La cloche [microforme]
SECTION I, 1887. [ 1 ] MÉmMoires $S. R. CanaDa. A ! . ? ÿ great Aues Les assé D 1— La cloche,
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J'Y -NAPOLÉON LEGENDRE
(Lu le 25 mai 1887.) HERBE
C'était une modeste église de village,
Cachant ses murs blanchis sous les arbres. La plage, En face, laissait voir, quand le flot était bas,
Au loin, ses sables gris et ses grands rochers plats. Alentour, au husard et sans ordre groupées,
Les maisons au toit rouge avaient des échappées De lumière parmi les érables touffus
Où les oiseaux venaient mêler leurs bruits confus Aux voix qu’on entendait des fenêtres ouvertes. Les feuilles chuchotaient sur les persiennes vertes, Et le village entier, sous ce coin de forêt,
Semblait se dérober au regard indiscret,
Seule, bien au-dessus des hauts faîtes, l'église Elevait vers le ciel sa longue flèche grise.
Dans la tour, à travers les barreaux de bois peint Qui masquaient les tons nus des poutres de sapiu. On pouvait voir, dormant dans un demi-silence, La cloche: le curé, lors d'u. voyage en France, Avait,—car il était dévoué pour les siens, — Apporté ce cadeau, cher à ses paroissiens.
( Matin, soir «t midi, la cloche à voix vibrante Tintait, à l'angélus, sa prière touchante,
Et, le dimanche, avec un ton plus solennel, Appelait le village aux marches de l'autel,
A l'âme qui priait, ou souffrante, ou joyeuse,
Elle savait parler, donce et mystérieuse.
Quand un couple, à genoux, timide et rougissant, S'engageait pour toujours devant le Tout-Puissant : Ou bien quand, pour laver la souillure natale,
On allait au lien saint marquer de l’eau lustrale
Sec. i 1887, 1,
NAPOLEON LEGENDRE
Un tout petit enfant dont l'œil, naïf encor, Regardait, étonné, la sainte Vierge d'or, La eloche, s'éveillant dans la tour ébranlée,
Epandait dans les airs sa sonore volée.
Et quand la Mort, hélas! sous son manteau de deuil, Frappait, sombre et terrible, avec sa faux, au seuil Où le soleil encor dans tout son éclat brille,
Pendant que, tout à coup, une pauvre famille, Atteinte sûrement et brusquement au cœur,
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Dans son saisissement, regarde avec stupeur, A travers le brouillard de ses larmes qui coulent, Tout son bonheur brisé dont les débris s’écroulent ; La cloche, alors, jetant un son plaintif et doux,
A ces tristes blessés, gémissants, à genoux, Venait, en pénétrant au fond de la chaumière, Ouvrir les horizons calmes de la prière,
Et, sans pouvoir sécher les larmes de léurs yeux, Leur apprenait du moins qu'on pleurait avec eux.
Et c'était donc pour tous la joie ou l'espérance ; Et puis c'était la voix qui parlait de la France, Ce pays du soleil dont toujours on rèvait. ....
Un jour, un voyageur, venu des Hauts, avait Apporté tout à coup une triste nouvelle :
“ Les rois avaient repris leur ancienne querelle, La paix était rompue, on se battait là-bas.
Le pays, envahi partout, manquait de bras.
Québec était toujours par ses murs protégée, Mais la garnison, faible et longtemps assiégée, Demandait des secours du dehors, il fallait Se porter en avant quand Québec appelait !
Le soir, les habitants s'assemblèrent en face De l'église: c'était toujours à cette place, Devant ce qu'on avait de plus cher, — devant Dieu, — Que les discussions suprèêmes avaient lieu.
Is étaient là les vieux et les jeunes, tous graves, Presque tous laboureurs où bücherons, mais braves
Et d'un bon sang guerrier ; car, la plupart d’entre eux Avaient déjà souvent, de leur bras vigoureux,
Couché plus d'un farouche Indien sur la poussière. On discuta longtemps sous la pâle lumière
D'un falot que le vent du soir faisait trembler.
Mais, voici que quelqu'un se décide à parler
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Tout haut à cette foule, et monte sur la planche Qui servait de tribune au crieur, le dimanche. J'était un grand vieillard aux épais cheveux blanes, L'ancien maitre d'école ; il s'avance à pas lents, Puis, d’un effort hardi dressant sa haute taille :
“ Mes amis, leur dit-il, on parle de bataille,
Et vous êtes peut-être un peu surpris de voir
Un ancien comme moi vous haranguer ce soir ; Pourtant, j'ai bien ma part de longue expérience ; Et puis, lorsqu'il s’agit de marcher pour la France, Si notre bras n’a plus son ancienne vigueur,
Ne sommes-nous pas tous encor jeunes de cœur ? Or, voici l'ennemi qui frappe à notre porte:
Que notre tête soit brune ou blanche, il n'importe, La patrie a besoin des bras de ses enfants:
Arborons le drapeau dont les plis triomphants N'ont jamais désappris le chemin de la gloire. Jeunes et vieux ensemble, allons à la victoire ! Pourtant, nous avons peu d'armes, — je le sais bien ; Mais tout nous servira: mousquet ou biscaien, Sabres, fourches ou faux; autrefois, chez nos pères, On savait au besoin se battre à coups de pierres. —
Donc, que chacun de nous se prépare ce soir. ...
À ce moment, on put, près de l’église, voir,
Drapé dans les longs plis de sa soutane sombre,
Le curé qui sortait lentement d'un coin d'ombre.
Il était grave et doux ; mais son regard lançait Quelquefois un éclair, pendant qu'il s'avançait.
Il vient s'arrêter près du falot; le silence
Se fait tout alentour, et lui, calme, commence :
$ Mes chers enfants, on vient de m'apprendre à l'instant Que vous étiez ici réunis, discutant
La fâcheuse nouvelle et ce que l’on doit faire.
Je suis homme de paix et ne fais point la guerre ; Mais j'ai cru, — puisque c’est pour le salut de tous, — Que ma place devait être au milieu de vous.
Or me voici. Je sais ce que votre courage
Peut faire, vous ayant déjà vus à l'ouvrage ;
Et je sais que ces bras, si forts à leur sillon,
Peuvent semer la mort au sein d’un bataillon.
Donc, si je suis venu, ce n’est pas pour vous dire Qu'il faut marcher; car, tous, vous irez vous inscrire À l'appel. Mais je sais que, pour aller au feu,
Si vous êtes remplis de cœur, grâces à Dieu,
NAPOLÉON LEGENDRE
Et si de votre sang vous n'êtes point avares,
ILest vrai, d'autre part, que les armes sont rares, Et que, pour réussir, le cœur ne suffit pas
Si l'on n'a point encore une bonne arme au bras. Donc, voulant vous servir dans une juste cause, Voici, tout simplement, ce que je vous propose : Nous avons parmi nous un ancien ouvrier
Qui doit se souvenir encor de son métier,
— Jean, qui fut autrefois bon canonnier en France. Or, pour qu'un bataillon marche avec confiance, Puisqu'il est mal pourvu d'armes, ce bataillon Aura, si Jean le veut, dans deux jours son canon. — Mais le métal ? — Eh! bien, nous fondrons notre cloche ! Et si, plus tard, on vient me faire le reproche D'avoir, en ce moment, seul, conçu le dessein Coupable d'emprunter pour vous au temple saint, Si l'on dit que j'ai fait mal, étant votre prêtre,
De donner un objet dont Dieu seul est le maitre,
Le reproche sera dur; pourtant je crains peu
Et suis prêt à subir le jugement de Dieu.
— Et toi, qui si souvent tintas pour la prière, Cloche, tu vas tonner maintenant dans la guerre ! Toi qui, chaque matin, au temple vénéré,
Jetant là-haut les sons de ton airain sacré, Annonçais le moment où, mystère sublime, S'immole sur l'autel une auguste victime ;
Toi dont la voix chantait pour plaindre et pardonner, Tu vas dans les combats tout à l'heure sonner.
0 cloche, cependant, garde ton caractère,
Et reste, airain bénit, pendant toute la guerre,
Le signe qui ranime et relève le cœur :
Ne les conduis jamais qu'au chemin de l'honneur ! — Et maintenant, amis, il faut que je vous quitte : Quand je suis au milieu de vous, le temps court vite; Il se fait tard. Demain, nous nous retrouverons, Et, lorsque vous serez tous prêts, nous partirons Ensemble : j'ai pensé que, dans cette campagne,
I faut que votre vieux curé vous accompagne, Pour que, si l’un de vous tombe, avant de mourir, Un prêtre puisse au moins l’absoudre et le bénir.”
Et le curé rentra, tranquille, au presbytère.
Deux jours après, ayant en tête sa bannière, Le petit bataillon, après de longs adieux,
S'éloignait bravement par le chemin pierreux
Qui remonte le fleuve, en quittant le village,
Et suit comme un ruban les détours de la plage. Cinquante miliciens s'avancent deux à deux,
Et le curé, pensif, chemine au milieu d'eux, Pendant que, sur l'arrière, un groupe joyeux traine
Le canon reluisant sur son affüt de chêne.
Vers le soir, on dressa le camp près d'un ravin, Sous un bosquet touffu, dominant le chemin
Par où devait passer l'ennem’ La veillée
Fut calme et l'on dormit sous l'épaisse feuillée Sans alerte jusqu'au matin. Mais au moment
Où l'aurore venait blanchir le firmament,
Le soldat qui veillait, l'œil fixé sur la route, Entend dans le lointain, un bruit sourd ; il écoute: Ce sont des pas, et c'est, sans doute, l'ennemi.
Il parcourt aussitôt tout le camp endormi; Chacun s'éveille, et dans le plus profond silence, On s’arme, on s'établit de distance en distance, Derrière an arbre, prêt pour le premier signal.
Le canon est posté sur la gauche, en aval.
L’aurore monte, mais, parmi les feuilles, l'ombre Protège encore assez ce coin de forêt sombre.
Le bruit des pas s'entend déjà plus rapproché, Puis, au pli du chemin, la troupe a débouché,
Ce sont les ennemis : ils sont deux cents peut-être, Marchant sans se douter que, bientôt, va paraitre, Au flanc de ce ravin, la mort. Dans le moment Où leur troupe s’offrait au feu d’alignement,
Le signal est donné. Soudain, de chaque bouche De fer, sous la forêt, part un éclair farouche
Qui va semer la mort chez ces sombres marcheurs. Le canon, à son tour, s’éclaire de lueurs
Et crache sa mitraille au milieu de la troupe.
Les soldats, interdits, s'arrêtent ; chaque groupe Se compte ; les regards, autour, cherchent à voir D'où ces traits meurtriers sur eux ont pu pleuvoir. Mais, tandis qu'hésitants, ils sont là, sur la route, Un éclair de nouveau perce la sombre voûte ; Cette fois, tous les coups ont encore porté,
Et l’un des officiers sur le champ est resté !…
Mais déjà sous les bois la lumière s'est faite ; Les rayons du soleil levant dorent le faite
NAPOLÉON LEGENDRE
Des arbres ; et nos gens, se voyant peu nombreux, S'éloignent, entrainant le canon derrière eux ; Pendant que l'ennemi, n'osant braver encore
Ces terribles tueurs cachés, dont il ignore
Le nombre, ramassant ses morts et ses blessés, S'enluit de ce ravin et court à pas pressés
Pour atteindre, là-bas, une grande clairière.
Combien de fois encore, au cours de cette guerre, Le canon ne dut pas, de son paisible airain, Malgré tous ses frissons, verser le sang humain! Un jour, pourtant, après une horrible bataille
Où nous avions lancé la dernière mitraille, L'Anglais, supérieur en nombre, avait battu
Les nôtres ; le canon, lugubre, s'était tu
Et gisait, refroidi, sous l'épaisse fumée.
Notre phalange, hélas! tant de fois décimée, Manquant d'armes, manquant de pain, manquant de tout, Sentant le désespoir venir, rendue à bout,
Dut prendre tristement le chemin du village, Sous bois, pendant la nuit ; tandis que, cher ôtage, Le canon, pour longtemps maintenant endormi
Et sans voix, demeurait aux mains de l'ennemi.
Puis, pour notre pays vint la grande défaite
Où seuls, abandonnés par une cour en fête
Qui n'a que le plaisir pour devoir et pour loi,
Et subordonne tout au caprice d'un roi,
Nous dümes succomber sous la force du nombre Et voir, vivants encore, autour de nous, dans l'ombre, Sombrer, comme l'éclat d'un beau rêve effacé Tous les nobles espoirs d'un glorieux passé !
Ah !'pourtant, 6 Lévis, peut-être ton courage Eût-il de notre histoire arraché cette page Horrible !... Mais Québec avait capitulé :
Sur le cap Diamant, un drapeau déroulé
Sur notre hampe, à nous, — dérision amère, — Faisait flotter au vent les couleurs d'Angleterre !
Quinze ans, depuis ces jours de deuil se sont passés. Les nôtres, patients, ont de leurs bras lassés, Jour par jour, réparé les pertes de la guerre
Et repris leur courage en cultivant la terre.
Ils sont tristes, parfois ; mais ils sentent pourtant Chanter encore, au fond de leur cœur palpitant,
Cet espoir que Dieu donne à celui qui travaille. S'ils ont, hélas ! été vaincus dans la bataille,
Ils ont gardé pour eux leurs foyers et leurs champs ; Et, le soir, revenant, par les soleils couchants,
A travers les blés mürs ou sous les forêts vertes,
Ils sentent pénétrer dans leurs âmes ouvertes
Cet hymne consolant que partout le Seigneur
Verse sur la forêt et sur la terre en fleur,
Et qu'à son tour, la fleur — comme l'écho d'un temple, — Redit au cœur ému de l’homme qui contemple.
Ah ! vous tous qui vivez au sein de nos cités,
wai parcourez, le jour, à pas précipités,
— L'amour de l'or au cœur, — le dur pavé des villes, Et dont même les nuits ne sont jamais tranquilles, Vous croyez que c’est là vivre ! ne sachant pas
Ce qu'offre de plus doux l'existence là-bas,
Dans ces champs parfumés où le ruisseau serpente, Dans ces vastes forêts calmes où l'oiseau chante,
Où tout rit au soleil et baigne dans l'air pur,
Où l'œil, pour horizon, n’a que l'immense azur.
C'est là que l'âme en proie à l'angoisse profonde Sent déjà; tout au fond de la larme féconde,
Germer, — comme un point d'or que le ciel fait briller, — Cette fleur de l'espoir qui doit la consoler.
Le jour, partout rempli, ne laisse pas de place,
Dans son travail sans trève, à la douleur qui passe, Et la tranquille nuit, dans son sommeil serein,
Verse au cœur qui palpite un calme souverain.
Tout repose : Dieu seul, au fond du ciel immense, Veille sur la nature et la berce en silence.
O magiques splendeurs des soleils radieux
Qui jetez jusqu'à nous l'éclat lointain des cieux !
O souffles bienfaisants, Ô lueurs constellées
Qui rayez le manteau de nos nuits étoilées :
Parfums des champs, frissons des grands lacs endormis, Ombre épaisse des bois, où le Seigneur a mis,
Près de l'oiseau qui dort, le ver luisant qui rampe
Et poursuit son labeur au reflet de sa lampe ;
— Travail béni du jour, calme repos du soir,
C’est vous qui nous avez sauvés du désespoir !
NAPOLÉON LEGENDRE
Pendant que les rigueurs de la loi militaire Pesaient de tout leur poids sur cette race fière
Dont le front invaineu refusait de plier,
Et qui sur les traités seuls voulait s'appuyer,
On vit soudainement, au loin, sur d'autres plages Puraitre à l'horizon de sinistres nuages ;
On entendit monter une sourde rumeur,
— Ah! si nous n'avions eu que la vengeance au cœur Alors: si nous avions voulu, — juste revanche, — Peser un seul instaat sur pouvoir qui penche
Et croule ; aller répondre et tendre notre main
A ceux qui devenaient les maitres de demain :
C'eu était fait, ici, de la grande puissance
Qui venait d'acheter cette terre à la France ;
Le drapeau d'Albion, à son tour, repassait
Les mers, et de ces bords son ombre s'effaçait !
Mais notre race était une race fidèle,
Et l'Angleterre avait droit de compter sur elle,
Malgré l'émotion qui secouait nos cœurs
Et fajait à nos yeux soudain monter les pleurs,
Quand, parmi ceux, là-bas, qui levaient leurs bannières, Nous voyions s'avancer, au premier rang, des frères Apportant le secours de leur bras indompté
À ceux qui demandaient justice et liberté ; # Quand nous voyions, surtout, 6 suprême espérance ! Lafayette arborer le drapeau de la France! ...,
Rien, cependant, ne put nous tenter. En effet Depuis longtemps déjà notre choix était fait ; La loyauté parlait plus haut que la vengeance! Et quand, à la faveur de l'ombre et du silence, Montgomery déjà voyait son bataillon
Entrer furtivement dans nos murs, le canon Qui vint le balayer et sauver notre ville,
Avait pour canonnier Chabot, à Près-de-Ville ; Au matin, on trouvait aussi, près du rempart, Morte, fidèle aux siens, Maceleine Bouvart :
Et ces deux noms, unis dans une même gloire, Resteront à jamais inscrits dans notre histoire !
Plus tard, pendant que Craig et son gouvernement Nous reportaient aux jours terribles d'Haldimand ;
Quand les nôtres, en butte aux coups du despotisme, Pour avoir parlé haut, dans leur patriotisme, Affrontaient sans faiblir la prison et les fers,
On vit encor briller, au midi, des éclairs Précurseurs d'un orage. Alors, les sombres haines, En face du péril, firent tomber nos chaines,
Mais, pendant que le calme ici reparaissait,
Le nuage là-bas sans cesse grandissait,
Et l'on vit se lever bientôt des corps d'armée,
Puis vint partout la lutte horrible, à main a“né, Lutte où l'ami d'hier à l'ami se heurtait,
Où contre un frère même un frère com attait
Sans songer que le sang qu'il versait sur la plaine Etait aussi le sang qui coulait dans sa veine,
Et que, si l’un tombait, dans ce combat hideux,
La même mère, hélas! pouvait pleurer les deux.
Et nous, les spectateurs du drame qui commence,
Nous qui tenons encor dans nos maius la balance Et qui, jetant ici le poids de notre effort,
De tous ces concurrents pouvons fixer le sort,
On nous voit de nouveau tendre une main loyale À ceux qui combattaient pour la cause royale. Pendant qu'à Châteauguay, nouveau Léonidas, Salaberr;, suivi de ses trois cents soldats,
Refait le glorieux combat des Thermopyles,
Les nôtres, de tous points, et des champs et des villes, Courent sous les drapeaux, et ces humbles conscrits Que le devoir, hier, à leur sillon a pris,
Encor tout occupés des prochaines semailles, Marchent et vont gagner fièrement des batailles. Cette fois, ils sont mieux armés ; et, cependant, Parmi les lourds canons que l'on entend grondant, Là-bas, sur l'ennemi leur terrible colère,
Monté sur un affût neuf, de forme légère,
On peut voir, tout brillant de son airain poli,
Et tiré maintenaut de son trop long oubli, L’humble pierrier qui fut une cloche d'église.
Son histoire est connue, et lorsque, sous la brise, La fumée, enroulée en long panache blanc,
Légère vient glisser sur son humide flanc,
Le canonnier, qui sert avec orgueil sa pièce,
Pour voir le coup porté, fièrement se redresse, Songeant aux jours passés de ce vaillant métal
Qui semble encor garder du baptême natal
Comme un reflet sacré qui parfois l'illumine
Sec. i, 1887. 2.
NAPOLÉON LEGENDRE
Et lui prête, sans Goute, une force divine.
O simple souvenir, quelle est donc ta vertu,
Quand c'est la foi qui vient t'évoquer ? Où prends-tu, Pour l'infiltrer au cœur, ce courage admirable
Que rien ne peut abattre et qui rend indomptable, Sous le feu, dans la lutte obscure qu'il soutient, L'humble soldat qui croit, et prie et se souvient! Pourquoi donc, dans les chocs terribles de la guerre, La bénédiction que, là-bas, une mère
À son enfant en pleurs a donnée, au départ, Etend-elle sur lui comme un vivant rempart
Qui vient porter le calme à son âme troublée
Et le rend impassible au sein de la mêlée ?
Ah! c'est qu'en sa bonté constante le Seigneur, Connaissant mieux que nous les faiblesses du cœur, A voulu, pour sauver la force qui chancelle,
Lui donner un soutien qui combatte auprès d'elle. Et ce soutien sera tantôt le souvenir
De ceux qui sont partis pour ne plus revenir ;
Où, surgissant au cœur, la touchante pensée
De celle qu'au hameau naguère on a laissée ;
Ou bien la vision des beaux jours d'autrefois,
Qui passe sous les veux, dissolvant à la fois,
Dans l'éblouissement rapide de son rêve,
— Comme sous les rayons d'un soleil qui se lève, — L'image du danger et le spectre hagard
De la mort, qui flottaient devant notre regard.
On sent autour de soi, vaguement, la présence
De quelque étre invisible et puissant qui devance Le bras qui va frapper et dirige les conps.
Et c'est pourquoi le pauvre artilleur, à genoux
Près de sa pièce, avait la touchante pensée
Que le métal, — malgré sa couronne effacée, — Devait garder encor sa vertu d'autrefois
Et qu'un écho divin répondrait à sa voix.
Et les autres, — ayant une même croyance, — Partageaient avec lui cette ferme espérance,
Aussi, forts de leur foi, méprisant le danger,
On les voyait partout vaillamment s'engager, L'arne au poing, le front calme, au sein de la bataille Et faire reculer la vivante muraille
Qui tächait de cerner leur petit bataillon ;
Et parmi les éclats des fusils, le canon
Venait, de temps en temps, de sa note profonde, Leur dire que, près d'eux, un ami les seconde.
C'est là ce qui faisait battre haut tuus les cœurs : Et, cette fois encor, nos gens furent vainqueurs !
Un quart de siècle, alors, péniblement se passe.
La paix des derniers temps, par lents degrés, fait place Au malaise qui va sans cesse s’irritant
Et jette parmi nous un trouble inquiétant.
On voit errer, le soir, sur les places publiques, Sans s'affirmer encor, des groupes politiques
Qui parlent bas ; ou bien, de çà de là, la nuit, Entre les contrevents, un mince filet luit
Dans de pauvres maiscns où, pourtant, d'ordinaire On sait presque toujours se coucher sans lumière. La lampe quelquefois brûle jusqu'au matin.
Mais si des pas se font entendre, tout s'éteint :
Car, on le sait, ceux-là qui s'appellent les maitres, Ont, dans plus d'un village, à leur solde des traitres Exerçant ce métier, vil chez nous comme ailleurs, D'aller espionner et de vendre les leurs.
Et puis le mouvement grandit et s'accentue :
La foule qui longtemps, craintive, s'était tue, Maintenant parle haut et demande à grands cris Qu'on réponde autrement qu'avecque du mépris. Enfin, las de toujours souffrir, malgré les larmes Des femmes, des enfants, on fait l'appel aux armes ; Le pays tout entier se soulève, et soudain
On entend retentir encor la voix d’airair
Qui, loin de son clocher, sonne le gla. errible.
Et, cette fois, hélas ! dans un frisson &grrible,
Il lui faut, en trouant les bataillons serrés,
Aller frapper aussi ces pauvres égarés
Que la menace a dû sous ses frayeurs réduire,
Ou que le vil appât de l'or a pu séduire !
Ah !'tristes dévoyés ! s'ils ont autant souffert
Que nous, lorsque leur main vint enfoncer le fer Au cœur qui ne pouvait pour eux avoir de haine Et voyait à la mort s'ajouter cette peine,
Qu'ils reposent en paix ; qu'ils soient tous pardonnés, Et que leurs noms obscurs à l'oubli soient donnés.
NAPOLÉON LEGENDRE
Puis, pour notre pays sonna l'heure fatale
Qui vit se terminer cette lutte inégale,
Combat de cent contre un, où, malgré la valeur, Comine toujours, le nombre est resté le vainqueur. C'est alors qu'on put voir, sinistrement, dans l'ombre, L'échafaud sur le ciel projeter son bras sombre,
Et l'exil engloutir les pauvres condamnés
Que la main du bourreau n'avait pas moissonnés ! Ah! les malheureux jours! Ah! la funèbre époque, Et les tristes pensers que son image évoque !
— Et pourtant, maintenant que le calme s’est fait, Que le temps a passé sur ces choses, le fait
Qui de cette tourmente en somme se dégage,
C'est que ces pleurs, c'est que ce sang furent le gage De notre vie et que, consolantes clartés,
À ce sombre gibet brillent nos libertés !