La Cloche
Jendi 8 juillet. — La première ressource des mauvais payeurs, c'est de gagner du temps.
Le gouvernement français, avant de se déclarer insolvable en fait de libertés nouvelles, cherche à prolonger la situation, et
l'on dit même que, pouirsé à bout, il aimerait mieux nier la créance que d'avoir a la payer.
C'est là, je l'en avertis, non plus le premier, mais le dernier expédient.
E il bien oui, plutôt que de prendre simplement l'initiative de réformes urgentes, le gouvernement, mettant cette fuis à nu les éternelles oscillations et les incertitudes perpétuelles qui sont le principe de tous ses raouveraenls, essayerait de ne plus discuter avec la Chambre et de faire un appel au pays.
Un plébiscite! Ce mot devrait eiiraier tous les hommes d'ordre. Quant à moi, qui tuis un abominable anarchislo, il me réjouit profondément.
En effet, le jour où il s'adresse directement au pays pour lui demander de ratifier sa politique, l'Empereur reconnaît que sa politique manque de clarté, que ses moyens ordinaires d'information manquent de certitude, et qu'après tant d'années de sacriûces coûteux, de paix, de prospérité, de gloire apparente, il ne sait plus où il en est, et il ne sait pas où le pays veut être.
C'est le plus grave des aveux.
j'ajoute que c'est le plus dangereux des
expédients.
Comment ! le pouvoir qui refuse à une Assemblée l'initiative politique attendrait cette initiative du peuple entier !
Une Assemblée fait des lois un peuple
ne fait que des révolutions.
Le plébiscite est donc un appel révolution-^ naire, puisque si le pays se prononce contre
le gouvernement, celui-ci n'a plus d'autre ressource que de s'en aller.
Mais, c'est aussi un instrument de tyrannie; car si le pays, qui ne raffine pas, qui ne subtilise pas, qui se laisse d'ailleurs facilement influencer par des spectres, donne une grande majorité au pouvoir, celui-ci peut puiser dans ce droit réel du nombre la légitimité apparente de la force et de la violence.
(3u le plébiscite, voté sous la pression des fonctionnaires, trahira la liberté, ou, voté librement, il trahira le pouvoir.
Dans le premier cas, c'est la réaction avec tous ses dangers ; dans le second, c'est la recrudescence des embarras actuels.
Quant à moi, loin de redouter le plébis-
cite, je le réclamerais à grands cris s'il nous fêtait offert avec le droit illimité de réunion, car il me semble impossible qu'on nous l'offre sans nous fournir les moyens de le voter en connaissance de cause.
Pour savoir si on doit continuer au gouvernement la confiance qu'il réclame , il faut, comme pour le renouvellement des députés, discuter ses actes et le mettre librement sur la sellette. Sinon, son nouveau mandat reste entaché.
J'ajoute enfin qu'après le dépouillement des voles, s'il y a eu pression, manœuvre, ingérence de l'autorité, il ne se trouvera pas un pouvoir pour discuter le résultat, pour accueillir les protestations, et surtout pour les satisfaire.
Ce qui consacrera par un scandale les scandales du scrutin.
Il serait bien plus simple et moins
dangereux de ne pas écouter M. Rùulier et (ie le mettre à la porte.
Je reçois de Toulon la lettre suivante :
« On est en train de préparer ici le couronnement de l'édifice assez vite bâti par la régence espagnole.
î) Nous attendons sous peu de jours l'arrivée de l'escadre Topete , laquelle sera aussitôt ralliée par les escadres anglo-françaises de la Méditerranée.
» Dès que connaissance sera faite, on leur conférera la mission collective de transférer en Espagne le jeune prince des Asturies.
)) Si j'en juge par le pronuiiciamiento de (]adix, par le sens traditionnel de la marine anglaise et le vote dernier de nos quatre grands poris militaires, je crains bien que le futur monarque ne soit pas reçu avec des acclamalions à bord des escadres combinées.
» Que voulez-vous? les armées de terre ont seules gardé le secret des nobles passions ; quant aux armées de mer, elles commencent, proh pudor î à partager les passions vulgaires de la viie multitude, et surtout la passion de la liberté.
» Agréez... »
On vient de condamner h trois mois d'emprisonnemont et 300 francf^ d'amende l'auleur d'une brochure contre la religion.
Bien que signée Lucifer, la brochure en question, Les Orléanalses, ne valait pas le diable. Mais ce n'est pas son mérite, c'est i^on intention que l'on a condamnée.
Ce jugement me prouve une fois de plus qu'il vaut mieux douter du bon Dieu que de ses saints. Je n'aurais pas obtenu six mois de prison si, au lieu de répéter une définition devenue banale, et de mettre en doute les instincts philanthropiques de Napoléon I"^"', je m'élais avisé de déblatérer contre Dieu.
Le culte napoléonien est Ct^lui que Ton. venge le plus durement.
Il est fâcheux qu'en nous punissant, on ne nous convertisse pas. 11 faudra bienlOt un concile de décembrailleurs pour restaurer le dogme.
Il paraît, craprès le journal de M. de Girardin, que Mme Walewska va donner de petites fôtes à Saint-Germain.
C'est faire un nol)le usage des revenus qu'on lui paye.
Mais, si le besoin d'un remboursement se fait sentir dans la conscience de la millionnaire inscrite au bureau de charité de la couronne, pourquoi ne rend-elle pas tout simplement son superflu ? pourquoi ne l'adressc-t-elle pas aux veuves que la grève vient de faire à Saint-Eiienne ?
Ycndrcdi ». — Dès qu'un procureur impérial quelconque donne sa démission, l'optimisme public attribue cette démarche à un accès d'indépendance et à un excès de libéralisme.
C'est ainsi que M. Genreau, avocat général à Paris, venant de prendre du repos pour soigner sa santé, on s'obstine à croire qu'il désire soigaer avant tout sa conscience.
On se rappelle que, dans l'aifaire Ulysse Parent, il osa conclure en faveur du citoven
assommé contre Ips agents de police a*?ommeurs.
Et ce fait si simple fut jugt'^ si gravL- qu'un ne s'expliqua pas comment un pareil avocat général conservait sa place.
^ Aujourd'hui, il la quitte par nécessité; mais on ne veut pas se rendre à cette rai- .son plausible. Il faut à toute chose un motif politique.
Qui donc a exposé la magistrature à ces interprétations injurieuses ?
Qui donc a compromis la justice au point de lui ôter son caractère universel pour en faire une justice ofGcielle ?
M. Julo? Amigiips vont ilo^ner pour litre à \iTi journal nouveau la République, ei Vddministraîion fo cabre devant ce mot, comme s'il allait faire éclater l'Empire.
Je voudrais savoir en vertu de quelle loi radminislration a le droit de se cabre?- devant une intention, et je voudrais savoir ce qu'il y a de sédilieux dans un mot qui ne peut être qu'un signe de deuil respectable.
On permet à la feuille de iM. de Girardin de s'appeler la Liberté, et nous n'avons pa> plus la liberté que la République.
D'ailleurs, aucun gouvernement moderne n'a la prétention d'être le moule détlnitif des sociétés. Tout ce qu'il demande, tout ce qu'il peut demander, c'est qu'on ne suscite pas avant l'heure de.^ changements qui ne se-
raient pas l'expression du sentiment universel .
La République est un idéal comme un autre. Eloignez-le, ajournez-le, supposez que des siècles encore le maintiennent à distance; mais, de quel droit un pouvoir qui se dit moderne, qui a passé par toutes les entreprises et par tous les mécomptes, avant de jouir de son bonheur relatif et perfectible, de quel droit ce pouvoir qui se défend encore, peut-il nous interdire de lui montrer en même temps qu'à nous, la République comme une espérance, comme un couronnement d'édifice lointain, chimérique, u topique?
Cela ne peut que pousser à la perfection des qualités civiques ; car on ne fonde pas les républiques comme les monarchies, avec des vices.
Mais le progrès du bien est-il une menace séditieuse? Voilà ce que je voudrais savoir;
voilà ce que je voudrais faire dire, et voilà ce qu'on ne dira pas.
Rf^.publiqueî République! c'est le tarte à la crème des beaux petits hommes d'Etat qui ne savent pas discuter.
J'ai beaucoup cité Montesquieu dans mon dernier numéro : on n'a pas toujours de si bons auteurs sous la main. Aujourd'hui, je citerai Napoléon ^^
Voilà un oracle commode; il dit tout ce qu'on veut.
DcB que la R^'-publique de 1848 est pro-
clain-ée, un inscrit sur tous nos monuments la mémorable sentence de Napoléon l^' a Sainte-Hélène : « Avant cinquante ans, la France sera répubUcalne ou comque. »
Puis, une belle nuit, au nom des idées napoléoniennes, on met la République à l'ombre, et on nous traite, non en Cosaques, mais en Français, et l'Empire reparaît à l'horizon, prédit, promis, béni, par l'oracle infaillible de Sainte-Hélène.
Que faut-il conclure delà? Qu'il n'y a rien d'absolu dans les prédictions, et rien de définitif dans les gouverneraenls.
Dans les Œuvres de Napoléon à Sainte- Hélène, p. 264, vol. 30 de la Correspondance, on lit que le roi de Prusse,Frédéric-GuillaU'
me, aurait bien voulu détruire la Képublique française, comme le royaume de Pologne; mais, dit Napoléon, la France était un autre ennemi que la Pologne, quoique, alors, elle n'eût pas un aussi grand citoyen que Kosciuzko.
Alors, cela veut dire aux premiers jours de la République.
Mais quand, enfin, Bonaparte fut sorti des rangs secondaires et se fut révélé comme un autre Kosciuszko, ce fut fini; les e?pc= rances du roi de Prusse furent à jamais détruites, puisque le nouveau Kosciuszko luimôme le dispensa de supprimer la République.
Beaucoup de personnes naïves se sont étonnées de l'effet prodigieux de la souscription Baudin, et se sont demandé, sans pouvoir répondre, ce qu'avait de si terrifiant le spectre de ce représentant ingénu, raort pour la défense des lois.
C'est qu'elles ignoraient qu'il est dans la destinée des Bonaparte de causer la mort d'un représentant du peuple nommé Baudin, et que ce nom est fatidique.
Voici ce qu'on lit à ce sujet (même livre, p. 363) au passage qui raconte le retour d'Egypte et le 18 brumaire.
(( Baudin, député des Ardennes, homme de bien, vivement tourmenté de la fâcheuse direction qu'avaient prise les affaires de la République, mourut de joie en apprenant le retour de Napoléon. »
Quelle coïncidence que' ce nom, quel con-
traste dans les deux morU survenue? au même moment!
Mais, est-il bien certain que le premier Baudin soit mort de joie? Pour le second, le doute n'est pas permis.
Bonaparte en parie bien à son aise, et je crois qu'il calomnie un honnête homme, qui fut un des présidents de la Convention , modéré mais ferme.
Non, ce premier Baudin n'a pas d< >lionoré le nom.
Le 26 messidor au Vil, il prononça, au Conseil des Ancien-, qu'il présida aussi, i-n discours très-chaleureux , trôs-applaudi , dans lequel il disait à propos de l'anniversaire du 14 juillet :
« Représentants du peuple, l'énergie à laquelle nous rappelle le 1 i juillet doit aujourd'hui défendre cette précieuse liberté qui remonte à ce jour mémorable; et, pour qu'elle ne nous soit pas ravie, vous saurez déployer toute la vigueur qu'exige la conservation d'un pareil dépôt, maintenir dans la représentation nationale et dans le pouvoir exécutif l'indépendance qui leur appartient Vous repousserez comme une suggestion payée avec V or de VAngh terre toute idée de changement dans la d stribution et dans Vexercice des premiers pouvoirs. »
Et c'est trois mois après avoir prononcé ces paroles, dignes de Baudin, noire contemporain, que Baudin, Tarcien, serait mort
(U ju'ie en apprenant l'arrivée dt' celui qui vonnit (uer la République!
Cela est aussi invraisemblable que si Ton (lisait que Baudin, le représentant do 1850, est mort de joie sur une barricade, à la douce pensée que le coup d'Etat allait réussir.
Nous avons tous joué à ce petit jeu qui est une pénitence des jewx ïnnocenU :
— Si j'étais petit papier, que feriez-vous
Quand une dame interroge, on répond par une galanterie ; quand c'est un homme, par une épigramme.
Je ne sais de quel sexe au juste sont les interlocuteurs qui ont posé la question a l'Empereur, mais celui-ci a répondu :
— J'écrirais à Mackau, j'écrirais à Schneider, et je m'écrirais à moi-même !
Et il a écrit, comme il le disait, en dcve\n- ('înt les charades de Compiègne.
Le billet à M. de Mackau a fait son chemin ; le billet à M. Schneider a eu tous les honneurs de la publicité. Voici qu'on veut notre admiration pour le petit billet que l'Empereur s'est éciit à lui-même, et qu'il a mis dans un tiroir , en permettant, sans doute, qu'on vint fouiller le meuble.
Car je n'accuserai jamais les rédacteur? du Pays d'abuser des serrures; et, si c'est à un momeigncifr qu'ils doivent la communication de ces ôpanchements augustes et intimes, il est plus que certain que c'est à un monseigneur vivant et réel, et non à l'instrument d'effraction que les voleurs ont baptisé de ce nom.
Dans quel but leur a-ton communiqué ces quelques lignes :
« Le 19 janvier, aurait écrit l'Empereur, j'ai commis une grande faute. En agissant î^ans concert préalable avec la majorité, je l'ai n-ise en susfâcion conlie mes sentiments (.n\ers elle.
* Tous mes (fforis doivent tendre à rcconquéiir sa conliance. »
Cts paroUs, s'il l'aiit s\n lappurler à leur cauiion, ^o (ruuveraienl dans une note que l'Empereur a lédigée lui- môme ces joursci, pour son usage personneL
Mais, peur quel usage?
Veut-on nous persuader que Sa Majesté a un confesseur politique, et qu'elle prépare, comme les enfants, sa confession par écrit, pour n'oublier rien de ses fautes nombreuses, le jour du confessionnal?
Ou bien, pense- l-on nous faire croire que si l'Empereur ne prenait pas note de ses bonnes intention?, il pcurrait les oublier?
Ce petit papier a-t-il quelque analogie
avec celui que les distraits mettent dans leur tabatière ? Kt l'Iîimpcreur a-t-il besoin d'un mcmento pour se souvenir que, tel jour, à telle heure, il doit promettre la liberté et se mettre d'accord avec la majorité?
Cette méihode des petits billets ne s'allie guôresà rhablîudc des longues méditations, c'est-à-dire dos incerliludes laborieuses, et à la puissance des idées fixe?.
A moins que l'historien de César ne préparc ses propres Commentams et ne travaille à ses Mémoires.
C'est la seule explication plausible de ce petit papier, bon à mettre, sans cela, dans mon corbW.ony pour passer d'un pMit jeu à un autre.
Saïucdl 10. — C'est du ISord, aujourd'hui, que nous viennent Jes cancans.
Un correspondant de ce journal réédite l'histoire du tableau de M. Lazerges, marchandé par le gouvernement, sous la condition que le peintre fera disparaître la tête de Rochefort et la mienne du groupe des journalistes réunis au foyer de l'Odéon.
Celte facétie qui se renouvelle a déjà été démentie ; elle le sera encore. 11 est si facile de ne pas acheter un tableau qui déplaît, que je ne comprends pas comment on aimerait mieux laisser voir la ridicule prétention de le corricrer;
La guillotine réelle est une machine épouvantable que la République de 1848 a eu la gloire d'ébrécher, et que nul ne rétablira en politique. iMais, vouloir la remplacer par une guillotine symbolique en queues
— Iode cerises, bonne à guillotiner dos mouches, c'est se faire grotesque à plaisir, sans parvenir à être menaçant .
Il ne faut jamais défier les gouvernants de faire une sottise ; je les délie bien pourtant d'être aussi botes que cela. Ce serait trop humiliant pour ceux qu'ils gouvernent.
Tandis que M. lîuyot-Montpayroux disait et répétait jeudi à la tribune qu'il ne tolérerait pas les manœuvres oratoires de son ancien ami M. Rouher, celui-ci se démenait, s'agitait et murmurait un tas de choses que je ne répéterai pas.
Le mot de gaminerie se serait trouvé, dit-on, parmi les exclamations les plus parlementaires du Démosthènes auvergnat.