‹ La Clef du mystèreChapitre 13 sur 23 · LA NOUVELLE-FRANCE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE-FRANCE

Les lettres qui suivent, adressées, en 1882, à un prêtre de la Bretagne, M^" l'abbé Déîay, ont été lues, au Canada, à deux hommes dont l'un, M^' Lafontaine, notaire à St. Hugues, appartient au parti conservateur ; et l'autre, jM^' Désorcy, au parti libéral, et qui ont reconnu, tous deux, qu'elles sont l'expression exacte de la vérité sur leur pays. Au reste, M^' Lafontaine, homme d'une intelligence remarquable, qui, par son indépendance de caractère, sa droiture, et la largeur de ses idées, a su se concilier les libéraux eux-mêmes, M'- Lafontaine m'a donné, sur certains points, les éclaircissements dont j'avais besoin pour ne pas me tromper dans mes appréciations ; et tous les Canadiens qui liront ce livre, me rendront cette justice, c'est que j'ai dit les choses telles qu'elles sont.

La province de Québec

■Monsieur l'abbé,

Le Canada est, je crois, le pays le plus religieux qu'il y ait actuellement sur la terre ; et, quand on arrive de France, ici, avec les idées saines qu'un

catholique doit avoir, on éprouve, tout d'abord, un sentiment d'admiration joyeuse à la vue de ce peuple si évidemment privilégié, et- tout paraît ciiçtr-... mant sur les bords du Saint-Laurent.,-' ' • • '.' "'

Une grande nature, la foi des anciens' j'oùfs, des mœurs patriarcales, la liberté individuelle la plus complète qu'il soit possible d'imagmer, l'atmosphère de paix que l'on respire, tout cela transporte l'étranger dans un monde idéal, et, quand il ne fait que passer, l'empêche d'apercevoir les misères cachées dont souffre ce peuple, misères qui ont dû exister chez nous avant la révolution française et qui, provenant de l'excès du bien, sont spéciales aux nations chrétiennes, aux nations très-chrétiennes. Ces misères ont produit, au Canada, de criants abus et nécessité l'intervention de Rome ; c'est pour cela que Son Excellence Mgr Conroy est venu en mission d'ans l'Amérique anglaise.

L'histoire du Canada, Monsieur, est très-curieuse - étudier. On y sent, à chaque pas, la main toutepuissante de Dieu qui, par les secrets ressorts de sa Providence, semble, dès l'origine, avoir eu pour but d'isoler le peuple canadien en l'entourant d'ennemis, et qui, au milieu d'obstacles de toutes sortes, Ta fait grandir avec une si prodigieuse rapidité, qu'à peine composé, dans le principe, de quelques familles seulement, il compte, aujourd'hui, après deux siècles d'existence, près d'un railiion et demi d'habitants.

En 1760, à la suite d'une lutte héroïque et disproportionnée quant aux ressources, le pays a été conquis par les Anglais, et, depuis cette époque, les deux races, anglaise et française, se sont déve-

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loppées parallèlement et ont vécu, côte à côte, sans se mêler. Les Anglais ont d'abord voulu agir en despotes et ostraciser les Canadiens ; mais les Etats d'Amérique ayant levé letendardde la révolte, la Métropole a compris qu'il fallait ménager le peuple vaincu, et, par une singulière anomalie, il est arrivé que l'Angleterre, puissance i)rotestante, qui, chez elle, imposait à ses sujets le hideux serment du Test, au Canada, protégeait le clergé catholique et lui assurait des j)rérogatives qu'il possède encore aujourd'hui, entr'autres les dimes.

lien est résulté que le clergé, après la suppression des Jésuites, étant resté seul maître, a fini, grâce aux circonstances, par prendre ici une position prépondérante, tellement prépondérante qu'on peut dire, en toute vérité, que les prêtres canadiens sont les rois du pays ; et, bien que leur influence tende à décroître et qu'ils fassent même tout ce qu'il faut pour la perdre entièrement, les hommes pohtiques ont encore trop d'intérêt à les avoir dans leur jeu, pour ne pas être, en apparence plus qu'en réalité, leurs très-humbles serviteurs, et je vous assure qu'ils ne leur ménagent pas les compliments. Vous autres de France, vous n'en recevez pas tant.

Le Canada est un pays essentiellement agricole, et, pour la grande masse des gens, il n'y a pas d'autre avenir que de cultiver la terre, et c'est ici une position très-honorable. Dans toute autre voie, en exceptant les places du gouvernement qui sont, en général, des sinécures, un homme, même un homme instruit, doit s'attendre à ne trouver sur sa route que déboires et déceptions, et, en abandonnant la cam.pagne pour la ville, il se condamne à

vivre d'expédients. Aussi, arrive-t-ii fréquemment qu'après leurs dix ans d'études, d'études qui ne sont pas des études pratiques, et qui, par conséquent, sont peu utiles, beaucoup de jeunes gens qui n'ont point de fortune personnelle et qui ne savent que faire, entrent dans le clergé, plutôt par intérêt que par vocation, tandis que les autres vont augmenter le nombre, déjà trop grand, des avocats sans causes et des médecins sans clients, très-disposés à vivre aux dépens du peuple et préparant pour l'avenir de la graine de communards.

Louis Veuillot, Monsieur, dans un long et remarquable article qui a paru sur V Oliivers à la date du 8 avril 1874, a soutenu que l'éducation, donnée à la jeunesse, est une des causes principales des malheurs de la Fiance, et dans cet écrit que je vous engage à relire si vous avez la collection du journal, il déplore amèrement cette fatale routine contre laquelle, chez nous, il est à peu près impossible de réagir, tout le monde étant obligé de se soumettre aux programmes officiels qui, la plupart du temps, sont absurdes. Le clergé lui-même, partagé sur cette question et composé d'hommes qui n'ont, en somme, qu'une influence restreinte, doit forcément accepter la situation que les circonstances lui ont faite ; mais ici, au Canada, il n'en est pas ainsi, le clergé est le maître et les prêtres canadiens pourraient encore, s'ils le voulaient, modifier complètement, dans le sens de la foi et de la raison, cet enseignement absurde qu'ils ont servilement copié sur le nôtre, et qui est sorti, à l'époque de la renaissance, des idées payennes apportées en Italie et en France par les Grecs schismatiques ; et, s'ils refusent

d'obéir aux ordres formels qu'ils ont reçus de Dieu sur ce point ; s'ils refusent d'entendre les plaintes qui s'élèvent de toutes parts parmi le peuple, ils seront vite débordés : tout marche vite aujourd'hui. Au reste, ils ont déjà laissé passer à la législature de Québec, une loi, inoffensive en apparence, mais qui, faite contre eux, doit un jour, la conséquence est forcée, se tourner contre eux. En vérité, on dirait qu'ils sont aveugles.

Chaque groupe de la confédération canadienne, qui compte de quatre à cinq raillions d'habitants, répartis sur un espace immense, chacun de ces groupes possède un gouvernement particulier que Ton appelle le gouvernement provincial, par opposition au gouvernement fédéral qui a pour mission de veiller aux intérêts généraux de la Puissance. Dans la Province de Québec, la seule dont il soit ici question, les Canadiens, très-unis autrefois parce qu'ils étaient opprimés par les Anglais protestants, ayant obtenu un gouvernement responsable, ont cessé de faire bande à part, et le mélange des deux races, jadis ennemies, s'opère graduellement, bien que les différences de langage et de religion établissent encore entr'elles une ligne de démarcation assez tranchée ; mais cet état anormal tend, chaque jour, à disparaître et il arrivera nécessairement, par la force des choses, que, tôt ou tard, l'union se fera, les besoins du commerce et les relations politiques les mettant journellement en contact les uns avec les autres.

Au reste, déjà, la fusion s'est opérée dans la politique, et les deux partis qui se disputent le pouvoir et qui Toccupent alternativement, sont composés.

par fractions inégales, de Canadiens catholiques et d'Anglais protestants, et, dans ces conditions, vous le comprendrez aisément, il est impossible, les protestants n'admettant pas nos dogmes, il est impossible que l'on puisse dire que le parti, dont ils forment une portion notable, soit le bon parti, le parti de la religion, et que l'on soit obligé, en conscience, de voter pour ce parti. C'est une monstruosité qui n'a pas de nom, et la croisade malheureuse, faite par le clergé dans ce sens, a eu pour conséquence de lui aliéner, à tout jamais, un certain nombre d'hommes influents qui certainement, sans cela, ne seraient pas devenus ses ennemis.

Je conçois parfaitement, leur politique n'étant pas la même, les uns s'étant déclarés pour la protection et les autres pour le libre-échange, je conçois qu'on puisse préférer un des partis à l'autre ; et je serais même assez porté à croire, d'après l'exposé qui en a été fait à Saint-Hugues par un de leurs chefs, que les conservateurs pourraient bien avoir raison et que, dans les circonstances présentes, le système de protection, inauguré par eux, est préférable au libre-échange ; mais ce sont là des questions économiques, questions vastes et complexes que tout le monde n'envisage pas de la même façon, et, quand les intérêts sont en jeu, on ne peut s'attendre à voir les hommes se ranger tous sous la même bannière.

Au reste, la lutte ne s'est pas faite sur ce terrain, et, à la suite de spéculations malheureuses, dont peut-être ils n'étaient qu'à moitié responsables, les chefs conservateurs, et plus encordes journaux du parti, voyant la position compromise et craignant

que le peuple ne vint à leur e'chapper, ont exploité à leur profit le vieux programme libe'ral, et, sans tenir compte des de'mentis de leurs adversaires, ils ont dit et redit sur tous les tons que les libe'raux e'taient les ennemis du clergé, les ennemis de la religion. Or tel n'est pas le cas, et, dans un pays où le clergé est tout-puissant et dispose des élections, il faudrait aux hommes politiques qui, au fond, ne pensent qu'à se faire élire, il leur faudrait une véritable abnégation pour signaler même fes abus réels. L'hypocrisie leur est bien plus avantageuse que la révolte, et tous les étrangers, prêtres et laïcs, vous diront que personne ne songe à combattre ni le clergé, ni la religion, et que les conservateurs et les libéraux sont tous, au Canada, sauf de rares exceptions, des catholiques et des catholiques pratiquants. ^Malgré toute mon attention, je n'ai pu faire la moindre distinction entr'eux ; et, à ce propos, on prête à Son Exe. Mgr Conroy, le délégué apostolique, un mot qui les caractérise très-bien. Si nos bons catholiques d'Europe, disaitil aux évêques du Canada, étaient seulement comme vos libéraux. Que le clergé reste neutre et les deux partis se vaudront.

Car il ne faut pas juger d'un parti par cette foule inconsciente, incapable de penser par elle-même, et qui, aujourd'hui conservatrice sans savoir pourquoi, demain sera libérale sans plus de raison, par cette foule qui se laisse mener à droite ou à gauche et qui crie tantôt : '•' Vive le roi ! " et tantôt : '' Vive la ligue ! " ; il faut juger des partis par les chefs, par ceux qui pensent. Eh bien ! au Canada, les chefs des deux partis, très-divisés en apparence,

vivent, en réalite', dans les meilleurs termes et passent d'un parti à un autre avec une extrême facilité ; ils ont les mêmes principes religieux et leur opinion sur le clergé, et sur l'action du clergé, est la même ; seulement les uns ont été supportés par les prêtres et les autres traités par eux avec une excessive rigueur j voilà ce qui explique les divergences momentanées que l'on peut observer dans la position respective des deux partis. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il était temps que Rome intervînt ; et les choses ont été si loin qu'il ne faut faut pas trop s'étonner de voir le pape, dans un document public, se prononcer énergiquement contre ces Messieurs et leur donner tort. Dieu veuille qu'il se laisse convaincre sur une autre question, bien plus iniportante, et que l'incrédulité de ceux qu'il vient de rappeler à l'ordre, ne soit pas un obstacle au triomphe de la vérité.

Car le mal, au Canada, n'est pas dans les partis politiques, ou, du moins, il est dans les deux ; le mal, le véritable mal, est dans l'affaiblissement progressif de la foi, affaiblissement produit par le mélange des deux races et par l'action délétère que les protestants exercent et continueront d'exercer sur les catholiques si ceux-ci ne les convertissent pas. Or les prêtres catholiques n'ont aucune influence sur les protestants et ce n'est pas de là, pour eux, que viendra la lumière.

En un mot, l'éducation d'un côté, le protestantisme de l'autre, voilà quelles sont, dans l'ordre moral, les deux plaies du Canada ; et c'est précisément, pour les guérir toutes deux du même coup, que Dieu a fait ces grands miracles que je dis être

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la réalisation de la prophétie de saint Malacliie et qui portent sur deux choses : l'éducation et le protestantisme.

Le Clergé Canadien

Monsieur L'abbé,

Je crois vous avoir très-clairement indiqué dans ma dernière lettre de quels éléments, au Canada, se compose la population, et, par les documents officiels que je vous ai envoyés, vous avez dû comprendre quel est son cachet spécial, son caractère distinctif ; c'est un peuple essentiellement religieux qui est tout entier dans la main du clergé. Il me reste niaintenant, après avoir établi la grande influence des prêtres canadiens, à les étudier dans leurs rapports personnels et à vous montrer le travail de concentration qui s'opère parmi eux sans qu'ils en soupçonnent la cause véritable.

Les prêtres canadiens sont, en général, des hommes dont les mœurs sont pures, et bien que, pour la plupart, ils aiment un peu trop le faste et l'éclat, on ne peut pas dire que ce soient de mauvaises gens. S'ils pèchent assez fréquemment par excès de zèle, cela tient, en partie, au milieu dans lequel ils se trouvent et à l'opinion exagérée qu'ils ont de leurs droits. A peine, en effet, ont-ils revêtu la soutane qu'ils reçoivent déjà des témoignages de vénération, et, sans avoir eu besoin, pour cela, de passer par aucune épreuve, avant même d'avoir acquis la science et l'expérience, ils voient, tout jeunes encore, leur autorité universellement reconnue, et ils jouissent immédiatement d'une considération

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et d'une influence que vous autres, du clergé français, vous ne pouvez obtenir qu'à force d'abnégation. Encensés par tout le monde, ne rencontrant jamais de contradiction, même quand ils ont tort, entourés de gens que le peuple, dans son langage imagé, appelle ici les licheux de prétî-es, expression caractéristique, ils finissent, presque tous, les mêmes causes produisant partout les mêmes effets, ils finissent par oublier qu'ils sont hommes, et, sous l'empire de cette excessive confiance en eux-mêmes, ils se sont tellement identifiés avec la religion qu'on ne peut plus signaler le moindre abus, faire la moindre observation, sans être aussitôt regardé par eux comme un ennemi de Dieu et traité comme tel; et, comme ils sont tout-puissants, que, d'un mot, ils peuvent briser l'avenir d'un homme, la classe moyenne, sur laquelle pèse surtout cette situation et qui est composée des avocats, médecins, notaires, hommes de lettres et marchands, sachant qu'il est dangereux d'entrer en lutte avec eux, cette classe, quoique moins soumise que le peuple, les laisse faire, se tait par prudence, et, d'ordinaire, se contente de leur opposer une résistance passive ; mais il est facile de prévoir que le temps n'est pas éloigné où el^e secouera le joug, et c'est rendre service à ces ^Messieurs que de leur dire la vérité ; car ils sont plus craints qu'aimés et il est malheureux qu'il en soit ainsi.

Depuis la conquête jusque vers l'année 1840, et même plus tard, le clergé canadien semble avoir vécu dans une grande union. Comme il n'y avait alors dans tout le Canada qu'un seul diocèse et, en dehors des Sulpiciens de Montréal, qu'un seul

collège, le séminaire de Québec, les prêtres, seul corps organisé qui fût resté debout après la défaite des Français, les prêtres avaient un double mandat à remplir : défendre la religion catholique contre le protestantisme et protéger le peuDle vaincu contre l'arbitraire et les violences du peuple vainqueur ; et les évêques, successeurs de Mgr. de Laval, ayant ainsi un double point d'appui, et forcés, pour ainsi dire, par les circonstances, de concentrer toute l'autorité entre leurs mains, devaient nécessairement exercer sur le clergé et sur le peuple un contrôle absolu. Car, à cette époque, les intérêts matériels et les intérêts spirituels étaient les mêmes ; et tout le monde comprenait qu'il fallait se ranger derrière eux pour tenir tête à l'ennemi ; mais quand, plus tard, cette situation se fut modifiée peu à peu et que, le danger passé, on eut érigé de nouveaux évéchés et fondé de nouveaux collèges, les liens qui les avaient jusque-là tenus étroitement unis, se sont distendus au point de se rompre et, pendant longtemps, ils ont formé deux camps ennemis. Il m'est impossible, au fond d'une campagne, de me procurer les documents qui vous permettraient de juger par vous-même de l'esprit qui animait le clergé dans ces différentes luttes, et il faudra vous contenter de l'analyse sommaire que je vais vous en donner.

La guerre a commencé à propos des classiques. Les uns, ceux de Montréal et de Trois-Rivières, demandaient qu'on proscrivit entièrement les auteurs payens pour les remplacer par, les auteurs chrétiens, et je crois que c'est là une exagération, bien que le principe d'une réfornie dans le sens

religieux nit sa raison d'être; les autres, ceux de Québec, partisans de l'ancien système et décidés à le maintenir, objectaient que les auteurs payons, ayant été cx^mrgés, n'offrent aucun danger pour l'éducation de la jeunesse, et il est certain que les ouvrages de César, et d'autres encore, peuvent, sans inconvénient, être mis entre les mains des enfiints. Au fond, il y a du vrai d'un côté comme de l'autre ; mais la plupart de ces messieurs abordaient la lutte sans principes arrêtés, sans méthode nouvelle à opposer à l'ancienne, avec un programme mal défini, et, dans ces conditions, aucun d'eux ne pouvant agir d'autorité ni imposer sa volonté aux autres, les articles succédaient aux articles, de jour en jour plus violents, et, sur les derniers temps, la polémique avait fini par dégénérer en invectives et en injures, au grand scandale des laïcs peu habitués à voir les prêtres s'insufter ainsi publiquement. Les évêques eux-mêmes étaient descendus dans Farêne et combattaient comme de simples soldats, répondant par l'excommunication aux arguments de leurs adversaire?: et interdisant aux simples fidèles la lecture des ouvrages qui ne leur plaisaient pas, ouvrages, m'a-t-on dit, moins condamnables dans le fond que dans la forme.

La querelle s'étant assoupie, une autre a surgi plus sérieuse dans laquelle, par malheur, la plupart des évêques canadiens, à la suite de Mgr. Dupanloup, ayant pris fait et cause contre l'infaillibilité du pape, ou, du moins, contre l'opportunité d'une définition à ce sujet, le clergé, quelque peu imbu des idées gallicanes, a, presque tout entier, soutenu cette thèse qu'il était dangereux pour )a foi que ce

dogme fût formulé et qu'il serait iaipossible, si la chose arrivait, d'obtenir la conversion des protestants, erreur déplorable qui a été violemment combattue dans la presse par un homme ardent qui, déjà, dans la questioii des classiques, s'était déclaré pour les auteurs chrétiens et avait, sur ce point, tenu tête à l'Archevêque de Québec et à l'Université-Laval dont ce prélat était alors le recteur. En un mot, c'étaient les mêmes adversaires, déjà aigris les uns contre les autres par leurs luttes antérieures, qui se retrouvaient sur un autre terrain.

NCTA. — M. l'avocat Chabot m'a fait observer que la chose amsi présentée, est trop absoUie ; qu'il a pu se trouver quelques prêtres professant cette doctrine ; mais que la grande masse du clergé n'a jamais eu ces idées-là. Je lui donne acte de son démenti ; mais en lui faisant cependant une interiogation ? Comment se fait-i!,» Mr Chabot, si ce que vous dites est vrai, que Mgr.- Laflèche, à son > etour du concile, et avec une franchise qui l'honore, ait dit à peu près ceci ; Nous mitres, éveques, nous nous sommes tous trompés ; il n^y a eu que ce paicvr-e petit curé de campagne à voir clair dans cette ii7iporfo.nte question. Celui dont je tiens ce piopos est un homme en qui j'ai toute confiance et qui est parfaitement renseigné . Enfin, il y a eu quelque chose.

Après la promulgation du dogme, ils n'ont pas enterré la hache de guerre, et, chacun travaillant dans son sens, ceux de Québec, pour avoir le monopole de la haute éducation, ceux de Montréal, pour les empêcher de l'avoir, ils ont dernièrement porté la question au tribunal du Pape qui vient de trancher le débat en faveur de l'Université Laval. Par cette décision souveraine, cette Université qui, en 1877, a été érigée en université catholique sous le

patronage de Son Eminence le Cardinal Franchi et qui. en 1S78, grâce à Son Excellence Mgr Conroy, a obtenu de Rome d'avoir une succursale à Montréal, l'Université-Laval, institution puissamment riche qui, par l'affiliation, tient sous sa de'pendance tous les collèges du Bas-Canada, cette université défie aujourd'hui toute concurrence et elle imposera la méthode qu'elle voudra. C'est de là que sortira, au Canada, le bonheur ou le malheur du peuple, suivant que les principes qui prévaudront dans cette institution seront bons ou mauvais.

La confédération canadienne

jMonsieur l'abbé.

Jusqu'ici, il n'a guère été question, dans mes lettres, que d'une seule province, la province de Québec, dans laquelle domine l'élément français et catholique. Je crois maintenant utile, pour que vous ayez de la situation générale une idée bien nette, de vous exposer, en peu de mots, par suite de quelles circonstances, le Bas-Canada, qui formait autrefois un gouvernement à part sous la direction immédiate de l'Angleterre, se trouve aujourd'hui faire partie d'une confédération que l'on appelle la Puissance du Canada.

Il suffit, pour cela, de remontera 1837, époque ou, pour la première fois depuis h conquête, les Canadiens, obligés jusque-là de se soumettre à toutes les exigences des gouverneurs anglais, ayant demandé des réformes et ne les ayant pas obtenues, en appelèrent aux armes et se révoltèrent. Les troubles durèrent trois ans ; mais, sauf quelques

escarmouches de ]:eu d'importance, on ne peut pas dire qu'il y ait eu de véritables combats. D'ai leurs le soulèvement n'e'tait que partiel, et les uatnotes, mal armés et mal commandés, n'étaient pas en mesure de résister sérieusement aux soldats de l'armée régulière. Après un simulacre de lutte, ils durent se disperser ; les uns se cachèrent dans le pays ; les autres s'enfuirent à l'étranger, et parmi eux, Papineau, le chef du mouvement. Quelquesuns furent pris et pendus et, peu à peu, le calme se rétablit ; mais le feu couvait sous la cendre et l'Angleterre était trop habile pour ne pas comprendre que le moment était venu pour elle de faire quelques concessions.

En 1840, elle imagina d'unir ensemble, par un mariage forcé, les deux Canada, le Haut-Canada, en majeure partie composé d'Anglais, et le Bas- Canada où la population d'origine française était déjà en grande majorité ; elle accordait aux Anglais d'Ontario la faveur spéciale d'avoir, quoique moins nombreux, une représentation égale à celle du Bas-Canada. De plus, le Haut-Canada apportait en dot à la province de Québec une dette assez considérable que, par la volonté souveraine de Notre-Dame la Reine, celle-ci devait, à partir de ce moment, considérer comme sienne. Moyennant quoi, on octroyait implicitement aux habitants du pays le droit de se gouverner eux-mêmes.

Mais, d'abord, il fallut lutter contre la mauvaise volonté des gouverneurs anglais habitués à commander en maîtres et qui, interprétant à leur avantage, l'acte du parlement britannique, voulaient maintenir quand même l'ancien état de chose ; et

ce ne fut que, sous l'administration de lord Elgin, que les deux provinces, marchant de concert, obtinrent enfin le gouvernement constitutionnel tel qu'il se pratique en x^nj^çleterre.

Par malheur pour les Canadiens, des symptômes de division commencèrent bientôt à se manifester parmi eux ; et Papineau, le tribun populaire de 37, étant revenu au pays après dix ans d'absence, et ne comprenant pas, ou ne voulant pas comprendre, que la situation n'e'tait plus la môme, au lieu de se rallier aux hommes de valeur et d'expérience qui dirigeaient alors le pays, s'unit contre eux avec quelques jeunes gens, à idées avancées, et leur prêta l'appui de son nom en collaborant au journal V Avenir, dans lequel ils exposaient leurs théories. Le tort de ces messieurs qui ne désarmaient pas, était de raviver les vieilles haines qui n'avaient plus leur raison d'être, de prêcher l'annexion aux Etats- Unis, annexion qui, à mon sens, ne sera jamais profitable au Canada, et de demander en bloc un ensemble de réformes qui ne pouvaient s'accomplir que progressivement et à la longue. Ils mêlaient d'ailleurs le vrai avec le faux, et, à côté d'excellentes choses que le parti conservateur, plus pratique, a su leur emprunter, ils n'eurent pas la prudence de se taire sur d'autres questions, et, en proposant l'abohtion des dîmes, ils s'aliénèrent immédiatement tout le clergé qui, depuis cette époque, et malgré ses transformations, a toujours regardé d'un mauvais œil le parti libéral.

Le Canada est un très-beau pays, mais c'est un pays froid, et, en hiver, le Saint-Laurent, devenu route carrossable, cesse d'être ouvert à la naviga-

tion de telle sorte que les habitants, avant rétablissement des chemins de fer, se trouvaient, six mois de l'année, isolés du reste du monde et Thiver était généralement considéré, par eux, comme une saison morte pendant laquelle la plupart des gens ne faisaient rien ou à peu près rien ; mais quand la première ligne, le Grand Tronc, eut été construite et que cette ligne eut mis la province de Québec en communication permanente avec Portland, il s'établit, presqu'aussitôt, vers les centres manufacturiers des Etats un mouvement de va-et-vient qui, d'année en année, plus sensible, a fini par devenir incontrôlable et par constituer une véritable émigration. On calcule qu'il y a actuellement, aux Etats-Unis, de trois à quatre cent mille Canadiens-Français, peutêtre davantage ; et c'est là, vous le comprenez, une cause d'afiaiblissement pour le Bas-Canada qui ne reçoit d'Europe qu'un renfort insignifiant, tandis que le Haut-Canada, depuis quarante ans, est renforcé, chaque année, par une émigration considérable d'Anglais, d'Ecossais et surtout d'Irlandais qui, aussitôt arrivés ici, et sans avoir besoin de se faire naturaliser, jouissent immédiatement des droits les plus étendus.

Ces nouveaux-venus ayant rétabli en peu de temps l'équihbre entre la iDopulation d'Ontario et celle de Québec, et, l'émigration continuant toujours, la population d'Ontario ayant fini par dépasser celle de Québec, le Haut-Canada favorisé, lors de l'Union, par l'octroi d'une représentation égale à celle du Bas-Canada, ne voulut plus de cette disposition quand elle lui fut contraire et demanda la représentation basée sur la population, chose que

les habitants de la province de Québec ne po.ivaient leur nrrordor sans se mettre à leur merci ; mais l'agitation, dans le Haut-Canada, ayant pris des proportions alarmantes, pour }' mettre fin, il fallut songer «quelque combinaison '[ui sauvegardât les intérêts ;-ticuliers de chaque province ; et le ministère Macdonald-Cartier, d'accord en cela avec le chef des Grits, imagina de réunir en un seul faisceau, sous le nom de Confédération Canadienne, toutes les possessions anglaises de l'Amérique du Nord, en laissant à chacune d'elles, pour les intérêts locaux, un gouvernement particulier

Le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse entrèrent immédiatement dans la combinaison ; la Colombie suivit cet exemple, et, les vastes territoires du Nord-Ouest ayant été annexés moyennant cinq cent mille piastres payées à la compagnie de la Baie d'Hudson, cet immense empire, qui compte à peine de quatre à cinq millions d'habitants et qui pourrait aisément en contenir deux cents, se trouva constitué, comprenant tout le pays qui s'étend de l'Atlantique au Pacifique sur une longueur de huit à neuf cents lieues et sur une largeur qui varie de cinq à six cents. — Il y a, là, de la place et un avenir indépendant pour bien du monde ; ,et la Providence n'a pas dû ouvrir, sans raisons, à notre époque, ces vastes solitudes qui, d'ici à quelques années, seront traversées, de part en part, par une gigantesque voie ferrée, le Pacifique Canadien. C'est là, sans nul doute, que se déversera le trop plein de notre vieille Europe, et tout semble se préparer pour qu'il en soit ainsi. Avant qu'il soit longtemps, une émigration colossale, venue de France et d'ail-

leurs, avec des iae'es et des mœurs qui ne sont pas les ide'es et les moeurs des Canadiens, modifiera complètement l'état économique et la situation religieuse du Canada, et, cela étant, il est naturel que Dieu, qui voit les choses de loin, conduise au Canada des hommes "ui connaissent les idées, les moeurs et les besoins des populations de l'Europe. C'est ici; au Canada, qu'est, pour nous autres Français, la solution de notre question sociale ; mais, !.;0ur réussir, l'émigration française demande à être dirigée et doit se faire par groupes compactes. Au reste, les paysans, pouvant disposer de quatre à cinq mille francs et décidés à s'établir et à rester sur ce qu'on appelle ici les tei-res nouvelles, sont les seuls qui aient une chance sérieuse, presque la

partie de l'Amérique, pour eux et leurs familles, une indépendance qu'ils n'ont point chez nous et des conditions de vie plus avantageuses qu'en France. Encore même iaut-il qu'ils soient guidés par des hommes connaissant le pays et capables de leur donner des conseils. Car, en aucun lieu de la terre, la fortune ne court les rues, et l'aisance ellemême est, partout, la récompense de l'intelligence, du travail et de la bonne conduite.

L" action providentielle

Les lettres qui suivent, complément de plusieurs autres ouvrages, ont pour but de mettre en rehef certains personnages et d'établir que le Révérend Père Arnauld, religieux oblat qui habite le Canada : depuis trente-cinq ans environ, a été miraculeuse-^

ment désigné coiiime devant être éveque de Chicoutimi. L'archevêque de Québec, sans tenir compte de la volonté de Dieu clairement démontrée, aj-ant fait nommer à cet endroit un de ses amis d'enfance, Mgr. Racine, comme il y a en jeu des intérêts de premier ordre, j'ai cru devoir en appeler au Pape que l'on a trompé, et pour que la vérité ait chance d'arriver jusqu'à lui, la chose doit être rendue publique.

Le Révérend Père Arnaald

Le Révérend Père Arnauld dont il est ici question, est un religieux français qui habite le Canada depuis trente-cinq ans environ ; il a organisé les missions sauvages de l'Amérique du Nord, et, en 1874 ou 1875, les Oblats, à la sollicitation de la cour romaine, l'avaient choisi pour être évêque. Dieu ayant depuis confirmé ce choix par des miracles, il y avait pour tout le monde obligation d'obéir, et, en refusant de le faire, on se niettait en révolte et on s'exposait à quelque terrible punition : c'est ce qui est arrivé.

Lettre au Révérend Père Arnauld

Mon Révérend Père. — Le jour ou un homme sait ce que Dieu veut de lui, il cesse d'être Hbre d'agir comme bon lui semble ; il faut qu'il entre résolument dans la voie qui lui est indiquée, surtout quand cette voie lui est indiquée par des miracles. Or, je vous ai prouvé très-clairement, et j'ai prouvé aux autres, que la volonté de Dieu est que vous >nvez évêque de Chicoutimi ;' et j'ose dire que

vous le serez malgré les obstacles, en apparence insurmontables, qui semblent s'opposer à ce que la chose soit.

Au reste, la Providence vous a justement inspiré la conduite qu'il fallait tenir pour que vous fussiez, un jour, en mesure de reconnaître la vérité sans qu'on pût vous accuser ni d'ambition ni d'intrigue. Et, en effet, choisi par votre congrégation comme étant l'homme qui répondit le mieux aux désirs, plusieurs fois manifestés par la cour romaine, qui, en 1874, je crois, voulait absolument avoir un Oblat pour évêque dans le nord de l'Amérique, vous avez, pendant deux ans, refusé ce dangereux honneur, objectant qu'il convenait à Monseigneur Racine mieux qu'à vous, et c'est la meilleure preuve que vous en étiez digne.

Je conçois bien qu'ignorant les desseins de Dieu sur vous, et considérant, d'autre part, quelles sont les obhgations d'un évoque, vous ayez, tout d'abord, agi comme vous avez agi et préféré la vie tranquille que vous menez au milieu de vos sauvages à la tâche difiîcile d'organiser un nouveau diocèse ; je conçois même qu'aujourd'hui, l'épiscopat canadien tout entier pétant hostile à la vérité, vous n'envisagiez pas, sans une certaine inquiétude, la situation qui vous est faite ; mais comme il ne s'agit pas de vous seul ; que Dieu ayant donné des ordres, il faut que ces ordres soient exécutés ; que l'action providentielle, par son développement, est la démonstration miraculeuse de la religion catholique; que, dès lors, c'est une grâce spécialement destinée à éclairer les protestants sur ce point, vous seriez grandement coupable si, par une humilité mal entendue, vous

mettiez obstacle à leur conversion. Le jour où le Pape fera descendre Mgr Racine de son siège pour vous y placer, ce jour-là, ils ouvriront les yeux à la lumière.

Je ne vous demande pas de faire la moindre dérnarclie pour obtenir la place qui vous est légitimement due,et qui vous appartient de par la volonté de Dieu ; mais j'ai le droit de vous demander, et je vous demande, de répondre hardiment et franchement anx questions que se proposent de vous adresser plusieurs prêtres de France avec qui je suis en correspondance à ce sujet ; je vous demande, et je vous supplie, de leur dire, en toute simplicité, ce qui est indirectement renfermé dans toutes les lettres de vous que j'ai entre les mains, ce que vous avez formellement reconnu à Québec lors de notre dernière entrevue.

Le fait de vous avoir convaincu, vous, un religieux qui jouissez, à juste titre, parmi vos frères d'une estime méritée, doit être, pour tout esprit non prévenu, un argument péremptoire en faveur de la vérité que je soutiens. Car il n'est pas admissible qu'après avoir refusé d'être évêque, vous ayez pu vous laisser circonvenir par de vaines raisons ; et si quelqu'un en doute, qu'il essaie, pour voir si c'est facile, de persuader à un prêtre ou à un religieux que Dieu l'appelle à l'épiscopat dans un lieu déterminé. Que pourrais-je dire de raisonnable si la chose n'était pas ?

Monseigneur Dominique Racine

Il y a, m'a-t-on dit, une loi ecclésiastique d'après laquelle deux évêques ne peuvent être choisis dans

la même famille sans des raisons très-graves. Or, Mgr Racine, actuellement ëvêque à Chicoutimi, étant le frère de Sa Grandeur ]Mgr Antoine Racine, évêque de Sherbrooke, et ces deux prélats ayant été nommés évêques, l'un à Sherbrooke et l'autre à Chicoutimi, dans un court espace de tem.ps, et par l'influence de Monseigneur Taschereau, archevêque de Québec, leur ami, je suis en droit de dire, en dehors de toute autre preuve, que, dans le choix de l'un, les considérations purement humaines ont prévalu sur la vérité et l'ont em.péché de triompher.

Lettre à Mgr Dominique Racine

^NIoNSEiGXEUR, — J'ai été jusqu'ici dans l'impossibilité de me rendre à Rome pour y revendiquer contre vous, auprès du Pape, les droits du Rév. Père Arnauld au siège épiscopal de Chicoutimi ; et la Providence n'a pas voulu permettre que je quittasse le Canada, sans vous avoir très-clairement démontré que vous étiez en révolte contre Dieu qui a, pour ainsi dire, gravé sa volonté dans les événements mêmes.

Il serait prudent, croyez-moi, avant que le Pape ne vous ordonne de le faire, de descendre de la place que vous occupez injustement et à laquelle vous n'avez aucun droit ; et vous éviteriez de cruelles humiliations en prévenant l'orage qui ne peut manquer, tôt ou tard, d'éclater sur vous. Car si vous êtes parvenu ici à étouffer ma voix, vous ne pouvez espérer qu'il en sera ainsi dans les vieux pays où le clergé persécuté sent, depuis longtemps, le besoin d'une intervention quelconque de Dieu ;

et vous connaîtriez bien peu l'esprit de la nation française si vous pensiez que, de l'autre côté de l'Océan, je ne trouverai pas des auxiliaires puissants pour faire triompher la vérité que vous retenez captive.

Vous avez dit dans votre i^"" mandement, et cette thèse, dans les circonstances, était vraiment singulière, vous avez dit que la volonté de Dieu vous avait été manifestée par vos supérieurs ecclésiastiques, et qu'en leur obéissant, vous croyiez avoir obéi à Dieu, c'est là une excuse pitoyable. Car, s'il est vrai qu'en règle générale la volonté des supérieurs soit, en pareil cas, le moyen, pour un homme, de reconnaître ce qu'il doit faire, il n'en est plus de même quand Dieu intervient directement par des miracles; et vos supérieurs n'ayant rien fait pour s'éclairer, il est tout naturel qu'ils se soient trompés ; vous ne sauriez en justice vous appuyer sur eux pour motiver votre conduite.

Vous n'avez aujourd'hui qu'une seule chose à faire : c'est de reconnaître la vérité et d'agir en conséquence, et si, chose malheureusement trop probable, vous ne le faîtes pas, vous vous damnerez infailliblement malgré que vous soyez évêque.

1885. — Puisque, dit-on, vous avez contribué, plus qu'un autre, à obtenir de Rome la division du diocèse de Trois-Rivières et que cette division est décidée en principe, eh bien, Monseigneur, qu'on vous nomme évêque à Nicolet et que le Père Arnauld soit placé sur le siège de Chicoutimï, et touti sera pour le mieux dans le meilleur des

mondes. Le diable^ Monseigneur, c'est un grand serviteur de Dieu.

Mgr Taschereau, archevêque de Québec

Monseigneur Taschereau, archevêque de Que'bec, a e'te', pendant de longues années, recteur de l'Université-Laval, et, dans ces derniers temps, il a énergiquement travaillé à obtenir de Rome, pour cette institution puissante, le monopole de la haute éducation. Les luttes violentes qui viennent d'avoir lieu, à ce sujet, entre le clergé de Québec et celui de Montréal, ont montré la grande influence dont il jouit, grâce à sa position, et la presqu'impossibilité qu'il y a d'avoir raison contre lui, même quand on a raison. Or, c'est Monseigneur Taschereau qui a fait nommex Monseigneur Racine à l'évôché d*e Chicoutimi.

Lettre à Sa G-râce Mgr Taschereau

Monseigneur. — Il y a ceci de particulier dans ces grands miracles que Dieu a voulu faire ici et dont j'ai pour mission de prouver l'existence, c'est que, faute de les avoir reconnus à temps, vous vous êtes volontairement placés, votre clergé et vous, dans la terrible position oi^i se trouvaient les ennemis du Christ après sa mort. L'analogie est complète, et, de même que les Apôtres, après la résurrection du Sauveur, ne pouvaient établir sa divinité qu'en accusant d'un crime énorme les Juifs déicides qu'il l'avaient cruciné ; de même je ne puis, moi, sans vous mettre en cause, faire triompher la vérité que vous avez méconnue et étouffée, de telle sorte

que, pour me donner raison, il faut nécessairement qu'on vous donne tort ; et voilà précisément ce qui rend ma tâche si difficile ; mais Dieu ne peut manquer de me venir en aide parce que je combats pour la justice, et que vous combattez, vous, contre la justice.

Au reste, mon intention n'est pas de répéter de nouveau ce que vous connaissez déjà parfaitement bien, mais seulement de vous faire observer une chose, qui a dû vous frapper dans le temps, et dont j'ai eu, avant qu'elle arrivât, l'explication surnaturelle, je veux parler de la mort presque subite de Son Éminence le Cardinal Franchi qui n'a précédé que de trois jours, comme vous le savez, celle de Son Excellence ]Monseigneur Conroy, (son alter

Le cardinal Franchi que vous aviez eu l'habileté démettre dans vos intérêts, était, pour vous, à Rome, vous ne l'ignorez pas, un auxiliaire puissant, tout vlisposé, comme patron de l'Université, à soutenir vos droits et à exaucer vos vœux. Son Excellence Monseigneur Conroy avait été spécialement choisi par lui, et il venait ici, au Canada, avec des instructions très-précises, toutes en faveur de l'Université : la conduite qu'il a tenue, les discours qu'il a prononcés, l'établissement de la succursale à Montréal, tout le prouve.

En vous assurant le concours de ces deux hommes dont l'un était l'ami intime de Sa Sainteté, le Pape actuel, et qui, étant eux-mêmes hommes d'autorité, devaient être naturellement portés à vous prêter main-forte, vous deveniez le maître de la situation et vous étiez, grâce à eux, en position

de placer sur le siège de Chicoutimi celui qu'il vous plairait d'y placer. Or, il est certain, et vous n'en disconviendrez pas, que c'était, chez vous, une ide'e, depuis longtemps arrêtée, d'obtenir de Rome, pour M. Racine, votre ami d'enfance, la place qu'il occupe actuellement et que, Dieu ayant d'autres desseins et vous les faisant connaître par des miracles, pour reconnaître ces miracles, il vous fallait faire un acte d'abnégation que vous auriez dû faire et que vous n'avez pas fait.

Aussi, quand j'ai vu les prêtres de votre entourage me susciter entraves sur entraves, et s'opposer, par tous les moyens possibles, à ce que la lumière se fît, j'ai vite compris que je me heurtais à une décision déjà prise et que vous ne céderiez pas aux meilleures raisons. C'est alors que j'ai écrit à Rome, en calculant la portée de toutes mes expressions, et j'ai lieu de croire que le Pape a dû charger quelqu'un, très-probablement Son Eminence le Cardinal Franchi ou tout au moins Son Excellence IMonseigneur Conro}', de prendre des informations auprès de vous, de telle sorte que, si ces deux prélats n'ont pas ajouté foi à mes paroles, c'est à vous, sans nul doute, que la chose doit être attribuée; et leur mort, cette double mort qui était pour vous un double coup, arrivant sur ces entrefaites, de la nomination au sacre de I^Ionseigneur Racine, doit au moins paraître singulière à tous ceux qui ont eu connaissance des démarches que j'ai faites auprès d'eux et de celles que vous avez dû faire, vous, en sens contraire ; et, si vous ne trouvez pas la chose extraordinaire, c'est que vous êtes volontairement aveu de.

M. Dion, du " Journal de Québec."

M. Dion est attaché, depuis de longues anne'es, à la rédaction ^^à Journal de Québec. C'est un homme dont la vie, toujours régulière, s'écoule, chaque jour, sans variation aucune et qui n'est guère porté par nature, étant journalite, à croire, sans preuves, aux faits de l'ordre surnaturel ; mais c'est un homme droit et je sais qu'il a déjà reconnu comme vrai ce que je dis de lui dans un de mes ouvrages ; il ne niera pas que la chose ne lui ait paru tout-à-faite extraordinaire, étrange. Car c'est l'expression dont il s'est servi.

Lettre à^ M. Dion du Journal

^loN CHER Monsieur, — Je suis à la veille de quitter le Canada, et, avant de partir, il peut être bon, pour préciser vos souvenirs, que je vous rappelle, en peu de mots, la conversation que nous avons eue ensemble quelques semaines avant la m.ort de Son Excellence Monseigneur Conroy.

Nous étions alors, je crois, dans le courant de juin, et Monseigneur Racine, malgré tous mes efforts pour empêcher la chose, venait d'être officiellement désigné comme devant être évêque de Chicoutimi ; son sacre était fixé au quatre août. La situation paraissait donc désespérée, et les ennemis de la vérité, ceux qui ont tout fait pour empêcher que la lumière se fît, et dont vous-même, à plusieurs reprises, m'avez dévoilé les ténébreuses machinations, les ennemis de la vérité triomphaient. On pouva.t et on devait croire qu'ils

étaient vainqueurs, et c'était, si j'ai bonne mémoire, le sens de vos observations, quand vous me disiez qu'au Canada, eût-on mille fois raison, il était impossible de lutter contre eux ; que leur volonté, non celle de Dieu, faisait la loi et que nous devions, nous autres, nous soumiCttre à tous leurs caprices ; qu'à Ronie on ne leur donnerait jamais tort.

Il est certain qu'il est difficile d'obtenir justice, et qu'en jjratique le droit d'en appeler au Pape, est un droit illusoire dont ces Messieurs s'inquiètent fort peu ; mais, comme en toute cette affaire, ils se sont conduits avec une évidente mauvaise foi, en repassant dans mon esprit la grandeur des miracles faits, qui, pendant plusieurs années, se sont succédé sans interruption, s'expliquant et se complétant les uns par les autres, de plus en plus clairs à mesure qu'on approchait du dénouement, j'entrevoyais qu'ils allaient être confondus par les événements mêmes ; et. déjà préparé à ne rien négliger, sachant que les secrets du ciel ont été fréquemment connus de cette façon, j'augurais d'un songe caractéristique qui s'est renouvelé trois fois, qu'un évêque allait être soudainement frappé dans le tenips du sacre de ^Monseigneur Dominique Racine.

Si l'événement ne m'avait pas donné raison ; si la conduite tortueuse du clergé de Québec n'indiquait pas clairement qu'on a dû me desservir auprès de la cour de Rome : si la mort de Son Erainence le Cardinal Franchi, patron de l'Université-Laval, et celle de Son Excellence Monseigneur Conroy, choisi par lui et qui le remplaçait au Canada ; si la mort de ces deux prélats qui, à l'instigation de

Monseigneur Taschereau, ont fait Monseigneur Racine ce qu'il est aujourd'hui, n'établissait pas une concordance parfaite entre Je fait mystérieux que j'invoque et l'interprétation que j'en donne, je l'aurais très-probablement passé sous silence ; mais comme il importe de démasquer les batteries de l'ennemi et de montrer à tous les incrédules ce qu'ils sont au yeux de Dieu, le temps est venu de dire les choses telles qu'elles sont, sans ménagement pour personne ; et comme vous avez eu connaissance de toutes les démarches qu'à cette époque je faisais, presque journellement, auprès de Monsieur Côté pour obtenir de lui qu'il me laissât écrire sur son journal et développer librement mes preuves ; que vous savez, par ailleurs, qu'à chacun de mes articles, on mettait tout en œuvre pour étcuifer ma voix, vous êtes, mieux qu'un autre, en mesure de comprendre le rapport frappant que moi, étranger, privé de toutes ressources, sans influence et sans autorité, quoiqu'ayant mission pour agir, je devais troi^ver entre ma position et celle d'un homme qui se voit tout à coup entouré et pressé par des milliers de serpents.

La plupart des songes ne sont que des réminiscences du passé, images fugitives qui disparaissent sans laisser de traces et dont il ne faut pas tenir compte ; mais il en est d'autres qui ont un sens réel, et les indications de l'Ecritures sont trop nombreuses et trop précises pour qu'il puisse y avoir le moindre doute à cet égard. Par conséquent, en admettant qu'il y ait lieu de discuter sur le caractère de tel ou tel songe, il ne viendra à personne de ceux qui reconnaissent la Bible comme un livre

inspiré, ridée de nier, absolument, la possibilité de révélations de Dieu obtenues par ce moyen. Il y a certainement des songes qui sont des visions, et, dans ce cas, ceux-là seulement, en faveur de qui le miracle est fait ou qui ont pour m.ission de l'expliquer, peuvent savoir, avant l'événement, si un songe est naturel ou ne l'est pas, et ce qu'il signifie.

Ainsi, la mère du docteur Morin que vous connaissez, a eu, il y a une douzaine d'années, un songe de ce genre, qu'elle a toujours regardé, et, qu'elle regarde encore comme un fait de l'ordre surnaturel, et même aujourd'hui, après un si long espace de temps, elle n'y pense jamais, sans éprouver, dit-elle, une émotion indéfinissable. Or, je vous le demande, qui donc, en dehors d'elle et des quelques familiers de sa maison à qui elle en a parlé comme d'une chose extraordinaire, qui donc, sans l'avoir interrogée à ce sujet, peut se prononcer sur la nature de ce songe et dire, avant toutexamen, ceci est ou n'est pas un miracle ; et si je n'étais pas venu, conduit par la Providence, pénétrer cette mystérieuse énigme, qui donc se douterait qu'une grâce de premier ordre a été faite à cette dame, et par cette dame, au Canada dont elle est ici la représentante.

Le 25 décembre dernier, dans la nuit de Noël, Mme Morin, interrogée par moi à ce sujet, a de nouveau répété, devant M. David Chabot et sa sœur raille Ph. Chabot, ce quelle avait déjà antérieurement dit à plusieurs personnes, qu'elle ne

pouvait encore, même aujourd'hui, s'expliquer ce songe ; qu'elle le regardait comme une chose extraordinaire, inexplicable ; que, dût-elle être traitée de visionnaire, elle maintenait son dire. Or Mme Morin est une femme de tête, toujours parfaitement maîtresse d'elle-même, qui, par ses talents, a su donner à ses enfants une e'ducation soignée et les placer, tous, dans une situation relativement brillante ; et son témoignage, en cette affaire, étant donné son caractère calme et froid, son témoignage est ici d'un grand poids. "Ce qui m'étonnait surtout, dit-elle, c'était cette lumière éclatante qui venait du ciel et, auprès de laquelle, toutes les lumières de l'église, quand je fus à la messe, me paraissaient ternes et pâles. Il me fut impossible, pendant tout l'office, de penser à autre chose. "

Et moi, ce qui m'étonne, Mme Morin, c'est qu'ayant de cette vision une explication parfaitement claire ; sachant les démarches que j'ai faites auprès de Son Exe. Mgr. Conroy ; les circonstances qui ont accompagné la guérison de votre fils, Jean- Baptiste, vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles, vous ne me croyiez pas, voilà ce qui m'étonne. C'est le cas, ou jamais, de dire avec le prophète : ils ont des yeux et ils ne voient pas ; ils ont des oreilles et ils n'' entendent pas.

Un autre avertissement

Une autre dame du Canada, Madame Choquette, de St. Hugues, a reçu, elle aussi, dans une vision mystérieuse, un avertissement à cet égard, et elle en fut si frappée d'abord qu'elle voulait en parler

au prêtre de l'endroit ; mais elle eut peur qu'il ne se moquât d'elle et elle se contenta de communiquer ses impressions à ses voisins et voisines ; c'est ainsi que la chose est devenue publique. — Cette dame fut d'abord pre'venue en songe de la mort de son fils et fort étonnée, ensuite, quelques jours après sa mort, de le voir, dans une vision, (car c'est une vision,) lui apparaître tout resplendissant de lumière et les mains pleines de fleurs. " Es-tu sauvé, lui dit-elle ? '*' Oui, répondit l'enfant, je suis sauvé ; mais vous autres, ajouta-t-il, vous autres, prenez garde ! Pourquoi cet avertissement, sinon parce que quelque chose d'extraordinaire devait se passer qui pourrait mettre en danger le salut d'un grand nombre ? Car l'avertissement n'est pas seulement pour ]\IadameChoquette; il est pour vous tous qui avez besoin d'être prévenus qu'un grand mystère s'accomplit et qu'il faut être sur vos gardes. Oui, prenez garde ! vous tous qui lirez ce livre ou la vérité est clairement démontrée; car si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, ayez pour certain que vous ne vous sauverez pas. Prenez garde f

Quand .Dieu oft're le salut pour un acte de foi, d'où qu'il vienne, il faut l'accepter.

M. l'Abbé Delay.

Cette lettre est la réponse faite par moi à un prêtre de France, M, l'abbé Delay, qui, après avoir

implicitement reconnu que je pouvais avoir une

mission à remplir, n'a pas osé être conse'quent avec lui-même quand il a mieux compris la situation qui m'e'tait faite. Sa principale objection est de dire que les évêques ont mission de conduire l'Eglise, et que nous devons, toujoin-s, nous soumettre à leurs jugements. Je réponds à cette objection.

Mon cher Monsieur,

Votre proposition et la miennne ne sont pas contradictoires. Vous dites, d'après saint Paul, que c'est aux évêques qu'il appartient de conduire l'Eglise de Dieu ; c'est là une proposition que je ne conteste point. J'admets^très-bien qu'un évêque, en choses ordinaires, ait juridiction dans son diocèse; mais comme il n'a pas juridiction hors de son diocèse, et qu'il y a cependant des questions d'ordre général qui intéressent tous les diocèses, je ne vois pas qu'il soit contraire à la logique chrétienne de supposer que, dans certains cas. Dieu, pour des raisons à lui connues, puisse confier à un homme une mission spéciale avec obligation pour les autres, et même pour les évêques, de s'y conformer. La chose ayant eu lieu dans les siècles passés, elle peut arriver de nouveau. Qui oserait le nier ?

Vous dites que nous devons nous soumettre humblem^ent aux jugements des évêques. Oui, en règle générale ; mais, dans le cas présent, cette soumission ne serait pas raisonnable de ma part, attendu que, ces î^Iessieurs étant en cause, il n'est pas juste qu'ils soient en même temps juges et

parties ; et il est môme contraire aux principes du droit que, dans un procès, on donne tort à l'une des parties en s'appayant sur l'opinion inte'ressée de l'autre partie. Si j'avais un procès avec vous, admettriez-vous que je fusse moi-même le juge de ce procès'; admettriez-vous même que, pour vous condamner, on s'appuyât sur mon opinion à moi?. Non. N'est-ce pas ? Eh bien ! l'argument négatif que vous m'opposez, pèche par la base et ne soutient pas l'examen ; la question reste entière, d'autant plus que je n'attaque nullement l'autorité légitime des évêques, en disant que Dieu leur a fait connaître sa volonté sur un point déterminé.

Car, enfin, en quoi l'autorité des évêques canadiens se trouvait-elle amoindrie par la nomination du Père Arnauld à l'évêclié de Chicoutiml; par la nomination d'un homme, choisi, par sa congrégation elle-même, comme digne d'occuper cette place ? Quand, tout d'abord, j'ai dit que Dieu avait choisi le Père Arnauld pour l'évêché de Chicoutimi, il n'y avait pas encore d'évêque à Chicoutimi et les miracles sur lesquels je m'appuyais pour le dire, ne condamnaient personne. Je pouvais alors soutenir la vérité sans qu'on eût à s'en formaliser ; mais, par exemple, si les miracles existaient vraim.ent et qu'on n'en tînt pas compte, on devait nécessairement se trouver, un jour donné, en face de Dieu, et, aujourd'hui, la position qui n'a pas changé pour moi, n'est plus la même pour les évêques de la Province de Québec. Ils sont dans une impasse d'où ils ne peuvent sortir qu'en se donnant tort. Je dis, moi, en 1882, ce que je disais en 1876, en 1877, en 1878 ; ce que je pouvais dire alors sans

offenser personne ; ce que je ne puis plus dire sans mettre en cause ceux qui, obligés d'obéir, ne l'ont pas fait.

Faut-il, par considération pour eux, sacrifier la vérité, une vérité qui intéresse l'Eglise universelle ? Non certes. Ils n'ont pas v^oulu faire leur devoir, qu'ils en portent les conséquences. Car, pour moi, je ne suis pas homme à reculer, et la lutte va recommencer, ardente et violente, et, de mon côté, elle sera sans compromis comme sans faiblesse, hardiment et franchement. Ou je dis vrai et alors il faut être de mon bord contre eux ; ou je suis dans l'erreur et alors pourquoi me refuser cet examen juridique que la justice humaine, si boiteuse pourtant, accorde à tout prévenu. Bâillonner les gens, c'est un mauvais argument.

On ne doit jamais combattre l'autorité en tant qu'autorité ; mais il y a des cas, et le Pape actuel en parle dans une de ses Encycliques ; il y a des cas, quand les hommes d'autorité abusent de leur pouvoir pour opprimer la conscience, où on a le droit, et même le devoir, de leur tenir tête, et c'est ce que je fais. Au temps de Notre-Seigneur, la Synagogue était l'autorité légitime^ fallait-il prendre parti pour elle contre Notre-Seigneur ou pour Notre-Seigneur contre elle ? Quand les évêques d'Orient se sont séparés de Rome, devait-on les suivre dans leur révolte ? A l'époque de la réforme, fallait-il apostasier avec les évêques anglais ? Poser la question, c'est la résoudre ; et je regrette pour vous qui m'avez témoigné quelque bienveillance, la position que vous prenez dans le débat. Il n'y a pas d'autorité contre la vérité.

— loS —

La famille du Docteur Morin

La famille du docteur iMorin n'a rien, au premier abord, qui puisse la distinguer de toute autre famille de Québec si ce n'est qu'on y trouve,p]us qu'ailleurs, cette générosité' chrétienne qui attire sur les familles les bénédictions de Dieu. Quand, en 1877, n'ayant déjà plus d'argent, je suis venu, épuisé et malade, y prendre domicile, j'ignorais que cette famille eût été plus directement préparée à me croire et qu'elle se trouvât activement mêlée à l'action providentielle ; et ce n'est que plus tard que j'ai pu, éclairé par les événements, comprendre les mystérieux rapports qu'il y avait entre eux et moi. Le jeune Morin à qui j'écris cette lettre, a su, par un miracle, quelle était sa vocation.

Louis David Morin

Mon cher Ami, — Si les évéques de ton pays avaient obéi aux ordres de Dieu et que le Rév Père Arnauld eut été choisi, par eux, pour être placé sur le siège de Chicoutîmi, ma position serait nécessairement toute autre qu'elle est aujourd'hui, puisqu'alors, au lieu d'avoir pour ennemis des hommes dont l'influence est ici prépondérante, je les aurais pour auxiliaires, et qu'appuyé sur eux et sur le Père Arnauld, devenu évêque, il eût été facile d'établir une chose que je n'ai pas pour mission de faire seul, bien que ce soit à moi qu'il appartienne de l'organiser ; et je ne m'étonne pas trop de voir qu'à ton âge, malgré la faveur bien rare dont tu as été l'objet, tu ne sois pas au poste de combat que

la Providence t'avait assigné par un ordre jDrécis ; mais, tout en reconnaissant que la situation avait ses difficulte's et qu'il te fallait de l'abne'gation et du courage pour ne pas faiblir, quand je considère, d'autre part, que tu as reçu des grâces signale'es ; que plusieurs miracles ont eu lieu dans ta famille pour t'cclairer, je ne puis m'empêcher de dire que, si tu es hors de ta voie, c'est avec connaissance de cause et que tu auras bien de la peine à t'excuser au tribunal de Dieu.

Car, sache-le bien, il n'en est pas de toi comme de beaucoup d'autres que je ne connais pas, mais qui doivent exister, et dont la vocation était, sans doute, de se consacrer à cette œuvre si elle avait pu se faire. Ceux-là n'ont point eu, comme toi, de lumière spéciale pour les guider, et ils ne sauront, peut-être jamais ce que toi tu ne peux ignorer ; ce que, très-probablement, tu étais chargé de leur apprendre si tu avais obéi cà cette voix mystérieuse qui te parlait tout bas, quoique d'une manière bien claire.

Ta responsabilité est môme d'autant plus fortement engagée que, par un secret jugement de Dieu, et sans qu'il me soit possible d'expliquer la chose, tu parais jouir d'une influence inexplicable, e qu'autour de toi on dirait qu'il se livre, dans l'ombre, un combat invisible dont l'issue n'est incertaine que parce que tu t'abstiens d'y prendre part, comme si, en agissant ainsi, tu immobihsais, par cette abstention même, les forces actives que la Providence ne veut accorder qu'à toi.

Si le soir oli tu as pu constater, comme moi, le miracle qui s'est fait dans la basilique de Québec,

— l(JU —

et ce soir-là tu ne le contestais pas ; si tu avais reconnu ta vocation : si, au lieu de suivre une autre voie que la nôtre, tu avais consenti à nous aider, Edouard Dorion qui est reste' quatre ans fidèle à ses vœux, n'aurait pas reculé au dernier moment en me voyant seul, et^ à nous trois, nous étions de force à tenir tête à l'ennemi. D'ailleurs, d'autres jeunes gens seraient certainement venus s'adjoindre à nous.

Tu feras bien, je crois, de réfléchir que si, par ta faute, cette œuvre vient à manquer, tu îe sauveras difficilement en admettant, chose douteuse pour moi, que tu ne sois pas en grand danger de te perdre ; mais, en tout cas, c'est une obligation stricte pour toi, et pour les tiens, de reconnaitre comme vrai ce que vous savez être vrai ; et j'ose espérer que tu appuieras de ton témoignage, qui est ici d'une grande valeur puisqu'il te condamne, cet étonnant miracle qui a été pour moi la clef du mystère.

L'Œdipe Canadien

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