‹ La clef du Coran, faisant suite aux Soirees de CarthageChapitre 14 sur 46 · DIALOGUE VI · texte numérisé non relu

DIALOGUE VI

Suite. — Confirmation «!»> la doctrine par la pratique.

Mcphtj. Qui ne sait, en effet, de quelles visions Abd-ei-Kader s’est dit favorisé, dans l’intérêt de la religion dont il se croyait le soutien ? Tantôt les Français devaient être anéantis, tantôt forcés de sauter dans la mer. Il n’y avait pas jusqu’à Alger qui ne dût ouvrir ses portes à l’émir, reprendre son titre de bien gardée , en remplaçant par une population de fidèles un peuple de mécréants. Hélas! vaines espérances! Quoique l’événement ait démenti la prophétie, y a-t-il un musulman qui ait blâmé Abd-el-Kader d’avoir eu recours à ces pieux stratagèmes pour exciter et soutenir le courage des tribus? Les cheiks et les marabouts ont mis en œuvre de semblables mesures pour porter les populations à combattre dans le sentier de Dieu, Une seule voix s’est - elle cependant jamais élevée pour désapprouver ces chefs ?

Dzuu. L’observation est juste. Ce qu’il y a de surprenant, c’est que les hommes à qui ces imans ou ces chefs de parti disent avoir eu telle vision.

avoir fait tel miracle, ou que tel miracle s’est opéré en leur faveur, le croient très-facilement, finissent par dire en avoir été témoins; et le fait devient généralement accrédité.

Cadi. Chose plus surprenante encore : de tels faits ne sont pas plutôt mis en avant, que les poètes s’en emparent , les traitent sinon avec le même talent, du moins avec la même emphase qu’Abou-Nawas chantait les hauts faits de Haroun-er-Raschid, les colportent çà et là, pénétrant l'Ame de ceux qui les lisent ou les écoutent de transports d’admiration.

Dziri. Ce qu’il y a de plus surprenant encore, c’est que ces émissaires religieux ne se contentent pas de parcourir les populations environnantes, mais qu’ils se transportent dans les contrées lointaines. partout avec le même succès. J’en ai vu plusieurs dans ces derniers temps entourés de curieux, soit sur les places publiques, soit dans les cafés, raconter des choses merveilleuses de je ne sais plus quel marabout. Quand j’ai vu qu’il ne s’agissait pas d’Abd-el-Kader, en qui seul j’avais confiance, j’ai cessé de prêter attention , et ai laissé ces hommes comme des charlatans préconisant des charlatans.

Cadi. J’avoue que j’ai eu plus de patience que le Dziri.

Dziri. Est-ce que le cadi a rencontré aussi de ces gens- là ?

Cadi. Dieu merci ! et je les ai écoutés. J’avouerai même, bien que la raison me dit à quoi m’en tenir sur la valeur de tels récits , que leurs auec-

dotes me plaisaient, et je sentais, comme à mon insu , le zèle religieux se réveiller en mon âme.

Dziri. Je te comprends. J’en ferai moi aussi l’aveu : si je me rends bien compte île moi-même, c’est moins par dédain pour ces poètes pèlerins que par prudence, que j’ai fermé l’oreille à leurs discours. J’ai si souvent été dupe en semblable matière, que je dois être en garde contre mes tendances.

Cadi. Je n’y regarde pas de si près: j’écoute tout, comme cela vient. Je fais mes provisions de contes. A mon tour, je conte à ma famille; souvent même,, je trouve le moyen par là d’intéresser de grands personnages. Ainsi, par exemple, le récit de la victoire de Séid lladj-Ali est d’un intérêt toujours nouveau soit au sérail, soit au divan.

Dziri. Qu’est-ce que Séid ITadj-Ali?

Cadi. Ne te rappelles-tu pas ce eheick de Temacin, dans la région de Tougourt, kalife des Khouans, nommé Tedjini , auquel Séid Hassein , oncle de notre maître, que Dieu le protège! en signe d'estime et d’amitic, fit bâtir une mosquée, des bains, un four, etc., etc. ?

Dziri. Je m’en souviens, en effet; mais ceci est déjà vieux.

Cadi. l’as si vieux : le fait ne remonte qu’à une douzaine d’années.

Eli bien! voici ce fait : Séid Hadj-Ali ayant été attaqué par le cheik de Tougourt, Boulifa Ben- Djellab, de concert avec les Khouans deMoulé-Taïb, qui voulaient s’emparer deTemaciu, repoussa l’en-

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nemi avec énergie, et resta maître de la victoire. A l'instant le merveilleux prend la place de l’histoire : des émissaires se répandent en tout sens, annonçant avec emphase qu’au moment où l’ennemi arrivait près des jardins de Temacin, Séid Hadj-Ali s’avança, sans armes, à la tête des siens, désarmés comme leur maître. A son ordre, les dattiers font feu de toutes parts. Écrasés sous une grêle de balles, les assaillants sont inis en déroute : les uns demeurent sur le champ de bataille, les autres s’enfuient à la débandade. Voilà un fait qui s'est passé de notre temps, à quelques jours de marche de nous. Cependant beaucoup de ceux qui en connaissent fort bien l’histoire, aiment mieux l’écouter et le présenter à leur tour comme un effet du prodige.

Dziri. Tendance à croire au merveilleux quand même! ceci conlirme ma résolution de me tenir en garde contre les récits des nouvellistes inspirés.

Cadi. Veux-tu intéresser les gens du peuple, les suspendre comme par un lil à ta langue durant ton récit : raconte-leur un fait arrivé vers la même époque, et colporté par les émissaires.

C’était à un village aux environs de Bougie. Un cheik, après avoir, à différentes reprises, inutilement lancé les siens contre les avant-postes des Français, se présenta un matin en disant : Mahomet et Ali m’ont apparu; Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! m’a dit : Marche, et ne te mets pas en peine delà victoire. Séid Ali m’a assuré qu’au moment du combat son grand sabre

SUITE AUX SOI H 1i HS DE CATtTIlAC.K. (»5

fonctionnera, frappant* soixante-quinze coudées en avant, cinquante à droite et quarante-cinq à gauche. Après ces paroles, le cheik, à la tête d’un peuple fanatisé, se transporte sur une colline, à line grande distance des français, et là , avec un long bâton, figure du sabre d’Ali, il frappe la terre jusqu a extinction de forces, en disant à chaque coup : Touf, voilà connue les Français tombent de tous côtés; et à chaque touf succède un hourra d’applaudissements. La défaite des Français fut complète, nu compte des Arabes; mais les Français n’en surent rien. Peut-être même n’ont-ils jamais eu connaissance de celle journée!

Dzinr. la, ia.

Cad». Veux-tu enfin exciter l’enthousiasme des habitants de notre ville: Répèle-leur les preuves de la mission divine de Bou-Maza : le fusil et le pistolet tirés à bout portant sans léser le chérif; la poudre et les balles se changeant en eau; une étoile brillante sur le front de l’élu. Mais, coïncidence digne de remarque, au moment où les zélés racontaient les prodiges dans notre pays, Bon Maza avait fini sa mission, et se trouvait sous bonne garde à Paris.

üxi ii i . Tout ceci, encore une fois, fait voir comme le peuple arabe a reçu d’heureuses dispositions pour la foi. C’est seulement dommage qu’il porte les choses à l’excès : il se laisse trop facilement prendre aux artifices de ceux qui viennent exploiter sa crédulité.

Cadi. Si aujourd’hui les chefs de parti, pour l’ordinaire sincèremeut religieux, se font un de-

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voir de mentir, et qu’il se trouve un peuple toujours crédule prêt à les écouter , des apôtres pour colporter et propager leurs mensonges, que devait-ce être dans les premiers temps de l’Islamisme , où chaque croyant était un apôtre, où les difficultés étaient si grandes, et l’artifice si nécessaire ?

Dziri. Mais le plus zélé dans l’établissement de l’Islam, c’était Mahomet, que la prière de Dieu soit sur lui!

Ot tm. Aussi crois-je bien fermement que, pour la plus grande gloire de Dieu, le prophète a largement fait usage de son droit d’aînesse dans le privilège de mentir. Lui, plus que tout autre, avait de puissantes raisous d'agir ainsi : par la persistance des Mecquois à lui objecter l’absence de miracles, il a dû prévoir que le même reproche serait répété par les peuples après sa mort. Radicalement empêché de faire taire les plaintes du présent, puisque le don des miracles lui était refusé, comme les versets du Coran le constatent, il a voulu sauver l’avenir. Au risque «le se faire rire au nez par les insolents Mecquois, les juifs et les chrétiens, ainsi que nous le voyons à la sourate du Fojage nocturne , il a supposé des miracles, ou donné pour miracles des faits purement humains. Les amis du prophète et ceux qui continuent la chaîne de la tradition, soit qu’ils aient été dans la bonne foi, soit qu'ils se soient fondés sur le même principe que leur maître, ont mis tout leur zèle à perpétuer le récit de ces faits merveilleux; il est même religieux de penser qu’ils

en ont considérablement augmenté le nombre.

Les suites ont pleinement justifié les moyens : la tradition des miracles a puissamment contribué à l'affermissement de l’Islam.

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