L'ORDRE DE DIEU
Monsignor Boccali et le prmcipe de Bismarck.
Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi n'allez-vous pas à Rome ? C'est là, en somme, qu'est la solution de votre affaire, le pape seul, dans le cas présent, ayant autorité pour agir. Allez à Rome et que le pape soit juge entre vous et les évêques ; que nous sachions, nous, par lui, à qui donner raison. Voilà un conseil qui m'a paru si sage que, ma foi, je l'ai suivi. J'ai été à Rome, Messieurs, et vous pouvez croire qu'ayant fait quinze cents lieues exprès pour voir le pape, si je ne l'ai pas vu, ce n'est pas faute d'avoir frappé à toutes les portes ; mais malgré toute ma bonne volonté, et j'en avais pas mal, il m'a été impossible de l'aborder ; c'est à peine même si j'ai pu, non pas voir, mais entrevoir son secrétaire intime, Monsignor Boccali Je dis entrevoir, car il ne m'a été accordé par lui que cinq minutes d'entretien ; et je prétends que, dans cinq minutes, un homme, si intelligent qu'on le suppose, n'est pas capable, dans une question, quelle qu'elle soit, de porter, en connaissance de cause, un jugement quelconque. Mais, au reste, la chose mérite d'être contée tout au long pour l'édification de ceux qui, à mon exemple, auraient la naïveté d'en appeler au pape. Si vous n'avez pour vous que la vérité et la justice. Messieurs, n'allez point à Rome. On n'est pas plus écouté là qu'ailleurs; j'oserais presque dire qu'on est écouté là moins qu'ailleurs. Oh ! justice, n'es-tu donc qu'un vain mot !
En descendant du steamer au Havre, ma tra-
versée payée, il me restait à peu près cinq cents francs, et, cet argent dépensé, je ne voyais pas qu'il me fût possible, pour le moment, de m'en procurer d'autre, de sorte que, sans passer par la Bretagne, mon pays, ce qui m'eût allongé, je pris immédiatement le chemin de fer pour Rome où je résolus, de me rendre tout d'une traite, ne faisant escale qu'à Montélimart pour aller de là àAiguebelle chercher une lettre de recommandation que me dontia le Père Aurèle. A mon arrivée à Rome, grâce à l'obligeance du Père Edmond, procureur-général des Trappistes, je fus installé, sans perte de temps, chez une dame La vigne, qui tenait SL\oYS,via délia Menede, une espèce d'hôtellerie pour les pèlerins. Dans cette maison, je trouvai un chanoine de Marseille et trois rehgieuses des environs de Vannes qui, depuis huit jours, attendaient inutilement qu'on leur accordât une audience et qui ne pouvaient l'obtenir. Sans être découragé par leur insuccès, après avoir remué ciel et terre, ne pouvant arriver à aucun résultat par les voies ordinaires, sachant qu'il est mieux de s'adresser à Dieu qu'à ses saints, ma foi, je me décidai à écrire directement au pape qui, au grand étonnement de Mme Lavigne et du bon chanoine, m'envoya, par une estafette, une lettre d'audience pour le lendemain. Rasé de frais et aussi bien enharnaché que possible, n'admettant même pas qu'on pût me donner tort puisque j'avais raison, le lendemain, à l'heure fixée, j'étais à la porte du Vatican et immédiatement introduit chez Monsignor Boccali, secrétaire intime du pape. — " Vous avez cinq minutes pour exposer votre cas, me dit ce prélat, que voulez-vous ? Je veux voir le
pape, lui répondis-je; au pape seul appartient le jugement de l'affaire qui m'amène. Oh ! dit-il, ce n'est pas possible, le pape étant trop occupé, en ce moment, pour vous recevoir ; mais j'ai ordre de prendre connaissance de la question et c'est, sur mon rapport, que jugement sera rendu. Par conséquent, veuillez, aussi brièvement que possible, m'expliquer pourquoi vous êtes à Rome et ce *.iue vous voulez. Eh bien, répondis-je, voici, en peu de de mots, de quoi il s'agit : après avoir fait dire quatre cents messes, j'ai su par des miracles quelle est la volonté de Dieu sur un point déterminé : Dieu veut que le Rév. Père Arnauld, rehgieux de la congrégation des Oblats, soit placé sur le siège de C^hicoutimi. Les évêques canadiens, et plus particulièrement Monseigneur Taschereau, archevêque de Québec, s'étant o])posé3 à la chose, j'ai transmis l'ordre de Dieu à Son Exe, Mgr Conroy qui a refusé d'intervenir et qui, pour cela, est mort subitement, le jour même du sacre de Monseigneur Dominique Racine, i^r évêque de Chicoutimi. Je viens à Rome, au nom de Dieu, demander au pape qu'il fasse descendre Mgr Racine du siège de Chicoutimi, qui ne lui appartient pas, pour y faire n.onter le Rév. Père Arnauld. Voilà, en peu de mots, ce qui m'amène. — Oh ! oh ! dit-il, ce n'est pas peu de chose que vous demandez là ! — C'est vrai. Monseigneur, répondis-je ; mais ce que je demande, j'ai le droit de le demander. Est-ce que la mort de Son Exe. Mgr Conroy, le jour même du sacre de Mgr Racine, ne vous dit rien ? — Sans doute, je le reconnais, dit Monsignor Boccah, cette mort est extraordinaire et semble vous donner
raison : mais puisque Mgr. Racine est maintenant installé à Chicoutimi, que voulez-vous que nous y fassions? — (Comment ! re'pliquai-je aussitôt, parce que Mgr Racine est à Chicoutimi, quoiqu'il y soit sans droit, contre la volonté expresse de Dieu, vous pensez, vous, qu'il doit y rester ; mais alors qu'avez-vous à dire à l'occupation de Rome par les Piémontais? Ils y sont, qu'ils y restent. Ditesmoi donc, vous simples mortels, qui n'entrez pas dans le secret des dieux, ne trouvez-vous pas qu'elle est charmante cette logique ecclésiastique, assez peu différente, à mon sens, du fameux principe de Bismark : la force prime le droit. Il y est, dit Monseigneur Boccali, faut qu'il y reste. Non, Monseigneur, il y est, faut qu'il en sorte et il en sortira, ou bien il n'y a pas de justice à Rome et il est inutile, dès lors, d'en appeler au pape, et le pape lui-même l'a dit : ou il rûy a pas de justice^ il n'y a pas d'autorité.
N'allez pas vous imaginer, vous autres, que vous escamoterez la vérité sans qu'il y ait protestation de ma part ; que je me laisserai prendre aux apparences de la justice, quand il n'y a pas de justice; que j'accepterai comme un jugement ce qui est la négation même du droit. Non-, Messieurs, non. Ce n'est pas ainsi qu'on agit quand on veut véritablement s'éclairer et juger. D'ailleurs, quand j'ai été à Rome, ce n'était pas pour voir Monsignor Boccali ou tout autre prélat ; c'était pour voir le pape qui seul, dans le cas présent, a une autorité suffisante pour me donner gain de cause contre des évêques, et, le jugement prononcé, pour se faire obéir ; mais je n'admets pas que le pape, sans prendre par lui-
même connaissance des choses, puisse savoir à quoi s'en tenir ; et du moment que je n'ai pas pu arriver jusqu'au pape, être entendu par lui, j'ai le droit de dire que la question n'est pas réglée. C'est pourquoi, sans me révolter comme Luther, j'en appelle du pape 7nal tnfonné au pape inieux informé. Au reste, Messieurs, posons la question comme elle doit être posée : ce n'est pas un jugement que je demande, c'est un ordre que j'apporte, un ordre de Dieu ; et le pape lui-même n'a qu'une chose à faire dans le cas présent, obéir à cet ordre et, en vertu de son autorité souveraine, forcer îvlgr Racine, qu'il le veuille ou non, à descendre de son siège. Cest au Père Arnauld seul qu' appartient le sieste de Chicoutimi.
Et in fronte ejus xomen scriptum : Myste- RiUM. — (Apocalypse.)