LA CLEF DTI CORAN
même le simple bon sens, de deux lois dont Tune est abrogée par l’autre, c’est l’ultérieure qui est l’abrogeante, et l’antérieure l’abrogée. Comment abroger ce qui n’existe pas encore? Eli bien! le verset que vous donnez pour abrogeant est le cinquantième de la sourate la Fâche; celui que vous voulez regarder comme abrogé, le cinquantetroisième de la même sourate. Rappelons-nous donc que Dieu, en nous donnant la raison, nous a imposé le devoir d’en faire usage.
Secrétaire. En semblable matière, je ne saurais que m’incliner devant l’autorité du cadi. Qu’il me soit cependant permis de rappeler, pour l’honneur des oulémas, deux versets dont le dernier est abrogé par le premier. Le verset deux cent trente-quatre de la sourate la Vache dit : « Les épouses que vous laissez à votre mort, doivent attendre quatre mois et dix jours pour convoler à de nouvelles noces. Après ce ternie. Dieu ne vous demandera pas compte de la manière dont elles auront honnêtement disposé de leurs personnes. Dieu est instruit de ce que vous faites. «
Ce verset est, vous le savez, généralement regardé, en jurisprudence, comme abrogeant le deux cent quarante et unième de la même sourate, verset ainsi conçu : « Ceux d’entre vous qui laissent des épouses en mourant, doivent leur assigner un legs destiné à leur entretien pendant une année, afin qu’elles soient libres de rester durant ce temps à la maison. Si elles sortent de leur gré. Dieu ne vous demandera pas compte de la manière dont elles auront honnêtement dis-
SUITE .AUX SOIRÉES DE CARTHAGE. 1 3g
posé de leurs personnes. Dieu est puissant et sage.» En vertu du premier verset, antérieur aussi dans l’ordre des temps,, les veuves n’ont droit qu’à un entretien de quatre .mois dix jours, au lieu d’un an, clause du second.
Cadi. Les rapports qui existent entre ces deux versets n’ont rien.de. contradictoire. Ils, sont trèsconciliables :.le premier dit que les veuves ne peuvent sortir de la maison, pour convoler à de nouvelles noces, avant l’expiration de quatre mois dix jours; mais ilne dit pas qu’elles ne soient pas libres d’attendre. plus longtemps; il insinue même le contraire, en. disant aux maris que, si elles sortent à ce terme,, ils ne sont pas responsables. Quant à l’entretien, le verset n.’en fait pas mention, ou l’impose implicitement.
Le second verset prescrit un legs suffisant pour l’entretien d’un an, mais en laissant à la veuve la liberté d’en profiter ou de sortir de la maison avant ce terme, .c’est-à-dire après quatre mois dix jours, délai marqué dans le premier verset. Où donc trouve-t-on la contradiction? Il n’y en a point ; les docteurs ont tort d’y en voir. C’est une erreur. Ils ont tort de restreindre, au préjudice des veuves, à quatre mois dix jours l’entretien d’un an prescrit par le Coran. C’est une injustiee. Ils ont tort, pour justifier leurs décisions, d’alléguer l’abrogation d’un verset par un autre antérieur dans l’ordre des temps. C’est une absurdité. .Dieu est prudent et. sage. '
Muphti. Par celui qui donne la pensée et>ia
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langue pour l’exprimer, le langage du cadi est haut et concluant !
Secrétaire.. Mais un peu sévère à l’égard des oulémas et des jurisconsultes.
Cadi. Mon langage sévère! il est très-indulgent. Je vais tâcher d’être juste, en vengeant le prophète et son livre de l’outrage des maladroits. Quand les docteurs ont rencontré des versets qui leur ont paru inconciliables, ils n’ont su mieux faire que de supposer l’abrogation des uns par les autres. J.e nombre de tels versets est considérable. La vérité est, ou que ces versets sont conciliables pour quiconque est doué de sens et exempt de préjugés, ou qu’ils sont explicables au moyen de la clef dont nous sommes en possession; mais les sages seuls savent en faire usage.
§ II
Secrétaire. Le sentiment du cadi est donc qu’aucun verset du Coran ne doit être regardé comme abrogé?
Cadi. Tout le inonde sait qu’une loi peut être abrogée par une autre ; mais je dois faire observer :
i° L’abrogation ne peut avoir lieu que dans un certain ordre de choses : comme en matière civile, en matière judiciaire, en matière cérémoniale ou de culte extérieur. C'est ainsi que Séid Aïça, que le salut soit sur lui ! a, de l’aveu des musulmans et des chrétiens, abrogé certaines lois ou pratiques de ce genre prescrites dans le Pentateuque; le Coran le dit.
a° Ne peut être abrogée une loi fondée sur la loi naturelle, parce qu’elle repose sur Dieu, vérité éternelle. Aussi, de l’aveu des musulmans et des chrétiens, Aïça, sur lui salut! loin d’abroger cette partie de la loi de Moïse, n’a fait que la confirmer ou la perfectionner. Le Coran appelle Séid Aïça confirinateurdu Pentateuque. D’après ce principe, nous devons croire sans hésiter que ceux des versets du Coran qui sont l’expression de la loi naturelle ne sont point susceptibles d’abrogation.
Secrétaire. Je 11 e sache pas que personue ait jamais mis cela en doute.
Cadi. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! Dieu, le prophète et le livre auraient un outrage de moins à venger.
Muphit. Je crains que le zèle ne fasse perdre au cadi le fil de son discours. Dans ses observations, il a exposé et: développé lin i° et un a”; 3° a expiré sur sa langue. J’en attends avec impatience le développement.
Cadi. Ne craignez pas que le zèle me fasse dévier. Le boulet de canon , pour aller avec violence, et balayer ce qui se rencontre sur son passage, n’en va pas moins avec mesure; d’un bond, il a atteint son but.
Je reprends : 3° Pour qu’une loi soit sagement abrogée, l’abrogation en doit être réclamée par la différence des temps ou le changement des mœurs, ce qui n’arrive d’ordinaire qu’après une ou plusieurs générations. S’il se trouve quelque part la pratique contraire de précipitamment remplacer une loi par une autre, c’est un signe
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non équivoque qu’on a manqué de prévoyance, en portant la première, ou de sagesse, en portant la seconde. C’est là le propre de l’homme. Mais Dieu, seul sage, seul savant, ce qu’il fait aujourd’hui, ne le défait pas demain. Il attend qne le palmier ait porté son fruit, avant de le remplacer par la palme vierge qui croit sur la souche. Après cela est-il vraisemblable, Messieurs, que,dans le court espace de la prédication de Séid Mahomet , sur lui est la bénédiction divine ! Dieu se soit amusé à détruire les versets de la veille par des versets du lendemain ?
S’il est vrai, comme c’est écrit, que, dans la nuit Elkatidar, le Coran^ détaché de la planche bien gardée, soit descendu en entier du huitième ciel au ciel delà lune, est-il vraisemblable que Dieu ait envoyé un code composé de versets dont les uns détruisent les autres?
Secrétaire. D'après Elgazali, il est permis de penser que les versets abrogeants ne sont pas descendus avec les abrogés. Ils n’auraient été détachés delà planche bien gardée qu’au furet à mesure qu’ils sont devenus opportuns. Ecoutons ce grand docteur, qui fait parler Dieu de cette manière : « Nous avons ajourné la promulgation de ces versets, nous n’en avons point révélé le contenu, nous en avons caché la lecture, nous les avons retenus sur la planche bien gardée:»
Cadi. Elgazali, je le regrette pour son talent et celui du secrétaire du Dziri, ne fait que reculer' la - difficulté d’iin pas, sans la détruire. Ces verset, avant la descente du Coran dans la nuit Eikaudar,
écrits à côté de ceux qu’ils abrogent, auraient fait partie d'un code dont les passages s’entre-détruisaient. Le oui et le non se seraient trouvés en même temps rangés sur le livre de Dieu, cela est-il admissible? De plus, Elgazali a, sans s’eit douter, joué un mauvais tour au prophète. Si ces versets, et au dire des docteurs ils sont nombreux, ont été retenus sur la planche bien gardée, il est faux de dire que le Coran est descendu tout entier dans la nuit Elkaudar. Vous le voyez donc, on ne peut admettre l’abrogat ion de quelques versets sans aller contre les lois de la sagesse éternelle, et sans renverser renseignement du livre;
Secrétaire. Mais Dieu parle clairement de l’abrogation de certains versets. Ses paroles- sont celles-ci : «Si nous abrogeons quelque verset, ou si nous permettons que tu en oublies quelqu’un, nous en apporterons un préférable ou égal à celui-là. » (Sourate la Vache.)
Cadi. Qui ne connaît ce passage? Le secrétaire a-t-il à s’applaudir de l’avoir cité? Il se serait donc trouvé, dans le même code ou sur la planche bien gardée, des versets en réserve destinés à remplacer ceux que le prophète devait oublier! Est-ce une chose admissible? Jusqties à quand parlerons-nous sans nous entendre? Nous sommes cependant tous animés des mêmes sentiments; nous nous proposons tous la même fin : la gloire de Dieu, le triomphe de l’Islam.
Secrétaire. Le Dieu Très-Haut en est témoin : loin de moi toute espèce de chicane et d’opposition.
Cadi. Eh bien! vu les observations que nous avons faites plus haut, observations qui, au jugement des sages , doivent servir de règle en fait d’abrogation, vu les conséquences de la doctrine opposée, conséquences qui supposent en Dieu le oui et le non éternellement écrits ; qui supposent les oublis du prophète et les versets destinés à suppléer à ces oublis, à côté les uns des autres éternellement écrits , le verset qui vient d’être cité ne peut émaner de Dieu; il doit être rangé parmi ceux qui portent le cachet de l’homme.
Peut-être comprendrez-vous.
Müphti. C’est donc là aussi un produit du pieux mensonge?
Cadi. Pas autre chose. Mais louange à Dieu !
nous possédons la clef pour le tourner à la gloire du prophète. Il n’y a que les intelligents qui sachent s’en servir.
Secrétaire. Avec les vrais croyants sont la direction et la lumière. Dieu est Dieu, et Mahomet, son prophète !