PREMIER ACTE
SAINT PIERRE portier.
On aperçoit, au fond du théâtre, la conciergerie du ciel. C'est un corps de logis à une fenêtre de façade, flanqué de deux grosses tours. Sur une pancarte sont écrits ces mots : "Bureau du Ciel. 'Prix d'entrée. On y monte par un escalier taillé dans le roc et très difficile : il faut bien qu'on ait du mérite à y entrer ! Plus loin, sur le haut d'une montagne, le château du Paradis dresse, dans un ciel tout embrasé des rayons du soleil couchant, ses tourelles, ses
campaniles et ses clochers. A gauche et sur le devant de la scène, l'entrée des palais infernaux, magnifique construction dans le style de la Renaissance. Un large escalier tournant, accédant à une vaste terrasse, y conduit. Des corbeilles de roses garnissent la balustrade.
Au lever du rideau, la porte du Paradis s'ouvre, des anges et des saintes, portant harpes, flûtes et violons, viennent prendre le frais et regardent la route du ciel, attendant la diligence qui doit amener de nouveaux élus.
Les saintes se mettent à chanter. Les anges et les saints accompagnent :
Nous venons tous les soirs prendre l'air au balcon, Fatigués de cantique et lassés d'oraison,
Et quand la nuit ferme les roses, Nous songeons aux amours que nous eûmes jadis :
11 faut bien se distraire au paradis.
On ne voit pas des bienheureux moroses.
Quand on est saint tout est permis.
Amusons-nous de paroles légères, Des adultères De nos grand-mères,
Des tours que nous avons commis
Pour mener au ciel nos maris.
Le Diable, attiré par les chants, paraît sur la terrasse de son château. Il est vêtu de son costume traditionnel rouge et noir, mais n'a pas l'air effrayant qu'on lui prête.
Il s'accoude à la balustrade, puis contemple d'un regard plein d'envie et de luxure ce paradis qui renferme des femmes si charmantes.
— Sont-elles belles, dit-il, sont-elles heureuses !
La diligence du Paradis arrive, traînée par deux chevaux étiques, conduite par un vieux saint auquel Pierre, économe de ses deniers, a donné pour livrée l'ancienne défroque d'un cocher de l'Urbaine.
Au bruit de la diligence, Pierre, l'auréole au dessus de la tête, et la clef du Paradis au cou, sort du ciel.
— Quoi donc! s'écrie-t-il, pas un seul bienheureux aujourd'hui?...
Comme il touche un droit sur les entrées des élus, il devient furieux en voyant que la diligence est vide, et il tance vigoureusement le cocher qui, tout honteux, se hâte de remiser sa voiture dans la cour des messageries célestes.
Les saintes et les anges, qui étaient descendus pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants, paraissent désolés.
Cependant le soleil a quitté l'horizon ; la lumière s'éteint peu à peu. Saint Pierre, une grosse cloche à la main, sonne le couvre-feu. Les bienheureux se retirent à regret. Les saintes, avant de rentrer, se mettent à cueillir les fleurettes qui croissent le long du chemin glissant et escarpé du Paradis.
— Si elles pouvaient venir jusqu'à moi, se dit Satan, qui suit les saintes d'un œil libidineux.
Mais quand on est au ciel, c'est pour toujours, heureusement ! Comme Saint Pierre sonne de plus bejle et crie : On ferme ! On ferme ! les saintes reviennent sur leurs pas, et disparaissent sous la voûte de la grande porte, non sans avoir encore une fois aspiré l'air frais et senti IesVfleurs qu'elles tiennent à la main.
Quand elles sont rentrées, Saint Pierre clôt le Paradis.
Le Diable regarde toujours le château céleste. Asmodée, l'intendant des domaines infernaux, vient le surprendre dans sa contemplation.
— Que faites-vous ici, Seigneur? lui dit-il.
— Ah ! Asmodée, répond le Diable, je suis bien malheureux. Il y a des femmes si belles, là-bas !
Asmodée hausse les épaules.
— Les saintes ! De jolies créatures, en vérité. Mais, sachez donc. Seigneur, que vous avez dans votre palais les femmes les plus admirables.
— Les femmes les plus admirables de la terre ! s'écrie le Diable, mais le ciel possède des beautés supérieures aux miennes.
— Quelle erreur ! fait Asmodée. La vertu enlaidit. Toutes les saintes ont l'air renfrogné. D'ailleurs si vous n'estimez pas
les grâces de votre palais, c'est que vous ne les connaissez pas : je vais vous les montrer. Peut-être alors ne regretterezvous plus des biens qui ne sont précieux pour vous que parce que vous ne les possédez pas.
Asmodée frappe le sol de sa canne et, aussitôt, dans la demi-obscurité qui envahit la scène, des ombres passent en courant.
A un second coup de canne, le théâtre s'illumine de flammes rouges et une troupe de femmes merveilleuses s'offre aux regards du Diable. Blondes, brunes, rousses, de chair pâle ou colorée, elles ont toutes des formes parfaites. Il leur suffit de lever leurs bras, gras et arrondis, de tendre leur jambe fine, de dresser leur taille svelte ou d'élargir leur croupe magnifique, pour damner même un saint : il faut avouer qu'en leur compagnie, l'enfer ne doit pas être désagréable.
Asmodée, voulant satisfaire le désir de son maître, les a vêtues à souhait pour sa volupté. Un manteau de velours noir, ample et somptueux, qu'elles soulèvent sans cesse avec une grâce et un art infini, rend plus désirable encore la vue de leurs charmes, que voile à peine un maillot léger, insuffisant à déguiser les courbes exquises de leur corps. Ce maillot est couleur de chair chez les unes, vert pâle chez les autres, chez d'autres enfin, rouge sang, comme pour symboliser les passions terribles qui les flagellent et les enflamment.
Le Diable s'est assis sous un dais qu'on a élevé sur la terrasse, et de là il contemple les danses variées de ses femmes. Enlacements amoureux, pirouettes plaisantes, pas de triomphe, bonds enivrés, rien n'est épargné pour réjouir le maître.
Les divertissements durent toute la nuit.
Les danseuses fatiguées ont disparu ; Les flammes de la fête se sont éteintes ; le Diable, seul avec Asmodée, reste sur la terrasse, les yeux attachés sur le château du Paradis que dorent les premières clartés du matin.
— Eh bien ! Seigneur, dit Asmodée, vous n'êtes pas content ?
— Non, répond Satan, toujours songeur, non, j'ai rêvé de femmes plus belles...
Et comme Asmodée sourit d'un air railleur en examinant ce diable blasé.
— Asmodée, s'écrie Satan furieux de désir inassouvi, Asmodée, tu arrêteras toutes les jeunes femmes que tu verras se diriger vers le Paradis. Tu entends ! toutes. Je ne veux pas qu'une seule y pénètre !
— Il sera fait comme vous le désirez, Maître, répond Asmodée qui rentre au palais avec le Diable.
Au soleil levant, Saint Pierre, en toilette du matin, un mouchoir à carreaux rouges autour de la tête, ouvre les portes du ciel et range son bureau. Il est le contrôleur chargé d'examiner les billets deParadis.il lait sa caisse : quelques sous et pas une pièce d'or ! Décidément les affaires vont mal. Il est venu au ciel, le mois, dernier, peu de jeunes femmes, et Saint Pierre le déplore, car ce sont les jeunes femmes qui paient le plus cher leur entrée au Ciel. Ne doivent-elles pas, en effet, acheter un bonheur qu'elles n'ont pas pris soin de gagner, s'étant trop tôt dérobées aux tentations de la terre ?
A ce moment, une petite paysanne entre en scène. Saint Pierre l'aperçoit et sort de son bureau. Ses parents, sans doute, lui ont mis dans la main la pièce d'or qui lui permettra de prendre un billet de Paradis. Il fait aussitôt de grands signes pour l'attirer. Psitt! Psitt ! Psitt! Vains appels! Deux grandes diablesses se sont jetées sur la fillette et l'entraînent, malgré sa résistance, dans les domaines infernaux, tandis que Saint Pierre frappe du pied et montre le poing au château de Lucifer.
A peine l'enfant a-t-elle disparu que deux jeunes princesses se dirigent en souriant vers Saint Pierre, mais cette fois encore& malgré ses cris, elles changent bientôt de route, attirées par de jolis diablotins qui leur font des invitations si plaisantes qu'elles n'ont pas le courage de refuser.
— Il les aura donc toutes, ce misérable ! s'écrie Saint Pierre, désespéré, en secouant la tête ; puis il se rasseoit devant son bureau et se met à écrire.
Survient alors une vieille femme traînant un chien, un chat et une cage roulante où est enfermé un perroquet. Nul diable n'arrête sa marche. La vieille gravit péniblement le sentier du Paradis. Quand elle se trouve devant la porte, elle reprend haleine.
Combien mon âme a de vertu !
Aussi preste qu'une gamine, Je gravis ce chemin ardu, Ah ! plaise à la bonté divine Que seulement je trouve en haut, Dîner copieux, logis chaud.
Pour moi, Médor, Minet, Jacot.
La vieille entre dans le bureau du contrôleur. Saint Pierre la considère froidement, puis examine sa carte d'entrée.
— Et vous croyez, dit- il, que vous allez demeurer ici avec vos bêtes ? Vieille sotte ! Votre billet n'est seulement pas valable. Voyez, le cachet divin ne s'y trouve pas. Allez vous promener.
La vieille femme se met à injurier le saint. Mal lui en prend. La douceur n'est pas la vertu de Saint Pierre, et il se lève de son siège, la menaçant d'un bâton. La vieille se sauve épouvantée, avec Médor, Minet et la cage du perroquet. Elle songe à demander asile au château infernal, mais Asmodée qui en surveille les abords, la repousse avec plus de brutalité que Saint Pierre. La vieille s'enfuit.
Aquarelle de Andhré des Gâchons
Le Diable, de son côté, ne perd pas son temps. II a passé toute la matinée à battre ses domaines et il a fait d'aimables rencontres. La dernière surtout l'a enivré, de bonheur. Ah ! sans doute, nulle sainte du Paradis n'égale en grâces la jeune fille qu'il conduit a son château. Ses yeux sont pleins de douce tendresse, et l'abandon voluptueux de son corps témoigne qu'elle n'est point insensible aux délices charnelles. Satan la presse amoureusement et avec moins de luxure que de passion. Pour la première fois, peut-être, le diable est épris d'une beauté terrestre.
Saint Pierre sort de son bureau et crie de toutes ses forces à la jeune fille :
— Malheureuse enfant ! abandonnez ce séducteur.
Mais l'amoureuse, sans l'entendre, lui rit au nez, s'imaginant tout simplement que ce vieillard à barbe blanche est jaloux de son bonheur.
Le Diable enlace son amie et lui chuchote des paroles sucrées :
O vierge qui t'en vas, joyeuse et sans souci, Le soleil d'automne ouvrira ta jeunesse ! L'amour t'accompagne et te demande merci, Admirant ton col fin et le blond de tes tresses, Tes épaules où vient s'appuyer le désir, Et ton pas glorieux qu'envieraient les déesses.
Laisse, ô jolie enfant, laisse-moi te cueillir Dans ta fleur, piquante et fraîche comme, à l'aurore, Le vent soufflant de la mer.
A ton sein la beauté vient à peine d'éclore, Mais te guette déjà l'oiseleur à l'œil clair.
Les amoureux sont arrivés devant le perron. Le Diable invite la jeune fille à monter l'escalier qui conduit à son palais. Mais elle hésite, le regarde avec attention, semble
partagée entre l'amour et la crainte. Tout à coup, un vieux gentilhomme paraît, suivi d'hommes d'armes, une rapière à la main, et cherche à attaquer Satan. C'est le père de la jeune fille.
— Ravisseur infâme ! s'écrie-t-il, rends-moi ma Rosine.
— Viens la prendre ! répond le Diable.
Et il se met en défense, tire son épée et, d'un seul coup, fait voler en éclats la rapière de son adversaire.
Au même instant des flammes jaillissent du sol et l'enveloppent de toute part. Le vieux gentilhomme et ses gardes ont disparu, mais, avec eux, la jeune fille.
Satan se désespère. Il montre toujours à Asmodée le Paradis.
— Je vois bien, dit Asmodée, que vous ne serez jamais heureux, puisque vous n'y entrerez jamais.
— J'y entrerai, répond le Diable; je le désire maintenant plus qu'autrefois, car je suis sûr que ce maudit Pierre a profité du combat de tout à l'heure pour m'enlever ma chère petite Rosine. Oui, je veux entrer au Paradis !
— Mais comment? demande Asmodée.
— En l'absence de Pierre.
— Il est toujours à son poste, dit le Diable en indiquant le bureau du Ciel.
— Attention ! Asmodée, continue le Diable sans écouter son compagnon, il se passe Là-haut quelque chose d'inaccoutumé. Cachons-nous dans un endroit où ce vilain concierge ne puisse pas nous découvrir et regardons ce qu'il va faire.
Saint Pierre, qui ne voit venir personne au Paradis, est dans une colère terrible. Il frappe à coups de poing la table qui est
devant lui ; il se tire la barbe ; roule des yeux furieux ; marmotte des paroles inintelligibles. A la fin, il se lève :
— Puisque personne ne vient me trouver, s'écrie-t-il, c'est moi qui vais aller chercher les élus. On verra qui des deux, du Diable ou de moi, sera le plus fort. Michel ! Raphaël ! Gabriel ! vite, mon sac de voyage, mon pardessus et mon parapluie.
Les archanges se précipitent pour obéir au saint et reviennent bientôt avec les objets demandés. Michel coiffe le saint d'un chapeau haut de forme pour qu'il ait l'air plus solennel et l'aide à mettre son pardessus ; Raphaël lui donne son parapluie; Gabriel lui présente son sac de voyage. Saint Pierre est prêt à partir. Il dit aux anges de sortir les premiers, sort lui-même, et ferme à double tour, avec son énorme clef en or, les portes du Paradis. Puis il suspend la clef à son cou et se met en marche, suivi des trois archanges.
Le Diable et Asmodée ont quitté leur cachette.
— Ah ! lâche ! s'écrie le Diable, maintenant nous allons combattre. Tu verras si je serai chassé du ciel pour n'avoir pas voulu servir et si toi, tu y resteras renieur de Dieu ! D'abord, songeons à lui voler la clef du Paradis.
Le Diable frappe la terre de la canne d'Asmodée. Les ténèbres envahissent la scène, puis des flammes rouges s'élèvent de tous côtés et des coqs gigantesques arrivent en sautillant.
Cocerrico ! Cocerrico Entends, négateur de ton maître,
Ce cri qui retentit trois fois Et te proclame à jamais traître.
Cocerrico ! Cocerrico !
Cocerrico ! Cocerrico !
La fortune est aux renégats,
Mais je mêle des bruits vengeurs Au tintement sourd des ducats.
Cocerrico ! Cocerrico !
Cocerrico ! Cocerrico !
Portier du ciel, âme d'esclave,
Incapable de crimes fiers, Nul pardon du ciel ne te lave
Cocerrico ! Cocerrico !
Saint Pierre, terrifié, voit se dresser l'image de son crime. Il contemple la scène de Jérusalem : Jésus insulté et meurtri, et, devant lui, la servante d'auberge qui montre la victime à un autre lui-même dont il peut reconnaître le visage vil et les traits vulgaires.
— Vous étiez avec cet homme, fait la servante, dont la voix est accompagnée du choeur des coqs.
Cocerrico ! Cocerrico !
Entends, négateur de ton maître,
Ce cri qui retentit trois fois.
Et te proclame à jamais traître.
Cocerrico ! Cocerrico !
L'image de la trahison s'efface; mais, tandis que Pierre essaie de dominer sa terreur, de nouveaux coqs ont paru, ils forment de grands cercles autour de lui, et c'est avec peine, après beaucoup d'efforts qu'il parvient à s'enfuir, poursuivi par Satan et Asmodée qui tentent, mais en vain, de lui enlever la clef du Paradis (i).
(i) Avis pour le metteur en scène :
Cet acte est censé commencer au coucher du soleil, et finir le matin. — Pendant les deux ballets le décor disparaît. La scène ne doit être éclairée que par des projections lumineuses et le fond du théâtre rester dans la nuit.