LE SABBAT
On découvre une plaine marécageuse, qu'une lune éclaire de sa lumière vague et glacée. Sur le bord d'un étang, une vieille femme maigre agite une perche. Des crapauds sautillent derrière elle.
La vieille allume un grand feu ; et, prenant une trompe de chasse suspendue à son cou, elle en tire trois longs appels.
Alors on voit accourir une foule étrange et mêlée. Il y a dans cette foule des riches et des loqueteux, des hommes d'armes et des paysannes, des artisans près de moines, de grandes dames près d'ouvriers. Il y a des vieilles femmes et des jeunes tilles, des hommes dans la force de l'âge et des petits enfants.
Tous ces gens forment un cercle autour de la vieille qui soudain tombe à genoux.
Satan, dit-elle, je te prie, ô mon maître ! Viens soulager ces êtres qu'étouffe une religion cruelle ; ces paysans se lamentent sous le chaume comme ces riches seigneurs entre leurs murailles tendues de drap d'or. A ceux-ci, on refuse les réponses qu'appelle leur intelligence ; à ceux-là, les libres baisers qu'exigent leurs lèvres. Ils sont tous enchaînés et meurtris, et leur âme souffre comme leur corps : les chairs pour désirer d'autres chairs, les esprits pour vouloir connaître la nature et la vie.
Satan, permets-leur de quitter pour une nuit leur esclavage ! Que loin des églises et des prisons, ils se grisent de l'air libre de tes domaines.
A ce moment, de lourds nuages voilent la lune, et, dans la nuit plus sombre, un bouc gigantesque se dresse devant la foule sur laquelle il promène des yeux étincelants.
La sorcière, à cette apparition, se prosterne, le visage contre terre ; puis, se relevant, elle étend la main et les danses commencent.
Les rangs, les âges et les sexes sont mêlés. Les danseurs tournent en silence et dos à dos autour du bouc tandis que la sorcière frappe la terre de sa longue perche....
La vision disparaît.
— Depuis ces tristes jours, dit le Diable, l'humanité n'a pu retrouver ses calmes jouissances de jadis ; jamais plus elle ne goûtera de joie que si elle veut enfin m'adorer uniquement.
Le Diable et Rosine se retrouvent dans le jardin, à côté de la fontaine. Trois troupes déjeunes filles viennent leur apporter des couronnes. Les premières jeunes filles sont vêtues de longues robes blanches à la grecque, les cheveux blonds flottant sur les épaules et couronnés d'épis ; les secondes ont un maillot vert et or, et, sur le corsage, les hanches et les cheveux, une parure de feuilles de vigne. Les troisièmes portent le casque du gladiateur ; une cuirasse de satin gris, ajustée, remplace pour elles la cuirasse d'acier des combattants ; un maillot chair leur couvre les jambes.
Les premières lèvent des épis et des faucilles, les secondes, des coupes ; les troisièmes brandissent des épées.
Les jeunes filles costumées en gladiateurs simulent un combat, tandis que, de chaque côté, les moissonneuses et les vendangeuses se mettent à danser.
— O Satan ! chantent les moissonneuses, nous t'offrons les sueurs qui fécondent la terre.
— O Satan ! chantent les lutteuses, nous t'offrons le sang qui conquiert la terre.
— O Satan ! chantent les vendangeuses, nous t'offrons l'ivresse qui embellit la terre.
A la fin des danses le diable embrasse Rosine.
— Je suis heureux, dit-il, je sens ma gloire renaître. Je vois venir le jour où les hommes ne me haïront plus, mais
admirant les divins instincts qu'ils ont en eux, ne trouveront point honteux de s'y abandonner et reprendront leur belle activité de jadis.
— Moi, fait Rosine, je ne suis pas encore, non, pas encore complètement heureuse.
— Et que désires-tu donc ? demande le Diable.
— Ah ! répond Rosine, je voudrais voir le Paradis.
— Comment ! s'écrie le Diable, qui se sent devenir furieux contre son amie, c'est toi qui t'ennuies ici, à présent que je commence à m'habituer dans mes domaines et que le ciel me devient tout à fait indifférent.
— N'importe, continue Rosine, les anges, les saints, le bon Dieu, tout cela doit être bien beau à voir.
— Permets-moi de ne pas être de ton avis. Les élus ne s'amusent guère au ciel, je t'assure. C'est peu divertissant de chanter des cantiques du matin au soir. Songe aussi qu'ils ne peuvent plus sortir de leur Paradis une fois entrés. Tu n'envierais plus leur sort si tu avais vu, comme moi, quel plaisir ils prennent à respirer l'air à la porte du ciel et quelle souffrance ils éprouvent à la tombée du jour, quand Saint Pierre sonne le couvre-feu.
— Tu t'imagines volontiers qu'ils sont malheureux pour te consoler de ne pas aller au ciel, mais, au fond, tu meurs d'envie d'y pénétrer.
— Moi ? pas du tout. D'ailleurs, que nous ayons envie, ou non du Paradis, nous sommes condamnés à ne jamais le voir. Il serait donc sage de n'y plus penser. N'as-tu pas assez de mon palais, de ce parc, des bois magnifiques qui l'entourent.
— Une femme désire toujours ce qu'on lui refuse. Moi je veux entrer au ciel.
— Mais puisque tu ne le peux pas. Comprends donc que tu ne le peux pas !
— Que si ! regarde cette clef.
Rosine est allée chercher la clef de Saint Pierre.
— Cette clef est brisée, dit le Diable.
— Avec le morceau que tu possèdes toi-même on pourrait la raccommoder ou en faire fabriquer une autre sur le même modèle.
— Et qui donc voudrait se charger de ce travail ?
— Le serrurier Abraham Lévi, lïsraèlite, répond Rosine. Il est habile en ces sortes de travaux.
— Comme tu voudras, dit le Diable ; où as-tu donc connu cet homme ?
— Chez la Mère supérieure du couvent où l'on m'avait enfermée. Elle employait souvent Abraham à raccommoder sa serrure qui, prétendait-elle, n'était jamais assez solide pour te résister.
— Pauvre femme ! répond le Diable, comme elle s'abusait ! Je n'ai jamais aimé le gibier faisandé ni les Mères supérieures ; elle eut pu dormir tranquille, portes ouvertes. Mais quand les femmes ne peuvent pas me tenir sur leur sein, elles s'imaginent toujours m'avoir au bout du doigt : au surplus, en même temps que leur frayeur, c'est leur consolation et on aurait grand tort, je trouve, de les en blâmer.