DIALOGUE V
Sot*t : Doutes du Dziri. — Le mensonge excusé par le Coran et les docteurs.
Le cadi, après quelques instants : Soyons amis, o Dziri ! el ne laisse pas plus longtemps consumer ton âme par la tristesse.
Le Dziri pousse un profond soupir.
Cadi. A quoi penses-tu, mon frère? Convient-il que tu te laisses abattre comme une femme? Ta barbe blanche, ta dignité, Dieu te le défend.
Dziri. Laisse... laisse-moi mourir...
Cadi. Curieux effet de l’amour-propre blessé!
Dziri. L’amour-propre!.. Il est aussi loin de mon cœur que la foi y était profonde... mais la foi!... Plutôt... mille fois mourir! laisse faire, je te prie.
Cadi. Je ne comprends pas ton langage, ô mon frère! La foi condamne de tels sentiments.
Dziri. C'est la foi qui me les inspire.
Cadi. Appeler la mort à son secours est un crime.
Dziri. Mieux vaut mourir avec la foi, que vivre dans le doute.
Cadi. Doute! Et tu trouves un sujet de doute
dins ce qui devrait confirmer ta foi! Le Coran te dit que Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! ne devait point faire des miracles. Contrairement au livre, tu croyais, avec le vulgaire, qu’il en a fait; et parce que tu viens de voir cpie le plus célèbre de ces miracles ne peut supporter l’examen; qu'en le pressant par la critique, tu en fais jaillir presque autant de contradictions que le peuple compte de prodiges, pour cela, dis-je, lu tombes dans le doute! Mais de cpioi douter? Est-ce de l’existence des miracles par Mahomet? J'ai assez bonne opinion de ton jugement pour penser que tu n’y crois plus. Serait-ce de la religion de risliim, parce qu elle est dépourvue de miracles? Ce serait refuser de croire la religion telle que le Coran l’enseigne. Par le Dieu très-haut ! ce n’est, pas à un doute de ta part, ô perle des docteurs ! que j étais en droit de m’attendre; mais à un généreux aveu, à une noble rétractation.
Dziri. Louange à Dieu! je ne suis pas du nombre des obstinés. Mon silence aurait dù, ce me semble, paraître un aveu explicite. Dieu sait aussi combien je me trouverais heureux de croire au Coran, bien que dépourvu de miracles. Avec quels transports je le baiserais, ce livre béni! Mais la foi ne sert plus d'horizon à mon intelligence!... Mon esprit a plongé dans un abîme... j’en ai mesuré la profondeur, et je recule d’effroi.
Cadi. Ce ne peut être qu’une illusion, qui a succédé à une illusion.
Dziri. Ah! si le cadi pouvait me le persuader
Cadi. Explique-toi, 6 mon frère.
LA CLEF Dlj COHAPi.
Dzrin. Voici. Je me suis dit : Si 110s miracles >ont des laits controuvés, les-auteurs qui les rapportent et dont les ouvrages forment le corps de la Sonna , soit ignorance, soit mauvaise foi, nous en imposent. Jusque-là, c’est peu ; j eu serais quitte pour ne plus croire à la Sonna. JVIais que quelques-uns de ces faits, comme celui que nous venons d’examiner, soient mentionnés dans le Coran même, c’est ce qui fait plus qu’ébranler ma foi au prophète, par suite, à tout le livre, lin prophète convaincu d’erreur sur un point cesse , à mon sens, d’être digne de croyance sur le reste. Vois si mon doute est une illusion ! ô Dieu de mes pères! Laisse-moi la foi ou m’ôte la vie.
G \ di . Bagatelle. Voilà ce que c’est quedene pas embrasser l’ensemble de la doctrine. Je me hâte de rassurer ta conscience, ô frère bien-aimé! je vais te conduire par la main à travers un jardin de fleurs, où, de distance en distance, s’élèveront devant toi de petites barrières que nous ouvrirons toutes au moyen d’une senie clef. A l’extrémité est une colonne sur laquelle tu liras : Vérité. Là, tu entreras sous un dôme, sanctuaire de paix et de lumière.
Dzrm. En Challah! (Plaise à Dieu!)
$ II
Cadi. Rappelle-toi, ou apprends s’il t’a échappé, ce grand principe de notre religion, expliqué par nos moralistes et nos jurisconsultes : il y a cinq espèces de mensonges. Le mensonge de précepte : c’est celui que doit faire le musulman pour défendre contre les infidèles ses biens ou
SUITE AUX SOIRÉES l>E CARTHAGE. 0^
ceux de ses frères. Le mensonge illicite : c’est celui qui n’est d’aucune utilité pour la religion. Le mensonge louable : tel est celui qu'on fait aux infidèles en leur «lisant, pour les détourner de leurs projets d’agression ou de résistance, que les musulmans font des préparatifs de guerre. Le mensonge peu convenable : telle est la promesse mensongère (d’un joujou, par exemple) que le mari fait à sa femme pour la rendre de belle humeur, etc. Ce passage est extrait de l’ouvrage du docteur Tàdhély (1 J.
D’après ce passage et mille autres semblables consignés dans les codes, le mensonge n’est défendu que quand il n’est d’aucune utilité pour la loi ; il ne l’est donc pas quand la loi en reçoit un avantage. Le mensonge est louable comme ruse de guerre ; à plus forte raison, doit-il l’être comme moyen de désarmer les adversaires en matière de religion. Le mensonge est de précepte, quand il tend à conserver nos biens ou ceux des autres; à plus forte raison, doit-il l’ètre pour défendre la religion. Il n'y a de Dieu que Dieu, Mahomet est son prophète : voilà notre premier bien sur la terre et dans les cieust
Dziri. Cette doctrine me parait hardie.
(i) Qàl’ Et-Tâdhclyuu’ lkedhbou âtii khamseti aqsùmin wadjiboun H’ inqàdlii niàli nioslemin non liiiefsihi wnmohhramoun •walioua' lkedhbou lighairi inenfàalin seharciiatin wauiandoubonn wahoua’ lkedhbou iilcdlifin hi' ann’ cl iiios- Icmina akhadliou fy ahbati' l-hharbi idha qoucida bidhilic.i irhabouhoum ■waniecrouhouu walioii' lkedhbou lilzaudjihi (ptvilwn lincfsiha, etc.
LA CLfF DC CORAN,
Cadi. Mais elle n’est point hasardée. Tâdhélyne la donne pas seulement comme sa doctrine, mais comme la doctrine des oulémas et des jurisconsultes.
Dzir.r. Quels sont, à ta connaissance, les autres oulémas qui ont donné cet enseignement ?
Cadi. Macromi et ses disciples, tous orthodoxes, ne disent pas seulement qu’on peut supposer le mensonge officieux chez les sonnites ; mais qu’il est licite et louable d’en faire usage en inventant des faits, quand ces faits tournent à la gloire de Dieu, ou sont en faveur du prophète. (Voir l'ouvrage sur la Sunna par Iilâraq.)
Dziiu. Cette doctrine est-elle conciliable avec l’enseignement du Coran?
Ca ni. Bien phi3 : elle est fondée sur quelquesuns de ses versets.
Dziiu. 11 est cependant des passages dans le Coran où le mensonge est condamné comme péché.
Cadi. A cette objection, Macromi a répondu que, dans le Coran, il est défendu de mentir contre le prophète, dlci/u, mais non en sa faveur, e/eihi.
Dziri. Connais-tu un grand nombre de versets qui établissent cette doctrine?
Cadi. De tels versets ne peuvent être en grand nombre; il s’agit d’un enseignement qui doit être donné avec mesure, dans la crainte que les hommes n’en abusent. Voici deux passages, l.e premier est un peu long. Je le cite en entier, quoique les dernières paroles seulement aient trait à la question. A la sourate Marie, il est révélé au prophète : « Fais mention de Marie quand elle s’é-
loigna de sa famiile en se dirigeant vers la plage orientale. Elle se convritd’nn voile en présence des siens. Nous envoyâmes vers elle l’ange Gabriel sous la figure d’un homme. Elle dit : Je recommande ma vertu au Miséricordieux, si tu es assez timoré pour me respecter. Gabriel répondit : En vérité, je suis l’envoyé de Dieu, chargé de t’annoncer un enfant revêtu de sainteté. Marie dit ; D’où me viendra cet enfant, à moi qui n’ai pas de mari, et dont la vie est à l’abri de tout soupçon. Gabriel répondit : il en sera ainsi. Ton Seigneur dit : L’impossible est facile à moi ; je poserai cet enfant comme un miracle devant les hommes, et comme lin témoignage de ma miséricorde. La chose est arrêtée. Marie conçut l’enfant, et se dirigea, portant ce dépôt dans ses entrailles, vers un pays lointain. Quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, Marie était assise près d’un palmier; elle s’écria : Plut à Dieu que je fusse morte avant de connaître ceci ! et que je fusse une créature oubliée! Gabriel, qui se tenait à quelque distance, invisible, lui crie : Ne t’attriste point; Dieu a pratiqué un ruisseau sous tes pieds; tu n’as qu’à faire incliner les palmes, et tu auras sous ta main des dattes parvenues à maturité. Mange, bois, et repose ton œil. Si tu aperçois quelque homme venir à toi, dis-iui : J’ai fait vœu au Miséricordieux de jeûner aujourd'hui : c'est pourquoi je ne parierai à personne durant ce jour. » Ces dernières paroles sont évidemment en faveur de notre doctrine. Dieu fait recommander à Marie de manger, de boire et de se reposer, Il n’est