RUE RICHELIEU
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N**24. Samedi 23 janvier 1869.
PAR
FERRAGUS
^lerca'cdi 13 janvier. — Noi^S(^mes dans la saison des boniments ofMels;'- ■ v-
Je ne m'excuse pas d'emprunter àiix.;'^ charlatans un mot qui manque évidemment"^' dans le langage parlemenlaire. Riais je ne saurais en trouver un meilleur pour désigner CCS rapports, ces discours, toujours semblables, toujours étonnants, qui n'éblouissent et ne trompent personne, et qui,
pourtant, charment le plus grand nombre ; tant le fonds de notre patriotisme, de notre chauvinisme et de notre libéralisme est composé d'amour de la rhétorique.
Depuis qu'il existe des contribuables et des fonctionnaires, on n'a jamais entendu ceux-ci dire à ceux-là : — IN'ous avons mal usé de l'argent confié, nous pouvions faire mieux ; il était difficile de faire plus mal 1
Cette sincérité, qui ne changerait rien en réalité à l'opinion intime du public, dérouterait notre respect pour la fatuité des grands emplois.
Nous aimons, par malice, que les gens dont nous payons les fautes nous rebattent les oreilles de leur infaillibilité»
Mengin, le marchand dé crayons, a été le
type de ces orateurs satisfaits. Il poussait la forfanterie jusqu'à injurier les assistants.
— Vous n'êtes qu'un las d'imbéciles, leur criait-il, qui avez besoin de me voir un casque doré sur la tête et une cuirasse sur la poitrine pour m'acheter des crayons. Je sais cela, et je vous exploite.
Nos orateurs ofticiels poussent moins loin la théorie, et c'est tout au plus à table, au dessert, que M. Haussmann, par exemple, se laisse aller à des mots amers sur les journalistes qui ne l'encensent pas, et sur les Parisiens qui s'interrompent de l'admirer; mais, dans ses rapports, il est tout miel et tout sucre, surtout pour lui.
Il n'est pas de finances dont on ne dise plus de mal dans le public et plus de bien
dans les budgets annuels, que les finances de la YiVie.
Tous les jours, des réciis alarmants circulent sur la lenteur des payements à faire par la Ville et sur les inlerruplions de iravaux; et tous les ans, avec la ponctualité et la solennité des grandes eaux de Versailles, le rapport de M. Haussmann éclate en gerbe d'admiration pour sa propre habileté, en flots d'éloquence pour les trésors qu'il amasse.
Si, le lendemain, on critique ces louanges, deux colonnes de communiqué viennent garantir le droit imprescriptible de M. le préfet à avoir le dernier mot, comme le dernier écu, des Parisiens,
C'est M. Devinck, l'excellent chocolatier; qui se charge de nous praliner les chiffres un peu amers, et qui tient trop, d'ailleurs, à passer pour un grand financier, pour ne pas comprendre à première vue le budget et le génie de M. Haussmann.
M. Devinck a un idéal, c'est le baron Louis, le minisire des finances de la Restauration.
Je ne sais s'il tient au titre du baron, mais il lient à son mérite, et il se consolerait de n'être plus député de Paris, s'il devenait jamais ministre des finances, avec la réputPttion d'être un nouveau baron Louis.
En attendant, et pour sa rapprocher, autant que possible, de son modèle, pour se l'assimiler, M. Devinck a acheté le château et la bibliolhèque du baron Louis. Il les habite avec volupté; il s'y épanouit, comme dans son atmosphère naturelle , espérant qu'un observateur trouvera bien moyen ddi saisir un jour l'analogie et l'assimilation.
Je ne prétends pas discuter le budget de la ville de Paris. Je redoute trop les longs
communiqués. Mais M. Haussmann, qui laisse tant de boue dans certains quartiers, me permettra bien de glisser quelques petits .cailloux sous la roue de son char triomphal.
On l>àtit à côté de moi une grande caserne que l'ori dit être le futur collège Chaptal.
Quelques pr'^tentionâ païves à l'architecture mauresque, -des tuiles rouges et des briques mêlées â la pierre, dénotent l'intention d'égayer un peu, pour l'âme des élèves, ce lourd édifice qui doit les enfermer.
Je ne me plains pas qu'un monument moderne soit laid et disgracieux. Je me résigne aux architectes de mon temps.
Mais j'ai le droit de demander comment, puisqu'il y avait toute la place disponible, M. le préfet n'a pas compris que Ja pre-
mière ni^ces^ité de la jeunesse, c'est la vie, et pourquoi, au lieu de faire des cours, des jardins de récréation, à l'extérieur du collège, on a réservé de grands préaux à l'intérieur, où les arbres, si l'on en met, languiront captifs parmi des captifs?
Quoi ! il est nécessaire que les hautes murailles, que les fenêtres des salles d'étude soient le seul horizon des écoliers! Craint-on qu'avec de l'air hbre, de l'espace et des jardins, ils ne sentent trop d'appétits de liberté, et veut on les initier d'avance aux casemates de la société contemporaine?
Soit. Mais on ne me persuadera jamais qu'un collège bâti de cette façon soit le chef-d'œuvre de l'hygiène et de l'éducation physique et morale.
11 est un autre édifice que M. Haussmann fait bâtir devant lui, sous ses yeux, et qui doit devenir le couronnement de son règne; c'est l'Hôtel-Dieu.
M. le préfet sait-il que l'on appelle déjà (l'avance ce lourd bâtiment le Conservatoire du choléra?
Il paraît, en effet, que rien n'est négligé pour que cet hôpital soit le foyer le mieux réussi de pestilence et de contagion.
L'ancien Hôtel-Dieu, bien que situé sur le bord de la Seine, recevant le soleil du Midi sans obstacle, luttait encore contre les miasmes. Le nouvel hôpital sera placé surtout au Nord et fort abrité du soleil, qui l'animerait et l'assainirait.
Mais, eùt-il tous les jardins d'Armide, tous les soleils de l'Orient, eût-il môme à l'intérieur ces bouches de parfums que le sybaritisme de M. le préfet place dans les loges du Vaudeville, qu'il ne lutterait pas contre l'effet désastreux de l'agglomération.
La saine pratique de l'hygiène constate qu'au delà de 100 lils, les hôpitaux devien-
neot des foyer? de contagion. Le nouvel Hôtel-Dieu en contiendra liuit cents! Eh bien ! malgré les moyens de ventilation, en dépit de la science, de l'industrie, de toutes les précautions imaginables, ces huit cents malades sont les éléments d'un danger terrible et permanent.
Je n'insiste pas. Il me serait possible de trouver des exemples dans les hôpitaux mêmes qui existent; j'en appelle aux médecins, aux gens raisonnables. Cette concentration formidable de malades, au cœur de la ville, n'est-elle pas de toute façon une épreuve dangereuse et inutile ?
Il viendra un temps où des chemins de fer transporteront, sans plus de fatigue que les civières, les malades dans des hôpitaux salubres, bâtis à tous les points de la campagne de Paris, sur ces hauteurs qui sont des indications naturelles. On n 'entretien
— iO —
dra plus dans Tencointe que des dispensaires, des cliniques, des maisons de secours pour les cas urgents.
Que M. Haussmann se rassure : il nous restera toujours assez de corruption et de senlines morales pour témoigner de ce temps-ci et des œuvres qu'on y glorifie!
JesscM 14. — Pourquoi, après le scandale de nos emprunts et de nos loteries, a-t on ce scrupule un peu bôgueule d'interdire l'emprunt de la ville de Madrid?
Est-ce un repentir tardif, un meâ-culpâ frappé sur la conscience de l'Espagne?
Je n'en sais rien; mais c'est, en tout cas,
l'engagement de ne plus recourir pour soimôme à des appâts grossiers, à des primes scandaleuses. Et, à ce seul point de vue, l'engagement est téméraire; on n'y restera pas fidèle.
Une lettre, écrite de Béziers, me pose les deux questions suivantes, que je transmels à M. le ministre de l'intérieur :
1° Un maire a-t-il le droit d'afficher une modification des tarifs de l'oclroi, sans que cette modification soit approuvée par le ministre ?
2° Une augmentation des droits d'octroi ne doit-elle pas ô're affichée au moins un mois avant le jour de son exécation?
Ces questions posées, voici le fait qui le motive.
11 a été affiché, le 1" janvier 1869, dans la ville de Béziers, un tarif augmentant lee droits, avec la formule en tête : autorise par décret impérial du 30 décembre 1868.
Comme ce tarif imposait des objets nouveaux, il fit grand bruit dans la ville. Troi^ jours après sa publication, les affiches dis paraissaient, et, le 10 janvier, on le voyai: 7'éapparaUre, mais modifié par le ministre, avec des articles supprimés.
Le premier arrêté n'était donc pas approuvé ? Le maire n'avait donc pas di vrai ?
Qu'auront à faire les contribuables qui on payé indûment, pendant sept jours, des droit: d'octroi supprimés aujourd'hui par l'arrêté nouveau ?
Voilà les questions que l'on m'adresse et ixquelles je m'empresse de donner do !clio. J'attends la réponse.
Tous les grands noms de l'Empire seront Titôt dans les égouts.
On sait, en elFet, que chaque rue corresnd à une rue souterraine, la rue des im- )ndices, et que les plaques où rayonnent chaque coin de rue los noms fameux de tre histoire sont comme reflétées sous terre, pour rédification des égouticrs et is doute aussi des philosophes.
De celte façon-là tout le raoïide est satis-
fait. On ûatte la vanité en offrant un sacrifice à riîumililé.
C'est ainsi que le grand collecteur longi le Louvre et les Tuileries.
M. Haussmann a été bien embarrassi quand il s'est agi de contenter tout L monde.
11 voulait, par exemple, baptiser un rue de Paris du nom d'Abbatucci ; c'est u nom qui sonne biea, un nom corse, qui ap parlient à l'empire, bien qu'il ait apparlen aussi un peu à la monarchie de juillet.
M. Charles Abbatucci, conseiller d'Etat, r s'opposait pas à ce lustre ; mais il tenait une grande rue. A quoi bon une impas' dans un coin de Paris ou desBatignolltsV
On finit par tomber d'accord et par cho sir la rue de la Pépininière. C'est aùjou d'hui la rue Abbatucci.
M. le préfet, dont le désintéressement s'affirme en toutes choses, a été plus modeste pour sa famille.
I[ a donné le nom de Pernetty à une pauvre petite rue des environs de l'Observatoire, une rue de quarante numéros tout au plus.
On sait que le gendre de M. Il'aussmann s'appelle Pernettv.
Mais le gendre d'un homme grand peut être un nain ; et, bien qu'il se di.-tingue, diton, par le style des communiqués de son beau -père, M. Peroetty est trop peu de chose pour avoir une rue. On se demande donc à quel Pernetty on a fait allusion.
Le i)ùre, !o général Pernetty, est surtout
Célèbre comme auteur du Vade-Mecum du jomur de ivhist.
Un mauvais plaisant dirait que c'est a cause de cela que le joueur de whist a 6te lionoré dans un quartier écarte.
Peut-être M. Haussmann a t-il voulu glorifler un certain abbé du dix-huilieme siècle, très-original et affolé de souvenirs anacréontiques? L'abbé Pernetty vor^^^,^^chàssée dans une breloque, une dent d Héloï^^e, qu'il avait arrachée lui-même du i atelier, 'lors de l'exhumation du Paraclet.
On a beau être un préfet de mœurs ans-
tères on peut sourire aux abbés galants , luoùt port'e à croire que c'est ce Pernetty-
là qui a séduit M. Haussmann.
Les injures ont continué contre M. Sainte- Beuve, coupable d'avoir de l'esprit et de l'indépendance, en restant sénateur. Lui at-on reproché les trente mille francs qu'il touche !
Emile Augier avait bien raison, lui qui répondait à un personnage auguste, lors d'une otTre de sénatorerie :
— Un bureau de tabac de trente mille francs ! Merci.
Et pourtant, pour bien des gens de l'Empire actuel, trente mille francs, c'est la misère. Voilà pourquoi il y a tant de misérables qui roulent carrosse.
M. de Morny disait qu'on ne pouvait pas vivre honnékment avec six cent mille livres de rente 1
11 prouvait ainsi son grand désir et son grand effort pour vivre en honnête homme.
Vendredi 15.— Quand un sergent de ville me dira maintenant qu'il faut voir des étoiles en plein midi, je le croirai.
Quand on me dira que jamais, sur le sol de la France (excepté au 2 décembre), une arrestation arbitraire n'a été opérée, je le croirai.
Quand on me dira que Baudin était un agent provocateur qui s'est fait tuer pour pousser les républicains à l'émeule, je le croirai.
Et enfin, quand on m'assurera que les princes d'Orléans ont confisqué les biens héréditaires des Bonaparte, je le croirai.
Depuis une heure, j'ai des yeux pour
voir: mon aveuglement obstiné s'est dissipé. Un simple petit jugement de la sixième chambre m'a donné la lumière et la foi. Deux mille francs! ce n'est pas cher pour une conversion; je connais des gens dont es faux serments et les volte-faces ont coûté plus que cela.
Oui, le tribunal vient de me condamnera leux mille francs tout ronds, pour avoir lanquô de respect envers l'administration .6 la police.
J'ai compris mes torts.
Un incident a égayé le jugement. M. le résident s'était trompé dans la lecture : il e m'appliquait que cinq cents francs d'alende et il donnait deux mille francs au igaro, mon complice. Un juge a signalé )tte erreur légère à M. Vivien, qui a beau- )up ri, et qui s'esL empressé de rectifier ce psus Unguœ.
Une autre fois, je me défierai des éloges du ministère public. xM. l'avocat impéria avait trouvé la phrase incriminée bien écri' te ; on Ta cru sur parole et on a estimcl ma phrase deux mille francs. Jamais je n'a été payé ce prix-là; et l'on me réduirait ' l'impuissance d'écrire si l'on prenait ce deux mille francs pour base d'un tarif.
C'est donc par modestie que je fais app« du jugement.
M« Lachaud sera bien plus étonné que m( Dévoué à l'empire, futur candidat offlci prédisposé à l'optimisme des majorités, apr avoir spirituellemicnt et éloquemment fendu M. Dubuisson l'imprimeur, il me en sortant de l'audience.
— Vous en aurez pour vingt francs d monde.
Je me doutais bien que M" Lach;uid exagérait l'indulgence du tribunal; et, connaisant la façon de calculer des hommes de '£mpire, je me disais :
— 11 faut toujours ajouter un zéro à leur udget; soit donc, deux cents francs à payer.
Je multipliais trop mesquinement; il eût i llu ajouter deux zéros.
Deux mille francs, sans escompte, c'est r! La vendetta la plus opiniâtre serait sarmée devant ce coup. M. Piétri doit ôtrc 'isfait; l'amende est assez corsée.
II est vrai que M. le baron Sôguier a payé :ore plus cher son antipathie pour la pu- 3, et il est vrai que, si je paye, je n'ai pas moins, comme M. Budin, le désagrément voir été battu. C'est quelque chose.
Je ne veux pas donner au brillant succès obtenu hier au soir par M. François Coppée, à rOdéon, plus d'importance que n'en comporte une petite comédie en un acte, à deux personnages; mais enfin, M. Coppée est poëte de talent, d'avenir ; j'espère qu'il représente l'aspiration des jeunes poètes, ses émules, et il y a dans son œuvre une fraîcheur d'aurore, un désir de réveil qu'il faut applaudir comme un symptôme.
Si je me trompe, tant pis pour les poètes, tant mieux pour ma conscience.
M. Coppée a publié déjà deux volumes d'
vers, ef, plus tard, dans les journaux, une pièce intitulée, je crois, la Bëncdiction, qui est une œuvre, je n'ose dire un chef-d'œuvremais je le pense. '
En 1832, on serait devenu célèbre avec moins que cela. En 1860, il faut davantage, c'est-à-dire plus de choses et plus d'intrigue, mais.moins de talent.
^ Cette Bénédiction, ce n'est rien ; c'est un simple tableau, mais un de ceux qu'on peut répandre, disperser salutairement chez tous nos grands fonctionnaires. On ne réclamera pas. C'est le tableau hideux de la guerre, le massacre d'un vieillard en train de bénir quand les soldats sont en train de tuer. Le récit est sobre, vigoureux, plein de lumière.
J'avais déjà en grande estime l'auteur de •cette pièce ; la comédie de l'Odéon me fait
croire absolument en lui. U est da.s la route-, qu'il aille, on le suivra.
^^;eUaie,ee.e.n^e^^^^^^^^^^^
vovage la -»\^-, ',^fj,'f ^u et il ue sait terre d esclaves, n va ou u
guère où il va.
,1 s-.ssied quelques minutes sur e Danc ., i , 1 a belle courtisane S^'lvia con d'une villa. La oeue ^Aveur endormi,
temple de sa termsse le reveu ^^
L-enchainer a ses P'«* •^^^'^j.is la courserait un Denheur san'*°^^;'(,^{Ji et elle a tisane a honte de son '»« f ^^j , u.eté. pUié de cette i™°«';^,f ^f,e tatt mieu., lue laisse parlu le P^^f^-if*^!; chemin de
eue lui indique son f ^^^^'ii ^ «garde en l'honneur, du devoir. Comme ma
suppliant, elle lui dit:
!! Mie. donc da côté de l'aurore 1
Ktle poète se remet en route, cheivbant l'aurore et lilnimerc.
La critique, indulgenlc d'ailleurs pour celte saynelte, dit : a c'est du Mussetl »
Moi, je réponds : C'est du Coppée ! c'est le sentiment original d'un écrivain sincère, ému, quisouIFre de notre nuit, qui ne veut pas qu'on s'attarde à écouter la courtisane Sylvia, qui conseille les poètes de son âge etqui leur dit : « Allons du côté de l'au- » rore ! »
Car l'aurore se love. Laissez mentir ceux qui répètent que tout est pour le mieux sous le plus étoile des voiles. On entend à l'horizon un bruit: est-ce une menace? Non; c'est le bruit du réveil. La corruption, vaincue, repue, lassée, rentre chez elle ou s'apprête à sortir de chez nous; la jeunesse et la liberté, ces chanteurs mélodieux des nuits
de captivité, se lèvent dans la lumière de l'aurore et viennent vers nous !
Le public de l'Odôon a applaudi avec enthousiasme ce soupir de délivrance. Il a eu raison. Qui donc saluerait l'avenir, si la jeunesse le méconnaissait?
Samedi «6. — Un écrivain du Charivari, M. Gabriel Guillemot, nous révèle sur la première enfance de M. Rouher des détails qui expliquent cerlaios points du caractère de M. le ministre d'Etat.
Etant tout petit, mais très-friand de parades et de tréteaux, le jeune Rouher fut en-
levé, dans les rues de Riom, par des saù'^nibanques.
On n'eut pas le temps de lui enseigner le saut du tremplin, le grand écart, ni l'art de mettre une plume de paon en équilibre au bout de son nez ; on ne lui assouplit ni les reins, ni les jarrets; il ne fut pas déformé ; car, quelques jours après, il fut reconnu par un compatriote et rendu à ses parents.
Evidemment, aujourd'hui, M. Rouher n'a plus peur des acrobates. Mais, malgré lui, d'instinct, il se cramponne à son ministère et à son portefeuille, comme si des gens étrangers à l'Auvergne "Croulaient lui faire un mauvais parti. C'est un cauchemar de son enfance qu'un éclair do réflexion dissipe; car tout aussitôt, on voit Son Excellence pleine de conOanco, d'audace et de bravade, rire, secouer sa mèche, et prêt à faire tous les sauts périlleux, pour défier les saltimbanques hostiles.
N'est-il pas étrange que, dans renlance de tous les Messies, il y ait l'iiistoire d'un grand péril? Moïse l'ut sauvé des eaux; le Seigneur lui donna pour cette raison le secret de trouver des sources. M. Rouher fut sauvé des comédiens ambulants : c'est pour cela qu'il se connaît en farces.
Tous les poêles, hélas ! malgré leur bonne volonté, ne vont pas vers l'aurore.
L'improvisateur Glatigny cherche sa route
comme il peut. Ses courses et ses navigations errantes l'ont conduit en Corse.
Qu'allait-il faire dans cette île ? Allait-il y fuir les Corses qr^ ont envahi la France?
Quoi qu'il en soit, un ma'.réchal-rles-logis de gendarmerie, voyant un quidam mal vôtu, peu lesté, l'a pris aussitôt pour fuel et l'a arrêté. Quel pays arriér é que la Corse ! Ils n'en sont encore, comme 'bandits, qu'à ce malheureux Jud !
Glatigny, mis aux fers, cria de toute sa voix de poëte. Il cria pendant quatre jours; un procureur impérial, qui s'en rapporte plus à lui-même qu'à ja police, le fit mettre en liberté. Glatigny mnse ses plaies, et le maréchal-des-logis -sera destitué pour celte arrestation brutale -et illégale.
Comme j'ai été condamné à deux mille francs pour avoir cru à une arrestation arbitraire, je déclare que je ne crois pas un mot de celle-là. Glatigny me montrerait ses pieds ensanglantés, ses mains écorchées et son écrou, que j'hésiterais à l'écouter; je lui ferais, en tout cas, déposer deux mille francs de caution avant d'attester qu'il ne se trompe pas.
La gendarmerie, sous un régime d'infaillibilité, doit être aussi infaillible que les agents de police.
On ne dit pas si le maréchal -des -logis intente un procès à sa victime. Quant à Glatigny, grand Dieu ! qu'il n'y songe pas.
On m'écrit pour me demander comment il se fait que Préault, le sculpteur, n'ait pas n droit de représcnfer Baudin tombant, en défendant Ja loi sur une barricade, quand Cl voit à Lille la statue du général Négrier pr.^cisément dans la môme attitude?
t'où vient, m'écrit-on, cette différence?
Jfc n'hésite pas à répondre qu'elle est tout entière dans le costume. A quoi servirait-il, dans ce temps- ci, d'être général, si un h^ros en bourgeois avait les mômes privilèges?
On a beaucoup crié autrefois et l'on crie encore de temps en temps contre les 45 centimes. C'est avec des boulets de ce calibre qu'on a démoli la République.
Je soumets aux propriétaires, aux contrii)uables, ces lignes péremptoires que je trouve dans l'excellent journal la Gironde. Je défie bien ensuite qu'on se plaigne d(;S 45 centimes.
« Dans le département de la Gironde, nous connaissons un contribuable qui possède aujourd'hui, 13 janvier 1869, la même propriété qu'il possédait en février i848. Avec les 45 centimes, la République lui fit payer 789 fr. d'impôts, l'Empire lui fait payer 1,135 fr. Cela est clair, est net, est catégorique. La République a demandé 43 centimes pour payer les dettes de la Monarchie ; et vous, vous en prenez 60 pour ne pas payer les vôtres ; vous en prenez 60, et le déficit ne cesse pas de s'accroître. »
Dhn.ineBacl7. - Oa fait bien de la reine à M, Gancsco dans ce moment ci Mais il faut convenir aussi que M. Gancsco se défend intrépidement et égraligne as^ez finement, c'est-à-dire assez félincment, ceux qui le mordent.
On l'accuse d'avoir corrompu les électeurs de la vallée de Montmorency en les engageant à prendre du café.
« Pouvais-je leur offrir du thé ? » répond avec prestesse le conseiller générai.
C'est là un argument sans réplique. Tous ceux de la plaidoirie du défendeur sont de la même force. La seule chose qu'il eût à dire pourtant, il ne l'a pas dile.
— « Messieurs, M. Ilouhcr a voulu que je fusse conseiller; une princesse, qui est une des fées du lac, le voulait aussi. Annulez mon élection, ils feront encore des vœux
pour moi et je serai encore nommé. Epargnons-nous donc l'ennui de recommencer. Je ne suis pas si diable que j'en ai l'air. Dès mon premier vote, je me suis séparé du peuple; j'ai voté contre la publicité de nos séances, pour un compte rendu restreint et ofûciel. Que voulez-vous de plus ? Est-ce assez réactionnaire?»
Au lieu de cette profession de foi, qui désarmerait ses adversaires, ce finaud du Danube discute en ricanant les motifs d'annulation.
— Pourquoi aviez- vous des enfants et des femmes à vos réunions?
— Parce que je les ainje.
Comme on lui reproche d'être un peu courtisan :
— Vous resteriez, s'écrie-t-il, mille ans sur terre, avant que le spectacle vous soit donné de voir un courtisan dans Ganesco !
La boDne plaisanterie! Ganesco sait bien qu'on ne le prendra pas au mot.
On ne devrait jamais laisser d'armes aux mains des soldats dans la journée anniversaire du 2 décembre. Pour avoir commis cette imprudence, le gouverneur de l'ile de la Réunion est responsable du sang versé.
Quand on pense que les généreux habitants de Saint-Denis se sont exposés au massacre pour obtenir les mêmes avantages dont nous jouissons. Ilélas! pauvres gens, cela n'en valait pas la peine.
Les petits agréments du suffrage universel qui se mêlent en France à l'action du pouvoir sur nos destinées sont, à coup sûr,
fort précieux, mais ils seraient payés bien cher r"T ^^ niliagede vos biens et le meurtre de vos familles.
Tous les journaux ont raconté les événements déplorables dont notre colonie a été le théâtre. L'île de la Réunion n'a plus guère que la déportation à nous envier : elle a eu ses fusillades dans les rues, sur les terrasses des maisons. Les correspondances que nous avons tous reçues donnent des détails navrants sur les épisodes de cette journée.
La tache sanglante du 2 décembre a traversé le globe et reparaît aux antipodes de Paris, pour attester une fois de plus les liens qui unissent les colonies à la France.
La capitale de l'île de la Réunion a été mise en état de siège; mais il y avait si peu
de ferments révolutionnaires et anarcliiqucs dans cette ville cruellement traitée, que la garde de l'état de siège a élé confiée à la milice, aux citoyens sur lesquels la trou do a tiré. '■
II y a dans ce fait officiel la condamnation rigoureuse des autorités. Quelle victoire avaient-elles donc à remporter, puisque ce sont les vaincus qui font patrouille ?
Pour s'excujer, le gouverneur prétend qu'un coup de feu maladroitement tiré du coté du peuple a provoqué la première décharge des troupes.
Nous le connaissons, ce cou{) de pistolet ou de revolver; il a déjà servi, et, sur ce point, le massacre de Saint-Denis ressemble à tous les massacres de France.
C'est la détonation involontaire qui a
prétendu légitimer la boucherie du boulevard des Capucines ;
C'est le coup de feu prétendu qui a justifié aux yeux des soldats la mitraille du boulevard Poissonnière, le 2 décembre.
Comme il est heureux que, le 3 décembre dernier, ce pistolet anonyme, apocryphe, que l'on ne retrouve jamais au greffe de l'histoire, ait raté au cimetière Montmartre!
Eh bien! en admettant ce coup de feu comme réel, je m'étonne que l'autorité militaire s'en fasse un argument.
Les bourgeois sont plus patients iur ce point que les soldats ; il leur faut plus d'un coup de feu de l'armée pour les pousser à la guerre civile, et je m'étonnerai toujours qu'à une simple détonation inolïènsive, le signal des hostilités soit donné aux troupes.
Ne devraient-elles pas attendre un peu ? Ne sont- elles pas faites pour laisser un peu de crédit à l'agitation populaire, elles qui ont de si promptes, de si terribles revanches 3 leur disposition ? Et ne leur saurait-on pas un gré infiui d'avoir attendu avec patience un second coup, qui, dans bien des cas, ne serait pas venu ?
Je trouve, d'autre part, dans la proclamation du gouverneur une phrase de rhétorique qui, vraiment, a trop servi pour servir encore.
« Si les inauvals citoyens doivent trembler, que les bons se rassurent ! »
Toujours la phrase de Fouché et la phrase pu présid^mt de la République avant le coup d'Etat! C'est pousser loin la discipline. Je voudrais aux représentautsde la France plus d'originalité dans l'horreur du sang répandu.
On sait comment le malaise de la colonie, la misère jointe à l'absence de libertés, avaient préparé l'explosion qu'un accident a déterminée.
On ne s'accommodait pas des violences de langage d'un rédac'eur de la Malle, ancien rédacteur de V Univers. Ce monsieur, qui envisageait les questions locales du mauvais côté, est chassé du pays. Yoici en quels termes le Moniteur de la Réunion annonce cette satisfaction accordée à la conscience publique :
« Justice a déjà été faite du sieur Buet. M. ternaire, s'adressant à la foule, a déclaré hier au soir que l'autorité prenait l'engagement d'honneur de délivrer la colonie de cet insulleur public. Que le sieur Buet quitte donc au plus tôt ce pays au sein duquel il ne peut vivre; nos mœurs, nos idées ne lui conviennent pas, et il ne con-
vient pas non plus à la colonie de donner rhospitalilô à un parasite de son espèce. Sa mémoire seule est digne de rester parmi nous, sacrée par le mépris, et attachée au pilori de l'histoire par le lien de la plus triste des célébrités. »
J'ignore quelle interprétation sera donnée par le gouvernement à ces funestes événements. Je défie en tout cas qu'on les attribue aux excitations de la mauvaise presse et aux excès de la liberté; puisque c'est, au contraire, pour avoir la plus élémentaire des libertés, le droit commun, que nos frères se sont fait tirer des coups de fusil.
Hélas! on voit bien qu'ils sont aux antipodes de la France!
Liiudi 18. — Le grand événement de la journée, c'est le discours qui se distribue pour un sou.
Je ne sais si la recette sera bonne; mais ce morceau littéraire, médiocre au point de vue du style, nul au point de vue des nouvelles, insuffisant sous le rapport des garanties de paix, ne satisfera pas plus les marchands de journaux que les autres marchands, y compris les marchands de fusils.
Je le trouve pourtant (mais c'est là une opinion personnelle) aussi avancé de théories, aussi radical de^ priocipes que certains discours prononcés dans les réunions publiques. Je ne crois pas qu'il soit poursuivi ; je peux donc le dénoncer sans crainte.
Veut-on me dire, en effet, s'il serait permis à un démocrate d'affirmer une proposition aussi révolutionnaire que cette seconde phrase ?
« Exposer franchement à la nation devant les grands corps do l'Etat la marche du gouvernement, c'est le devoir du cheh-esponsable d'un paijs libre. »
Ou les mots français n'ont plus de signification, ou ce païsage veut dire logiquement :
« Un pays n'est libre à l'égard de son chef responsable qu'cà la condition de faire sentir la responsabilité à son chef et de le mettre librement à l'écart s'il ne remplit pas son devoir. »
Je défie qn'on trouve une autre sanction à la responsabilité ; c'est celle des ministres responsables. Le discours la revendique pour le chef de l'Etat. Ou l'approbation, ou la Révolution : voilà le dilemme. Jfe me hâte d'ajouter que nous somme?, bien entendu, pour l'approbation.
Au second paragraphe, le môme discours, de plus en plus radical, déclare que legou-
verncment est «assez pénétré des besoins de son époque pour adopter tous les bienfaits de la liberté, assez fort pour en supporter înême les excès. »
Du moment qu'on nous permet les excès, destinés à prouver la force du pouvoir, je redemanle mes deux mille francs d'amende. J'avais commis à peine une petite pointe contre M. Piétri; mais j'ai de furieux excès à son service, puisque la forte constitution de l'Etat les autorise.
J'aime moins, comme précision, le passage qui suit :
« Que la pre?se et les réunions publiques ont créé dans nn certain milieu une agitalion factice et fait reparaître des idées et des passions qu'on croyait éteintes; mais, d'un autre cOlé, la nation, insensible aux excitations les plus violentes, comptant sur la fermeté du pouvoir pour maintenir l'ordre, n'a pas senti s'ébranler sa foi dans l'avenir. »
J'avoue que je ne comprends pas trop comment des agitations farllces ont fait reparaître des idées que l'on croyait éteintes et qui, sans doute, étaient réelles^ puisqu'on avait jadis jeté de l'eau dessus. Et je trouve que si le pays reste insensible aux excitations les plus violentes, il ne faudrait pas tant se vanter de supporter les e.rcês de la liberté; car il n'y a plus de mérite à souffrir ce qui est impuissant.
Il paraît que le pays a vu avec plaisir la loi militaire et ce qui s'ensuit. Quant à la conférence qui vient de se réunir, elle est d'accord sur les principes. C'est une supériorité que les puissances étrangères ont sur les divers partis français ; mais on ne dit pas si l'accord sur h s principes fera l'accord sur les détail*.
Le discours félicite les diverses assemblées
législatives de l'empire d'avoir atteint, chacune à son lour, la limite de leur mandat.
Franchemeut, ce n'est pas la faute de l'Assemblée dissoute au 2 décembre si elle n'a pas eu le même mérite, et je crois que celles qui ont suivi auraient pu subir la même interruption si elles avaient eu les mêmes sentiments.
Mais elles ont été bien sages; on les complimente.
Pour donner à ses paroles la valeur d'un Évangile, le discours ajoute :
« Qu'on reconnaît la bonté d'un arbre à ses fruits, »
Hélas 1 aux amendes aussi ; et, sans médire de l'arbre, j'ai deux mille raisons pour trouver ses noyaux un peu amers.
Vers la fin du manifeste en question, des vérités que M. de la Palisse ne trouverait pas paradoxales éclairent le style et provoquent le sourire des majorités.
« Certes, (ont gouvernement est sujet à erreur, et la fortune ne sourit pas à toutes les entre] irises. »
^ Voilà des axiomes qui nous mettront tous d'accord, à la condition qu'on voudra bien permettre d'en tirer des conséquences au profit du pays li6rc,conlre le pouvoir responsable de ses erreurs.
Le discours se termine par l'annonce des élections. 11 paraît encore que la France proclamera par ses choix qu'elle ne veut pas de révolution. Je l'engage alors à nommer des révolutionnaires ; car, les envoyer à la Chambre, c'est un moyen infaillible de ne pas les laisser dans la rue.
La nation veut aussi a asseoir les destinées de la France sur l'intime alliance du pouvoir et de la liberté. »
Je ne sais si les destinées de la France ont besoin d'être assises. Elles se plaisaient en général, jusqu'ici, à rester debout ou à marcher; mais je crois que la nation aimerait autant à s'unir ôlle-môme à la liberté, qu'à voir cette union se faire devant sonnez, avec le pouvoir.
Elle est assez grande pour qu'on l'émancipé et qu'on la marie. D'ailleurs, ce mot de la fin contredit visiblement le mot du commencement: le pays libre devant le chef responsable, c'est-à-dire devant le chef qui n'est pas libre, puisqu'il a des comptes à rendre.
M. Duruy fera bien décidément de ne pas indiquer ce morceau oratoire aux élèves de rhétorique ou de philosophie, comme modèle de style et de logique. Mais, que voulezvous ? Le discours lui-même l'a dit : Tout orateur est sujet à erreur, et la fortune ne
sourit pas toujours aux entreprises d'éloquence.
Du reste, pour un sou, peut-on avoir un chef-d'œuvre ?
Il n'y a que les marchands de journaux qui aient bien saisi le sens, la portée et le parti à tirer du fameux discours, ils vont criant par les rues : « Le discours de Sa Majesté en faveur de la classe ouvrière ! »
Eh hien ! et la classe assez nombreuse qui a le malheur de n'être pas ouvrière, quel discours aura t- elle?
i- BO —
IN'avais-je pas raison de manifester un peu de défiance de quelques réunions publiques? Et, après le passage du discours qui les accuse d'agilerun certain milieu, n'est-il pas à propos de mentionner la résistance opposée par le commissaire de police de Belleville aux membres d'une réunion qui ne voulaient pas des deux acolytes amenés par M. le commissaire?
C'étaient, sans doute, deux sténographes de journaux officieux. Si le commissaire peut venir avec deux assesseurs, pourquoi ne viendrait-il pas avec quatre ou six ? Si le nombre de ses collaborateurs n'est pas limité, il en emplira la salle.
C'est parce que je veux la liberté pleine, entière, du droit de réunion, que je me défie des assemblées ouvertes trop facilement, et que je recommande à tous ceux qui partagent mon désir la sévérité juste, inflexible, du bureau de la réunion de BeileviJJe.
Mardi 19, -- La légende bonapartiste n'a qu'à bien se tenir. On la bombarde de tous côtés.
Ou plutôt non, 11 sulGt de la lumière froide, sévère, implacable, de la justice et de l'histoire, pour que les pieds d'argile du colosse se fendillent et fassent pencher le demi-dieu
On ne s'en tient plus au cri du cœur d'Auguste Barbier, à cette vuix qui a devancé la sentence et qui a vainement retenti dans l'atmosphère tapageuse de 1830.
Je n'ai jamais chargé qu'un homme de ma haine : Sois maudit, ô Napoléon!
Aujourd'hui, il ne s'agit pas plus de maudire que de chanter. L'enthousiasme et la haine farouche sont des monceaux de ceudre. C'est le mépris froid et déûnilif qui liquide les frais du culte.
M. Lanfrey a condensé dans un réquisitoire substantiel tous les griefs de l'accusation contre Napoléon I", et je crois qu'il sera difficile de chercher à nous émouvoir encore sur les infortunes de ce grand criminel, qui a moins expié qu'il n'a commis de fautes.
Quelqu'un, je ne sais plus qui, a dit avec beaucoup de sens :
— Il y a des règnes qui ne relôvent que des causes célèbres.
Aujourd'hui que nous connaissons l'inanité des victoires et d£s conquêtes du premie
empire, nous no sommes plus frappés que des attentats contre les personnes et contre a hbcrtô que s'est permis cet usurpateur tout-puissant. Et c'est fout simple, si l'on veut bien se rappeler les admirables paroles cie Chateaubriand .-
" II y a du sang muet et du sang qui crie. Le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre; le sang innocent répandu jaillit en gémissant vers le ciel. Dieu le reçoit et le venge I »
Il y a du sang criard dans la légende napoléonienne. M. Lanfrey le démontre avec talent, avec force, et justifie aiosi le mot de Népomucène Lemercier, auquel on reprochait d'écrire contre lEmpereur, lui qui avait célébré le premier consul :
- Napoléon, répondit-il, m'a dégoûté de Bonaparte.
Nous sommes tous plus ou moins de l'avis
fierarrêtporléparM. Unirey.
Le troisième volume comprend.^nJ«u
f "l'oVEn^Wen M Lanfvey, avec des dO" '^" ,iS rectifie les roensoDges mté-
^.iSer™re/»---^°— -
Tsainte.H«.ne, î^poléou^-est cWendu
tfavoir tait étrangler PicUegru.
A m il de forfaits inu- „ On m'a accusé, *•'; ''.^'i^hegru et . «les, tels que l'assassm de P.cheg ^^ „ autres. Que pouva. e y ga^gn „ homme de mon caraclèien agit P
I) de grands motifs. »
Cette façon de protester contre un reproche d assassinat est instructive. Ce qui rô- ^olte Aapoléon, ce nVst pas ie meurtre, ce^t I absence de molifs sérieux pour Je commettre. ^
Sans cela!..
Je reviendrai souvent sur cette histoire de M. Lanfrey. Aujourd'hui, je yeux qu'elle Code le pas à un volume qui en est comme ia suite, mais qui a un caractère d'actualiiô plus apparent : Y Histoire du second Empire par Taxile Delord. '
A part le couronnement de l'édifice, et naturellement aussi le dénouement, rien ne manque au second Empire pour qu'on puisse le juger.
11 a passé par le travail de son enfantement, de ^di jeunesse, de ses premières armes, de ses succès, de son apogée; il reconnaît ses fautes; on ne peut raisonnablement prévoir qu'il surprenne désormais notre admiration et nos sympathies. Encore une fois on a de quoi le juger.
M.Taxile Delord explique fort bien, dans son introduction, comment, si la France est napoléonienne, elle l'a été longtemps sans le savoir, et comment les Napoléons ont eu de longues a^:né!^s de résignation, sans prétendre jam.ais avoir aucuns droits sur l'héritage de leur oncle. Un seul, le prince Louis Bonaparte, se sépara sur ce point de sa famille et se posa toujours en prétendant, jusqu'au moment où les folies de Strasbourg
et de Boulogne devinrent la profonde prudencc du 2 décembre.
Je n'ai pas à revenir sur la manière dont
1 T-L ""^'^ ^"^ ''"Ç" ^t ^'^écuté. Le livre de M. J énot cties icnseignemcntsque j'ai publié, suffisent à cet égard. M. Taxile Delord raconte tout au long la dramatique aventure ûe i> . A. Lireux, que l'on faillit fusiller, bien qu 11^ n eût pas même remué un pavé ! mais c était un journaliste!
C'est touchant, instructif et infâme.
M. Taxile Delord ne sait pas plus que M. fénot le chiffre exact et mystérieux des morts. 11 invoque M. Granier de Cassagnac qui reconnaît au minimum vingt-six mille arrestations dans Paris. C'est joli.
J'ai découvert que M. Maupas était moins naïf qu'on ne le croit généralement dans son pays. Comme il lui fallait arrêter, au 2 décembre les journalistes, les écrivain-? les historiens surtout, le préfet de police eut
l'idée lumineuse de se servir de Lucien Delahodde, el cet excellent confrère alla luimôme au divan Le Pelelier désigner tous les gens de lettres, qu'il connaissait pour en avoir reçu aide et protection, et les fit arrêter.
Plus tard, quand il s'agit de faire applaudir à la confiscation des biens de la famille d'Orléans, Delahodde ne suffisant plus, on songea à utiliser M. Granier de Cassagnac. Ce fut sa première prouesse sous l'empire. Nommé député pour continuer à la Chambre le même office, M. Granier de Cassagnac osa seul élever la voix pour défendre la confiscation. C'était du courage. Il en fut récompensé.
Mais laissons là les souvenirs lugubres. INous avons assez d'occasions de revenir sur les scènes de violence : clierchons dans ce
premier volume de VEmpbe ce qui peut nous mettre en gaîté.
Le mariage de l'empereur est un épisode de galanterie décente que l'histoire enregistre sur du vélin.
Sa Majesté avait voulu épouser une princesse de Suède, puis, plus tard, une princesse de HohenzoUern ; mais il paraît que ces puissances seconf/ai/'e5, qui reçurent sur les doigts dans la proclamation nuptiale, firent maladroitement les fièrcs. L'empereur alors se souvint qu'il était Je Gis de la reine Hortense. 11 honora simplement Ta plus helk, et épousa Mlle de Montijo , fille d'une camemra mayor de la reine Isabelle.
Ah! quel beau jour! quel beau cortège!
et quelle belle cantate! Oq entra à l'Opéra sur l'air des Filets de lulcain, comme si Mars en personne eût conduit Vénus ^
l'autel, et Méry fit chanter sur la musique de M. Auber les vers suivants :
Pour notre impératrice, aux doux climats choisie Chantez avec des voix qui savent nous ravir, Les airs que redira l'écho d'Andalousie, Aux coUines du Tage et du Guadalquivir.
Espagne bien-aimée, Où le ciel est vermeil, C'est toi qui l'as formée D'un rayon de soleil !
Ce rayon de soleil fit fleurir une cour nouvelle, et c'est de celte époque que datent l'élégance, le luxe et les belles manières de nos courtisans.
M. iMaupas inventa à cette époque k poudre, j'entends la poudre pour les cochers et la livrée. On ignore le nom de l'inventeur de la crinoline : mais on le dira peut-être dans une seconde édition.
Vrairnenf, nous oublions trop nus nrosnô mes et nos gloires. J'ai relu avec des larmes IrApédition de Crimée el ce touchant épi- ^■ode du maréchal Canrobert blessé, mais
S'Tft"'^' ^'""'''^ g'àceâune pe ite médaille que lui avait donnée l'impé-
^ Je me souviens aussi du voyage triomphal C'-e la reine d'Angleterre. C'était le bon emps! Elle rendait les visites qu'on lui iaisait.
Elle arriva ici le jour de Sainle-lJélène • touchant symbole de réconciliation ! Et lé Moniteur, qui avait déjà l'habitude d'être amphigourique dans ses manifestes, publia la phrase suivante, qu'on n'a pas encore éclaircie, depuis 13 ans :
[ « Il ne reste plus à l'esprit qu'à s'incline
la Conférence, ^ "l^ è co°s'^^ ^'^ ^'"'' ses séances, I^^V^^'}' ^et du pvotocole,
^ n .-introduisit dans le palais de
^"*nt:raiorL...esetles J:i"C-%sdiplornalessecoM^^^
cnl de plumes d'oie.
Mais il est doux de se rappeler ses élégances passées.
Je reviendrai aussi sur ce livre de M, Taxile Dclord, qui en est, le lendemain de sa publication, à sa seconde édition.
11 est écrit, on le voit bien, avec une plume de fer.
(Louis Ulbach) FERRAGUS Le gérant : LE GHL:VALIER
Paris. — Impr. de DubuissoD et C, rue Coq-Uéron
LE