NOUVELLES DEMARCHES
J'avais annoncé mon départ de Nantes et on crut, un moment, à l'Evêché et à la Cathédrale, que j'étais effectivement parti ; mais, à la nouvelle qu'on attendait à Nantes douze prélats étrangers pour le couronnement de Notre-Dame de Toutes-Aides, j'avais différé mon départ, décidé à faire, auprès d'eux, une dernière démarche ; et c'est à cette circonstance, ayant acheté la Semaine religieuse pour savoir le nom de ces Messieurs, que je tombai sur une lettre de I^Igr Lecoq qui était, je le vis clairement, publiée à mon intention. Le bon évêque qui, pendant tout le temps de mon séjour, avait gardé un silence prudent, me sachant parti, le croyant du moins, éprouvait le besoin d'expliquer au peuple son étrange conduite ; mais j'étais encore là, toujours prêt à répondre et je répondis immédiatement.
Ma réponse à Mgr. Lecoq
Voici la lettre adressée par Mgr.f l'Evêque de Nantes au Père Pouplard, lettre qu'il pubUe évidemment à mon intention et à laquelle il est de mon devoir de répondre sur le champ.
Nantes, le lo juin 1883.
Mon Révérend Père,
Je viens de lire votre ouvrage intitulé : Uti mot sur les Visions, Révélations, Prophéties, etc. Ce travail, très-sérieux et très-substantiel, d'une doctrine
puisée aux meilleures sources, sera, pour les prêtres comme pour les fidèles, un guide sage et éclairé. 11 fera comprendre à tous de quelle extrême réserve on doit user en présence de certains phénomènes plus ou moins extraordinaires, et aussi combien il importe de se tenir en garde contre les pièges et les illusions de ce faux mysticisme, fruit de l'orgueil ou d'une imagination exaltée, qu'on a vu trop souvent se produire dans notre siècle, à la grande joie de celui que l'Écriture nomme le Père dic mensonge et au détrirîient de la religion elle-même.
Agréez, Mon Rév. Père, avec mes félicitations, l'assurance de mon affectueux dévouement.
t JULES, Evèqiie de Nantes.
Monseigneur,
J'ai tenu jusqu'ici à vous laisser hors du débat. Car je voulais, avant tout, que vous prissiez le temps de réfléchir, et je craignais, en m'adressant directement à vous, de compromettre la vérité que je suis chargé de défendre et d'en rendre ensuite la démonstration à peu près impossible. Je comprends même très-bien, après ce qui est arrivé à Mgr Fournier, que vous ne soyez pas pressé de vous prononcer sur le fond de la question, et, quoique placé par cette extrême réserve dans une position terrible, j'ai toujours rejeté, sur d'autres que vous, la responsabihté de votre abstention ; mais la lettre qui vient de paraître sur la Semaine religieuse., et, par laquelle, il est évident que vous me mettez en cause, ne me permet plus de garder, à votre égard, la même attitude.
iDu moment que vous entrez, comme évêque, sur "le champ de bataille, la lutte, entre vous et mei, <levient ine'vitable, et je suis parfaitement de'cidé à vous combattre comme je combattrai quiconque, après m'avoir refusé justice, se déclarera contre la vérité, contre cette vérité que j'ai solidement établie. C'est très-facile à vous, Monseigneur, en trois ou quatre lignes qui ne prouvent rien, de parler de certains phénomènes plus ou moins extraordinaires ; de dire au peuple qu'il doit se défier .de ces phénomènes, se tenir en garde contre le jfaux mysticisme, fruit de l'orgueil ou d'une imaginaîtion exaltée, et, pour conclure, d'en appeler au ■ diable. , Quand on ne peut pas nier un fait, qu'il est '-véritablement extraordinaire et reconnu comme tel, .^nême par les prêtres, rien n'est plus simple que de le mettre au compte du démon. C'était la tactique des Pharisiens en face du Christ, celle de l'évêque '.Cauchon en face de Jeanne d'Arc. Vous faites 'des prodiges, disaient les Pharisiens à Notre-Sei- ,^eur, c'est vrai ; mais c'est par la puissance du démon. Jl y a toujours moyen de se tirer d'affaire ■- quand on ne veut pas faire son devoir, c'est de ^ire à un homme qu'il est fou ou bien qu'il est possédé du diable. J'ai la cliance, moi, d'être, en même leinps, et. fou et possédé du diable, de sorte que me voilà drôlement embarqué.
Au reste, à la première objection, je réponds ceci : vous dites que je suis fou. N'est-ce pas ? Or, de deux choses l'une : ou je suis f ju ou je ne le suis (jas. Car enfin, il ne sufiît pas de dire à un homme qu'il est fou pour qu'il ié soit réelleaient., et, en toute hypothèse, c'est aux médecins, seuls qu'il appartient
de résoudre cette ciuestion. Eh bien, je vous offre de faire constater par douze me'decins, à votre choix, que je ne suis pas fou, que j'ai le libre exercice de toutes mes faculte's, que je ne déraisonne suraucun point. On peut contester la vérité que je soutiens ; mais comme elle s'appuie sur des faits certains, indéniables, que vous admettez vous-même être extraordinaires, pour avoir le droit de le faire, il faut agir avec honnêteté, c'est-à-dire ne pas refuser l'examen et la discussion que je demande. Bâillonner les gens, c'est un mauvais argument. Si je suis fou, comment se fait-il que mes écrits soient si raisonnables, que déjà, en beaucoup de choses, tout le monde m'approuve ? La lettre que je vous écris. Monseigneur, à elle seule, suffirait pour montrer que j'ai tout mon bon sens.
Ou voyez-vous, d'ailleurs, Monseigneur, puisque la chose est vraie, la moindre exaltation pour moi à dire que, pendant deux ans, j'ai tout fait pour empêcher la nomination et le sTcre de Mgr Dominique Racine. J'avais tort ou raison de le dire ; mais, en tout cas, on ne pouvait pas le savoir sans un examen sérieux, et c'est là l'opinion de M. Sotin, curé de Vertou. Mgr Conroy, légat du pape, refusant l'examen, il ne faisait pas son devoir, car l'examen est nécessaire pour savoir si, dans un cas donné, Dieu a manifesté sa volonté ou non, et sa mort arrivant inopinément le jour même du sacre, cette mort n'est pas un fait accidentel ; c'est un jugement de Dieu et il faut que vous soyez bien aveugle pour ne pas le voir. Ce n'est pas, comme vous le dites, un phénomène plus ou moins extraordinaire, c'est un phénomène tout-à-fait extra-
ordinaire ; en un mot, c'est un miracle ; mais ce miracle étant la condamnation de sept évêques et vous obligeant, vous, de m'obéir à moi, vous ne vçulez pas du miracle ; et c'est la véritable raison pour laquelle vous refusez l'examen public que je demande. Les incrédules de tous les temps, Monseigneur, n'ont pas agi autrement que vous agissez, maië, en agissant ainsi, on tue son autorité et on attire sur sa tête la colère de Dieu qui veut, avant tout, que l'on agisse avec droiture et que l'on reconnaisse la vérité partout où elle se trouve. Le pape lui-même que l'on a trompé, n'a qu'une chose à faire dans le cas présent : obéir aux ordres de Dieu et ordonner à Mgr Racine de descendre de son siège. C'est au père Arnauld seul qu'appartient le siège de Chicoutimi.
A la seconde objection, ma réponse ne sera pas moins catégorique. Vous dites, Monseigneur, que le Père du mensonge s'efforce, à notre époque, de tromper les âmes par de faux prestiges et qu'il en résulte toujours un nouveau dommage pour l'Eglise. D'abord, je vous ferai remarquer que les prêtres de Nantes, à eux seuls, en y joignant même ceux du Canada, ne sont pas l'Eglise, que, par conséquent, je puis avoir raison contre eux tous, en admettant qu'ils soient tous contre moi; et,d'ailleurs, je n'attaque aucun dogme, aucun principe ; je ne refuse nullement d'obéir à l'autorité religieuse; mais je ne reconnais pas à un homme au monde, fût-il évêque, le droit, quand Dieu a parlé, de m'empécher de soutenir la vérité. Pour ce qui est d'attribuer au démon des miracles dont la preuve est faite, vous avouerez, Monseigneur, que si le
démon lui-même se mêle de défendre les dogmes qu'il a toujours attaqués, et particulièrement )a confession et la messe ; qu'il se charge gracieusement d'établir, d'une manière péreraptoire, la vérité de ces mystères, c'est qu'il ne sait plus du tout ce qu'il fait, et comment alors, dit le Christ, son empire pourra-t-il subsister ? Quomodo ergo stabit regnwn ejus ? Ceci me paraît être de votre part, Monseigneur, une assertion purement gratuite et la réponse à cette objection, mais elle est dans l'Evangile et je n'ai garde d'aller ailleurs chercher des arguments.
D'un autre côté, Monseigneur, je tiens à me défendre de l'accusation d'orgueil que vous portez contre moi, attendu que ma conduite a été ce qu'elle devait être dans les circonstances difficiles où je me trouvais placé. Ainsi était - ce un. acte d'orgueil, croyant avoir raison et craignant de me tromper, de demander à Dieu qu'il voulût bien se prononcer entre ces Messieurs du Canada et moi } — Etait-ce un acte d'orgueil, pour obtenir cette réponse, de faire dire quatre cents messes dans cette intention ? — Dieu ayant parlé, avais-je tort ou raison d'offrir au clergé canadien d'en faire publiquement la preuve, et l'acte d'orgueil est-il à celui qui demande l'examen ou à celui qui le refuse ? Mgr Conroy étant mort, puisque, par cette mort. Dieu a de nouveau manifesté sa volonté et qu'il en a donné bien d'autres signes, dois-je soutenir la vérité où faut-il trahir ? Est-ce une marque d'orgueil, quand on est sur le chair p de bataille, de se battre courageusement ? Mais, au reste, vous êtes tous inconséquents. Ainsi, dans le numéro
même de la Semaine religieuse où vous m'attaquez, vous signalez comme un acte de la vengeance de Dieu l'accident arrivé à trois jeunes gens, chose extraordinaire sans doute, mais qui n'est rien auprès de l'argumentation si précise par laquelle j'établis que la mort de ^Monseigneur Conroy est une punition de Dieu. Il n'y a pas, dans toute la géométrie, un seul théorème qui soit plus clairement démontré.
Monseigneur, le moment est venu, pour vous, de dégager votre responsabilité et les circonstances se prêtent à la chose. Ne soyez pas incrédule comme ce pauvre iNIgr Conroy, et faites votre devoir : accordez l'examen. C'est le seul moyen que le pape ait de connaître immédiatement la véHté. Quelle position terrible pour vous, ^îonseigneur, si, éclairé par un autre que vous, il venait, un jour, à me donner raison, et il est impossible qu'il en soit autrement, la preuve étant faite et le livre où cette preuve est faite devant être tiré à un grand nombre d'exemplaires.
J'ai l'honneur d'être, ^Monseigneur, votre très humble serviteur.
Pierre Leroy.
Nota. — Je me suis procuré, depuis, le livre du Père Pofuplard, et il est évident pour moi que Mgr Lecoq n'a pas lu ce livre, ou, du moins, qu'il l'a mal lu. Car la prudence que le Père Pouplard recommande, n'est pas celle que Mgr, Lecoq invoque. Le Père Pouplard dit, en effet, que l'abstention ne doit pas être systématique et qu'il faut, sur ce point, suivre le conseil de St-Paul : bien examiner
la question avant de se prononcer pour ou contre.^ Mais il y a une chose que je propose aux méditations de Mgr Lecoq, c'est la mort assez singulière^ , on l'avouera, de son ami intime, un Normand de la Normandie, son bras droit, son grand-vicaire,.. son alter ejo, Mr Heurtin, celui qui peut-être a écrit la lettre et qui a succombé, /^wr pour jour, juste urr an après cette lettre. Au reste, tous les grandsvicaires de Mgr Lecoq, tous ses amis, tous ceux qui?' l'ont influencé, sont aujourd'lmi couchés dans la poussière, morts ou mourants. Boutin le savant quÈ a vu la vérité, mais qui n'a pas osé le soutenir, aétéfoudroyé ; Le Cardinal Pie, évêque de Poitiers, qiîe' j'ai prié, en 1879, de se rendre à Rome pour avertir le pape, est mort subitement hors de son diocèsebien peu de temps après avoir reçu avis du miracle ;; mon père qui a refusé de m'aider, n'existe plus, et combien d'autres coups ont été frappés et que je ne vois pas. Prenez garde 1 Messieurs, prenez garde 1"'
Une juste demande Circulaire envoyée, le 24. juin rSE^r, à 12 prélats
Messeigneurs ! — Je profite de la circonstance quï vous amène à Nantes en si grand nombre pour faire, auprès de vous, une démarche qui peut-être^ probablement même, n'aboutira à aucun résultat et qu'il est cependant de mon devoir de faire. Ort comprend en effet qu'en face d'un miracle, si grand qu'il soit, un évêque seul puisse se laisser tromper par les apparences et ^^u'ayant peur de se compro
mettre, il n'ose accorder l'examen qu'on lui demande ; mais douze prélats, agissanc de concert, ne sont pas dans les mêmes conditions et peuvent, sans risques pour chacun d'eux, aborder l'examen d'une question difficile.
Je sais mieux que personne les obstacles que la vérité rencontre, et l'étrangeté même du mystère qui vous est proposé, est de nature, pour vous surtout, à le rendre invraisemblable ; mais les preuves que j'apporte, sont nombreuses et peremptoires, et il est impossible que, tôt ou tard, la vérité ne triomphe pas. C'est pourquoi je m'adresse à vous, Messeigneurs, qui êtes hors de cause, en vous priant de vouloir bien en faire une étude attentive, non pas en votre nom personnel, mais au nom du pape que l'on a trompé et qu'il est impossible, pour moi d'éclairer directement.
Vous objecterez, sans doute, qu'il est inadmissible que le clergé canadien tout entier ait ainsi méconnu un ordre formel de Dieu, et je comprends trèsbien que, ne connaissant pas le Canada, vous fassiez cette objection ; mais, au reste, il est arrivé pour la plupart de ces Messieurs, au Canada, ce qui arrive pour vous. La hiérarchie étant là-bas très-fortement organisée, du moment que Sa Grâce Mgr. Taschereau, ami intime de ]\Igr. Racine, fermait systématiquement les yeux à la lumière et que les prêtres de Québec étouffaient ma voix, quel moyen y avait-il pour les autres de savoir au juste à quoi s'en tenir. Plus tard, ils se sont trouvés en face d'un fait accompli et, ne voulant pas croire que Dieu eût frappé Son Excellence Mgr. Conroy à cause de moi, ils ont préféré prendre le parti de
l'autorité contre la vérité. Tout était préparé pour qu'elle triomphât immédiatement si l'Archevêque de Québec avait fait son devoir ; tout devenait obstacle du moment qu'il ne le faisait pas.
J'aimerais beaucoup mieux, je l'avoue, avoir une autre preuve à vous présenter que la mort foudroyante de Son Exe. Mgr Conroy ; mais il a plu à Dieu de me donner cette preuve, et non une autre, et je suis bien obligé de me conformer à sa volonté sur ce point. D'ailleurs ce coup terrible était nécessaire pour que l'incrédulité des évêques canadiens ne vous influençât pas. Et en effet, si je venais vous dire que d'éclatants miracles ont eu lieu au Canada et que Dieu, en frappant Mgr Conro5^ n'eût pas confirmé contre ces Messieurs eux-mêmes, la réalité de ces miracles, ne seriez-vous pas en droit de me faire cette objection : vous dites que des miracles ont eu lieu au Canada ; que Dieu a manifesté sa volonté souveraine ; qu'il a donné un ordre à l'Eglise ; mais, si cela est vrai, comment se fait-il que les évêques de ce pays aient méconnu la vérité et comment voulez-vous, quand ils ont refusé de vous croire, que nous puissions, nous, ajouter foi à vos paroles ? Et qu'aurais-je à répondre à cette objection, les miracles étant plus faciles à comprendre là-bas qu'ici ? Tandis qu'au contraire, Mgr Conroy étant mort, frappé par la main toute-puissante de Dieu, le jour même du sacre de Mgr Racine, Mgr Conroy qui, par sa position, ayant un pouvoir illimité, était, au Canada, l'homme hiérarchiquement responsable, je vous rép.mds ceci : c'est vrai ! les évêques canadiens ont méconnu la vérité; mais Dieu, en tuant leur chef, m'a donné raison
contre eux. En somme, et pour le même objet, la mort de Son Exe. Mgr Conroy doit être, pour vous, ce qu'était pour les Juifs, étrangers à Jérusalem, la résurrection du Sauveur : c'est la réponse de Dieu à l'incrédulité des Canadiens.
Le peuple canadien, ce peuple chez qui la foi a été miraculeusement conservée et qui se compare, avec raison, au peuple juif, ce peuple n'a existé, tel qu'il est, que pour recevoir la grâce, cette grâce éclatante, qui, reçue par lui, eût passé sans obstacle au reste du monde ; mais comme il n'était, dans la circonstance, que l'agent de la Providence ; que la grâce était faite à tous les peuples, et non pas à lui seul, Dieu n'a pas permis que la vérité, méconnue par ses éveques, pût être étouffée ; et voilà pourquoi Mgr Conroy est mort, quoique n'étant pas le véritable coupable ; mais il était hiérarchiquement responsable et, d'ailleurs, il aurait dû accorder l'examen que je lui demandais.
Si haut placé que soit un homme, l'autorité dont il est revêtu, ne l'empêche pas d'être un simple mortel et Dieu, devant qui nous sommes tous égaux et qui nous aime tous du même amour, n'admet pas qu'on ait le droit de mépriser qui que ce soit. C'était agir avec une morgue insupportable que de prétendre, sans un examen sérieux, juger une question de ce genre, et le refus qu'on faisait de m'entendre, était d'autant moins explicable que je n'ai jamais attribué les miracles à mes vertus, mais au mérite infini de la messe. Avant d'en avoir fait usage, j'ignorais qu'elle fût, entre les mains d'un homme, une arme aussi redoutable.
Au reste, il s'agirait de savoir si ma vie, bien que n'étant pas celle d'un saint, par les actes de foi dont elle est pleine, ne suffirait pas pour expliquer le choix que Dieu a fait de moi pour soutenir une importante vérité. Depuis déjà sept ans, que, négligeant tous mes intérêts, je lutte, seul contre tous, et sans être déconcerté par aucun obstacle, je crois avoir montré une énergie assez rare pour mériter au moins qu'on m'entende, mes travaux étant là pour dire à tous que celui qui les a composés, est un esprit juste et un homme de bon sens.
Je n'ignore pas que l'orgueil de beaucoup gens se révolte à la penséeque Dieu leur impose l'obligation de me croire ; mais la plupart de ces incrédules sont trop peu versés dans la science du salut pour qu'on doive s'arrêter à leurs appréciations d'autant plus que la grâce, si grande qu'elle soit, a toujours demandé, pour être reconnue, une bonne volonté que, dans le cas présent, personne ne montre
La grâce, considérée dans ceux qui en sont les agents, est toujours une mystérieuse énigme qu'il faut pénétrer. Ainsi dans le Supplicié du Calvaire, il fallait reconnaître le fils de Dieu : dans ce pêcheur inconnu qui avait nom Pierre de Galilée, il fallait reconnaître le premier pape; et Celui dont les Sages de l'Aréopage se moquaient à Athènes, était le grand Apôtre des Nations. Voilà pourquoi j'ose vous prier, Mgr Lecoq et vous, de ne pas vous laisser abuser par des mots et de vouloir bien m'entendra, La conversion des protestants dépend de l'acte de foi qui vous est demandé et de l'acte de justice que Dieu exige du pape.
— 3oO —
Je n'ai pas voulu quitter Nantes sans faire, auprès de vous, cette dernière de'marche. On s'expliquera difficilement que vous n'y fassiez pas droit.
J'ai l'honneur d'être, Messeigneurs, votre trèshumble serviteur.
Pierre Leroy.
Les lettres de créance.
Mission de Son Excellence Mgr Snieulders.
Vers la fin d'octobre 1883, dit le Nouvelliste de Québec, arrivait au Canada le représentant autorisé du St-Siége, Son Ex. Dom. Henri Smeulders, commissaire apostolique. Il avait une mission spéciale et ses lettres de créance, publiées dans le Canadien du 24 octobre dernier, en indiquent et la nature et l'étendue.
'• Nous vous donnons et concédons, dit le bref pontifical, l'honneur de la préséance. Nous vous conférons et accordons même, arec le privilège d'officier partout pontificalement, tous et chacun des droits et facultés nécessaires à l'accomplissement de votre charge. Nous ordonnons strictement à toutes personnes, soit ecclésiastiques, soit laïques, de quelqu'ordre et dignité que ce soit, en vertu de la sainte obéissance, de vous rendre, cher fils, l'hommage de la soumission qui vous est due dans l'accomplissement de votre charge de commissaire
apostolique, de vous favoriser et de vous prêter en tout aide et secours," etc.
Je ne crois pas devoir reproduire le reste de l'article parce que je n'ai aucune raison de prendre parti dans le de'bat qui s'est élevé entre le Nouvelliste et \ Electeur, au sujet de Mgr Smeulders ; mais, de cette polémique, il appert clairement qu'un désaccord profond a existé entre Son Ex. Dom. Henri Smeulders et Sa Grâce Mgr Taschereau, archevêque de Québec, et que ce dernier prélat, mécontent de ne pas voir les choses aller à son gré, s'est rendu à Rome pour obtenir le rappel de Mgr Smeulders. On dit môme, à Québec, qu'il a obtenu ce qu'il désirait et qu'un nouveau commissaire doit, d'ici à quelque temps, venir au Canada pour régler les questions pendantes ; mais je doute fort qu'il soit désormais possible à quelqu'un de ramener la paix au sein d'un clergé qui semble être, aujourd'hui, singuhèrement divisé. Quoi qu'il en soit, voici l'article de VElecteur qui a donné lieu à la polémique en question.
Un fait, dit \ Electeur, qui a été beaucoup remarqué et qui, certes, méritait de l'être, c'est que, lundi matin, quelques instants avant l'heure fixée pour la la réception triomphale de Mgr l'Archevêque, Son Excellence Dom. Henri Smeulders, le délégué
apostolique, prenait le train du chemin de fer à destination de Trois-Rivières.
On nous informe même qu'à son arrive'e à Trois- .Rivières, Mgr Smeulders a e'té l'objet d'une démonstration en règle : adresse, procession, bref une réception solennelle comme s'il eut été question de •recevoir pour la première fois le représentant du pape.
Dans d'autres temps, cette manifestation n'aurait eu rien que de louable ; mais le jour même où tout l'arcliidiocèse devait se réjouir de l'heureux retour de son premier pasteur, oli l'on s'attendait à voir le délégué apostolique, que l'on savait dans cette ville, prendre part aux réjouissances publiques, un pareil jour, disons-nous la manifestation trifluvienne avait trop l'air d'être inspirée par le dépit pour ne pas provoquer des commentaires dans le public, etc.
En somme, les cartes sont tellement brouillées, les esprits tellement montés, de part et d'autre, que, maintenant, on peut s'attendre à tout ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le clergé ne domine .plus la situation. Est-ce un malheur ? Oui et non.
-Lettre à Son Exe. Mgr. Smeulders
(En mars 1884.)
Excellence. — Il y a environ un mois, en passant •par Montréal, je me suis rendu à votre domicile, .chez les Oblats, pour vous porter moi-m.ême une
lettre et quelques livres ; mais comme je n'ai pas cherché à vous voir, j'ignore si la de'marche que j'ai faite auprès de vous, a été suffisante pour attirer votre attention et vous mettre au courant des choses ; et voilà pourquoi, après y avoir longtemps réfléchi, j'ai cru qu'il éiait nécessaire de vous écrire encore.
Toutefois, je ne me fais guère illusion, et s'il ne s'agissait pour moi que d'une affaire personnelle et que je fusse seul en cause, soyez sûr que je préférerais de beaucoup sacrifier mon droit et me taire que de m'épuiser, en pure perte, à faire triompher contre les puissants personnages qui l'ont méconnue, l'importante vérité que je défends ; mais la question est trop sérieuse et ma responsabilité trop grande pour que je tarde plus longtemps à vous éclairer.
Avant vous, vous ne l'ignorez pas, est venu au Canada,ayant pouvoir comme vous, un évêque irlandaiSjSon Exe. Mgr Conroy à qui le pape avait donné pour régler tous les différends, une autorité souveraine. A voir les témoignages de vénération qu'il recevait de toutes parts, il semblait qu'il n'eût qu'à parler pour être obéi. Il meurt et aussitôt tout est remis en question. Pourquoi ? C'est que vous êtes ici en face d'hommes qui ont l'habitude de commander en despotes, sans tenir compte de la vérité et de la justice ; qui ne reconnaissent pour loi que leur volonté à eux ; qui, ayant reçu de Dieu luimême un ordre formel, ont refusé, malgré les preuves les plus claires, de se soumettre à cet ordre ; mais les ennemis de Dieu ne restent pas longtemps d'accord et c'est là, n'en doutez point.
la véritable cause, de la division profonde que vous pouvez constater vous-même dans le clergé canadien. Si donc vous vous laissez tromper par eux comme s'est laissé tromper Mgr Conroy ; qu'ayant à faire droit à qui a droit, vous fermiez, comme d'autres, les yeux et les oreilles, ayez pour certain que, vous parti, la guerre recommencera plus ardente que jamais. Dieu leur a donné une solution et il n'y en a pas d'autre que celle qu'il a donnée.
En somme, il importe peu que l'Université-Laval ait ou n'ait pas de succursale à Montréal, si l'Université indépendante qu'on a l'intention de lui substituer, applique à Montréal le même programme qu'elle ; mais ce qui ne saurait être indifférent à personne,c'est qu'au nom de la religion, on opprime, à tout instant, la conscience du peuple et qu'on étouffe toute initiative ; et s'il peut être prouvé que ces Messieurs de Québec, ayant reçu un ordre de Dieu, l'ont méconnu, oh alors, le monopole qu'ils réclament et qui, en principe, est peut-être un bien, ce monopole devient, par leur révolte, un malheur public.
Ils diront sans doute que Dieu ne leur a pas donné d'ordre ; mais ils ont mauvaise grâce à le dire parce qu'ils n'ont rien tait pour savoir à quoi s'en tenir et qu'au lieu de laisser à la vérité le champ libre pour apparaître ce qu'elle est en réalité, une vérité de premier ordre, ils ont, au contraire, employé tous les moyens possibles pour l'étouffer. La prudence, en pareil cas, ne consiste pas à se boucher les oreilles et à refuser l'examen que l'on demande, mais bien à se rappeler que les hommes, les plus haut placés dans la hiérarchie, sont des
hommes en tout semblables aux autres hommes et que, devant Dieu, nous sommes tous e'gaux.
Rien ne semblait si simple autrefois que de me fermer la bouche et certes, aux yeux de bien des gens, je devais paraître profondément ridicule quand je disais à Son Exe. Mgr Conroy d'avoir à s'opposer à la nomination et au sacre de Mgr Dominique Racine ; mais aujourd'hui que Son Exe. Mgr Conroy est mort, qu'il est mort frappé par la main toute-puissante de Dieu, le jour même du sacre de Mgr Racine, j'ai cessé d'être ridicule quand je viens vous dire à vous, Mgr Smeulders : Son Exe. Mgr Conroy, légat du pape au Canada, est mort, le jour même du sacre de Mgr Dominique Racine pour n'avoir pas mis opposition à la nomination et au sacre de cet évêque ; il faut que justice soit faite ; que Mgr Racine descende du siège de Chicoutimi qui ne lui appartient pas, et que le Rév. Père Arnauld, religieux de la congrégation des Oblats qui a été miraculeusement désigné par Dieu luimême pour être évêque de Chicoutimi, soit évêque à Chicoutimi ; il le faut parce que le triomphe de l'Eglise dépend de cet ordre que Dieu a donné et qui a été méconnu.
Dieu n'a pas l'habitude de faire connaître par des miracles quelle est sa volonté sans qu'il y ait enjeu des intérêts de premier ordre, et quand viendra pour la vérité le temps de triompher, on s'étonnera qu'une chose aussi claire, aussi manifestement vraie, ait pu être étouffée si longtemps.
J'ai l'honneur d'être. Excellence, votre trèshumble serviteur.
Pierre Leroy.