‹ La ClocheChapitre 11 sur 15 · PAM · texte numérisé non relu

PAM

Jeudi lO flc^cmhre. — Le mois de décembre est un mois de printemps pour l'Empire actuel, et je m'étonne que l'arbre du 20 mars, qui a bien fini maintenant sa tâche envers la mémoire de l'oncle, ne pousse pas la galanterie pour le neveu jusqu'à fleurir entre le 2 et le 10 décembre.

On l'a tant arrosé, on lui a donné fie si excellent engrais dans ce mois-là, que l'ar-

bre fatidique devrait payer sa dette par queli^ues petits bourgeons.

Si ie pouvoir s'avisait jamais de vouloir des économies sérieuses dans l'Empire et l'équilibre dans le budget, il n'aurait qu'à entreprendre en décem.bre celte réforme nécessaire pour la voir couronner de succès.

Tout lui réussit en décembre : les élections, les insurrections, les arrestations, les exécutions et les représentations de tableaux vivants.

SI Strasbourg avait été entrepris en décemxire, l'aventure eût réussi; mais on a beau avoir la Providence pour soi, on ne connaît jamais toutes les chances au début. Strasbourg était d'ailleurs un acheminement, puisque cette première charade a été repré- ■seutôe le 1"' novembre.

Il y a JMsie l'ingt ans aujourd'hui, les

Français étaient en république, et le prince Louis-iNapoléon était le plus républicain des Français.

L'amendement Grévy n'ayant pns été adopté, la Constitution exigeait qu'on nommât un président, et la police sait comment en certains endroits la voix de Dieu, en devenant la voix du peuple, s'érailla jusqu'à devenir un formidable engueuleraent.

Pour ma part, voici le spectacle édifiant dont je fus témoin. Ma première rancune date de ce jour-là. Jusqu'au 10 décembre j'étais antibonapartiste de raison, de sentiment ; j'eus le droit alors de le devenir par représailles et par fierté.

Comme rédacteur en chef du Propagateur de rAuhe, j'avais énergiquement combattu la candidature du prince, et, sans pousser la candeur jusqu'à m'imagincr que les

Champenois meurtris, pressurés, piétines par les grosses bottes de l'oncle, refuseraient de s'agenouiller devant le neveu, je croyais qu'on se souviendait davantage de 1814, de 1815, dans un pays balafré par les Cosaques. Je prévoyais bien que je représentais en Champagne la minorité, mais une minorité imposante ; «t puis, naïf, moi qui avais vu la générosité du peuple au mois de février, je comptais sur la môme fraternité au mois de décembre. J'oubliais certains insurgés de juin qui chantaient : « Napoléon ou du plomb ! »

Pendant quelques soirs, avant l'élection, j'eus à me garer de véritables guet-apens. Comme c'était encore le gouvernement de Cavaignac qui payait la police, la police me protégeait. Si j'allais au théâtre, c'était avec un revolver dans ma poche et avec un agent marchant dans mon ombre, pour me défendre contre les tentatives de propagande. C'était flatteur, mais gênant !

Enûn, le 10 décembre se leva; toute la ville s'emplit du flot des campagnes. On me prévint charitablement que je ferais sagement de ne pas aller voter. J'eus la faiblesse de me moquer de cet avis, et, vers les dix heures, je crus qu'il m'était permis d'user de mon droit et d'exercer, comme le premier décembraillard venu, ma part imperceptible de souveraineté.

A mes premiers pas dans la rue, je vis des visages consternés. On parlait d'électeurs assommés, précipités dans le canal. Mes voisins me lançaient des regards de compassion : pourtant, la longue rue que je devais descendre était relativement silencieuse.

Quand je débouchai sur la place d'armes, devant la préfecture, je me trouvai tout à

coup au milieu d'une foule épaisse, bruyante, confuse, qu'une clameur soudaine mit en fureur, el qui commença ce qu'on est contvenu depuis d'appeler le spectacle de l'enthousiasme populaire.

Le joli spectacle ! Ce peuple, gangrené de populace, qui exerçait pour la première fois sa souveraineté, eut l'ivresse furibonde des tyrans. Les voix hurlèrent, les mains se crispèrent; je fus saisi, arraché, déchiré, et, comme je m'étonnais que cette foule eût tant de pierres à la main, je recueillis dans mon gilet des balies de plomb que ces vauriens du suffrage universel trouvaient plus commodes que les cailloux et dont ils avaient empli leurs poches. Je les ai gardées ; j'offre de les restituer à qui les réclamera.

On me poussait vers le canal. Je me de-

mande aujourd'hui si j'aurais pu y nager. Je ne sais pas pourquoi je ne parvins pas jusqu'à la berge : c'est la foule compacte qui se faisait obstacle à elle-même et qui me barra la route.

Quelques gardes nationaux, aussi maltraités que moi, me rejoignirent par hasard dans ce tourbillon, et, avec leur aide, je parvins jusqu'à la grille de la Préfecture, qui se referma sur nous.

Je jure que jamais bulletin de vote favorable à la République ne fut déposé avec autant de ferveur, de colère, que j'en mis à récrire et à montrer le mien. Mais ce n'était pas tout. Une fois entré, il m'était impossible de sortir. Je restai à la Préfecture, emprisonné par les décembraillards.

Vers la nuit, ils eurent la fantaisie, ne pouvant m'atteindre, d'aller briser mes carreaux et enfoncer ma porte.' Ce fut, à ce qu'il parait, d'un entrain superbe. Nous re-

trouvâmes le lendemain dans mon grenier des fusées, des matières inûammables qu'on avait jetées, mais qui eurent le mauvais goût antibonapartiste de ne pas flamber.

Le préfet de l'Aube, M. Farjasse, séance tenante, écrivit un rapport indigné à M.Dufaure, ministre de l'intérieur. Si le 10 décembre a son dossier, M. Pinard peut retrouver ce témoignage, que j'affaiblis plutôt que je ne l'augmente, et je l'engage à le lire quand les élections prochaines lui auront prouvé que la Champagne se souvient davantage de 1814 et ne veut plus se souvenir du 10 décembre 1848.

Jusqu'au milieu de la nuit, je restai à la Préfecture. Vers onze heures ou minuit, le préfet, qui s'étonnait de l'inaction de l'autorité militaire requise par lui, fut obligé d'aller, avec deux pistolets dans ses poches,

chercher le général qui passait sa soirée au Ihéâtre. Je viens de consulter mon journal : on jouait pour la première fois les Sept péchés capitau.r, et les violences du ruisseau n'étaient pour le général que des péchés véniels.

Le préfet ramena à la préfecture le général commandant le département, le capitaine de gendarmerie, le procureur de la République, et ce fut, une heure plus fard, dans celte illustre compagnie, augmentée de deux sergents de ville, que je fus reconduit chez moi.

Le lendemain, j'avais une sentinelle à ma porte, et mon trottoir était interdit aux passants, comme le cimetière Montmartre l'a été l'autre jour.

Du reste, Louis-Napoléon était proclamé président aune immense majorité, et prononçait à l'Asicmblée un joli p';;tit discours républicain,

«Nousavon?, citoyens représeotanls, di- » sait-il, iiDe grande mission à remplir; n c'est de fonder une république dans l'in- » tôrêt de tous, et un gouvernement jusie, » ferme, qui soit animé d'un sincère amour » du progrès, sans être réactionnaire ou » utopiste, »

C'est, comme on le sait, le gouvernement que nous possédons, à cette petite différence près, qu'il ne s'appelle plus la république. Mais on conviendra que les républicains avaient si m.al agi au 40 décembre 1848, et avaient voulu si fortement violenter l'opinion, qu'ils méritaient ce châtiment. Ils sont bien sages aujourd'hui.

Le goût public eit aux anniversaires et aux procès. Je crois le satisfaire en propo-

sant de fêter le K) décembre, et en recommandant une publication destinée à suivre le sillage des livres de M. Ténot.

On va mettre en vente les grands procès politiques, et parmi ceux-là tout d'abord les procôs de Strasbourg et de Boulogne-.

Je viens de relire le prejnier ; il est amusant. Je ne m'étonne plus que le coup d'Etat du 2 décembre ait si parfaitement: réussi : on avait fait deux répétitions excellentes et les rôles étaient sus admirablement.

A un autre point de vue, il y a quelque chose de consolant pour le pays, qui serait tenté de redouter l'indécision dans ses chefs, à reconnaître une fixité d'opinion, une vocation de coups d'Etat immuable et continue, bien faite pour rassurer contre les chances de versatilité.

Mais, au 2 décembre, l'élémont comique a manqué. !l abonde dans le procès de Strasbourg.

C'est d'abord le prétendant qui, pour déconcerter la police de Louis-Philippe, déguise sa correspondance et écrit au colonel Vaudrey sous le nom de Louise Vernert.

La jeune personne paraît avoir le plus grand désir de se marier ; elle fait, avec tQutes les précautions que la pudeur commande, un aveu timide à Vaudrey. Jamais colonel du Gymnase ne reçut une confidence aussi tendre et aussi chaste. Cela peut se chanter sur l'air de Michel et Christine.

Voici la fin de ce poulet amoureux :

((En attendant que je sache si je me ma- » rierai ou si je resterai vieille fille , je vous » prie de compter toujours sur ma sincère » affection.

» Louise Vernert. »

Pour empêcher Louise de coiffer sainte Catherine, un complice, qui manquait de déh'catesse dans les paroles, écrit sur son carnet :

« il faudrait trois cents gueulards aux pou- » mmis vigoureux et chargés de crier : « Vive » ï Empereur ! »

On ne se dit pas ordinairement ces choseslà à soi-même. Trois cents gueulards ! Rien que cela. J'en ai entendu bien davantage à Troyes, et depuis. Aujourd'hui, ce calcul mesquin et de mauvais goût ne serait plus possible.

Une chose me frappe dans le procès dont je lis les épreuves : c'est l'opinion des accusés et des avocats sur le serment politique.

Aucun d'eux n'a la verdeur de M. Duruy

et ne parle cV emplâtre à guénr les dettes] mais le commandant Parquin, auquel on reproch3 d'avoir trahi son serment à Louis- Philippe, s'ôcric :

«Je vous ai d(^j;i dit que j'étais lié par » mon premier serment {celui de 180i), et je » ne crois pas que quatre millions de votes » nationaux aient, depuis, constitué un autre » serment.»

Ainsi, trahir le gouvernement que l'on sert par état, m.ais sans conviction, voilà la théorie. Elle est dangereuse pour tous les gouvernemenls.

L'avocat du colonel Vaudrey, M. Ferdinand Barrot, aujourd'hui sénateur et grand référendaire, disait à son tour pour défendre le parjure de son client :

« Le succès absout, et les serments ne se » gardent que lorsqu'on peut les faire ser- » vir aux intérêts du pays.

» Nous sommes fàchô de n'avoir pas plus » d'éloges à faire au «erment politique.

)) Le serment politique est tombé dans le » domaine des transactions humaines. Tant » de gens sont si habitues à en prôler n qu'on n'a pu en faire le texte d'une orai.-on » morale. Si un homme n'avait jamais prôlé » qu'un serment, je lui permettrais de venir » insulter le colonel Yaudrey. » (On rit.)

M. Ferdinand Barrot ne donne plus de consultations sur !a valeur du serment, de-!puis qu'il a prêté le sien.

Ce procès, on le voit, est plein d'enseignemec ts moraux.

Le procureur général, M. Rossée, malmène les œuvres du prince Louis Napoléon. Il parle du projet de constitution, des rêveries politiques.

« Si une nation l'adopiait, dit-il, elle se- » rait sur-le- champ plongée dans l'anarchie; !) car le projet était extravagant, surtout en

I) ce qui concerne la pondération des pou- » voirs. »

Je me hâte de le dire, notre Constitution actuelle, bien que sortie du même cerveau, ne date pas des mômes rêveries. Voilà pourquoi nous n'avons pas d'anarchie.

Un témoin, un canonnier, qu'on n'inventerait pas, raconte avec la candeur d'un soldat comment la tentative d'embauchage a commencé. Écoutez, rien n'est plus comique.

« Quand nous avons été dans la cour de » la caserne, le colonel et quelques autres, » dont im jeune homme qui avait le petit » chapeau sont venus. Le colonel nous a » parlé d'une révolution, de l'Empereur... » Alors, on a crié : « Vive Vempereur ! vive n Napoléon II ! » J'ai crié comme les autres; » mais après ça, j'ai dit à un camarade : —

» Ah! çà, quel empereur?... quel Napon léon?.., (On rit.) Un camarade m'a dit que

» c'était le neveu de l'Empereur; un autre, )> que c'était son ûls ; un autre, un vieux de )» la batterie, m'a dit que c'était l'Empereur I) en personne I (Éclats de rire.) »

Je ne crois pas qu'on ait jamais joué, à Compiègne ou ailleurs, une charade plus amusante que celle-là Ces troupiers qui commencent par crier : Vive l'Empereur! pour s'informer ensuite du héros acclamé, c'est de la haute, ou plutôt de la basse comédie ; c'est l'épanouissement de la farce.

Puisqu'on met les faits judiciaires au théâtre, je ne désespère pas de voir jouer le procès en question sur la scène du Palais- Royal; on l'appellerait : Un acte de foie ou Le pâté de Strasbourg.

VeiBdrcsïl îl. — On coiUinue à insulter doucement Berryer, môme depuis qu'on a fini de l'iionorer.

L'absence de magistrats au convoi de ce grand orateur avait éié un des signes les plus caractéristiques de l'indépendance des caractères. La rancune gardée par un de ses plus illustres clients, qui n'avait pas voulu se souvenir des services rendus, donnait déjà la mesure de la grandeur d'Ame des hommes actuels. Mais M. de Sacy a renchéri sur tout le monde, et la note publiée dans le journal de son gendre est un monument, un chef-d'œuvre.

L'académicien qui est revenu un jour de Compiègnc fasciné pour la vie, et qui, chargé du rapport sur Tétat des lettres, à propos de i'E.xpo iliun de 1867, a fait son petit coup d'Etat contre la république des lettres, et a osé écrire sans se moquer de lui-même : V Empire des lettres, M. de Sacy

a eu soin de faire dire que c'était comme contraint et forcé, comme membre du bureau de l'Académie française, qu'il avait consenti à suivre les funérailles d'un collègue.

Sans cela, jamais on ne l'eût vu derrière le cercueil d'un homme politique resté fidèle à ses principes, à ses atlections, au culte de toute sa vie.

Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle après un si éclatant aveu I

M. Thiers, en montant dans le convoi qui conduisait les invités à Augerville, disait :

— Eh ! eh ! voilà une manœuvre à l'intérieur parfaitement caractérisée ! 11 y a eu entente entre nous.... nous poursuivons le môme but. Si j'étais avocat général, je demanderais dix mille francs par tête, et ce serait un assez joli coup de filet !

M. Thiers avait raison. Ce deuil de la

probilé politique, du génie, de l'éloquence, de l'enthousiasme patriotique, était un acte violent d'opposition, une manœuvre.

Quel grand événement ! quel apaisement out à coup si les trains qui conduisaient les gens du deuil avaient safuté î La France eût été décapitée; mais, comme elle fût devenue facile à gouverner 1 11 y avait là les académiciens, les avocats, les hommes politiques, qu'on croit l'élite de la société, mais qui pensent si mal ! Il ne serait plus resté que les officieux par troupeaux, et ces gens-là, pourvu qu'ils soient agréés, sont toujours agréables l

Un dernier souvenir à Berryer.

Dans la séance du 16 juillet 1851 , comme il s'agissait de réviser la Constitution, il disait :

« Je suis sorti du collège au bruit du ca-

1 non d'Iéna, et quelle tôle n'eût pas été 1 rnivrée alors 1 Mais j'ai vu. . j'ai senti le » despotisme, et il m'a 616 odieux. Je n'ai » pas attendu sa chute.... Faire reposer » la destinée d'un peuple sur la tête d'un » seul homme , c'est le plus grand dni » crimes. »

Le souvenir de ces paroles permet h tous les esprits libéraux de porter le deuil de Berryer, sans avoir d'engagement avec le parti légitimiste.

Mais M. de Sacy n'est ni pour la liberté, ni pour le droit divin. Il est pour les invitalions de Compiègne.

La question des cimetières est une question d'actualité.

J'en profile pour m'étonner d'un surnu singulier donné au cimetière du dix- huitième arrondissement. L'endroit où, depuis 1860, on enterre les mort.^, au delà des fortifications, près du chemin de fer du Nord, est vulgairement appelé Cayenne.

Je demande pourquoi ?

H y a des gens bien malintentionnés qui. s'appliquent à entretenir ou plutôt à susciter entre les bourgeois et l'armée un antagonisme dont ils croient profiter. Ces agents provocateurs ont quelquefois l'impudence de leur mauvaise action et, s'adressant aux hommes de liberté, de progrès, d'union, ils les défient de se jeter sur l'épée nue tendue par l'armée ; ils ne parlent que de répression, de mise en état de siège, etc..

Jiî n'ai pas besoin de dire que ces fomentateurs de guerre civile ?ont les journalistes olficicux.

Quelquefois, moins naïfs, ils prennent un biais et alTcclent de défendre contre la démocratie rarm6e,que la démocratie ne songe pas du tout à attaquer. Us inventent des griefs imaginaires, et parlent toujours d'une revanche à prendre par nos soldats, qui, Dieu merci, n'ont plus à se venger.

Ces argunaents grossiers ont pu servir avec succès au 2- décembre ; ils n'auraient plus de prise aujourd'hui.

Mais il faut les dénoncer pour les faire juger.

Je trouve dans un journal officieux de Nantes une lettre écrite par un capitaine de

dragons en retraite, qui n'est pas faite pour amener la concorde. Voici ce que j'y lis, entre autres ciioses, à propos du 2 décembre :

« N'est-ce pas l'armée qui, en prêtant » son concours volontaire à Vhomme provi- » deniiel devenu depuis un souverain lout- » puissant, a sauvé la société menacée de » l'anarchie et d'un épouvantable cata- » clysrae ? N'est-ce pas elle qui a dit à la » Révolution: — Tu t'arrêteras là, et tu n'iras » pas plus loin. Je connais tes principes I) libéraux, mais aussi les procédés odieux » et barbares dont tu as usé en 1848, à l'é- » gard de ce que tu appelles dans ton lan- » gage la soldatesque.

» Mais hélas ! aux yeux de ces gens de » faux progrès et de fausse liberté, tous les » droits que nous avons à la reconnaissance » publique sont autant de matières à leur » haine et à leurs rancunes. Ils ne veulent ») pas nous pardonner les services que nous » avons rendus à la France dans ce jour à » jamais mémorable \ etc. »

Cette lettre, dont chaque phrase contient une erreur, est bien le type des brandons de discorde que l'on veut jeter entre le peuple et l'armée. On dénonce de pareilles manœuvres à l'intérieur ; on les dénonce aux ouvriers et aux soldats, mais on ne les discute pas.

Bornons-nous à dire à ce dragon fulminant qu'il n'y a pas d'homme spécialement providentiel. Nous rentrons tous dans le plan de la providence ; elle ne donne de brevet à personne.

J'ajoute que le coup d'état a avancé la réélection du président, mais ne nous a préservés d'aucun cataclysme. Après les misères de la déportation, le Mexique, et a'i milieu de la crise que nous traversons, il est plus que téméraire de parler de l'anarchie évitée.

Je demande enfin de quel procédé barbare la République est coupable envers l'armée.

Est-ce la république qui, en établissant des corps d'élite, a semé des germes de division et do jalousie dans l'armée? est-ce la République qui a méconnu le caractère démocratique de nos régiments ? Est-ce la Repu l)!ique enfm qui a fait aux défenseurs de la patrie la menace de les employer dans les rues de Paris, et qui a attristé de cette éventualilé possible le courage et l'obéissance du soldai?

Demandez à l'armée avec quelle appréhension douloureuse elle subissait, le 3 décembre dernier, la consigne qui la retenait le fuBil au bras dans les casernes? Toujours prête au devoir, n'est-elle pas toujours prête aussi aux fraternisations qui lui rappellent qu'elle est le peuple armé et non une légion étrangère à la France, amenée pour contenir les pacifiques mouvements de la France?

Diviser pour régner est une devise usée; pemer la haine entre tous les partis et tou-

tes les classes de citoyens pour se maintenir par la déGance, est un procédé aussi odieux, aussi dangereux, aussi inutile. Je ne me lasserai pas de le démasquer. Je constate aujourd'hui qu'il est mis en œuvre par les journaux du gouvernement et de la police.

11 paraît que M, Kouher a failli feire une chute.

Mn pas du haut de son ministère, nmis du haut de son coupé.

Quel courtisan que M. le ministre d'Etat!

11 a vu à Compiègne le cheval de son maître s'abattre sur un tas de cailloux ; vile, il cherche à Paris une borne officieuse pour y évaser sa roue. Les journaux assurent que

c'est la vue d'un omnibus qui effraya le cheval réactionnaire de Son Excellence.

Si l'on était superstitieux, ou un peu prophète, quel augure on tirerait de cette peur d'omnibus, c'est-à-dire de tous, causée au ministre -orateur , qui va échouer contre une borne !

Aujourd'hui, la reine d'Espagne s'est rendue au Palais-de-Juslice. On l'a relâchée au bout d'une heure, après avoir interrompu pour elle une scabreuse affaire qui se ju^ geait à huis-clos.

Connaissait-elle le programme des assises?

Celte curiosité de la reine dépossédée qui visite tous les monuments de Paris, ne semble pas alarmer la police.

Je me demande pourtant si, au moment où les idées françaises de 1848 semblent germer en Espagne, Isabelle ne voudrait pas prendre une revanche sur les Français et profiter de je ne sais quoi pour essayer ici quelque plantation de ses idées personnelles et espagnoles.

Toute la question est- de savoir si nous sommes plus loin de l'Espagne révolutionnaire que l'Espagne d'Isabelle de Bourbon.

Samedi t». — Le besoin d'une orientation nouvelle pour les astres qu'on appelle des princes et pour ces ciels nébuleux qu'on appelle des peuples se fait vivement sentir. Voilà pourquoi, sans doute, M. Charles Emmanuel, l'astronome, fait avec tant de succès son cours d'astronom.ie à la Sorbonne.

11 se garde bien de toucher à la poliîiqae ; il ne touche qu'à la science, et à la science libre, indépendante des routines, des formules. Mais, toutes les fois qu'on fait de la liberté, on fait de la politique et de l'opposition.

On conçoit que le môme soleil ne peut pas se lever de la môme façon pour un sénateur chamarré comme M. Le Verrier et pour un simple savant comme M. Emmanuel. L'un regarde à droite, l'autre à gauche.

il paraît que l'auditoire de M. Charles Emmanuel commence à regarder comme lui,

\ gauche, et se défie des pianotes de M. le sénateur qui a découvert décidémcDt plu^^ de décorations que de soleils.

Encore Ln événement qui serait désagréable pour les gens superstitieux.

L'échafaudage installé au Louvre dans la salle des Etals s'est écroulé tout entier. Un seul ouvrier a été grièvement blessé.

D'ordinaire, les écroulements d'échafaudages aux Tuileries coûtent un peu plus de peine et de sang.

Il est vrai que s'ils prenaient l'habitude maintenant de s'écrouler d'eux-mêmes et sans qu'on y touchât, la besogne serait bien abrégée et les victimes seraient bien ménagées.

Les Américains, ces mécaniciens distingués qui inventent plus de machines à coudre que de machines à découdre, frappés de l'inutilité des chassepots, vont réduire encore leur armée. Elle était déjà de 48 mille hommes seulement. Les Etats-Unis trouvent que c'est trop d'infanterie, et, pour faire honneur à leur nouveau président, un général, ils vont retrancher des fantassins.

Je sais bien qu'il faut moins d'armées pour garder une république que pour en démolir plusieurs. Or, la France démocratique a la spécialité de démantibuler les gouvernements républicains.

En 1849, elle chassa la république de Rome, pour y ramener l'ordre, la paix, la confiance et la liberté avec le pape.

En 1852, la République française disparaît soas l'effort de son premier magistrat, 11 est vni que de cette chute datent toutes les prospérités et une stabilité telle que les fantômes eux-mêmes sont impuissants à l'ébranler. On l'a bien vu par l'affaire Baudin.

En 1864 01 1865, la République mexicaine cède la place à un empire. Sous notre influence, et comme nous avons l'art de fonder les empires, celui-là coûte la tête à son empereur et quelque déplacement à Juarez, qui réinstalle la république, au grand dommage des souscripteurs de l'emprunt.

Ces changements de décors ne se sont pas faits sans les manœuvres de nos troupes. Or, pourquoi diminuerions-nous notre effectif, puisqu'il reste trois puissantes républi-

ques à détruire : la Suisse, Saint-Marin et le Val d'Andorre?

Le journal américain The jycio-York Times, pour humilier nos listes civL^es d'Europe, donne le chiffre des émoluments attribués au président de la république, depuis Wasshington jusqu'à ce jour. Il est bien diflicile d'entretenir des journaux et des chevaux nombreux avec cela.

Le traitement est de 3,700 livres sterling, soit 92,500 francs par an.

On ne trouverait pas en Europe môme un roi d'occasion, ayant déjà servi, à ce prix-là.

Quant aux ministres, ils reçoivent 1,380 livres sterling, soit 39,500 fr., moins que le traitement de certain^ préfets.

La France n'a pas à se reprocher de pareilles mesquineries. Elle donnait à son président de la république des appointements d3 500,000 francs. C'était déjà fort joli ; mais la splendeur impériale ne pouvait cependant s'accommoder d'une si piètre auréole. L'aigle tient la foudre, et chaque zigzag du toinerre doit être un lingot d'or.

Aussi, sans lésiner, donnons-nous par jour à l'empereur 71,232 fr. 87 c, ce qui lui permet de dépenser par heure 2,908 fr. 03 c, soit, par an, 26 millions. A la bonne heure ; malgré renchérissement de toute chose, voilà un traitement qui permet au chef de l'Étal de bien traiter ses convives.

M. Rouher, le ministre qui parle, touche pour ce petit agrément près de 200 mille francs par an. Pour l'Auvergne, c'est beaucoup ; pour Paris, ce n'e;*t rien.

Eti bien ! croirait-on que ce président des États-Unis, si mal payé, sait encore parler haut et se faire entendre à l'occasion ? Il a exprimé le désir de nous voir quitter le Mexique ; nous nous sommes empressés de déférer à 'son vœu, sans nous apercevoir que nous abaissions le gros traitement devant le petit.

Le prestige n'est donc pas toujours en rapport avec le clinquant.

Je m'en doutais déjà.

On voit partout des bustes de Rossini avec une couronne do laurier.

Pourquoi alors ne pas frapper nos monnaies à l'effigie de Rossini, puisque c'est la couronne qui fait la grande valeur de la Vpièce ?

Rossini, d'ailleurs, a une souveraineté définitive, immortelle, incontestable; et c'est bien avantageux pour des monnaies qui ne courraient plus jamais le risque de passer de mode.

Dimanche 13. — Hier, une très-intéressante, une très-amusante représentation dramatique, au cercle Pigalle, nous a démontré une fois de plus les avantages de la liberté de penser et d'écrire.

On jouait une Revue de l'année. Les auteurs étaient em nombre des acteurs, et, comme il s'agissait d'un spectacle gratuit,

en l'amille, parmi les membres d'un cercle, la censure n'avait rien à voir dans le dialogue.

C'est dire assez que le dialogue avait gardé toute sa valeur. On a ri de certains mots, on a applaudi quelques allusions malignes, on a acclamé l'apparition de Rochefort et de sdL lanterne, et puis.... chacun s'en est allé coucher, sans pousser de cris séditieux, sans chercher à faire des barricades.

M. le commissaire de police du quartier, qui était au nombre des invités, a fait tout son possible (je le dénonce) pourne pas rire de ce qui nous faisait rire, et personne n'a été attraper la vermine du dépôt.

Ce n'est pas le seul avantage que je veuille constater au nom de la gaieté française, de l'esprit libre, de la jeunesse abandonnée à son instinct généreux.

Je sais, et je pourrais prouver, que ces

jeunes auteurs, laissés à eux-mômes et préservés de toute censure, ont exercé sur leur œuvre une censure de famille qui valait mieux et qui agissait mieux que la censure oFricielle. Le sentiment de la responsabilité rend défiant, et les scrupules du libre arbitre arment la conscience d'une sévérité dont la censure la décharge.

11 paraît qu'on a pleuré à'Compiègne.

C'était de bon goût.

11 faut toujours qu'on pleure un peu dans le mois de décembre. Quand on n'a pas un mort, un exilé à regretter, pour ne pas faire contraste avec le deuil de beaucoup d'honnôtes gens, on invente un prétexte d'émotion.

Cette année, mïss MuUon a humecté les

yeux, et tous les journaux constatent que M. Rouher lui même n'a pas eu besoin d'éplucher un oignon pour se procurer des larmes.

Au nom de toutes les veuves, de tous les orphelins, de tous les proscrits, de tous ceux qui se souviennent, merci !

Ce retour de miss Multon, la femme coupable, la mère prodigue, dans le sein de sa famille, a vivement ému. La pauvre femme serait revenue de Cayenne après de longues années de tortures, d'angoisses, de misère, qu'on ne lui eût pas fail un accueil plus sympathique. Il y a du cœur à la cour : ne laissons pas calomnier les hautes sphères sociales, c'est mauvais. Ne laissons pas croire à FindiCférence devant nos douleurs. Je jure qu'on s'en inquiète, puisqu'on a vu de beaux yeux s'attendrir, et que M. Rouher a étanché un pleur.

Mlle Fargueil a été l'objet d'une ovation qu'elle mérite à tous égards. Jamais l'éminente actrice ne fut plus dramatique, phis vraie, plus superbe de passion, de colore, de jalousie, de désespoir.

Mais je demsftide à M. Belot la permission de m'étonner que son nom seul ait été cité par les journaux et que sa personnalité seule ait été mise en lumière.

M. Belot a dîné à la table de l'empereur.

M. Belot a assisté à la représentation de sa pièce dans la loge de l'empereur.

M. Belot a reçu les félicilaiions de ses hôtes.

Tout cela est parfait et très- juste ; mais à

Ja condition que M. E. Nus, qu'on nomme Je premier sur les affiches, aura sa part.

Il n'était donc pas là?

Il a doncdôcliné l'honneur d'aller à Com-

piègne ?

S'il était là, pourquoi ne l'a-t on pas convié aux mômes honneurs ? et s'il n'y ^(ait pas (ce dont je le féliciterais), il est bon de lui savoir gré de cet acte d'indépendance. Les auteurs, quand ils ne sont pas, comme Molière, les acteurs et les metteurs en scène de leurs pièces, n'ont pas besoin de suivre les artistes demandés en représentation.

Décidément, les gens superstitieux auraient trouvé pâture cette semaine aux Tuileries.

Le feu a pris dans les caves du ministère des Beaux-Arts. Ce n'était que lacui>ine qui brûlait, et le dégât sera vite réparé. Mais n'y a-t-il pas là la confiimalion du danger que j'ai signalé?

Nos musées ne pourraient-ils pas flamber un jour, si un accident pareil, au lieu de se produire du côté de la rue de Rivoli, où il semblait presque Impossible, se manifestait une autre fois dans les magasins de paille, de foin, qu'on a eu l'ingénieuse idée d'amonceler sous les galeries?

Eh bien ! vous verrez qu'après l'avis des journaux et le communiqué de l'incendie, rinfaillibilité maladroite de l'architecte ne se trouvera pas atteinte, et que l'on continuera à loger les chevaux, les palefreniers, les corps de garde et les greniers à fourrage

dans lo plus malencontreux endroit et dan^ le dernier qu'on eût dû choisir.

Quel dommage qu'il n'y ait pas de compagnies d'assurances pour les œuvres de génie !

On comprend qne l'idée ne ?oit pas venue d'une pareille institution pour les monuments et les œuvres de notre époque. Mais, pour la gloire du passé !

Si les ministères et les ministres brûlent, on trouvera toujours des portefeuilles et des porte-décorations; mais Raphaël, Rubens, Véronôse, Titien !

Bah I ils ne datent pas de l'empire i

M. Beulé a prononcé samedi, à l'Académie, l'éloge de M. llittorll".

L^éloge ne dépasse pas la décence de ia flatterie académique, mais M. le secrétaire perpétuel n'a pas mentionné l'incident que voici et qui prouve bien que la monarchie peut être, autrement que les jours de révolution, une cause de dégàls pour les monuments.

M. Hiltorff, un des architectes de la couronne, avait été chargé des préparatifs pour la cérémonie du sacre de Charles X.

Il commença par envoyer à Reims un entrepreneur de maçonnerie avec mission de tàter les statues qui ornent la façade de la cathédrale et de briser celles que le bruit du canon pourrait ébranler et faire tomber.

Un témoin oculaire me rapporte qu'il a vu un tombereau plein de débiis de ces sculptures qui datent des XII1« et XIV^ siô-

des, et dont quelques-unes, dit l'abbé Bounissé, « sont aussi admirables sous le rapport de la composition que sous celui de l'exécution. »

Et on parle des briseurs de statues de 1793 !

LiEsadlâ 14. — Ou relâche, dit-on, toutes les personnes arrêtées le 3 décembre. 11 a été impossible d'extraire do leur mauvaise humeur le moindre prétexte à accusation de manœuvre ou de complot.

Ou les relâche; ce n'est que juste, puisqu'on n'a pas de motif pour les garder. Mais leur donne-t-on la moindre indemnité ? leur fait-on les moindres excuses pour celte ar-

reslaliofl injuste, pour celte détention suffisamment prolongée ?

Non ! les détenus sont bien heureux, si celte fréquentation forcée avec les geôliers ne leur constitue pas un antécédent, le commencement d'un dossier, et si plus tard on ne leur dit pas :

— Mais vous avez été^rrôté au 3 décembre et vous avez fait quelques jours de détention préventive. Ce qui semble laisser croire que les apparences .étaient au moins contre vous.

Et c'est ainsi qu'on devient un conspirateur sans le savoir.

Parmi les honnêtes gens que l'on a pris et déportés au 2 décembre, beaucoup n'en avaient pas fait autant que les curieux du boulevard de C'ichy. Voici une lettre que je recommande à la lecture attentive de nos abonnés. Elle n'e.>t pas inventée pour les besoins de la cause.

Servian, le 11 décembre 1868.

« Monsieur,

» Pour augmenter le nombre des rensei- » gnements recueillis par vous sur le 2 dé- » cembre, permettez-moi de vous citer les » faits suivants que je vous garantis vrais,

» Mon père, Auguste Bournzonnet, a été » tué dans la nuit du 21 décembre pour » avoir protesté contre le coup d'Etat.

» Depuis le 2, il avait été traqué comme » une bcte fauve avec plusieurs de ses amis.

» Fatigué de cette vie errante, il avait ré- » solu de se rendre prisonnier h Pézenas, et, » la veille de son départ, il vint souper clicz » lui avec sa famille. Un espion alla avertir » Immédiatement le détachement de la Bé- » gude.

» Aussilôl gendarmes d'accourir. La trou- » pe est postée à toutes les issues, et quand » les précautions sont bien prises contre ce » malfaiteur, on frappe à la porte. Il était » onze heures du soir.

» Mon père, endormi, s'éveille. La peur de » se voir enchaîné, emmené par les gendar- » mes, le précipite hors de son lit. Il grimpe » sur le toit, s'introduit dans un grenier à » foin voisin de notre maison, et descend » dans la rue pour gagner les champs. Mais » les soldats ne connaissent que leur consi- » gne; ils voient un homme en chemise, dé- » sarmé. Ils pouvaient se borner à croiser. » la baïonnette, ils font feu, et mon père ») reçoit deux balles en pleine poitrine!

» La perquisition n'avait plus d'objet. La » troupe s'éloigne, laissant une veuve qui » pleuiaitsur un cadavre sanglant, avec qua- » tre enfants.

1) Le lendemain, la terreur portait ses » fruits; tous les gens en fuite se rendaient » prisonniers. Mes deux oncles, Jean Delor » et Cadet Delor, après quelques mois de » prison, étaient envoyés en Afrique, où Taî- » né mourut d'une maladie de langueur.

» Sa femme, en recevant la dépêche qui » lui annonce celte mort, devient folle de » douleur et se pend de désespoir.

)) Quant à mon autre oncle, Cadet Delor, » après deux années de transportation, il fut » bien heureux de rentrer au pays en ne » rapportant que les fièvres.

)) Tels sont, monsieur, les faits rigoureu- » sèment vrais que je vous en^'oie pour » votre enquête. Je vous serais bien obligée

» si vous pouviez ieur trouver une place ;) dans votre journal.

» Recevez, etc.

» KLISA BOURNZONNET

» A Servian (IlôrauU). »

Je ne sais si M. Rouher me fait l'honneur de me lire ; je serais curieux de connaître, le cas échéant, l'etlel de ce simple récit sur sa sensibilité. M. le ministre d'Etat a-t-il encore des larmes pour les veaves du 2 décembre, et cette femme qui se pend, alTolée, vawt-elle miss Multon ?

C'est peut-être moins bien joué, mais c'rst un peu plus naturel.

11 n'y a pas de petite injustice. Toutes les violations du droit se valent devant la justice immuable.

J'ai parlé, sans avoir reçu de communiqué, du sous-préfet de Saint-Denis, qui casse les décrets de l'Empereur;

Du préfet de Troyes, qui approuve l'annulation des lois ;

Et d'un substitut d'Arcis qui confond io francs d'amende avec 13 jours de prison.

On ne m'a ni répondu, ni réfuté ; mais il est vrai que tous ces réfractaires du droit sont encore en place.

Aujourd'hui, je demande à M. Duruy comment un répétiteur, nommé par lui, peut être privé de son emploi universitaire par le simple caprice, par l'accès de mauvaise humeur du proviseur ?

C'est le cas d'un monsieur Bossuwé, ré-

pôliteur au lycée de Versailles, que sa santé force à demander un congé. Le congé lui cit refusé, et le proviseur, M. Joguet, trouve bon de le remplacer, en d'autres termes, de le destituer.

Je passe sur la gêne, la misère et les luttes de toute sorte qu'un pareil coup d'Etat engendre; mais, depuis quand M. Duruy permet-il à ses proviseurs de destituer ceux que lui, ministre , a nommés? et depuis quand le ministre lui-même a-t-il le droit d'empêcher un règlement signé par lui de s'exécuter!

Il y a comme une atmosphère de bon plaisir qui plane dans les régions élevées du pouvoir, et les chefs de service ont l'air de ne pas servir aussi docilement celui qui est au-dessus d'eux, en se permettant quelques infractions envers ceux qui sont au-dessous.

C'est faire du désordre avec l'ordre ; la méthode renversée de Caussidiôre.

Mas'fîi as. — Eocore un annirersairc glorieux pour la dynastie!

11 y a 28 ans aujourd'liui, par un ciel froid, plein de neige, par une bise qui gelait la jcLinesse, on vit descendre le long des Champs-Elysées, entre les arbres chargés de givre et les statues des vieux maréchaux de l'Empire, qui avaient des glaçons au nez, le long convoi de ce qu'on appelait les cendres de l'empereur.

Je n'ai jamais compris, soit dit en passant, pourquoi le cadavre non brûlé d'an homme qu'on a retrouvé avec tous ses membres s'appelle les cendres. 11 parait que cette ex-

pression saugrenue fait partie de la mylhologie impériale.

On dit le corps de Baudin^ le corps de Cavaignac, on dit \q^ cendres de Napoléon, C'est plus poétique.

Quelle solennité terrible que celle-là 1 On eût dit que tous les déserts de la Sibérie étaient venus, par curiosité , voir rentrer à Paris le vaincu des neiges de la Russie.

L'iiorizon était gris, le char gigantesque était gris; c'était l'arrivée triomphale du gris pour les yeux et pour les âmes, et les acteurs de la cérémonie qui n'étaient pas gris s'étaient grisés.

Ce fut imposant de majesté glacée. Le lendemain, au collège, nous nous réchauffâmes

un peu on lisant les vers de Victor Hugo ; mais, ce jour là, le froid pénétra jusqu'à 1 ame. S'il y eut de l'enthousiasme, ce fut de l'enthousiasme frappé, comme le vin de Champagne, à la glace.

Deux hommes seuls s'étaient opposés dans la Chambre à ce rapatriement de Napoléon mort, Lamartine avec une éloquence prophétique, M. Glais-Bizoin avec un bon sens implacable.

Le discours de Lamartine restera comme la prédiction infaillible de tout ce qui nous est arrivé.

Déjà le poète, qui ne s'est pas trompé à la tribune, avait dit à propos du procès de Strasbourg :

(( Dans un pays où, pour donner au peu- » pie l'ôducalion de la liberté, on n'élève » devant ses yeux que les symboles de la » gloire et du despotisme, comme si la Ué- » volulion de juillet devait servir de pié- » destal à Napoléon et non à la liberté du » peuple; où un ministre de l'intérieur, » M.Thiers, n'a pas craint de laisser nos ar- » listes représenter l'image de la France, » de la patrie, agenouillée, humiliée sous I) la main de celui qui a dispersé- les corps » politiques et violé la liberté dans son » temple... (Mouvement et bruit.)

» M. Tliiers.— Où cela?

» M. de Lamartine.— Sur l'arc de l'Etoile!

» Dans un pays où la liberté est bien plus » dans nos désirs que dans nos habitudes, » je dis que le despotisme du sabre passe- » rait bientôt par la brèche que vous avez » laissée ouverte. »

Dira-t-on que Lamartine voyait mal ?

A propos des monuments de Napoléon, il n'en trouvait aucun qui fût sans inconvénient, et il concluait en disant :

« Souvenez-vous d'écrire pour ce monu- 8 ment la seule inscription qui soit faite » pour cet homme unique et pour l'époque » difficile où vous vivez :

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