‹ La clef du Coran, faisant suite aux Soirees de CarthageChapitre 15 sur 46 · DIALOGUE VII · texte numérisé non relu

DIALOGUE VII

Sujet : Suite. — Sacrifice d'une poule. — Scène tragique.

Muphti. O heureuse doctrine! ô heureux mensonges !

CiVdi. Te voi.;i, ô Dziri! en bon chemin ; déjà tu peux aller seul et d’un pas assuré.

Dziri. Je ne vois encore partout qu 'aie/, lam , mim{\). Un guide m’est nécessaire. Je prévois que le trajet sera long, allons prendre un à-compte, comme viatique de notre pèlerinage.

Les trois dignitaires musulmans, si sédentaires d’habitude, sont devenus péripatéticiens à la campagne. Sortis au commencement du précédent entretien, ils ont à parcourir une demi-heure de chemin pour rentrer à la maison. Durant le trajet, le nniphti ne cesse de répéter : O heureux mensonges! Le cadi semble jouir de son succès j il croit avoir rassuré son collègue le Dziri. Celui-ci, toujours l’air pensif, garde le silence. Le prêtre a disparu, appelé à la ville pour quelque fonction de son ministère. On est arrivé à la maison. Le Dziri pense à faire servir le déjeuner, la Frach! (nom de l’esclave), crie-t-il par trois fois. Pas de réponse. la Sidi, dit le secrétaire du Dziri, le noir

(i) Trois lettres mystérieuses , placées au commencement «le quelques sourates.

n’est pas dans la maison. Arrivé, il y a une demiheure environ, d’auprès de votre seigneurie, il a fait du tapage avec la négresse, connue s’ils étaient tous deux en colère. Ils ont pris une poule, et se sont dirigés, mari et femme, vers la fontaine des Trois-Palmiers , pour offrir apparemment un sacrifice; j’ignore à quel dessein. Entendez-les... entendez leurs prières...

Dziri. Silence. Écoutez.

On distingue ces paroles : Dieu, maudissez-les, maudissez-les jusqu'à la dernière génération.

Dziri. Appelez ces gens-là.

Le noir arrive tout essoufflé, et de dire : la Sidi, votre serviteur est à vos ordres.

Dziri. Tu vois ce bâton, ce crochet planté au mur, et cette corde : tu n’as qu’à choisir.

Le noir, tout étonné : Pourquoi faire, seigneur?

Dziri. Pour mourir.

Frach reste immobile, pétrifié. Bientôt il se jette prosterné devant son maître, lui baise les pieds, en s’écriant : Par la tête du prophète! si le déjeunera été retardé, ce n’est pas ma faute; je ne pensais pas que vous reviendriez sitôt. Du reste, tout est prêt ; il n’y a qu’à faire servir.

Le Dziri repousse le suppliant, en disant : Ce n’est pas du déjeuner qu’il s’agit.

Frach. Qu’ai-ie donc fait, seigneur?... Qu’ai-je fait?...

Dziri. J’ai tout < ntendu. Si l’injure m’était personnelle, à la bonne heure. Parce que la présence de mes hôtes augmente ta besogne, est-ce une raison pour les maudire? Manquer ainsi aux droits

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sacrés (le l’hospitalité! L’outrage est sacrilège; il doit être lavé dans le sang.

Frach. Moi, vous maudire, seigneur! Moi, maudire vos hôtes...

Dzuu. Assez de paroles, la Secrétaire, appelle mes ouvriers. Qu'à l’instant ce chien soit pendu ou metire sous le bâton.

Le maître a parié. L’esclave se résigne.

Secrétaire. Iaiouha erjal {ho! hommes). Ici, un coup de main.

Cadi. Le Dziri ne juge pas à propos de remettre l’affaire au sultan ?

Dziri. Je commence par Ceci. Je serai à temps d’en instruire le sultan.

Gam. N’en déplaise au Dziri , la punition me paraît sévère et lestement appliquée. Je ne voudrais pas assumer sur moi une telle responsabilité.

Dziri. Comme chef de la religion et étranger, j’ai sur les miens un pouvoir discrétionnaire. C’est reçu.

Sur Ces entrefaites arrive la négresse, les cheveux épars, le visage couvert d’égralignures et de sang, un réchaud à la main, une amphore sur le dos, sur l’amphore son petit négrillon. Comme elle ignore ce qui se passe, elle va droit à son taudis , en répétant de temps en temps : Maudits soient-ils.

Dziri. Ajouter l’impudence au crime, à l’ingratitude, à l’infidélité ! Mais... ces gens-là sont possédés de Chitan le Lapidé. Qu elle soit mise dans un sac, et jetée dans la mer.

Le cadi s’adressant au Dziri : Cher collègue ,

dit-il, jamais juge ne se repentit d’avoir pris trop de précautions pour éclairer sa religion, il ne coù* terait pas beaucoup de demander une explication à cette femme.

Dziri. Qu’elle soit mandée!

Les ordres sont exécutés.

La négresse se présente, en disant : Pardonnezmoi, seigneurs, si je parais devant vous dans cet accoutrement : c’est mon ornement obligé de prêtresse. Que Dieu les maudisse et les abreuve d’eaux de Cafour (réservées aux damnés)! Si j’avais ou trois chamelles, de bon cœur je les eusse immolées; la femme du coq est l'holocauste du pauvre. Dieu n’en exaucera pas moins mes vcrux. Qu’il les maudisse, qu'il remplisse leurs entrailles d’eau bouillante, jusqu’à ce que leurs corps soient tendus comme nue outre , et la peau percée comme un crible!

L’étonnement augmente.

Dziri. Contre qui diriges-tit ces malédictions?

Néckesse. Que votre servante trouve grâce devant vous, seigneur; si vous ne le saviez pas, vous ne m’eussiez pas appelée pour jouir de mes malédictions.

Dziri. Mais encore?

Négresse. Mais cela va sans dire : contre les Mecquois, les juifs et les chrétiens.

A ces mots, comme par un mouvement électrique, un sentiment de joie et de surprise se peint sur tous les visages. Frach, jusqu’ici plus mort que vif, relève la tète, où luit un rayon d’espérance.

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