LA PORTE DU PARADIS
Il fait nuit. On aperçoit dans la vallée, au fond du théâtre, le Château du Diable, illuminé de feux rouges. Le Château du Paradis se trouve à droite de la scène. Au dessus de la grande porte, une fenêtre est éclairée. Il neige à gros flocons.
Une petite troupe d'élus se désole et grelotte à la porte. — Je vais sonner, dit une vieille femme.
— C'est inutile, madame, réplique sa voisine. Ils ne veulent pas ouvrir.
— Vous allez voir si on ne m'écoute pas, s'écrie un monsieur à l'air important. Moi qui suis du Tiers Ordre de Saint François !
Il appelle d'une voix impatiente et autoritaire :
— Saint Pierre ! Saint Pierre !
Comme personne ne lui répond, il frappe à la porte à coups redoublés.
La fenêtre du premier étage s'entrouvre et l'on voit apparaître un ange au visage gracieux.
— Que désirez-vous ?
— Nous voudrions entrer.
— Saint Pierre n'est pas ici.
— Quand y sera-t-il ?
— Je ne sais pas. Voilà plusieurs nuits qu'il découche. Les élus font entendre un murmure désapprobateur.
— Alors nous ne pouvons pas entrer avant que Saint Pierre soit là? Et s'il ne revient pas?
— Il faut attendre que le conseil d'administration de la conciergerie céleste ait nommé un délégué pour choisir les candidats qui devront s'occuper des élections du divin portier.
— Ciel !... Et cela demande longtemps ?
— Dix ans environ.
Les élus commencent à se lamenter.
— Vous ne voulez pas nous ouvrir, dit le monsieur à l'air important. Je vous rappelle que je suis du Tiers Ordre de Saint- François et vous avertis que je porterai plainte dès mon arrivée au ciel.
— Pardon, monsieur, je passe avant vous, s'écrie son voisin. J'ai été martyrisé au Japon, pour notre sainte religion. Je porte encore les marques des supplices que l'on m'a infligés.
S'il y a une faveur à accorder, il me semble que c'est bien à moi qu'elle est due.
— Nous n'accordons pas de faveur, monsieur, dit l'ange, toujours poli, mais inflexible. C'est ici, vous le savez, le régime de l'égalité et nous n'avons pas d'ordre pour vous recevoir.
— Mais nos cartes sont en règle, scellées aux armes célestes.
— Cela ne fait rien. Nous ne sommes pas désignés pour la conciergerie et le contrôle. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de prendre vos noms.
— A quoi cela nous servira-t-il ?
— A rien, mais c'est plus régulier.
Les élus murmurent. L'ange, constatant que sa proposition n'est pas accueillie avec faveur, ferme la fenêtre. La neige tombe toujours.
On voit arriver, conduits par le cocher Caron et une Mort qui porte sa faulx, de nouveaux élus : une vieille dame, d'anciens militaires décorés, des religieuses, déjeunes moines.
Les élus se sont assis devant la porte, dans une attitude de désolation.
Soudain, sept grandes ombres s'approchent lentement, venant du Château du Diable.
Toutes, successivement, ouvrent leur manteau noir et, dans une lumière tantôt rouge comme du sang, tantôt brillante comme de l'or, on découvre les visages radieux des Sept Péchés Capitaux.
L'Orgueil porte un diadème et un sceptre ; l'Avarice, une cassette ; la Colère brandit une épée sanglante ; la Gourmandise caresse son ventre lisse et gonflé. D'autres charment par leurs regards ou leurs formes : la Luxure, sous son manteau sombre, montre son opulente gorge ou présente une croupe
audacieuse ; l'Envie attire par ses yeux volontaires ; la Paresse, par ses attitudes de rêve et d'abandon.
— Vous vous croyez élus ! disent les Péchés ; mais pensez que vous êtes encore en notre pouvoir.
Vois, jeune moine, ces richesses dédaignées, caresse ces formes rêvées, mais encore inconnues à tes mains. Ma peau est douce, et suave mon haleine. Viens plus près de moi.
— Hommes humbles ! ne refusez pas de vivre au moins une heure par l'Orgueil. Vous ne connaissez pas l'existence puisque vous n'avez jamais eu un sceptre dans la main ni senti votre volonté.
— Et vous travailleurs obstinés ! vous ignorez encore les jouissances de la vie. Vos yeux ne savent rien des couleurs ni vos oreilles des sons. Abandonnez-vous donc au charme des choses !
Quelle danse voluptueuse, lente et séductrice que celle de ces Sept Péchés !
Beaucoup d'élus charmés étendent les mains vers eux, et plusieurs moines se disputent la Luxure et l'Orgueil.
On voit leur corps flétri parce tardif désir, pâlir, se violacer, puis brûler des flammes infernales.
Les Péchés, contents de leur victoire, tournent en souriant et s'éloignent, mais, avant de s'évanouir, ils s'embellissent encore de clartés éblouissantes et variées comme pour laisser d'invincibles regrets dans les âmes qu'ils abandonnent.
A peine les élus se sont-ils remis de la frayeur causée par ces troublantes apparitions que l'arrivée du Diable vient encore les épouvanter.
Le Diable a la queue et les cornes en feu, mais son visage est mélancolique.
— Ah ! s'écrie-t-il , Rosine est sans doute entrée au Ciel. Elle ne pense plus à moi, l'ingrate ! voilà tant de jours
que je ne l'ai vue! Depuis notre maudite visite chez le Juif, la mauvaise fortune nous a toujours séparés.
Il s'asseoit devant la porte du Paradis et, la tête dans les mains, se met à pleurer.
Rosine, justement, monte à petits pas l'escalier du Ciel. Elle a fait toilette pour venir au Paradis.
— Dieu merci, dit-elle, j'ai la clef. Abraham Lévi m'en a fabriqué une exactement pareille à celle de Saint Pierre. Enfin je vais savoir ce qu'il y a derrière ces murailles.
Sans voir le Diable, elle essaie la clef dans la serrure et ouvre la porte. Elle va entrer. Un léger scrupule l'arrête.
— Oh ! j'allais oublier le pauvre ami. Il est vrai qu'il ne pourra jamais être reçu au Ciel avec tous les péchés qu'il a sur la conscience. Et puis, où le trouver maintenant ? On m'a dit qu'il n'était pas dans son château.
Cependant le Diable , étendu en travers de la porte, barre l'entrée ; Rosine le touche de son pied mignon, sans le reconnaître.
— Brave homme, réveillez-vous. Vous voyez bien que vous m'empêchez de passer.
Le Diable s'est relevé. Rosine pousse un cri.
— Comment ! vous ici !
— Vous m'avez oublié, Rosine !
— Non, mon ami chéri. Je venais simplement voir si la clef allait à la serrure, mais vous pensez bien que je ne serais pas entrée au Ciel sans vous ou du moins que, si cela m'était
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arrivé, je serais ressortie pour vous ramener... Comment, il pleure ! Oh ! que c'est laid !
Et Rosine essuie les larmes du Diable.
— Allons, dit-elle, entrons vite, pendant que Saint Pierre n'est pas là.
Mais voici qu'ils entendent derrière eux une grosse voix trop connue.
— Qu'est-ce qui entre au Paradis sans la permission de Saint Pierre ?
C'est le Saint en personne qui s'est commandé, lui aussi, une clef chez Abraham Lévi et qui revient avec tous les petits enfants qu'il a pu rencontrer sur la terre.
— Vous ne voulez pas nous recevoir, bon Saint Pierre ? demande la jeune femme d'une voix câline. Alors elle se met à caresser la barbe du Saint, à lui donner de petites tapes sur la joue et à tenir elle-même son parapluie pour le préserver de la neige.
— Vous sans doute, mon enfant, répond le vieillard, flatté de tant de prévenances de la part d'une jeune femme pour un homme de son âge. Vous sans doute, je vous recevrai avec plaisir, mais ce garçon. (Saint Pierre n'a pas reconnu le Diable dans l'obscurité). On sait combien il est facile au plus mauvais vaurien de tourner la tête d'une jeune femme.
— Mon ami, c'est un saint ! s'écrie Rosine, avec conviction. Elle ne se trompe pas. L'amour a transformé le Diable.
On ne lui voit plus ni ses cornes ni sa queue, (du moins celle de derrière).
— Eh bien ! je veux te croire, entrons toujours au Paradis : nous nous expliquerons près du poêle, car il fait vraiment trop froid ici.
Le Diable, Rosine et Saint Pierre ouvrent la porte et se précipitent dans l'intérieur du Paradis.
Les élus qui grelottaient dehors se lèvent pour les suivre.