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LA PLACE DE L EGLISE DE MOISY-LES-AMES

Adroite, défendu par une haute muraille, le couvent où Rosine fut enfermée ; à gauche, l'église paroissiale. La place regarde le fleuve, qu'un pont traverse, en face du spectateur, bordé de deux haies de maisonnettes à pignons. A l'extrémité du pont, sur la rive opposée, se trouve l'entrée du domaine seigneurial, dont le corps de logis principal couronne la colline. A l'entrée du pont, à gauche, s'élève la demeure d'Abraham Lévi, le serrurier. Une clef dorée lui sert d'enseigne.

Au lever du rideau, une paysanne donne une vigoureuse correction à une fillette qui a brisé un cruchon de lait ; Saint Pierre arrive, suivi des archanges qui traînent à leur suite une

bande d'enfants. Saint Pierre, ne pouvant trouver pour le Paradis ni jeunes gens, ni vieillards, en est réduit à se contenter des marmots qu'il rencontre sur sa route et qu'il attire à lui avec des sucreries.

— N'avez-vous pas honte, ma commère, de battre une enfant sans défense, dit-il à la mèrefouettard, en feignant une grande indignation.

— C'est pour chasser le vice de son corps, répond la paysanne. M. le curé sans cesse ne nous cite-t-il pas les paroles du roi Salomon : Ne ménage pas la verge à ton enfant.

— Le roi Salomon était un homme de mauvaises mœurs, qui n'a point le droit de vous donner des conseils. M. votre curé ferait bien mieux de vous citer, plutôt que les paroles de ce débauché, les épîtres de Saint-Pierre. C'est la seule littérature qui soit morale. Encore seraient-elles plus édifiantes si c'était moi qui les avais écrites. Voyons, confiez-moi cette enfant.

— Qu'est-ce que vous voulez en faire, bon Dieu !

— Je veux l'emmener en Paradis, me permettez-vous?...

— Pour sûr, je vous permets. Elle sera toujours mieux avec vous qu'à la maison. Elle n'y apprend rien, n'y fait que du mal et mange déjà comme une femme. Une fille qui est tout le portrait de son satané père et qui n'a seulement rien de moi !

— Très bien ! dit Saint Pierre, je la prends sous ma protection. Allons ! va, ma mignonne, avec tes petites amies.

Saint Pierre se baisse vers l'enfant, l'embrasse, lui donne une petite tape sur la joue rougie par les pleurs, lui essuie les yeux, rajuste sa robe, — par décence, — lui met un bonbon dans la bouche et se relève enchanté.

La paysanne, qui croyait à une plaisanterie, commence à éprouver de sérieuses inquiétudes au sujet de sa fille. Déjà

Saint Pierre a ordonné à l'archange Gabriel de remmener avec les autres enfants. La paysanne court à la poursuite de l'archange ravisseur en se retournant de temps à autre pour menacer le Saint. Pierre essaie de l'apaiser et de la rassurer du geste.

Tout à coup, il aperçoit la clef et l'enseigne d'Abraham Lévi.

— Si nous entrions dans cette boutique? dit-il à l'archange Michel. On m'a dit qu'Abraham était habile en serrurerie, et qu'il avait toutes les clefs du monde.

— Entrer chez un Juif ! vous voulez entrer chez un Juif? s'écrie l'archange Michel scandalisé.

— Pourquoi pas ? Est-ce que je n'en suis pas un, moi ? Ne soyez pas si fier, mon cher archange ! Qui sait si votre père, ou, du moins, si votre tante n'est pas israélite ? On a toujours un Juif dans sa famille, soyez-en sur ! L'important n'est pas de l'être, mais de le paraître.

Après avoir donné cette leçon, le Saint se dirige vers la boutique d'Abraham Lévi, tandis que l'archange Michel le suit en maugréant.

Pierre frappe à la porte.

Un cri de coq lui répond. Pierre tressaille.

— Vous allez renier Jésus une quatrième fois, chuchote méchamment l'archange.

Cependant le vieil Abraham Lévi a entendu l'appel de Saint Pierre; il sort de son logis, coiffé d'un bonnet de loutre, vêtu d'une robe qui tombe jusqu'à terre ; il a d'énormes lunettes sur le nez, et il porte une longue barbe en pointe.

— Kke vaut-il à zes mezieurs ? demande-t-il avec un accent allemand très prononcé.

Saint Pierre explique à Abraham le but de sa visite.

— Gomment ! Fous affez bertu la kklef du Baratis ? Heureussement que che zuis là, moi !

Abraham Lévi devient serviable et plein d'aménité. Il montre les clefs qu'il possède. Pierre hoche la tête : toutes sont trop petites ; aucune ne peut ouvrir les portes célestes.

Comme le Saint désespéré va quitter Abraham, arrivent le Diable et Rosine avec les précieux morceaux.

A la vue de Pierre, qui ne les reconnaît point mais les considère d'un œil soupçonneux, le Diable rabat son chapeau sur ses yeux, Rosine se voile le visage et tous deux, comme Pierre s'approche, se font vis-à-vis et se mettent les mains

derrière le dos.

Pierre se place d'abord derrière le Diable, qui passe les morceaux de la clef à Rosine, puis derrière Rosine quand, déjà, elle n'a plus la clef !

Pendant quelques instants, il va ainsi du Dia-

ble à Rosine et de Rosine au Diable sans rien découvrir, mais, tout à coup, les cornes du Diable se mettent à briller d'une lueur rouge à travers son chapeau. Saint Pierre recule d'horreur.

— Misérable ! pourquoi venez-vous ici? s'écrie-t-il.

— Et vous, grand Saint, dans quels lieux vous fourvoyezvous ?

Pierre se précipite sur le Diable et lui pose la main sur l'épaule comme un parfait policeman de Londres. Mais Rosine mord la main, de Pierre et le force à lâcher prise. Le Diable et Rosine s'échappent.

Cependant Abraham, par précaution, est rentré chez lui et a barricadé sa porte.

Tous ses voisins, au contraire, aux cris du Saint et aux appels de l'archange Michel, se mettent aux fenêtres et sortent de chez eux. On a déjà rapporté à la Supérieure du couvent qu'on avait aperçu Rosine, et elle s'élance, une discipline à la main, pour ramener son ancienne élève dans le devoir.

Artisans, moines, gardes, soldats se réunissent sur la grande place.

— On a vu le Diable, crie quelqu'un.

— De ce côté, dit un autre.

— Par ici, fait un troisième.

— Où est Rosine ? demande la mère supérieure.

Le Diable paraît soudain sur le toit de l'israëlite et regarde la foule en ricanant.

Aussitôt on court à la maison d'Abraham et, comme le vieillard ne se presse point d'ouvrir, on enfonce la porte. La foule veut le mettre en pièces, des femmes le soufflettent, des enfants lui déchirent ses vêtements bien qu'Abraham leur répète qu'il n'a jamais eu de rapport avec le Diable.

La maison du Juif est envahie, mais quand on arrive sur le toit, le Diable a déjà disparu : on l'aperçoit sur le clocher de l'église à cheval sur une gargouille, et faisant un pied de nez au peuple.

Des gardes et des moines se précipitent à l'instant pour le saisir : à peine sont-ils entrés dans l'église qu'on voit le Diable courir sur le pont de la ville, puis se jeter dans le fleuve, au milieu d'une gerbe de flammes.

— Il est noyé ! il est noyé ! s'écrie la foule.

C'est alors qu'au moment où tout le monde le croit mort, le Diable se montre à une fenêtre du couvent entre deux

jeunes nonnes. La Supérieure pousse un cri et court au couvent, mais, avant qu'elle y soit arrivée, Satan sort de dessous terre, salue d'un air narquois le peuple assemblé et disparaît.

La venue du Diable a jeté le désordre dans toute la ville. Les demoiselles et les religieuses cloîtrées ont profité du trouble général pour essayer de se sauver. De jeunes amoureux, dont plusieurs portent la livrée diabolique, rouge et noire, ont placé des échelles contre les murs du couvent, et aident les nonnes à s'échapper.

En dépit des exclamations de Saint Pierre, des menaces de la Supérieure qui lève sa discipline, et des gestes des exorcistes qui agitent leurs goupillons, jeunes hommes et jeunes filles ont commencé de danser.

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