‹ La clef de Saint-PierreChapitre 7 sur 11 · LES FÊTES DE DYONISOS · texte numérisé non relu

LES FÊTES DE DYONISOS

Le parc et la fontaine disparaissent. Et Ton aperçoit un bois de chênes et de pins que le soleil, à demi repoussé par des branchages feuillus et d'épais rameaux, pénètre seulement d'une lumière douce et bleuâtre de clair de lune. Sur le sol jonché des aiguilles rousses des pins, le pied rend un son sourd et profond, et des cris retentissent sous la ramée. C'est le cortège de Dionysos qui s'annonce tumultueux et plein de joie.

Des ménades passent en courant, couronnées de laurier, la taille ceinte de lierre, les cheveux épars sur les épaules nues, plus blanches près de la verdure des arbres. Des jeunes gens se précipitent, allumés par la vue de ces belles jambes tendues ou repliées par la course et de ce corps souple que voile a peine une peau de tigre attachée autour des hanches. Quelques-uns, plus hardis, étendent les mains vers les jeunes femmes, mais celles-ci. riantes ou furieuses, les frappent du plat de leurs épées, agitent des serpents, secouent des thyrses ornés de fleurs , et continuent leur course.

Voici des enfants flagellant de badines légères les boucs et les chèvres du sacrifice, et voici, sur un char traîné par des panthères, entouré de jeunes filles et de jeunes garçons, le dieu du vin. fier de sa grâce et de sa jeunesse, ses longs cheveux retenus par une fine bandelette, son corps élégant et robuste voilé d'un manteau de pourpre, et agitant, en signe de joie, la coupe où Ton va presser les raisins.

Mais la joie et le sourire ne suffisent pas dans une procession où toute l'humanité doit figurer. Le rire éclatant, la gaieté vive, l'ivresse irrespectueuse et incongrue ont aussi leur place.

Aussi, derrière le char glorieux, des chèvre-

pieds suivent en titubant et à la débandade, mettant tout leur souffle dans les doubles flûtes qu'ils tiennent à la main, frappant de toute leur force sur les tambours phrygiens, plus soucieux de bruit que d'harmonie ; ceux-ci se tirent la queue qu'ils ont au bas de l'échiné, ceux-là s'attrapent par les cornes, déjà échauffés à l'idée de la fête et grisés par le bruit.

Silène termine la procession, montant un âne qui semble écrasé sous son poids, lourd et repu, soutenu par de gaillardes filles qui s'amusent de cette vieillesse réjouie.

Et le chœur chante la gloire de Dionysos.

— O Dionysos ! dieu tumultueux de nos fêtes, viens dénouer nos ceintures et déchirer nos robes, que nous puissions t'honorer par des danses libres et aisées.

C'est maintenant qu'il est doux de fouler de ses pieds nus les herbes fleuries et de tourner au son des flûtes et des lyres.

Dieu de l'ivresse heureuse ! nous te louons d'avoir châtié les filles de Minée dont l'âme sèche ne sut point prendre la part de joie que tu accordes à tous les êtres.

Car, soit que tu conduises les chœurs de Phrygie ou de Thèbes sur les monts, à la

chasse des bêtes sauvages, soit que tu les mènes danser dans les vallées du Cytheron, boire à belles lampées le vin des amphores ou immoler les boucs,

Tu nous rends la vie légère et ton ivresse nous fait comprendre ce monde immense et varié, offert en délices à notre corps.

Les chœurs de jeunes filles chantant le dithyrambe s'éloignent, le bois s'obscurcit...

— Mon enfant, dit le Diable à Rosine, tu viens de voir les fêtes que l'on célébrait en mon honneur, alors que, tout puissant, j'étais le dieu unique d'un peuple. Contemple maintenant les cérémonies du culte qu'on me rendit plus tard lorsqu'un dieu rival entreprit de ruiner mon empire. Ah ! quoi qu'ils fassent, les hommes ne peuvent se passer du Diable. Un sûr instinct les conduit toujours à leur éternel consolateur ; ils savent bien que l'humanité reçoit de moi toute sa vie.

Mais, regarde comme des religions basses, et sans beauté, rendirent parfois grotesque l'adoration des hommes....

ÏFT

Page 1