comme dans' une atmosphère lumineuse. Sous sa plume, l'expression jaillit naturelle, propre, sereine, rendant avec une égale facilité les concepts les plus sublimes , comme les plus simples énoncés du bon sens.
« Aucune expression , dit magnifiquement le P. Lacordaire ^ , ne saurait peindre ce coup d'œil dans l'infini, cette domination de la pensée, qui s'empare des lois et de leurs causes et les réduit à un tissu palpable que l'œil le plus vulgaire saisit et entend. Simple comme l'aigle, vaste comme lui, on ne le perd jamais de vue dans son vol, si élevé qu'il soit, et ses serres puissantes écartant tous les nuages, il demeure immobile dans la lumière et comme se transformant en sa substance. »
La structure de la Somme est de la plus grande simplicité :
i^ Elle est distribuée en trois parties , désignées par leur numéro d'ordre : Prima, Segunda, Tertia, c'est-à-dire : la Première, la Seconde, la Troisième.
* Disc» pour la Translation du chef de saint Thomas d'Aquin. Confér. de Toulouse, p. 232.
22 LA SOMME THEOLOGIQUE
La Première se répartit immédiatement en questions.
La Seconde partie se subdivise en deux autres , dont Tune est appelée Première de la Seconde , Prima secundœ, et l'autre, Seconde de la seconde, Secunda Secundœ,
La Troisième se divise en questions; mais, laissée inachevée par l'auteur, elle est suivie d'un Supplément, Supplementum , qui la complète. Ce supplément, ajouté au xv® siècle seulement, par Henri de Gorrichen ou de Gorkum, à ce que l'on croit, est pris textuellement des commentaires de saint Thomas lui-même sur les quatre Livres des Sentences, principalement du quatrième, parfois des trois premiers , toujours d'ailleurs dans la doctrine du Docteur angélique; de sorte que , dans son entier, la Somme peut être regardée comme une œuvre unique, coulée d'un jet, bien que le sceau du maître ait manqué à son achèvement.
2® La Partie se divise en Questions , et la Question en Articles.
En tête de chaque Question et de chaque Article se place un titre qui en énonce le sujet.
Entre l'intitulé de la Question et celui de l'Article il y a cette différence, que le premier est presque toujours conçu de cette manière générale : De sacra doctrina, De Providentia, etc., tandis que le second est posé invariablement sous cette forme dubitative : Utrum Deus sit, Utrum Or do sit sacramentum, etc.
S*» La Question présente, à la suite de l'énoncé général, un préambule très court, ^qui formule les points à discuter et les ramène à autant de chefs précis qu'il doit y avoir d'Articles.
Soit, par exemple, la Question 24® de la Première, intitulée : De libro vitœ. Ce titre est suivi du court exposé suivant : Deinde considerandum est de libro vitse, et drca hoc quœruntur tria : 1® Quid sit liber vitœ. — 2» Cujus vitœ sit liber, — 3^ Uirum aliquis possit deleri de libro vitœ. Chacun de ces énoncés forme un Article.
4» La construction de l'Article est plus compliquée, mais elle est constamment identique.
L'Article comprend six parties, savoir : l'énoncé, les objections, la contradiction, la conclusion ou la thèse, le corps de l'article, la réponse aux objections.
D'aboTd l'énoncé du sujet, toujours sous forme dubitative, ainsi que nous l'avons dit. La discussion s'ouvre uniformément de cette manière : Ad primxwn sic proceditu/r, pour le premier article; Âd secundum sic proceditur, pour le second; et ainsi de suite pour les suivants, selon leur numéro d'ordre.
Immédiatement après viennent les objections en sens contraire de la thèse. La première de ces objections débute toujours par cette formule d'intro- (luction : Videtur quod, etc., et les suivantes, par le simple mot de transition : Prœterea.
Aux objections succède une contradiction som-
maire généralement ainsi conçue : Sed contra, et motivée par une citation de TÉcriture, des saints Pères, et plus d'une fois d'Aristote, le maître humain par excellence; ou bien par un axiome de philosophie ou de sens commun.
Ensuite vient la Conclusion, qui n'est que la mise en formule de la thèse soutenue par saint Thomas , et qui, dans la rigueur des termes, ne devient Conclusion que lorsque la thèse est démontrée. — Ces Conclusions ne sont point de l'Ange de l'École ; elles furent intercalées au xvi^^ siècle par Augustin Hunnée, docteur de Louvain.
La démonstration se fait dans le Corps de l'article, et commence régulièrement de la sorte : Respondeo dicendum quod, etc. — C'est dans le corps de l'article, et non dans les objections, comme le faisait Voltaire, qu'il faut chercher l'enseignement de saint Thomas.
Une fois la thèse établie, on reprend une à une les objections précédemment articulées, en les distinguant par leur rang d'ordre et par cette formule invariable : Ad primum ergo dicendum, etc. Ad secundum dicendum, etc. Ad tertiv/m dicendum, etc.
Les réponses aux objections complètent d'ordinaire la preuve de la thèse, et il est important de leur donner son attention.
Lorsque la solution se trouve formellement exprimée dans le corps de l'article ou dans les réponses déjà faites , on se contente d'y renvoyer, par cette formule ou toute autre équivalente : Et per hoc patet solutio ad objecta; — Et sic patet solutio ad pri-
mum; — Unde patet solutio ad secwidum, ad tertium, etc.
Il est facile de voir quelle admirable unité règne dans l'ordonnance de ce livre. Le lecteur sait toujours où il en est; son esprit peut se concentrer sur un aspect unique, précis, relativement restreint; et, ce point de vue discuté, suspendre ou continuer sa course au gré de son. courage ou de ses loisirs, sans que la confusion se fasse dans, ses pensées. Quelle que soit la matière à étudier, il connaît d'avance comment la voie lui sera frayée et le conduira au terme.