‹ La clef de "Volupté"Chapitre 2 sur 5 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

Mais la forme de cet accord nous étonne un peu. Amaury surprend la marquise occupée à relire ses anciennes lettres d'amour d'il y avait huit ans ; il se fait expliquer ces années de fiançailles ; il obtient de lire quelques unes de ces lettres sacrées, et, après avoir admiré « le ton de cet amour frémissant et soumis chez un homme dont les portions opposées du caractère » lui étaient si connues, d'emporter, en gage de la confidence inviolable, la garniture nuptiale tombée à terre '. Ailleurs, après un entretien dans lequel il lui a décrit minutieusement toutes les phases de la passion, — tous les mouvements passés et à venir de sa passion, — désintéressement d'abord, puis désir d'être vu, distingué, deviné; ensuite, liberté de prononcer le mot je vous (lime, bientôt, désir et satisfaction de l'entendre, volonté d'en obtenir des preuves que l'on déclare insignifiantes si elles ne dépassent pas certaines bornes, et, lorsqu'on les a obtenues sérieuses, confusion prochaine et délire ; après, dis-je, cette insinuante analyse qui montre si bien quelle ligne assez élastique et mobile circonscrivait alors leur amitié, M*"® de Couaën ose lui proposer, rougissant à vrai dire de mille couleurs, de supposer que certains désirs sont satisfaits, afin de garder tout de suite le simple et doux sentiment qui doit survivre ^ Quant à lui, son attitude est aussi singulière ; s'il se déclare, afin, dit-il, de décourager son propre désir, convaincu du néant de toute espérance à l'égard de son amie, il n'en écrit pas moins au marquis une lettre dans laquelle il lui fait entendre assez clairement l'état de son cœur, avec « Tarrière-pensée non avouée d'être plus libre désormais selon l'occasion, et plus dégagé de procédés à son égard, l'ayant en quelque sorte

• Volupté, 166-167. Il s'agit évidemment des Lettres à la fiancée.

' Ihid., 190-194. Ces détails, et ce qui précède, trouveraient leur place page 25 delà présente étude. Le lecteur jugera sans peine quel scrupule m'a empêché d'effectuer moi-même ce raccord, qu'il accomplira aisément à partir du troisième renvoi, p. 25, s'il le juge utile et convenable.

averti » '. Mais comme M. de Couaën, lui répond avec « la tendresse de l'homme fort », sûr de lui-même et des siens, et sans se tourmenter aucunement de cette confidence", Amaury, « las à l'excès de l'amitié sans la possession et de la possession sans amour » % se laisse entraîner déjà par ses coupables désirs vers une amie de la marquise, M"'® R., dont il attend des satisfactions plus complètes. Le départ du marquis et de sa famille, exilés à Blois par ordre du premier consul % tandis qu'Amaury, de plus en plus étroitement mêlé à la conspiration de Georges % reste à Paris, cette absence favorise ses projets, et ses visites à M"'' R. se multiplient.

Ici finissait, parmi des regrets sur la jeunesse éteinte, la première partie de l'ouvrage. Amaury l'avait écrite, nous dit-il, à l'abri d'un monastère hospitalier, sur la côte de Portugal, oti une tempête l'avait jeté. Mais il se rembarque à présent, et les pages qui suivent sont rédigées au cours de la traversée reprise ^ Elles racontent d'abord la triple vie d'Amaury partagé entre les satisfactions grossières, les assiduités auprès de M'"^ R., et la correspondance, — de sa part toute remplie de figuratifs aveux — qu'il entretient avec M"'® de Couaén ". En même temps les événements politiques se précipitent, Georges est traqué et bientôt arrêté dans Paris en état de siège *. Les barrières s'ouvrent alors, et Amaury, tout à l'heure repentant, court à Blois \ Mais l'accueil trop indifférent à

*■ Volupté, 195.

^ Ibid., 195 et 265. Cf. p. 1., p. 35 et les note i et 2.

3 Ibid., 170.

* Ibid., 184. Cf. p. 1., p. 25 et la note 4.

^ Ibid., 175 et seq. Cf. p. 1., p. 59 et la note.

^ Ibid., 207 et seq. Cf. p. 1., p. 30-31 et 69.

" Ibid., 212 et seq. Cf. p. 1., p. 25-26, et la note i, p. 26.

■^ Ibid., 214 et seq. Cf. p. 1., p. 59 et la note.

« Ibid., 218.

son gré qu'il \' reçoit l'indigne ' ; il retourne en hâte à Paris et cherche près de M'"'' R. une amitié tout à fait coupable '. Il s'abaisse, pour obtenir la honteuse réalité qu'il souhaite, jusqu'à renier M"'^ de Couaën, jusqu'à prétendre que personne — pas même elle — n'avait voulu être son étoile et guider sa vie '. La foi aux choses de Dieu, dans cette crise nouvelle, s'est bien vite envolée* ; le nom même de la marquise lui est devenu une épine et un supplice •, et cependant il l'aime et s'il apprend, à un dîner, qu'elle est malade et bien changée, il ne peut retenir ses larmes ^ Accouru auprès de ses amis en apprenant la mort de leur jeune fils Arthur, il peut constater quel vide son absence et sa conduite ont mis entre lui et ceux qu^il a si longtemps délaissés. M'"® de Couaèn se montre triste et résignée', le marquis, surpris de résistances inaccoutumées à ses opinions politiques, inquiet, impatient % jusqu'au moment où, chez la marquise, la subite et symbolique rencontre des trois êtres rivaux tour à tour préférés, des trois blanches figures d'Amélie de Liniers, de M™'' R. et de M'"'' de Couaën, vient dénouer dans le cœurd'Amaury une situation inextricable, en le laissant isolé en présence de j^jme j^ 9^ jj s'obstine encore avec une sorte de rage, par amour-propre autant que par entraînement des sens, à vaincre sa résistance "; il s'abaisse dans cette lutte à de

' Volupté, 219 et seq. Cf. p. 1., p. 26-28. 2 Ihid., 224. Cf. p. 1., p. 28-29.

^ Ibid., 229. Cf. p. ]., p. 28 et seq et tout le chap. m qui a rapport à cette crise.

* Ibid., 251. Cf. p. 1., p. 29 et la note 5.

* Ibid., 246.

•^ Ibid., 247.

' Ibid., 256 et seq. Cf. p. 1.. p. 58-39.

* Ibid.. 264 Cf. p. I., p. 50 et les notes ; il s'agissait en réalité de discussions religieuses et surtout littéraires. Cf. Cor. V. Hugo (1815-1835J, p. 301.

° Ibid., 266 et seq.

*• Ibid., 273 et seq.

honteuses colères '. Peine perdue, déchéance vaine ! M"^® R. déjoue les plans de sa convoitise aux abois. Il sent alors son abaissement ; l'exemple de la conversion de son ami de Normandie l'encourageant -, il est tenté de s'aller jeter aux pieds d'un prêtre % et la rencontre, aux Feuillantines, d'un ecclésiastique respectable, homme de pratique et d'onction, qui lui raconte la vie édifiante de l'abbé Carron * ; des études et des lectures de plus en plus chrétiennes % surtout la familiarité des solitaires de Port- Royal '•, en particulier de M. Hamon \ l'amènent insensiblement au port. L'ambition l'en écarte encore; l'espoir d'assister à quelque grande victoire et d'en partager la gloire le lance sur la route d'Allemagne à la suite d'un ami rencontré : arrivé sur le Rhin, la nouvelle du triomphe d'Austerlitz et de la paix fait s'évanouir ses derniers rêves ^ Alors, sentant la nécessité de mettre, pour guérir, entre soi et les rechutes auxquelles ses mœurs et sa pratique l'entraînent, l'obstacle souverain des sacrements, il se confesse et entre au séminaire \ Il est ordonné prêtre à la Trinité '" ; mais, avant de se décider à faire le voyage de Rome, il veut revoir Couaën ". Il y trouve la marquise mourante, et, lorsque le vaisseau qui l'emporte aborde à cette terre d'Amérique où finira sa vie ^^ il achève de nous

1 Volupté, 279etseq. Cf. p. 1., p. 39.

* Tbid., 290 et seq. Cf. p. 1., p. 47.

3 Ihiâ., 288.

^ Ibid., 293 et seq. Cf. p. 1., p. 45 et 80.

^ Ibid., 306 et seq. Cf. p. 1., p. 45-46.

^ Ibid., 312. Cf. p. I., p. 45-46 et 70-71.

' Ibid., 315. Cf. p. 1., p. 46 et 71.

^ Ibid., 329. Souvenir probable du voyage de Sainte-Beuve à Strasbourg en octobre- novembre 1829 avec le peintre Boulan^r. Corr. de Victor Hugo (1815- 1835), p. 270-271 ei Revue de Paris, 15 déc. 1904, p. 752 et seq.

^ Ibid., 533. Cf. p. 1., p. 48 et 79.

^^ Ibid., 347. Cf. p. ]., p. 39-40.

" Ibid., 347 et seq.

*2 Ibid., 385. Cf.p. 1., p. 80.

raconter comment lui-même, appliquant les sacrements à M'"^ de Couaën, la confesse, lui donne la communion et parcourt et répare avec le sacré pinceau celle qu'il avait tant aimée '.

Tel est le squelette de ce roman qui fut vécu. Eloignons d'abord, éloignons comme Sainte-Beuve nous le recommande lui-même, M'"'' R. et M"® Amélie de Liniers - : elles ne sont pas du même temps, et c'est ailleurs qu'il les a connues ^ Quels personnages réels cachent les autres noms fictifs? Mais plutôt, quel lecteur des Consolations, du Livre cf Amour, de la Correspondance de Victor Hugo, n'a reconnu déjà dans M""® de Couaën, distraite et passionnée, ^nie Victor Hugo, dans le marquis, confiant en l'énergie individuelle, désolé d'une inlassable ardeur, ambitieux de devenir un de ces individus marquants qui jouent entre eux à certains moments la partie du monde, Victor Hugo, dans cet Amaury, si mobile et si peu ancré, Sainte-Beuve ? — Suffira-t-il donc, pour retrouver la clef du roman, de substituer aux noms de convention les véritables, et de recommencer le récit qu'on vient de lire, en transposant quelques situations ? Comprendra-t-on vraiment Volupté quand on aura montré Sainte-Beuve partagé entre les exigences de son tempérament et son amour sincère — il le fut, assurément — pour M""^ Victor Hugo qu'il juge inaccessible à certains vœux; Sainte-Beuve, incapable du

* Voluptc, 357 et seq. Cf. p. 1., p. 82, note i.

2 Ibid., 199 :... « Comptez et distinguez ce petit nombre d'êtres; ils ont le plus influé sur moi. Elcignei, éloigne^ davantage cette chahe de M^ie R ; supposezen une, ('gaiement à distance, où s'entrevoie la blanche robe de M'i^ Amélie. Q.ue M™' de Couaën resplendisse dans l'ombre plus fixement... »

3 A certains indices, il semblerait que M""" R. appartînt à la société d'Ulric Guttinguer, à Rouen ; il faudrait sans doute reporter ce qui la concerne à l'époque du voyjge de Sainte-Beuve dans cette ville. Mais sur ce point nous sommes réduits aux conjectures, les obstacles qui ont empêché M. d'Haussonville de révéler son nom dans son Sainte-Beuve, subsistant toujours. Quant à M"e de Liniers, on sait qu'il s'agit là d'un amour de première jeunesse.

reste de se fixer par un mariage, et non moins incapable d'une amitié platonique, sans compensations ailleurs, arrivant à travers mille défaillances de l'esprit, du cœur et des sens, à réaliser enfin par la foi qui les soumet et les bride, l'unité, la paix vainement cherchée de sa vie ? Quel rêve que cette conclusion I Sainte-Beuve n'a pas été croyant, et sa mobilité ne s'est pas fixée à la façon du moins qu'insinue son roman. Retenons donc — afin d'y moins revenir dans la suite — • que les complications sentimentales qui viennent d'être résumées sont vécues ; que Sainte-Beuve fut alors déchiré entre des exigences contradictoires : qu'il en ait profondément souftert, qui en doute ? Mais si ce n'est pas la foi qu'il a, fantôme fuyant, poursuivie pendant ces années troublées, si ce n'est pas en cette victorieuse unité qu'il a cherché laguérison, quel rôle joua donc la religion dans sa vie, que signifient ses conversions, et quelle réalité n'a-t-il pas cessé devouloir ? La clef de Volupté sera — peut-être — la clef de ce mystère.

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