‹ La clef de Saint-PierreChapitre 5 sur 11 · DEUXIÈME ACTE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ACTE

l'auberge des franches lippees

Dans la vaste salle d'auberge, des servantes, lutinées par les valets d'écurie, préparent le déjeuner et rangent les tables. C'est le matin. Les rayons de soleil pénètrent par les fenêtres, et Ton aperçoit par la porte ouverte du fond, un frais décor de verdure fraîche et lumineuse. Des portes s'ouvrent à droite et à gauche sur la cour et la cuisine. Un escalier, en bois, au-dessus de la porte de droite, conduit aux chambres des servantes. Belles et robustes, le teint anime,

les hanches fortes, les filles font gaiement leur ouvrage, portent des plats, des assiettes, des bouteilles se croisent et se heurtent, avec de grands éclats de rire.

Seule à l'écart, la tête dans les mains, une fillette est assise ; elle songe à son amoureux. Mais l'hôtesse, vigoureuse et sévère matrone, ne tolère pas, dans sa maison, qu'on reste oisive. Elle claque la fillette sans pitié et la pauvre enfant, les joues rouges et tout en larmes, est forcée de travailler avec les autres servantes qui se moquent d'elle.

Soudain, un grand bruit se fait entendre dans la cour. C'est Saint Pierre et ses trois archanges qui arrivent montés sur des ânes. Saint Pierre est en piteux état. Le Diable lui a enfoncé son chapeau haut de forme et son manteau est en loques ; mais, son auréole, sa robe de concierge du paradis sont intactes, et il porte toujours, suspendue à son cou, la fameuse clef d'or.

Les servantes, à son entrée, se rangent en haie sur son passage, et le saluent très bas, tandis que l'hôtesse lui présente ses respects. Saint Pierre donne à tout le monde sa bénédiction.

— Puissé-je emmener bientôt en Paradis, quelques-unes de ces jolies filles? s'écrie-t-il en montrant sa clef et en levant son doigt au ciel d'un geste solennel.

Saint Pierre ne brille pas par la discrétion, à peine est-il dans une maison qu'il lui fout découvrir ses projets, ce qui lui nuit beaucoup dans le monde.

— Ah ! s'écrient les servantes en riant, nous sommes trop jeunes. Laissez-nous encore quelque temps sur la terre. Que diraient nos amoureux si vous nous emmeniez déjà?

Elles aident le Saint à quitter son pardessus et le débarrassent de son chapeau, de son parapluie et de son sac de

voyage.

Puis Saint Pierre monte, avec elles, inspecter la chambre que lui a réservée son hôtesse.

En ce moment des voyageurs entrent dans l'auberge :

Des soldats portant des casques, des cuirasses et de lourdes rapières ; des marchands enveloppés de longs manteaux et coiffés de feutres à plumes ; de jeunes seigneurs et leurs maîtresses ; des officiers qui vont rejoindre leurs régiments. Chaque bande choisit sa table. Les amoureux caressent leurs amies ; les officiers se mettent à jouer aux dés ; les marchands causent des ventes et des achats qu'ils ont faits et comptent sur la table l'or qu'ils ont gagné; les soldats après une vive altercation ont commencé à se battre, et, après s'être donné de vigoureux coups de poing, trouvant sans doute, le jeu insuffisant, ils ont dégainé. Les officiers vont intervenir, quand Saint Pierre reparaît au haut de l'escalier. Il promène des regards indignés sur toute la salle.

— Malheureux ! s'écriet— il . est-ce ainsi que vous comptez gagner le ciel ?

Quoi ! soldats, vous n'avez pas honte de verser pour de vaines querelles le sang qui ne doit couler que pour le pays !

Et vous, officiers, est-ce ainsi que vous donnez l'exemple à vos hommes, en passant votre temps à des jeux de hasard qui vous conduiront sous peu à la ruine?

Et vous, trafiquants avares, qui, les marchés conclus, ne pouvez vous empêcher d'en préparer de nouveaux en imagination, et ne perdez pas une minute la préoccupation de votre or et de votre négoce !

Et vous, amoureux, qui caressez un corps voué à la mort, et couvrez de baisers une chair qu'attendent les vers ! Le Paradis, soyez-en sûrs ne s'ouvrira pas à vos crimes !

En prononçant ces paroles, Saint Pierre est descendu et il fait un geste de malédiction que suit un énorme éclat de rire.

Les voyageurs qui ne reconnaissent pas le Saint, dans leur sagesse d'hommes simples, ne trouvent rien de mieux à répondre à cette invitation à la pénitence que de se mettre à danser.

Les servantes accourent ; toutes ont bientôt un cavalier et forment une ronde joyeuse autour du Saint. Des mains espiègles de femmes, de temps à autre, lui tirent la barbe. Pierre pousse des cris terribles qui attirent dans la salle les trois archanges de sa suite, puis l'hôte et l'hôtesse.

Les archanges dégagent le Saint des mains des jeunes femmes, les danses cessent, l'hôte et l'hôtesse grondent et battent les servantes qui se sauvent. Les amoureux se désenlacent ; officiers, marchands et soldats sortent en tumulte.

Saint Pierre, haletant très fort, tombe dans un fauteuil. Il touche sa clef. Grâce au ciel, il ne l'a pas perdue !

L'archange Gabriel éponge la sueur qui lui coule du front ; l'hôte lui prépare une boisson calmante : l'hôtesse apporte une seringue en cas de besoin. Saint Pierre reprend ses sens peu à peu.

»— ■ Ah ! les misérables, dit-il, ils m'auraient tué.

L'hôtesse lui recommande le repos. Saint Pierre la remercie des soins qu'elle lui a donnés ; il réclame un bréviaire, met ses lunettes et commence de lire. Mais bientôt on voit sa tête appesantie osciller de droite à gauche et se pencher en avant. L'hôtesse, son mari et les archanges se retirent sur la pointe du pied.

Saint Pierre a un sommeil lourd et bruyant et les servantes qui accourent à ses ronflements, s'amusent à le regarder dormir...

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Toc! Toc !.. Deux coups discrets retentissent à la porte. Saint Pierre se réveille. Un moine en cagoule brune, avec une attitude humble et pieuse, entre dans l'auberge. Son ca-

puchon baissé ne laisse voir qu'une longue barbe grise. Saint Pierre se réjouit de cette venue.

A défaut de jeunes filles à emmener au Paradis, il aura du moins un moine : c'est toujours cela ! Sans compter que les moines joignent à l'éloquence de la parole celle du geste, pour entraîner les âmes. Si quelques femmes se présentent sur leur route, ils ne manquent jamais de les convertir.

La conquête de ce frocard lui en promet beaucoup d'autres, et désormais, l'Eternel ne le menacera plus de supprimer comme inutile sa place fort lucrative de concierge du Paradis. Saint Pierre devient aimable.

— Salut en Notre Seigneur, révérend Père. Le moine, les mains croisées, incline la tête.

— Venez-vous avec moi en Paradis? demande Saint Pierre.

— Comment ! s'écrie le moine étonné.

— Je suis Saint Pierre, répond son indiscret compagnon. Oui, Saint Pierre, le célèbre concierge. Je suis chargé en ce moment de faire des recrues pour le ciel.

Le moine salue de nouveau très respectueusement.

— Ce sera avec plaisir que je vous suivrai en Paradis, illustre saint, mais il faut d'abord que j'aille faire un pèlerinage à Notre Dame du Vieux-Catarrhe pour obtenir la guérison d'une dame de grande famille. la Châtelaine de Coucy-Couça, dont le derrière fut endommagé par les infidèles, lorsqu'ils l'emmenèrent captive à Alger.

Saint Pierre qui commençait à se réjouir, redevient triste. Le moine qui s'aperçoit du changement d'expression de sa physionomie, le rassure.

— Croyez bien, illustre saint, que je ne tarderai pas à vous rejoindre.

— Je ne sais pas si vous êtes comme moi, dit Pierre, à qui

cette promesse a rendu sa bonne humeur, mais j'ai grand faim.

— Voulez-vous que nous déjeunions ensemble?

— J'en serais heureux, mais je crains de vous importuner.

— Comment donc ! D'ailleurs en votre qualité de saint, vous m'invitez, j'espère?

— Ce serait mon désir, par malheur, les saints, vous le savez, ne sont pas riches. iMaintenant surtout qu'il ne vient personne au Paradis, je suis tout à fait misérable, et, sans l'assistance des fidèles, qui disposent généreusement en ma faveur de leurs économies, je serais réduit, comme mon confrère Saint François d'Assise à demander l'aumône. C'est un métier qui lui plaît d'ailleurs, mais moi qui suis socialiste et qui ai toutes les caisses de secours du monde, sans compter la mienne, à remplir, je ne saurais me contenter de l'état de frère mendiant.

— Je vais donc vous inviter.

— Si vous voulez, mais...

— Mais?..

— Je suis tenu, surtout quand je voyage, de prendre une nourriture fortifiante à cause de ma santé et de mon grand âge.

— Et moi donc, pensez-vous que je jeûne quand je suis en pèlerinage ?

— Alors tout est pour le mieux.

Saint Pierre et le moine s'attablent et appellent l'hôtesse. Ravie de voir sa maison fréquentée par des personnes si recommandables, l'hôtesse est aux petits soins des deux voyageurs ; elle leur apporte un pâté qu'elle a fait elle-même, les meilleurs vins de sa cave, les fruits les plus savoureux de son jardin. Elle espère qu'ils seront contents de son hospitalité et que le Saint lui pardonnera les brutalités de ses clients, brutalités qu'elle eût bien voulu empêcher.

— Ils ne sont pas méchants, dit-elle, mais ce sont des jeunes gens qui aiment à s'amuser. Vous ne leur en voulez pas ?

— Certainement non, répond le Saint, que le vin rend indulgent.

Le moine et Pierre se mettent à dîner avec entrain. On voit que Saint Pierre a sa santé à soutenir, car il ne néglige point de s'en occuper.

— Et vous ne quittez jamais votre clef, mon saint de prédilection ? demande le moine.

— Jamais, répond Pierre redevenu sérieux.

— Mais, vous ne pouvez pas la perdre?

— Si, dit Pierre, l'Eternel a permis que ce malheur m'arrivât si je me laissais aller aux tentations de la chair. Heureusement que je suis fort chaste depuis mon aventure de Jérusalem : le coq que j'entendis chanter au moment même où j'entonnais, avec une servante, mon grand duo d'amour, m'a donné une extinction de voix et j'en souffre vivement toutes les fois qu'il me prend fantaisie de manifester mes sentiments. Ces trois baisers donnés dans le plein air d'une cour, m'ont été funestes. Il faut se défier des amours ancillaires, mon ami.

Cependant le Saint vide les bouteilles avec une ardeur infatigable. Le vin finit par lui enlever ses préoccupations célestes. Une servante qui passe lui inspire des caresses et des propos assez libres pour un concierge du Paradis. Il se croit un moment à Jérusalem.

Le moine voyant qu'il égare sa main sur la croupe de la belle fille, craint qu'il ne se laisse voler sa clef et ordonne à la servante, d'un ton sévère, de les laisser seuls. Elle s'éloigne en ricanant.

— Ah ! l'homme austère ; quelle pose ! fait-elle. J'aime mieux ton compagnon ! bien qu'il ait l'air plus vieux, il semble plus gaillard.

Saint Pierre qui commence h ne plus avoir ses idées nettes, balbutie quelques mots pour se plaindre du renvoi de la servante, mais bientôt, se sentant la tête lourde, il s'accoude sur la table, se cache la figure de ses mains et s'endort de nouveau.

Tout d'un coup, la porte s'ouvre brusquement : un moine vêtu aussi d'une cagoule brune entre dans la salle et va droit à son compagnon, puis, en un clin d'oeil, il rejette sa cagoule et paraît revêtu d'un magnifique costume de satin rouge.

C'est le Diable.

Le compagnon de Saint Pierre, à cette vue, rejette aussi sa cagoule, et on aperçoit Rosine tout habillée de blanc, comme une épousée.

Deux cris partent ensemble , suivis de deux baisers.

— Mon aimée, dit le Diable, enfin nous voilà réunis. Tu vas venir dans mon château. Tu y mèneras la vie de bonheur que t'ont méritée tes merveilleuses grâces. Et nous ne nous séparerons plus.

Le Diable s'arrête dans son discours, car il vient d'apercevoir le Saint.

— Ah ! je le retrouve, ce misérable Pierre, dit-il, c'est lui qui t'avait enlevée, je suis sûr?

— Mais non, mon aimé, répond Rosine, c'est mon père qui m'entraîna, mon père que tu as frappé et qui est mort des suites de sa blessure. Oh! je ne te reproche pas de l'avoir tué. Je n'aime que toi.

Après l'avoir longtemps embrassée, le Diable demande à Rosine ce qu'elle a fait loin de lui.

— J'ai été bien malheureuse, répond Rosine. Après la mort de mon père, on m'a enfermée dans un couvent avec des nonnes, et j'ai dû subir une règle austère et de rudes pénitences. Mais nulle discipline ne me fut si cruelle que ton absence. Je ne songeais qu'au moyen de sortir du couvent, pour te revoir. J'ai pu enfin m'échapper. J'ai marché toute une nuit,

poursuivie par les religieuses qui s'étaient aperçues de ma fuite et qui faillirent me reprendre.

— Je te protégerai contre ces femmes, dit le Diable; mais je vois pendre au cou de ce vieillard la clef qike j'ai cherchée en vain depuis si longtemps.

— La clef du Paradis? Qu'importe ! N'avons-nous pas le Paradis puisque nous sommes ensemble !

— Ah ! je le cherche toujours. Je ne puis oublier les chants des anges que j'entendis un soir de la terrasse de mon château.

— Tu ne m'aimes donc plus ?

— Si, je t'aime : mais il me semble que notre amour serait plus calme, plus pur, plus heureux, que rien ne viendrait en atténuer la force, ni en ternir la limpide beauté, s'il avait pour le protéger les murailles du Paradis.

— Enfin, que veux-tu ?

— Cette clef qui m'ouvre l'entrée de la maison de paix et de délices et que je ne puis saisir, oui ! voilà ce que je voudrais.

— Ton désir est facile à contenter.

— Que dis-tu ?

— Rien de plus aisé que de prendre cette clef.

— Je l'ai essayé en vain, plusieurs fois.

— A mon tour, alors !

Rosine s'approche du Saint endormi et le baise sur la bouche. La clef tombe, le Diable s'en saisit ; mais en ce moment Pierre se réveille en sursaut et pousse un cri de frayeur en apercevant, à

la place du moine qu'il s'attendait à voir, le Diable et la jeune fille.

— A l'aide ! A l'aide ! appelle-t-il.

En même temps, il étend la main dans la direction de la clef qui se brise en deux. Le Diable en ramasse un morceau, Rosine prend l'autre, et les deux amants se sauvent en courant.

Le Saint a saisi un bâton qui se trouve près de la table pour en frapper le Diable et veut poursuivre les fugitifs, mais il ne peut sortir, entouré par les marchands, les officiers, les soldats, les joueurs, les amoureux rentrés dans la salle pour le repas du jour. Les filles de l'auberge qui viennent servir, se joignent aux voyageurs. Des danses se forment autour du Saint : et les archanges, qui sont accourus à son secours, avec leurs grandes ailes blanches et leurs longues chevelures blond filasse, au lieu d'épouvanter les voyageurs, ne réussissent qu'à les faire rire.

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