LA CLEF DU CORAW
pas de coupable sans liberté; et, par ces décrets de Dieu, le roi de l’Éden et ses enfants cessent d’être libres. Ce ne sont plus qu’un tas de machines à mâcher et à digérer du couscous. Ces versets supposés, aurait dû continuer le secrétaire, vous devez effacer du Coran et de tous les dictionnaires deux mots qui se reproduisent; à tout bout de champ dans le discours : bien et ma/ moral. Non , pas de bien ni de mal moral, à moins de supposer Dieu auteur du mal comme du bien; ce qui est un blasphème. Vous devez effacer deux autres mots corrélatifs aux premiers : récompense , punition; à moins de dire que Dieu crée les hommes pour le ridicule caprice d’enivrer les uns des eaux voluptueuses de Selsibil, et le cruel plaisir d’éternellement tourmenter les autres dans des chaudières (Peau (/oui U ante. C’est, en effet, ainsi que le donne à entendre ce passage de la sourate V Adoration : « Si nous avions voulu , nous eussions donné à toute âme la direction du chemin droit; mais doit se vérifier notre parole : Je remplirai l’enfer de génies et d’hommes, compagnons du même supplice.» C’est ce qui prouve aussi que ce verset 11e vient point de Dieu.
Le premier verset qui parle du décret éternel , aurait dû dire le secrétaire, a été supposé pour donner une plus haute idée de la puissance de Dieu; il aboutit, comme vous le voyez, à une conséquence opposée : par la puissance il détruit la sagesse. H reste donc évident que ce verset et tous ceux qui en découlent sont l’ouvrage de l’homme. ' .
Le second verset, relatif au décret de la nuit. Elkaudar, a été inventé pour rehausser la majesté du Coran, par la solennisation de la nuit où l’on veut que le livre soit descendu. Il aboutit aussi à une conséquence contraire. Pressé par la logique, ce verset est suffisant pour prouver que le fait merveilleux de la nuit Elkaudar n’est qu’une invention secondaire, et que la Fourka (Coran), je le dis sans hésiter, ô pères du divan ! que la Fourka est la première. Le secrétaire est-il excusable?
Muphti. Comment exiger, ô Dziri! qu’un jeune homme tire des conséquences aussi rigoureuses, professe hautement des idées aussi hardies?
Dziri. Nous ne parlons pas sur la place publique.
Cadi. Que le Dziri me permette de le lui demander : à l’âge de Séid Abd-Errahaman, aurait-il eu la même portée d’idées, la même force de logique; aurait-il tenu le même langage?
Dziri. Non, hélas! non.
Cadi. Évidemment, l’âge mûr sait et peut ce que la jeunesse ne peut et ignore.
Dziri. Oui! oui ! Mais déplorable éducation que celle du musulman : à l’âge mûr, il ne peut posséder de science qu’à la condition d’oublier ce qu’il a appris dans le premier âge.
Le Muphti, se tournant vers le secrétaire, lui dit : Remercie Dieu et le prophète ! tu peux regarder ton affaire comme arrangée; je crois qu’il n’en sera plus question.
Secrétaire. Aâhh!
Cadi. Sans prétendre commander chez toi, ô Dziri ! je prends la liberté de dire qu’il est temps de finir : l’heure du magreb approche. Il convient de faire notre prière; pour te dire le fin mot, c’est que je me sens disposé à faire houneur à la table. Mais je t’en préviens, ô Dziri! je ne suis pas d’humeur à jouer pendant le dîner le même rôle que pendant le déjeuner. Mes mains, je ne sais à quoi cela tient, sentent encore le fumet de cette épaule de mouton, seul reste que j’aie trouvé sur le plat; et depuis longtemps mon estomac se trouve sans lest.
Dziri. Vous me dispenserez, Messieurs, de vous faire les honneurs de la table. Chez moi , vous êtes chez vous. Faites comme si je n’y étais pas.
Cadi. Est-ce que le Dziri se sent indisposé?
Dziri. Non ; mais il me serait impossible de manger. Certaines préoccupations m’eu empêchent.
Cadi. Ne va pas, je t’en prie, ô Dziri! me faire d’autres questions. J’ai mis la meilleure volonté possible à répondre à tes désirs; c’est assez. Je m’aperçois même, par la sagacité dont tu viens de faire preuve, que j’aurais pu me dispenser de parler tant au long.
Dziri. Sois tranquille, ô cadi! tu n’entendras plus de questions de ma bouche. Tes réponses sont claires; elles m’ont plainement satisfait. Grâce à Dieu, je sais à quoi m’en tenir!...
Cadi. A la bonne heure. J’avais bien raison de
SUITE AUX SOIRiES DE CARTHAGE. 1^5
te le dire : ton doute était une bagatelle. T’en souviens-tu?
Dziri. Si je tn’en souviens!... Né un peu de l’examen des versets qui déclarent l’absence du don des miracles chez le prophète, né surtout de la réfutation du voyage nocturne, ce doute portait sur la Sonna et, à quelques égards, sur le Coran. Pour le dissiper, tu es parti d’un principe qui m’était inconnu, et que tu crois approuvé de Dieu. En faisant l’application de ce principe, tu as succinctement, mais clairement, analysé la Sonna et le Coran. Chacune de tes paroles, ô cadi , était pour moi comme un éclair qui planait sur le livre, et m’en montrait les passages à nu. Mes observations ultérieures te prouvent que j’ai compris et au delà.
Cadi. Louange à Dieu!
Dziri. Louange à Dieu!... Puisque Dieu le veut!... Que faire!... O sein de ma mère, maudite soit la nuit où tu m’as conçu!
Cadi. O Dziri!
Dziri. Maudit le jour où je vis la lumière!...
Cadi. Qu’est-ce donc, ô Dziri?
Dziri. Maudit le moment où j’ai été appelé du nom de mon père!..,
Muphti. Ouallahum ! (ô Dieu !)
Secrétaire. Subhcmou Taala (soit toujours glorifié le Dieu très-haut)! Il me le semblait bien : mon maître allait trop loin^ il ne s’est pas mis en garde contre Chitan le lapidé, qui a égaré sa pensée* et se joue maintenant de son âme. Mettons-nous en prière. Le secrétaire prend le muphti
par le bernous et le conduit dans La pièce voisine pour réciter ensemble les quatre-vingt-dixneuf attributs de Dieu. Sur ces entrefaites, arrive de la ville le prêtre qu’on introduit aussi dans cette salle.
Dziri. Et mes enfants!... Ma carrière leur était ouverte... Qu’enseigner à mes enfants!..'.
Cadi. Je le vois, ô Dziri, c’est encore quelque doute. Nous sommes seuls, explique-toi.
Dziri. Plus de doute.
Cadi. Mais, si fait. Le Dziri ne parle pas franchement.
Dziri. Non, plus de doute, ô cadi. Conduit par ta main, j’ai passé du doute à V incrédulité , mot nouveau pour moi ; mais Dieu le veut, je me résigne.
Cadi. Toujours donc aux extrêmes, ô Dziri! Si ce pas était fait par ma faute, de ma vie je ne pourrais m’en consoler. Mais, ô Dziri, non, tu n’as pas compris ma pensée.
Dziri. Tu n’as rien à te reprocher, ô cadi. Je te dois des actions de grâces. Mieux vaut encore vivre dans les ténèbres que de mourir à la lueur d’une lumière trompeuse... Le ciel que Dieu m’a laissé pour toit, la terre qu’il m’a donnée pour lit et pour tombeau, me suffisent et commandent encore ma reconnaissance.
Cadi. Encore une fois, ô Dziri, il faut que tu t’expliques. Sur quels versets conserves -tu du doute?
Dziri. Je l’ai dit, ô cadi, sur aucun, puisque je n’en crois aucun.
Cadt. Evidemment, tu ti’as pas saisi l’ensemble.
Dznti. Ne te donne pas la peine de l’expliquer. N’en parlons plus!...
Mupiiti. Oh!... en vérité je commence it croire comme Abd-Errahaman : ton âme
Dzint. Afin qu’il n’en soit plus question, puisque tu veux absolument savoir, voici : la dernière moitié de notre conférence se réduit à deux points. Question de fait : Dans quelle proportion a-t-il été fait usage du pieux mensonge dans la Sonna et le Coran? Dans la Sonna, nous avons vu que les miracles qui y sont rapportés, soit à raison du nombre exagéré au delà du vraisemblable et du possible, soit pour le défaut de témoignage, soit pour d’autres signes d’erreur, sont de l’invention des pieux traditionnaires; que le reste des hadiths sont dénués des conditions essentielles pour être rangés parmi les vérités de foi ; que ceux même qui remontent au prophète, doivent être révoqués en doute.
Dans le Coran, erreurs historiques, enseignements démentis par la physique et l’astronomie, plagiats faits au Pentateuque et à l’Evangile , versets contradictoires constituant des systèmes diamétralement opposés, conséquences également funestes à l’humanité et injurieuses à Dieu, tout nous autorise à nous demander, non si le livre compte des versets marqués du cachet del’homme, mais s’il en renferme un seul qui puisse être attribué à Dieu.
Question de droit : Dieu a-t-il pu autoriser ces pieux mensonges? Tu es pour l’affirmative avec de