‹ La cloche RolandChapitre 8 sur 10 · ARCHEVÊQUE DE M AUNES PRIMAT DE LA TERRE MARTYRE · texte numérisé non relu

ARCHEVÊQUE DE M AUNES PRIMAT DE LA TERRE MARTYRE

Klokke Roeland bin ick genandt,

Als ick kleppe, dan is't brand,

Als ick luyde, is't victorie in Vleenderlandl

Cloche Roland est mon nom, Quand je sonne le tocsin, c'est l'incendie Quand je sonne à toute volée, c'est la victoii n [en pays de Flandre.

C'EST l'inscription que portait autrefois la grande cloche du beffroi de Gand. La cloche n'existe plus ; seule la tour s'élève encore, au milieu d'une rue, à quelques pas de la magnifique église de Saint-Bavon où se trouve, dans une chapelle de côté, ÏAdoration de l'Agneau des Van Eyck. Je me rappelle ma première visite à Gand et à Saint-Bavon, le sacristain discret qui m'enferma dans la chapelle en me disant: € Je reviens dans une demi-heure », et m'y laissa, en effet, une demi-heure, Saint-Bavon que j'ai revu tant de fois, Gand où, dans le cours des années, j'ai trouvé tant de bons et fidèles amis. Je me rappelle peut-être mieux que tout antre chose la vieille église gothique du faubourg d'Akkerghem, boulevard des Hospices, et un oi-

seau qui, chaque matin, chantait dans les arbres du boulevard devant ma fenêtre quand je demeurais chez Henri et Dien Logeman. Un oiseau qui lançait quelques notes singulières et saisissantes à la pointe du jour, à cet instant froid et immobile ; cela me faisait penser à des choses lointaines, lointaines, au phare de Skagen qui clignote sans s'arrêter dans les nuits dorées et claires, aux troncs de bouleaux blancs et aux rochers couverts d'une végétation courte de rOmberg, sur les bords du Vetter, ou à la Fyris quand, par un pâle jour de mars, apparaît sans limites la plaine gris fané sous l'infini d'un ciel gris de plomb (i)... Etait-ce là ce qu'il chantait, l'oiseau, au sommet des aulnes, devant le numéro 371 du Boulevard des Hospices^

Qu'importe aujourd'hui? Le chant de l'oiseau s'est tu, il s'est enfui avec l'été qui a passé, des obus allemands sont tombés sur Godshuizenlaan^ Gand est entre les mains du puissant ennemi. Et dans la tour, il n'y a plus de Roland qui appelle à la victoire. Tous les oiseaux de la poésie

(1) Skagen, extrémité septentrionale du Jutiand, lieu très fréquenté par les artistes et les écrivains danois. L'Omberg, montagne boisée le long du lac Vetter, l'un des plus beaux endroits de la Suède. La Fyris, plaine très étendue autour d'Upsal qui a été le centre de l'histoire de Suède au temps du paganisme et au moyen-âge. (Note du traducteur.)

se sont enfuis des- Flandres, toutes les cloches de la Belgique se sont tues.

Je me souviens des dernières heures que, l'été précédent, j'avais passées avec des amis belges. A Louvain, Saint-Pierre dressait encore sa puissante voûte de pierre semblable à un gigantesque écrin; de la tour ajourée de Sainte- Gortrude partaient les sons argentés du carillon qui chantait sur toute la ville, les eaux lentes et verdâtres de la Dyle glissaient entre de vieux murs de cloîtres et des jardins avec des roses grimpantes. Je tenais une lettre que j'avais reçue et que je devais oublier; j'étais sur le pont, je regardais les petits flots sombres ; je déchirai la lettre que je vis glisser au loin en morceaux qu'on eût pris pour des pétales.

Après Louvain, ce fut Bruxelles. Je demeurais chez Henry Carton de Wiart, l'écrivain distingué, le juriste éminent, l'auteur de romans et l'homme politique, jadis à Paris l'ami de Paul Verlaine, aujourd'hui ministre de la justice. Au dernier repas que nous prîmes ensemble, on prononça des discours en l'honneur du Danemark ; aux dernières paroles, la petite fille de la maison déploya un Dannebrog (1) et le balança

(1) Nom que les Danois donnent à leur drapeau national.

au-dessus de Tinvité étranger et, autour de la table, retentirent ces mots : < Vive le Danemark! >

Aujourd'hui, ce sont des fonctionnaires allemands qui occupent le Palais de Justice, et ce n'est plus rue de la Loi, à Bruxelles, que je pourrais, retrouver mes fidèles amis, c'est dans le faubourg d'une ville française, au bord de la mer. Mais Henry Carton de Wiart est homme à porter l'exil sur ses larges épaules et la captivité n'a certainement pas éteint le feu qui étincelle dans les yeux si jeunes de Mme Carton de Wiart sous des cheveux prématurément blanchis, le feu de l'âme et le foyer enflammé du cœur.

Après Bruxelles, Malines, le siège de l'archevêché. Derrière la c&thédrale avec a tour sans flèche, la place tranquille et ombrag e et le blanc palais où demeure le primat de Belgique, le cardinal Mercier. C'est son jour d'oudiences; j'attends dans le jardin paisible, provincial, tracé au cordeau ; les premières marguerites fleurissent et les mouches bourdonnent sans s'arrêter sous les pommiers. Quelque chose de rouge brille dans les allées ; le cardinal s'avance vers moi, grand et maigre, avec des cheveux gris sous la calotte pourpre, les yeux gris, tout

le visage résumé dans un sourire. C'était en juillet... En septembre, son église et son palais étaient en ruines et lui-même en était alors bien loin. Je le revis à Rome, peu après le conclave, vieilli et courbé... Les journaux racontaient que le matin il s'était évanoui deux fois à Tautel pendant qu'il disait sa messe.

Et enfin Anvers où pendant quatorze ang je suis venu dans 'la famille Belpaire... Je vois encore le grand atelier au rez-de-chaussée; les banquettes commodes courent le long des murs sous des rayons couverts de livres et d'oeuvres d'art, avec le masque de Beethoven, couronne de lauriers, puissant, à la place d'honneuf^ aviec le portrait du cardinal Newman sur U table de travail, avec des livres anglais et flamands, français, danois et italiens; c'était l'atelier de Mejuffrouw Marie Belpaire. Dehors s'étend la grande terrasse avec la table à thé et les fauteuils d'osier sous la tente; des Crim son ramblers grimpent sur la rampe...; là j'a« eu tant d'agréables et intéressantes converser tions! Et comme on était bien, le jeudi dans l'après-midi, quand le quatuor se faisait entendre! Etre assis là en regardant les splendides platanes et les érables du jardin, semblable à un parc, et entendre les violons jouer... Haydn,

8 l.A CLOCHE ROLAND

Beethoven, le « dernier » Beethoven, les t quatuors fous » ! . . .

Tout est fini; les bombes lancées par les Zeppelins sont tombées sur le jardin et sur la maison; la propriétaire, avec ses frères et ses neveux, s'est réfugiée sur le bord de la mer, et elle a sans doute cherché refuge en Angleterre, dans Oxford, qu'elle connaît et aime comme peu de gens, et qui a toujours été pour elle beata pacis visto.

Telles sont les images qui se succèdent devant moi... et au-dessus sonnent avec désespoir de petites cloches dans la nuit qui descend. Elles disent : c Passé, passé, tout cela est passé 1 Les villes des Flandres sont en ruines, les tours sont tombées, la cloche Roland se tait... »

Mais non... La voix désespérée dans Tobscurite a tort... La cloche Roland sonne encore, sonne plus fort, plus profondément, d'une façon plus significative que jamais. N'entendons-nous pas sa voix sonore sur toute l'Europe? N'entendons-nous pas le carillon des tours qui ont croulé?

La cloche Roland ne sonne pas la douleur, mais elle carillonne la victoire ; elle n'annonce pas la mort, mais la vie, la vie de Téternel honneur et une victoire qui peut dire : « Mort, où est ton aie^uillon, enfer, où est la suprématie de les portes? »

La cloche Roland sonne, la cloche Roland sonne. La grande cloche flamande des batailles et de la victoire sonne dans le Crépuscule des Dieux. Et si nous écoutons bien, nous, gens du Nord, nous entendons qu'elle parle notre langue maternelle, qu'elle dit et chante comme le flkalde dans le chant norrain :

f La bête meurt, le parent meurt. — Je n'en sais qu'un qui jamais ne meurt : le jugement sur le mort. »

« Il y a un faucheur appelé la mort... » N'est-ce pas ainsi que commence le vieux chant populaire allemand? « Il y a un faucheur appelé la mort, qui obéit au Dieu tout-puissant... » C^est le faucheur dont nous entendons la faux passer sur le monde. (« Le monde est un champ », dit Le Livre.) Le blé est fauché, et les gerbes vont bientôt être liées. « Qui liera le blé? » demande le chœur des enfants. Et le livre, le livre qui contient tout, de l'alpha à l'oméga, A'Adam à VAntechristf répond encore que les anges sont des moissonneurs, qu'ils lient les gerbes, les anges qui avaient été les anges de Noël et qui avaient chanté la paix, et qui aujourd'hui sont les anges de la mort, qui trébuchent sur des cadavres, marchent dans le sang, glissent sur de la chair humaine demi-pourrie... Jour de moisson, jour de jugement, jour de mort. Et la neige étend son linceul sur les milliers de morts; mais, de temps en temps, un obus tombe sur un tas de cadavres et fait explosion. Et alors tous les morts remuent encore une fois leurs membres raidis, doublement raidis par la mort et par l'hiver. Et un moment il semble

qu'ils soient prêts à rejeter leur suaire et à s'éveiller de la mort.

Mais il est encore trop tôt pour commencer à écouter les trompettes de la mort, « la dernière Tuba », comme il est dit dans la vieille traduction latine avec ses réminiscences de l'armée des Césars et de l'amphithéâtre Flavien — novissima tuba. Et pourtant il n'y a pas d'hommes réfléchis qui doutent que le dernier jour ne soit proche. Il en est du jour du Jugement comme du jour de la mort, on croit qu'il n'arrivera jamais. Et pourtant il viendra un jour, aussi sûrement, aussi naturellement, aussi imperceptiblement que le printemps quand les boutons du figuier commencent à devenir tendres, quand on entend de nouveau la tourterelle gémir dans la campagne. C'est si naturel et si incompréhensible, si quotidien et si étonnant, c'est comme le cri de l'enfant quand pour la première fois il a froid dans l'atmosphère glaciale de ce monde, et comme le dernier soupir d'un mourant... Soudain c'est si calme et si froid dans la chambre où vous avez veillé de longues nuits; à présent,

il n'y a plus personne sur qui veiller. Un instant a suffi pour passer de la vie à la mort, du temps à l'éternité, « en un instant, en un moment... avec la dernière trompette ».

Tout arrive dans le monde et c'est ce que nous croyons ne jamais devoir arriver qui arrive le plus vite. Tel est l'homme, telle est l'humanité : la réalité nous surprend toujours. Et pourtant il passe comme un frisson du matin à travers le monde. Surmenée par les restaurants de nuit joyeux et désespérés, fruit de la culture moderne où la Russie dansait, où l'Italie chantait, où l'Angleterre buvait du whisky, l'Europe, soudain dégrisée, est dans les tranchées et elle voit poindre, gris et froid, le dernier jour.

Et parce qu'il en est ainsi, la mort parcourt le monde. Ce sont « peuples qui se lèvent contre peuples, royaumes contre royaumes ». « Et je vis... et vois un cheval livide, et celui qui était dessus, son nom était la Mort. » C'est le second des trois cavaliers de l'Apocalypse qui chevauchent à présent au-dessus de nous. Le premier, le cavalier sur un cheval rouge, a

déjà été envoyé. « A lui il a été donné de bannir la paix de la terre, et il lui a été donné une grande épée. » La grande épée qui, comme Tyrfîng (1), demande toujours du sang, nous l'entendons bruire. Et à la fin, quand le monde sera moissonné d'hommes, quand il n'y aura plus de moissonneurs dans les champs, plus d'ouvriers dans les fabriques, que tout ce qui était jeunesse et force et inteUigence sera changé en charogne, sur la terre belge et polonaise, alors viendra le cavalier sur le cheval noir, une balance à la main, « une mesure de froment pour un denier, trois mesures d'orge pour un denier ».

Il y a deux souvenirs qui émergent pour moi, le souvenir des deux dernières soirées que j'ai passées, il y a maintenant trois ans, dans mon pays, en Danemark.

Une de ces soirées : une grande séance où

(1) Epée fabuleuse, altérée de sang, dont il est question dans l'Edda, et que l'on dut enterrer dans une île déserte parce que chaque Las qu'on la tirait de son fourreau un homme devait mourir.

l'on devait discuter la question de la Défense.., Un poète avait occupé la tribune. Il avait prononcé des paroles d'avertissement sur le danger menaçant, sur la gravité de l'heure; ses paroles énergiques et enthousiastes avaient éveillé l'enthousiasme et inspiré l'énergie, la salle commençait à s'enflammer. Alors parut un Jeune homme qui parla au nom de la « raison » et au nom des « faits ». Avec des chifïres secs, il prouva que, de nos jours, une guerre européenne était impossible, cela, tout simplement, coûterait trop, et puisque c'est l'argent qui gouverne le monde, etc. Puis se tournant ironiquement vers le poète qui était au pied de la tribune, il s'écria : a Mais de pareils raisonnements naturellement ne font pas impression sur un esprit aussi élevé. Vous vivez dans le monde de l'imagination, vous ne vivez pas dans celui de la réalité! Vous êtes inébranlable dans votre foi, les faits ne vous tourmentent pas! N'est-ce pas, honoré Monsieur? (et il se pencha sur la tribune avec un sourire accablant pour son adversaire) la guerre mondiale éclatera à Pâques? »

Des applaudissements bruyants saluèrent le représentant de la raison. Tranquillisé, on retourna à sa bière... C'était la paix; il n'y avait

pas de danger! Pauvre poète qui avait été mordu par un patriote enragé. Mais ses vers étaient beaux, même s'ils contenaient quelques fadaises I

La guerre n'éclata pas à Pâques de l'année 1913... il fallut un an encore avant qu'elle n'arrivât pour donner tort au jeune homme intelligent et hélas I pour donner raison au poète. Il avait vu juste, comme toujours les poètes, car qu'est-ce que c'est que la poésie, sinon vue aiguë, vue claire, vue profonde? Ce n'est pas l'intelligence qui opère chez le poète; c'est cette faculté beaucoup plus délicate qui fait que celui qui aime sent chaque petit changement d'humeur, chaque variation des dispositions chez l'aimé. Là, comme partout, l'amour est la source de l'intelligence. Et celui dont le cœur est froid, dans son apathie, ne voit même pas les signes dans le soleil et dans la lune. Pour lui, le jour du jugement arrive, comme un voleur vient dans la nuit, et le trouve en chemise et dans toute la nudité de son âme.

C'est un des souvenirs que j'ai gardés, c'est un des soirs que je me rappelle. L'autre souvenir, ''autre soirée est une réunion d'étudiants, une de ces séances de discussion qu'un vieux sage avait coutume d'appeler « variété philosophique ».

Mais dans cette réunion, il arriva qu'une Femme parla. Non, elle ne parla pas, elle rendit témoignage. Sur sa vie passée et sur sa vie actuelle, sur l'opposition entre ce passé et ce présent, sur la révolution complète qui s'était faite en elle. Tous écoutaient, saisis par le feu qui émanait de sa personnalité, de la voix que nous avions tant de fois entendue au théâtre, et qu^ si simplement, si doucement pouvait dire les mots qui vont au cœur... Et Anna Larssen, l'illustre comédienne, finit en disant quelque chose qui nous fît tous (je dis sûrement nous tous) secouer la tête. Elle parla de grandes choses qui venaient et qui étaient tout à fait proches... « Les prédictions », fît-elle en terminant, (( ne vont pas au delà de 191o. »

Le blanc vieillard, malade, qui, au moment où la guerre éclata, était assis sur la chaire

de Saint Pierre, n'était pas loin de partager la foi de l'artiste danoise. Déjà en 1904, dans sa première encyclique, il exprima sa conviction que « l'homme de péché », le « sans loi », l'ennemi personnel de Dieu, qui se révélerait à la fin, était déjà né...

Et une chose est certaine... ce qui arrive aujourd'hui dans le monde n'est jamais arrivé auparavant. Depuis l'aurore de la civilisation, jamais l'humanité n'a été en guerre d'une rive à l'autre du Pacifique, de la Nouvelle-Zélande à Novaja Zemlja. C'est si nouveau, si grand, si impressionnant, si peu naturel, si surnaturel que personne ne peut supporter cette pensée. Celui qui la veut soutenir en meurt d'horreur, comme Pie X sur le trône pontifical ou un peu plus tard Robert Hugh Benson, en Angleterre. Car c'est comme si une main gigantesque serrait 1® globe terrestre pour en faire sortir du sang. E dans quel abîme, de lumière ou d e flamme, tombera le globe quand la main le lâchera?

VIA CRVCIS

C'est un chemin de croix dur et abrupt que suit le peuple allemand, le grand bienfaiteur du monde civilisé et le libérateur sublime. Dans les ténèbres du Vendredi saint on entrevoit la clarté du matin de Pâques, dans les heures sombres de la guerre, les oriflammes du triomphe. A présent encore la croix pèse sur ses épaules, il souflFre encore le plus cruel des Golgotha.

Le chapelain de la] cour, M. Stipberger (Munich).

(Un fnot aux femmes allemandes.)

(( Celui qui veut vivre avec cette pensée mourra d'horreur... »

C'est ce que j'avais écrit l'année dernière, peu de jours après que la guerre eut éclaté. Et je ne voulais pas mourir... Je me cachai bien loin, je me cachai derrière toutes les montagnes bleiies, je me réfugiai dans les siècles lointains... Je m'asseyais dans la tranquille et fraîche bibliothèque et je copiais, commodément et à loisir, un vieux manuscrit; je faisais des promenades sentimentales dans des sentiers où autrefois j'avais été heureux et où je rêvais de l'être encore une fois, encore une dernière fois, de jouir encore un peu du soleil d'octobre avant la pluie de novembre et les ténèbres de décembre...

Un jour, deux lettres tombèrent sur ma table comme deux bombes.

L'une contenait « L'Appel au monde civilisé » ides 93 intellectuels allemands. Mon jeune ami Peter Schindler a écrit dans un journal danois

qu'il (( avait vu ce manifeste dans ma corbeille à papier à Sienne ». Il est vrai; l'importance du document ne m'a pas tout de suite frappé; j'avais cru que c'était une réclame commerciale. Mais Schindler ne savait pas que je l'avais repêché et que je l'avais serré comme on serre la pièce importante d'un dossier.

La seconde lettre était écrite par un de mes amis belges. Je ne le nomme [pas, mais je transcris ce qu'il m'écrivit quand je lui eus envoyé mon article sur « la Cloche Roland » traduit en flamand :

« Cher ami,

« Je suis heureux d'avoir une fois encore de vos nouvelles. Depuis que l'épreuve a été envoyée à la Belgique, j'ai souvent pensé à vous et à votre patrie qui a plus d'un point de ressemblance avec la mienne.

« Vous ne pouvez pas vous faire une idée des horreurs qui ont été commises en Belgique par un peuple qui s'était engagé à nous protéger. Notre pays à qui on ne peut rien reprocher a été ravagé par le feu et par le fer, par des hordes bestiales qui ont tué nos prêtres» profané nos églises et outragé nos femmes. Mal-

gré tout, nous n'avons pas perdu courage, car nous avons confiance en Dieu et en notre bon droit. Le dernier mot de cette affaire ne peut pas, ne doit pas appartenir à une nation qui représente le pouvoir brutal et pour qui un traité n'est pas autre chose qu'un chiffon de papier que l'on déchire quand il ^ne vous est pas utile de le respecter.

« Avec un cordial salut de vos amis qui sont entourés de mort et de ruines de toutes parts, je suis

« Votre dévoué,

Voilà la lettre belge.

Après « l'Appel au monde civilisé » m'arriva un livre intitulé « Die Wahrheit ûber den Krieg » (La Vérité sur la guerre), Berlin 20 septembre 1914, publié par dix personnalités importantes de Berlin. Je notai parmi les auteurs le « socialiste chrétien » Naumann, les leaders du Centre Mathias Erzberger et le comte von Oppersdorff, l'écrivain miHtaire comte Ernst de Reventlow, l'écrivain politique Paul Dehn, le professeur docteur Francke (probablement l'économiste Ernst Francke), un banquier, un docent dans une école supérieure de commerce.... Cette liste d'auteurs me donna

l'impression que j'avais devant moi un ouvrage compétent, travail d'une froide raison et je me réjouis d'arriver, d'une façon commode, à connaître (( la vérité sur la guerre ». Le livre n'a que 168 pages.

Du côté belge aussi m'arrivèrent, peu après, des documents à l'appui des affirmations contenues dans la lettre de mon ami et qui étaient évidemment osées! «Gomment, me disais-je, les Allemands se seraient mis à tuer des prêtres belges, à profaner des églises belges, à outrager des femmes belges? » J'ouvris tout de suite « l'Appel au monde civilisé ». Dieu soit loué! Il y était dit que ce n'était pas vrai. « Es ist nicht wahr que la vie et les biens des citoyens belges aient été pris par nos soldats hors la plus amère nécessité. » On voit, me dis-je à moimême, que « pas le moindre des biens, pas la vie d'un seul Belge » n'a été kaput, à moins naturellement que les soldats n'aient eu besoin de se défendre. Moi aussi je me défendrais s'il venait des voleurs chez moi, pourvu que j'aie la force et des armes (et Dieu soit loué, les Allemands ne manquent, pas d'armes). Je pensais à mes bons amis d'Anvers, au vieux monsieur X... chez qui j'avais encore diné il y avait si peu de temps! Il avait pourtant l'air si bon

et gentil, le vieux monsieur... un vrai type à la Dickens avec ses yeux bleus, son visage rouge et robuste, ses favoris et ce sourire qui gagnaient les cœurs! Je savais qu'à présent il avait perdu sa fortune, que les bombes étaien tombées sur sa maison et dans son jardin, que tout était en ruines autour de lui, que ce n'était que par un miracle que la mort l'avait épargné, un obus ayant éclaté dans son cabinet de travail deux minutes après qu'il l'eut quitté. Oui, oui, l'apparence trompe! Penser qu'un homme si excellent d'apparence avait pu (comme le disait l'Appel) « tirer » sur les « paisibles Allen^ands » d'un endroit caché, « achever les blessés » et « tuer les médecins dans leurs fonctions de miséricorde ». C'était encore une chance que j'aie pu sortir tout entier de sa maison!

Ce fut en de telles pensées que j'ouvris ce qui m'avait été envoyé par les Belges. Les documents belges n'étaient pas contenus dans un seul volume, c'était une vraie bibliothèque. Je les regardai avec méfiance. C'est bien, me disje, de ces « mensonges et calomnies » avec lesquels de méchantes gens essaient de salir « la cause de l'Allemagne » dans cette lutte pour l'existence qui a été imposée à ces honnêtes citoyens. Hélas, oui, c'est un monde méchant que

celui dans lequel nous vivons! Mais, la justice avant tout, audiatur et altéra pars. Et je fis un petit tas de ces livres de l'autre côté de la table. Du côté opposé il y avait déjà « L'Appel au monde civilisé » et « La Vérité sur la guerre ». Ici les titres sont nombreux et j'avoue que c'est avec effroi que je pensais qu'il me faudrait lire tout cela pour savoir comment les Belges présentaient les choses. Les preuves allemandes étaient si parfaitement condensées!... Six fois « Ce n'est pas vrai », et dans l'autre volume, environ 170 pages.

Donc les titres.... (par erreur ou avec dessein il y avait quelques « calomnies et mensonges » français parmi les livres belges) :

Rapport sur la violation du droit des gens en Belgique. Paris et Nancy, 1915 (édité par la commission d'enquête sur la violation des règles du droit, avec préface de J. Van den Heuvel (1).

Les Atrocités allemandes en Belgique. Recueil des rapports officiels..., présentés à M. Carton de Wiart par la commission d'enquête instituée par le Gouvernement Belge sur la violation des règles du droit des gens, etc. (Paris, 1914).

(1) Traduit en danois.

VFA CBUCIS 29

Emile Waxweiler : La Belgique neutre et loyale ^i^ausanne, 1915) (1).

Emil^ Brunet : Calomnies allemandes, c Les conventions anglo-belges ». Paris.

Pierre Nolhomb : La Belgique martyre (Paris, 1915). — Les Barbares en Belgique (Paris, 1915).

Augustin Mélot : Le martyre du clergé belge,

Marius Vachon : Les villes martyres de France et de Belgique (Paris, 1915).

L.-II. Grondijs : Les Allemands en Belgique. Témoignage d!un neutre (Paris, 1915).

Hervé de Gruben : Les Allemands à Louvain, Lettre-préface de Mgr Simon Deploige (Paris, 1915).

Raoul Narsy : Le Supplice de Louvain. Faifs

et documents (Paris, 1915).

Sur la France :

Documents diplomatiques 1914. La guerre européenne. Pièces relatives aux négociations qm ont précédé les déclarations de guerre de F Allemagne à la Russie (4^^' août 4di4) et à la France (3 août 49i4) Paris, 1915.

(I) Traduit en allemand et en danois.

Les atrocités allemandes. Rapport officiel

présenté le 1* janvier 4915. (Ouvrage corres-

rcspondant à l'ouvrage belge sur les atrocités allemandes en Belgique.)

Les Allemands destructeurs de cathédrales et de trésors du passé. Cet ouvrage, comme celui de M. Vachon, cité ci-dessus, est illustré et il est basé sur les rapports du sous-secrétariat des Beaux-Arts français. Il répond à « TAppel au monde civilisé » (ou le réfute, si l'on aime mieux), étant publié par un groupe d'intellectuels, groupe qui compte les noms de France les plus connus. Parmi les Allemands qui en appellent nous trouvons : Behring, Bode, Lujo Brentano, Justus Brinkmann, Defregger, Dehmel, Ehrlich, Eucken, Ludwig Fulda, Haeckel, Harnack, Hauptmann, Wilhelm Hermaan, Humperdinck, Max Klinger, Naumann, Ostwald, Max Reinhardt, Rôntgen, Sudermann, Hans Thoma, Karl VoUmôller, Félix Weingartner, Wilamowitz, Windelband, Wundt ; c'est, en un mot, une mobilisation de tout ce qui a de la valeur dans l'empire allemand. Les accusations françaises (car la France accuse^ tandis que l'Allemagne se défend contre les accusations) sont envoyées au monde civilisé par Mme Juliette Adam, Paul Adam, Antoine, Maurice Barres, Bartho-

lomé, Jean î^éraud, Albert B; snard, Lëon B i • nat, Elémir Bourges, Boutroux, Caroius-Duran, Paul Claudel, Georges Clemenceau, Dagnan- Bouveret, Claude Debussy, J. Ernest-Charles, Emile Faguet, Camille Flammarion, André Gide, Guitry, Paul Hervieu, Francis Jammes, Henri Lavedan, Pierre Loti, Paul Margueritte, Mercie', Octave Mirbeau, Mme de Noailles, Bachilde, Bafîaelli, Odilon Redon, Jean Richepin, Rodin, Roll, J.-H. Rosny, Rostand, Saint-Saëns, Signac, Viélé-Griffin, Willette.

Il faut ajouter encore le livre publié par Mgr Alfred Baudrillart: La guerre allemande et le catholicisme (Paris, 1915), avec préface du cardinal Amette et auquel ont collaboré Georges Goyau, François Veuillot et d'autres auteurs catholiques. Un album contenant des illustrations particulièrement instructives y est joint.

Il y a encore La Cathédrale de Reims de A. D(mar-Latour et La Basilique dévastée de Vindex. Louis Dimier : U Appel des Intellectuels alU" mands (Paris, 1915).

Je commençai à lire ces volumes. Je parlai de l'affaire à quelques-uns de mes amis, j'y fis allusion aussi dans mes lettres : en tous cas on sut, parmi mes connaissances proches ou éloignées, que je m'occupais de la guerre, car on m'envoya, dès lors, un grand nombre de publications sur ce sujet. C'est ainsi que je trouvai un jour dans mon courrier une petite feuille volante d'un caractère religieux : « Ein Wort an die deutschen Frauen » (Un mot aux femmes allemandes). L'auteur, chapelain de la cour de Munich, « Kgl. confessionarius » de Bavière, un homme qui occupe une grande situation et dont les paroles ont de l'importance, a le don, hélas ! si rare, de dire beaucoup de choses en [)eu de mots. Ainsi, il résume V essence des méthodes de guerre allemandes par ces quelques phrases saisissantes et caractéristiques, qui m'ont servi d'épigraphe pour ce chapitre : « C'est un chemin de croix dur et abrupt que suit le peuple allemand, le grand bienfaiteur du

monde civilisé, et le sublime libe'rateur. Dans les ténèbres du Vendredi saint, on enli^evoit la clarté du matin de Pâques, dans les heures sombres de la guerre, les oriflammes du triomphe. A présent encore, la croix pèse sur ses épaules, il souffre encore le plus dur des Golgotha. »

Un ecclésiastique allemand, dont les paroles sont reproduites mille et mille fois (je lis sur l'exemplaire que j'ai devant. moi : « 7-8 mille ») compare donc le peuple allemand à Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même et assimile la guerre que fait aujourd'hui le peuple allemand, non seulement d'une façon active (le contexte le montre) à une croisade, mais d'une façon passive, souffrante, à une Via Crucis. Un prêtre catholique, qui croit sincèrement que Jésus de Nazareth était le Dieu éternel et qu'il a porté sa croix pour délivrer le monde, nous dit, à nous qui l'ignorons, que le peuple allemand, comme un nouveau Christ, suit ce même chemin de croix menant au Golgotha. Dans une parfaite imitation du Maître, le peuple allemand se voue à toutes les souffrances de la crucifixion pour le bien de l'humanité et pour la délivrance du monde civilisé. Combien ne doit-on pas être lier d'être Allemand et de pou-

voir dire de soi-même les paroles du Fils de Dieu : « C'est mon corps qui a été rompu pour vous, c'est mon sang qui est répandu pour vous. » Le peuple allemand gravissant le chemin de croix, flagellé, bafoué, couronné d'épines..., le peuple allemand doux comme un agneau conduit à la boucherie, le peuple allemand cloué à la croix, souffrant des douleurs indicibles, désaltéré avec du vinaigre et du fiel, et finalement, quand il a tout souffert héroïquemont, quand le sacrifice est achevé et le salut du monde assuré, penchant la tête en disant : « Tout est consommé! » 0 peuple allemand, peuple patient, peuple souffrant, peuple crucifié, hbérateur du monde, nous penchons la tête silencieusement recueillis, remplis de vénération pour la croix sur laquelle tu as voulu souffrir, toi « grosser Wohltàter und hochsinniger Belreier der Kulturwelt », toi, bienfaiteur et sublime hbérateur du monde civilisé I

Et maintenant aussi, nous comprenons pourquoi, si nous ne le comprenions pas déjà, pourquoi les 93 grands hommes de la science allemande ont lancé dans le monde leur sextuple « Ce n'est pas vrai. » Tout le monde sait, pour l'avoir ap[tris dans l'Evangile, comment les ennemis du Christ le poursuivirent

de leurs calomnies, de leurs mensonsres et de leurs faux témoignages. «'Il est possédé », disaient-ils, « C'est un Samaritain », « il blasphème ». Les ennemis du nouveau Christ ne sont pas meilleurs; il est dit dans « l'Appel au monde civilisé », qui résonne d'une manière biblique : « (Nos ennemis) font de faux témoignages contre nous. » Sur ce terrain, la défense commune du commun seigneur et maître, les ecclésiastiques catholiques et protestants peuvent marcher de pair en Allemagne, Harnack et Hermann avec Ehrhard et Merkle. Ils se rencontrent aussi avec les libres-penseurs et les incroyants, avec Ostwald et Ilaeckel, avec Dehmel et Hauptmann. Ils s'unissent tous dans leur foi en le peuple allemand, le peuple que, nous autres, spectateurs de la grande tragédie, nous voyons si nettement marcher sur les traces du Christ et renouveler sous nos yeux le martyre du Vendredi saint. « Il n'est pas vrai » qu'il en soit autrement.

Mais il est temps de savoir ce dont les faux témoins accusent le peuple allemand. « L'Appel au monde civilisé » compte six chefs d'accusation, six faux témoignages.

c Nous ne pouvons pas arracher des mains de nos ennemis Tarme empoisonnée du mensonge qu'ils emploient contre nous. Nous ne pouvons que crier au monde qu'ils rendent faux témoignage contre nous. >

(Appel au monde civiiùé.)

Le premier faux téinoîgiiagfe et le premier « Il n'est pas vrai »

Comme représentants de la science et de l'art allemands devant le monde civilisé tout entier^ nous élevons une protestation contre les tnensonges et les calomnies au moyen desquels nos ennemis s'appliquent à salir la pure cause de V Allemagne dans le com,bat livré pour l'existence auquel nous avons été contraints, La bouche d'airain des événements a réfuté les bruits qu'on répandait de défaites subies par l'Allemagne, Il a fallu trouver autre chose^ et l'on s'est mis avec ardeur à fausser le caractère des faits et à rendre notre conduite suspecte. C'est contre ces machinations que nous protestons à haute voix^ et cette voix est la voix de la vérité (1).

(1) Wir, als Vert reter dealscherWissenschaft und Kiinst, erheben vor der gesamten Kulturwelt Prétest gegen die Lugen und Verleumdungen, mil denen unsere Feinde Deutschlands reine Sache

LA CLOCHr ROLAND

1) II n'est pas vrai que r Allemagne ait provaqué la guerre'. Ni la nation, ni le gouvernementy ni V Eynpereur ne Vont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu lux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier na quà juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois, pendant son règne de vingtsix ans, Guillaume II s'est affirmé comme protecteur de lo paix universelle ; assez souvent^ nos adversaires eux-mêmes l'ont reconnu, Oui^ ce jnême empereur, qu'à présent ils osent appelef Attila, a été pendant de longues années l'objet de leurs railleries à cause de son amour de la paix. Ce n'est que lorsqu'il fut menacé par de grandes puissances guettant aux frontières de trois côtés, et attaqué par elles, que notre peuple s'est levé comme un seul homme (1),

in dera ihm aiifgezwungenen schweren DaseinskampTe zu beschmiitzrn trachten. Dereherno Mund der Ereignisse hat die Ausstreuung erdichteter c'.utscher Niedcrlagen widerlegt, Um so eifricher arbeitet man jetzt mit Entsteîlungen und Verdachtigungen. Gegen sie erlieben wir laut unsere Stimme. Sie soii die Verkiinderin der Wahrheit sein.

{{) Es is nicht tvahr, dass Deutschland diesen Krieg verschuldet hat. Weder das Volk hal ihn gewollt, noch die Regierung, noch der Kaiser. Von dentscher Seite ist das Àasserste geschehen ihn abzuwenden. Dafur liegen der Welt die urknndlicben Beweise vor. Oftgenug hat Wilhelm II io don 26 Jahrea

Ainsi parle donc la voix de la vérité, ainsi j>arlont les annonciateurs de la vérité.

H n'est pas vrai que l'Allemagne soit responsable de cette guerre. Ni le peuple, ni le gouvernement, ni l'empereur ne l'ont voulue. Nous avons fait les plus grands efforts pour l'empêclier. Ce ne fut que lorsque nos ennemis tout puissants, qui nous guettaient aux frontières, nous attaquèrent de trois côtés, que nous tirâmes l'épée du fourreau.

Ainsi parlaient les 93, ainsi parla également l'empereur allemand le jour où les troupes allemandes franchirent la frontière belge : « Dans la nécessité, avec une conscience pure et une main pure, nous prenons l'épée... Selon l'exemple de nos pères, fermes et fidèles, sévères et chevaleresqies, humbles devant Dieu et prêts à combattre l'ennemi, nous nous confions à l'éternelle Toute-Puissance (1) ». C'est avec de telles paroles que l'Allemagne commença son chemin

-f'iner llegierung sich als Schirmiierr des Weltfriedens erwiesen; ofl gonDg liiiben selbst uiisere Gogner dies anerkannt. Ja, diescr namliclie Kaiser, den sie jelzt einen Attila zu nennen wagen, ist jahrzehnlelang wegeu semer unerschûlllichen Friedensliebe von iliDen verspottet worden. Erst als eine schon lange an den Grenzen lauernde Uhermacht von drei Seiten iiber unser Volk berfiel, bat es sich crhoben wie ein Mann.

(1) Die W'alirbeit ijbor don Krieg, page 7.

de croix, ainsi parlait le peuple allemand la veille de sa Passion.

« Il n'est pas vrai que l'Allemagne soit responsable de cette guerre. Ni le peuple, ni le gouvernement, ni l'empereur ne l'ont voulue. »

La voix de la vérité a parlé, et je la crois. Et puisque néanmoins la guerre a éclaté, c'est alors que les autres l'ont voulue. Et qui étaient ces autres, les 93 le disent clairement; ce sont les puissances qui guettaient aux frontières et qui, de trois côtés, attaquèrent le peuple allemand. Alors se leva c comme un seul homme » le peuple allemand.

L'Allemagne fut attaquée de trois côtés... sur trois frontières. Je prends une carte; je regarde les frontières allemandes.

Comme de juste, je commence du côté du Danemark... mais ce n'était pas nous. Pas cette fois-ci... nous n'avons attaqué personne depuis 1864; une fois nous a suffi.

Alors voilà la Russie. Je relis encore l'Appel, j'étudie chaque ligne, chaque mot, chaque iota, comme si j'avais affaire à un manuscrit du Supplementum Legendae beatae Katerinae de Senis, 93, cela donne un si gros calibre intellectuel, c'est un 420 spirituel, me dis-je, il faut les croire I Donc encore une fois : c Ce n'est

que lorsque nos ennemis tout puissants qui, depuis longtemps déjà, de trois côtés, nous guettaient, nous attaquèrent... » Ces mots ne laissent place à aucun doute. Mais le sens, le sens?

C'est bon ! Il ne faut pas trop se tourmenter ;

Là môme où le sens manque.

Un mot vient au moment opportun!

Mais justement je me tourmente pour trouver le sens; sous le mot, il doit bien être là! D'autre part, il y a un ,fait, c'est que l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie le 1" août 1914 et que, jusqu'à ce jour, pas un seul Moscovite n'avait attaqué le Michel allemand.

Donc je poursuis mes recherches pour savoir quels sont les hommes qui ont assailli, au centre de l'Europe, un peuple paisible et de haute culture. Je trouve l'Autriche, mais l'Autriche est l'alliée de l'Allemagne. Je découvre la Suisse, mais la petite Suisse n'a évidemment jamais songé à poignarder quelqu'un. Alors, je tombe sur la France. Ah! voilà Kalurius! (1).

Mais là encore je me trompais, car ce n'est pas la France qui a attaqué l'Allemagne, c'est l'Allemagne qui a attaqué la France ; le 3 août,

(1) Terme facétieux usité en Danemark. On l'emploie pour désigner sans la nommer une personne plus ou moins coupable. [Note du traducteur.)

elle lui a déclaré la guerre. Et déjà le 2 août, donc en temps de paix, une patrouille allemande du 14* corps franchit les frontières... Un seul homme revint vivant! Le chancelier de l'Empire l'annonça même au Reichstag (1). En même temps il pensa assurément avoir vu « des aéronautes (français) > sur l'Allemagne et de plus « des patrouilles de cavalerie et des compagnies françaises qui firent irruption en Alsace-Lorraine». Un document allemand postérieur parle de f masses d'avions français qui survolèrent les territoires neutres de la Belgique et du Luxembourg pour pénétrer dans notre pays ». Sans qu'il y ait eu déclaration de guerre, ces aéronautes arrivèrent dans l'Allemagne méridionale où ils bombardèrent des « villes ouvertes ». Des détachements français en même temps occupaient des localités (Ortschaften) allemandes, oui, « un grand nombre d'officiers français, déguisés en officiers allemands essayèrent de traverser la frontière hollandaise-allemande pour venir mettre la ruine en pays allemand (2). » C'est bien heureux que les officiers aient été éconduits. Dieu sait ce qui sans cela serait arrivé I Et les villes bombardées dans l'Allemagne

(1) (2) /.. c, pages 12, 28, 39.

du Sud (rAllemagne du Sud est si grandi), il ne leur a pourtant été fait aucun dommage ? Et les € localités » que les Français agressifs qui étaient si prêts occupèrent avant même que la guerre n'éclatât? Us se donnèrent beaucoup de peine pour les conquérir encore après que la guerre eut éclaté ; ils les auraient dû garder. Mais il y a encore de la justice dans le monde. « Der gute alte Gott lebt nochi » Le bon Vieux Dieu est toujours vivant I Ce ne fut pourtant pas la France qui sortit dii bois sombre pour manger le petit chaperon rouge I

Alors, il n'y a plus beaucoup de choix. Il est tout à fait vrai que l'Angleterre a déclaré la guerre à TAllemagne. Il ne déplaît pas à l'Angleterre de se conduire autrement que les autres, c'est évidemment original. Mais l'Angleterre n'a pas avec l'Allemagne de frontière commune. Et la reine Wilhelmine jusqu'à ce jour vit en paix avec l'empereur Guillaume. Il ne reste donc que la Belgique!

C'est réellement peu d'arrêter un voleur quand on a couru après trois; mais pareille chose arrive même à la police. Il vaut d'ailleurs mieux prendre un voleur au collet que d'en voir ramper deux sur un toit où personne ne peut les atteindre.

Donc c'est la Belgique, la grande puissance qui guettait. C'est la Belgique qui a franchi les frontières allemandes, c est la Belgique, la grande, forte Belgique qui a fait irruption dans la petite Allemagne neutre parce qu'il lui fallait la voie libre, c'était une nécessité! La Belgique fit irruption en Allemagne, dont elle avait d'ailleurs en son temps garanti la neutralité, qu'elle avait promis de défendre. La Belgique, de son poing ganté de fer, repoussa l'arniée allemande héroïque, mais moins nombreuse. La Belgique entra victorieusement à Aix-la-Chapelle, et quand les habitants de la ville, qui Tnettent leur liberté au-dessus de tout, se défendirent, les Belges rasèrent la ville impériale au niveau de la terre et mirent le feu à la cathédrale dont les voûtes s'élèvent audessus du tombeau de Charlemagne. Ensuite l'armée belge marcha victorieusement sur Cologne, bombarda la ville et tira sur sa cathédrale gothique que nous aimons tous; ils la réduisirent en cendres, ainsi que Saint-Géréon,i les Saints Apôtres, et Sainte-Marie-au-CapitoleJ C'est ainsi que les choses se passèrent... ou ne se passèrent-elles pas ainsi?

Et s'il en fut autrement, où sont alors le» trois brigands qui attaquèrent l'Allemagne pre-

nant ses vacances d'été dans les bois de IaKultur? Les 93 les ont vus. Mais où, en quel lieu?

Remarque sur le premier a II n'est pas vrai t

c Cet empereur que ses adversaires osent maintenant appeler un Attila. »

C'est une accusation que les 93 ne doivent pas seulement faire porter sur ses adversaires. Il y a quinze ans, mais naturellement il est indélicat de remonter si loin dans le passé d'un homme, donc le 27 juillet 1900, furent envoyées pour châtier la Chine des troupes sous la conduite du prince Henri. A cette occasion, l'empereur Guillaume publia un ordre du jour qui fit sensation et provoqua de nombreux commentaires dans la presse, en Danemark un article de Georg Brandes. Guillaume II avait dit à ses troupes :

« Soldats, quand vous rencontrerez l'ennemi, ëcrasez-le. Pas de pardon, pas de prisonniers! Vous agirez à votre gré contre ceux qui tomberont entre vos mains! Que l'on craigne le nom allemand comme autrefois on a craint celui d'Attila et des Huns! >

Evidemment l'empereur Guillaume n'a jamais pensé que ses paroles fussent si méchantes. 11 n'y peut rien s'il y a des gens qui prennent tout au pied de la lettre. Il faut entendre ces paroles impériales de la bonne manière, comme les calculs de Trine Rar dans « Les Dupes du {cr Avril (1) ». Il est facile de comprendre que, lorsque l'empereur parle de Huns et d'Attila, il veut dire que les cerises valent quatre sous la livre. N'en est-il pas ainsi, Monsieur le conseiller privé, professeur, docteur von Zierlich?

{\) Pièce d'un écrivain danois, J. L. Heiberg, où Zierlich, le maître d'école, explique et excuse toutes les fautes de ses élèves, parmi lesquelles se trouve Triue Rar, aux parents étonnés de la façon dont il instruit leurs ûlies.

Le second faux témoîgfnasfe et le second <r II n'est pas vrai i>

2) lî n'est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Positivement la France et l'Angleterre avaient résolu de la violer. Positivement la Belgique y consentait. C'eût été nous anéantir nous-mêmes que de ne pas les devancer (1).

€ La voix de la vérité i> parle de nouveau.

Oui, je le comprends parfaitement bien. Sur un banc du parc, il y avait un porte-monnaie ; il contenait de l'argent et il était là oublié. Personne qui pût vous apercevoir, encore moins un agent de police. Et, ma foi, je pris le porte-

(1) 2) Es ist nicht wahr, dass wir freventlich die Neutralitat Belgieos verletzt haben. Nachweislich waren Frankreich und England zu ihren Verletzung entschlossen. Nachweislich war Belgien damil einverstanden. Seibstvernichtung wàre es gewesen, bnen nicht zuvorzukommen.

monnaie, sans quoi du reste un autre Teût sûrement pris. Et j'avais tant besoin d'argent. c D'une main pure et avec une conscience pure », je saisis le porte-monnaie. Car, ainsi que l'a dit le chancelier au Reichstag: « Nous avons été forcés de nous placer au dessus de la protestation justifiée du gouvernement belge. Le tort que nous faisons là — je suis sincère — ce tort nous chercherons à le réparer quand nous aurons atteint notre but militaire. Celui qui se trouve dans une situation pareille à la nôtre et combat pour ce qui lui est le plus cher ne peut penser qu'à la manière dont il s'en tirera » (1).

J*ai bien l'intention, quand j'aurai de l'argent, de remettre le porte-monnaie sur le banc dans l'état où il était quand je l'ai pris. Il ne manquera pas un sou, pas un iiard ; on sait ce que c'est que l'honnêteté I Et, je l'espère, le porte-monnaie n'aura pas fait défaut à son propriétaire. J'espère aussi que celui-ci passera près du banc et le retrouvera. En tous cas, je payerai le compte de l'hôtel, sinon j'aimerais autant me suicider tout de suite. Et lorsqu'on « combat pour ce que l'on a de plus cher » (l'existence), on s'en tire comme on peut.

(1) L. c , pa^e 13.

Quelqu'un aurait peut être plaisir à savoir ce que contenait le paragraphe auquel se fiait la Belgique et au-dessus duquel se mit T Allemagne? Gela peut avoir son intérêt en Danemark où nous nous sommes fiés aussi à un paragraphe (1). Le nôtre était le paragraphe Y, celui des Belges était le paragraphe VII ; ils ont une égale valeur pour les Allemands. L'Allemagne (alors la Prusse), pour signer la garantie de neutralité belge, était représentée par un Bulow. Les quatre autres Etats signataires étaient TAutriche, l'Angleterre, la France et la Russie.

En 1815 les cinq mêmes puissances avaient reconnu la neutralité de la Suisse, La position européenne de la Belgique, qui a tant de points communs avec la République helvétique, fut assurée de la même façon neuf ans après qu'elle fût devenue un Etat. Par

(1) Allusion à un article du Traité de Prague entre la Prusse et l'Autriche qui termina la guerre de 1866 dont l'origine avait été l'attribution des duchés de Slesvig et de Holstein conquis sur les Danois en 1864 par les deux puissances réunies. Par cette clause, insérée sur l'intervention de la France, les populations du Slesvig septentrional devaient être appelées à exprimer par « un vote librement émis » leur désir d être rendues au Danemark. Ce paragraphe, qui n'a jamais été exécuté (en 1878 Bismarck obtint facilement de l'Autriche, par une convention spéciale, qu'elle y renonçât), est encore aujourd'hui la base jurrdique des revendications des Danois eo Slesvig. {Note du traducteur.)

ce traité, les grandes puissances garantirent Vétat indépendant et éternellement neutre de la Belgique avec les limites qu'elle avait au moment du traité. En revanche, la Belgique est forcée de conserver elle-même sa neutralité à l'égard de tous les autres Etats. La Belgique ne doit pas faire la guerre ni seule ni avec les autres Etats; elle n'a ce droit, ce devoir même, que dans un cas, si sa neutralité est violée. Si ce n'avait pas été le sens des traités, l'Etat neutre aurait pu tout simplement désarmer et s'endormir sur l'oreiller du pacifisme. Mais ni la Belgique ni la Suisse ne l'ont fait; ces deux pays ont regardé comme nécessaire d'entretenir une armée forte et de construire de redoutables forteresses.

Au congrès de la Haye en 1907 la question de la neutralité fut discutée et tranchée en prin cipe. La convention de la Haye du 18 octobre déclare expressément que TEtat neutre peut se défendre, même avec les armes, contre une atteinte faite à sa neutralité, sans que cette défense puisse être considérée comme un acte hostile (1).

(1) Ne peut être considéré comme un acte hostile le fait, par une puissance neutre, de repousser, même par la force, les atteintes à sa neutralité. Gonv. de la Haye du 18 octobre 1907, art. 10.

Jusque-là on avait regardé comme permis qu'une puissance neutre laissât traverser son territoire par les armées des nations belligérantes, pourvu qu'elle autorisât également les deux parties à le faire. Cette pratique engendrait des abus (un des belligérants pouvait être favorisé) et de plus elle n'était pas juste (en cela qu'une des deux puissances belligérantes pouvait seule avoir avantage à traverser le pays neutre, l'autre n'en avoir pas besoin). La conception moderne et plus sévère est par conséquent que la neutralité oblige le pays neutre à ne pas per^ mettre le passage des puissances belligérantes. Cette idée a trouvé son expression dans la convention de la Haye en 1907 ; il y est dit qu'un pays neutre ne peut pas laisser traverser son territoire par des troupes ou des transports [convois). Déjà pendant la guerre de 1870-71 la Suisse avait agi d'après ce principe en désarmant l'armée de Bourbaki (1).

Oui, disent les 93, nous connaissons bien cette doctrine, nous pouvons aussi étaler notre science,

(1) « Le principe juste est celui da refus abgola aux deux parties, dans tous les cas. (Test la seule solution qui soit conforme à l'impartialité. Et le neutre doit empêcher le passage réellement, s Rivier : Principes du droit des gens, II, 399. Voir aussi GelTckpn daua Handbuch des Vôlkerrechts, deUohzer.dortlfïV, 439. (Waxweiler : La Belgique neutre et loyalCy p. 48 t,t 50.)

nous avons toute une bibliothèque où nous pouvons la trouver, soit dans Rivier, soit dans Holtzendorff. Mais, pour citer encore Mephistophélès, « grises, chers amis, sont toutes les théories ». Et nous savons, nous savons, vous dis-je. Messieurs, que la France et l'Angleterre étaient décidées à violer la neutralité de la Belgique, et nous savons de plus que la Belgique n'était pas opposée à la violation. Il en est comme de certaines filles vertueuses qui crient qu'elles ont été violées. Oui, par celui qu'il ne fallait pas, c'est pourquoi elles sont si scandalisées. Si c'eût été le bon, elles n'auraient rien eu là contre... Ahl Ahî Ah! Là-dessus, deux bocks! Buvons toujours un coup. Monsieur le conseiller intime I Avec la bière tout s'explique

Pour moi aussi, les choses commencent à s'expliquer. Naturellement quand je sais que d'autres ont l'intention de commettre une mauvaise action, par exemple de ne pas tenir leur parole, de prêter un faux serment et par conséquent de me faire tort, il n'est que juste que je les devance et que je trahisse mon serment. Par là je suis celui qui, à le voir en gros, in concretOf commet la transgression. Mais tn absûracto, il est clair comme le soleil que les autres sont en faute ; avec leurs mauvais des-

5»eins (qu'ils n'ont pas toujours eu le temps de mettre à exécution) ils m'ont pour ainsi dire forcée moi (qui suis l'honnêteté même, je puis le déclarer sans me louer), ils m'ont forcé à faire une mauvaise action. Ah 1 quelle infamie ! Mais Dieu soit loué, ma conscience est pure, je puis lever la tête et crier au monde: « Ecoutez, peuples de la terre. Nous croyons dans un Dieu éternel et nous nous fions au jugement des hommes justes et sages. Car la voix de la justice franchit aussi le vaste Océan (1). »

Oui, elle franchit l'Océan, et malheur à vous, hypocrites et sépulcres blanchis, qu'elle soit entendue dit une voix, la voix de ce Dieu avec lequel vous jouez la mascarade la plus osée que le monde ait jamais vue ! (Mais tais-toi, mon cœur, la mesure de leur péché n'est pas encore remplie, les 93 anges du mensonge n'ont pas encore répandu sur la terre les six coupes de leurs démentis I)

Quand M. de Bethmann-Hollweg se leva au Reichstag et prit hardiment sur lui la violation

(1) Die Wahrhcit ûber den Krieg, page 17. — tHôrt es Ihr Vôlker », manifeste destiné particulièrement à l'Amérique. Il faut lire tout ce manifeste ampoulé et creux qui date de septembre 1914 pour savoir jusqu'où peut aller le manque d'honnêteté et l'art de se tromper soi-même qui est le manque d'honnêteté vis-à-vis de soi-même.

de droit commise au préjudice de la Belgique ^i (et du Luxembourg), il dit pour s'excuser qu'il savait, que le gouvernement savait, que « nous savions que la France était prête à faire invasion » (en Belgique). Il ne dit pas que la Belgique aurait permis une pareille invasion

Cela devait venir plus tard, avec la découverte de certains documents faite à Bruxelles. (Je parlerai tout à l'heure de cette découverte.) Le chancelier ajouta une parole remarquable ; il dit : « La France pouvait attendre, nous ne le pouvions pas I » Donc, la France pouvait attendre, l'ennemi pouvait attendre, le gouvernement français avait même, toujours d'après M. Bethmann-Hollvreg, « déclaré à Bruxelles qu'i respecterait la neutralité belge tant que l'adversaire la respecterait aussi ». En d'autres mots, la France pouvait attendre, la France voulait attendre. Mais l'Allemagne ne le pouvait pas, ne le voulait pas, et ne le fit pas non plus. En bon allemand : une grande puissance guettant à nos frontières attaqua notre pays.

« Allons, allons, très honoré Monsieur! Il y a assez d'ironie à présent », grasseyé une voix

à mon oreille. « Nous la comprenons si bien, votre ironie, vous croyez peut-être qu'elle est sanglante! Mais vous oubliez, ou du moins vous faites comme si vous oubliiez Vattaque de l'Angleterre. La perfide Albion, ce peuple mercantile qui s'est jeté sur nous lorsque nous luttions déjà avec deux ennemis redoutables! L'Angleterre nous a déclaré la guerre, très honoré Monsieur, vous ne sortirez pas de làl Et c'est pourquoi, savez- vous, nous ne haïssons pas la Russie, ce bon gros ours qui danse au son de la flûte dont jouent les panslavistes et les assassins serbes, ni la France, cette noble France, cette chevaleresque France dont l'art a tait le sujet de tant de nos ouvrages distingués et bien documentés et dont les meilleurs poètes ont été connus chez nous, lus et estimés longtemps avant qu'ils ne le fussent dans leur propre patrie! C'est le cœur saignant que nous foulons au pied ce peuple de fine culture ! Mais l'Angleterre, cette Angleterre sans conscience, froide calculatrice, hypocrite, l'Angleterre pour qui la guerre n'est qu'une affaire et qui n'a pour but que de ruiner un concurrent qui commençait à la gêner, l'Angleterre, l'Angleterre, Gott strafe Englaiid! Hiddekk autrement dit : /Tauptsache tst (^ass t/ie jË'nglànder

Kei\e A'riegenI (L'essentiel est que les Anglais reçoivent une tripote'e!) Vous ne connaissez pas le nouveau cri de guerre de l'Allemagne? Les initiales des mots forment ce mot nouveau. « Et ils ont reçu une tripotée! La Lusitania, honoré Monsieur! Ce jour-/<i, ils n'ont pas pensé à chanter : There is a long^ long way to Tipperary ! »

Ainsi parle l'Allemand, la moyenne des Allemands. Je le vois devant moi, blond, avec des lunettes d'or, des joues rouges et luisantes, essuyant la mousse de bière restée sur sa moustache blonde. Puis il disparaît dans l'épais nuage de tabac qui remplit la grande salle de la Hofbràuhàus,,, et dans le brouillard surgissent deux autres formes : deux hommes. Ils sont tous deux seuls dans une pièce richement meublée, un salon de réception dans un palais ou la pièce qui précède le cabinet du ministre.

Ils sont seuls tous deux ; c'est un soir d'été à Berlin, c'est le soir du 4 août de l'année 1914. Les troupes allemandes ont franchi la frontière belge à Gemmenich et elles ont sommé Liège de se rendre. De Bruxelles, le ministre d'Angleterre Ta télégraphié à Londres, de Londres on a informé l'ambassadeur d'An-

gleterre à Berlin, Sir E. Goschen, qui est là en face du chancelier de l'Empire.

Sir Goschen vient de voir le ministre des Affaires étrangères, M. de Jagow. Sir Goschen lui a demandé s'il n'était pas encore possible de retirer de Belgique les troupes allemandes et de reculer, au dernier moment, devant cette violation du droit. Mais M. de Jagow a dit non. 11 le faut, a-t-il dit; la nécessité ne connaît pas de loi, a-t-il expliqué.

Alors, l'ambassadeur d'Angleterre s'est rendu chez le chancelier de l'Empire. Si l'Allemagne ne retire pas ses troupes de Belgique, il sera forcé de demander son passeport... et l'Angleterre devra tirer l'épée pour défendre la neutralité violée. L'Angleterre l'a promis en 4839, elle doit tenir sa promesse en 1914.

C'est un peu après sept heures du soir que les deux hommes d'Etat se rencontrèrent le 4 août 1914. Et je vais transcrire ici, dans sa simplicité et son calme si anglais, le compterendu saisissant qu'en a donné Sir Goschen, le 8 août, et qui se trouve dans le Livre bleu anglais.

Sir Goschen écrit : t Je dis ensuite (à M. von Jagow) que je désirais aller faire visite au Chancelier, car ce serait peut-être la dernière

fois que j'aurais l'occasion de le voir. Il me pria de le faire. Je trouvai le chancelier très agité. Son Excellence commença de suite une harangue qui dura environ vingt minutes. Il dit que la mesure prise par le Gouvernement de Sa Majesté britannique était terrible au dernier point; rien que pour un mot — « neutralité », un mot dont, en temps de guerre, on avait si souvent tenu aucun compte — rien que pour un bout de papier [just for a scrap of paper)y la Grande-Bretagne allait faire la guerreà une nation de la même famille, qui ne demandait pas mieux que d'être son amie. Tous ses efforts en ce sens avaient été rendus inutiles par cette dernière et terrible mesure; la politique à laquelle, comme je le savais, il s'était voué depuis son arrivée au pouvoir, était tombée comme un château de cartes. Ce que nous avions fait était inconcevable; c'était frapper par derrière un homme au moment oii il défend sa vie contre deux assaillants. Il tenait la Grande-Bretagne responsable de tous les terribles événements qui pourront se produire.

«Je protestai avec force contre cette déclaration, et je dis que, autant que lui-même et Her von Jagow avaient voulu me faire com prendre que, pour des raisons stratégiques.

c'était pour l'Allemagne une affaire de vie ou de mort d'avancer à travers la Belgique et de violer la neutralité belge, autant je voulais lui faire ce/mprendre que c'était, pour ainsi dire, une affaire de « vie et de mort » pour l'honneur de la Grande-Bretagne de tenir son engagement solennel. Cet engagement était de faire, en cas d'attaque, son possible pour défendre la neutralité de la Belgique. Si ce pacte solennel n'avait pas été tenu, quelle foi aurait-on pu ajouter à l'avenir aux engagements pris par la Grande-Bretagne? Le Chancelier reprit : « Mais à quel prix ce pacte aura-t-il été tenu? Le Gouvernement britannique y a-t-il songé? » Je lui donnai à entendre aussi clairement que possible que la crainte des conséquences ne pouvait guère être considérée comme une excuse pour la rupture d'engagement solennel ; mais il était dans un tel état d'excitation, si évidemment démonté par la nouvelle de notre action et si peu disposé à entendre raison que je m'abstins de jeter de l'huile sur le feu en argumentant davantage (1). »

(1) Beaucoup de personnes souhaiteront certainement de lire le texte dans l'original. Je le transcris donc du Livre bleu anglais : Great Britain and ihe European Criais (London 1914), N» 160.

Cet entretien historique est intéressant à plus d'un point de vue. On a l'impression qu'il a eu lieu, non entre deux hommes, mais entre un homme et une femme. L'un raisonne, l'autre répond par des arguments sentimentaux, prompt à l'injure, prompt aussi à se jeter au cou de son interlocuteur, « nous qui, cependant, sommes si bons amisi » et « peux-tu avoir le cœur de me faire une chose pareille? » Cette chose très simple que l'Angleterre, conformément aux trai-

I then said that I should like to go and see the Ghancellor, as it might be, perhaps, the last time I should hâve an opportunity of seeing hira. He begged me to do so. I foiind the Ghancellor very agitated. His Excellency at once began a harangue, which lasted for about twenty minutes. He said thad the step taken by His Majesty's Government was terrible to a degree; just for a wod — « neutrality », a word which in war time had 80 oflen been disregarded — just fort a scrap of paper Great Brilain was going to make war on a kindred nation who desired nothing better than to be friends wilh her. Ail his eflForts in that direction had been rendered useless by this last terrible step, and the policy to which, as I knew, he had devoted himself since his accession to office had tumbled down like a house of cards. What we had done was unthinkable; it was like striking a man from behind while he was fighting for his life against two assailants. He held Great Britain responsible for ail the terrible events that raight happen. I protested strongly against that statement, and said that, in the same way as he and Herr von Jagow wished me to understand that for strategical reasons it was a matter of life and death to Gcrmany to advance through Belgium and violate the atter's neutrality, so I would wish him to understand that it was, so to speak, a matter of < life and death » for the honour of Great Britain that

tés, comme elle doit le faire, comme il faut qu'elle le fasse, veut défendre la Belgique attaquée est changée d'une façon sentimentale en une attaque de brigands contre le brave homme ayant affaire à deux assaillants (le cliché, d'ailleurs, n'a pas manqué). Et enfin, — ô Allemagne idéaliste I — enfin comme dernier argument, mais comme celui qu'il pense devoir faire impression, le Chancelier demande au représentant de l'Angleterre s'il a considéré la dépense! Promettezmoi ceci et promettez-moi cela... Mais Vo're Excellence n'a pas pensé à ce que cela coûte d'être un honnête homme?

Oui, en vérité, cet entretien du 4 août est historique. Ce ne sont pas seulement deux peuples, deux races qui sont l'une en face de l'autre, ce sont deux cultures et ce sont deux conceptions du monde. Ce n'est pas seulement

she should keep her solemn engagement to do her utmost to défend Belginm's neutrality if altacked. That solemn compact simply had to be kept, or what confidence could anyone hâve in engagements given by Great Brilain in the future? The Ghancellor said, « Butât what price wili ihat compact hâve been kept. Has the British Government thougt of that? » I hinted to bis Excellency as plainly as I could that fear of conséquences could hardly be regarded as an excuse for breaking solemn engagements, but bis Excellency was so cxcited, so evidently overcome by the news of our action, and so little disposed to hear reason lli.it I refrained from adding fuel to the flame by further argument.

le gentleman anglais en face du professeur allemand; c'est ropposition entre celui qui croit au droit et à l'honneur comme à une loi objective, indéracinable, à laquelle nous devons obéir coûte que coûte, et celui qui, avec Bismarck, déclare que « la force prime le droit » et que l'égoïsme est la loi suprême. Des deux personnages qui, ce soir-là, se trouvaient l'un en face de l'autre, il y en avait un qui croyait en Dieu, l'autre qui n'y croyait pas. Je ne sais rien des sentiments religieux de Sir E. Goschen; le nom de Dieu ne parait pas dans les lettres échangées pendant cette période de temps entre ui et Sir Edward Grey que l'on trouve dans le Livre bleu. Le Chancelier de l'Empire, au contraire, est un homme pieux — comme son empereur.

Néanmoins ce fut lui qui donna congé, et ce fut par lui que toute l'Allemagne donna congé à ce « Dieu éternel » (qui réellement existe et n'existe pas seulement sur le papier), ce furent M. de Bethmann-HoUweg et l'empire allemand qui ce jourlà répudièrent le Dieu qui est le Dieu de l'honnêteté, de la véracité et du droit, le Dieu qui a dit c Tu tiendras tes promesses au Seigneur ton Dieu! »

L'Angleterre et l'Allemagne avaient fait la

Ll.S «^'AUX TEMOIGNAGES 65

même promesse, de toujours veiller sur la neutralité de la Belgique, de ne jamais permettre que cette neutralité fût violée par d'autres, encore davantage de la respecter eux-mêmes.

L'Allemagne n'a pas tenu sa promesse, l'Angleterre a tenu la sienne. L'Angleterre a respecté sa parole, l'Allemagne ne l'a pas respectée.

« Tu tiendras tes promesses au Seigneur ton Dieu. »

Remarque 6ur le second (( Il n'est pas vrai h

« Nous pouvons prouver que la Franc© et l'Angleterre étaient prêtes à violer la neutmlité de la Belgique. Nous pouvons prouver que la Belgique n'y mettait pas d'opposition. »

La preuve, les preuves de ces deux affL. nations ne se trouvent pas dans V Appel des 9S au monde civilisé. Elles ont été données par le chancelier allemand au Reichstag le S décembre 1914, sous cette forme, d'après le Berliner Tageblatt :

c La neutralité belp^e que l'Angleterre prétend proléger est un mas(^ue. Le 2 août, à 7 heures

66 LA CLOCHE ROLAÎSil

du soir, nous annonçâmes à Bruxelles que les deux plans de guerre français que nous connaissions nous obligeaient, pour notre sécurité, à traverser la Belgique. Mais déjà dans Taprèsmidi de ce même 2 août, donc avant qu'à Londres on ait pu savoir la démarche que nous avions faite à Bruxelles, l'Angleterre avait assuré à la France qu'elle la soutiendrait, sans conditions, dans le cas où la flotte allemande attaquerait la côte française. Pas un mot n'était dit au sujet de la neutralité belge. Ce fait est confirmé par les déclarations faites par Sir Edward Grey à la Chambre des Communes le

3 août et que je ne connaissais pas encore le

4 août. Il y en a la preuve dans le Livre bleu anglais.

« Comment alors l'Angleterre a-t-elle pu soutenir qu'elle a pris l'épée parce que nous avons violé la neutralité belge? Les mêmes hommes d'Etat anglais qui connaissaient l'histoire de la neutralité Belge dirent cela. Lorsqu'à cette même place, j'ai parlé, le 4 août, du tort que nous avions fait en pénétrant en Belgique, nous ignorions encore si finalement, à l'heure de la nécessité, le gouvernement belge ne s'arrangerait pas pour épargner le pays et, après avoir protesté, ne se retirerait pas à Anvers. Gomme

VOUS VOUS en souvenez, sur la demande du commandement de l'armée, nous fimes une nouvelle démarche h Bruxelles en ce sens. Pour des raisons militaires, il fallait le 4 août tenter encore la possibilité d'une pareille éventualité. Nous avions bien des indications qui nous faisaient pressentir que la neutralité belge avait reçu des accrocs, mais les preuves positives nous manquaient encore. Les hommes d'Etat anglais, au contraire, avaient ces preuves. Lorsque l'on sait aujourd'hui, par les papiers trouvés à Bruxelles, jusqu'à quel point la Belgique avait abandonné sa neutralité, il ressort deux faits essentiels. Quand dans la nuit du 3 au 4 octobre, nos troupes pénétrèrent en Belgique, elles se trouvèrent dans un pays qui, depuis longtemps, avait violé sa neutralité. Ensuite apparaît le fait que ce n'est pas à cause de la neutralité de la Belgique qu'elle avait elle-même rompue que l'Angleterre nous a fait la guerre, mais parce qu'elle croyait qu'avec deux grandes puissances militaires du continent, elle arriverait à nous battre. Depuis le 2 août, depuis sa promesse à la France de lui apporter son aide (Kriegsfolge), l'Angleterre n'était plus neutre ; elle était de fait en état de guerre avec nous. Le motif invoqué pour déclarer la guerre

était une parade destinée à tromper l'Angleterre elle-même et les Etats neutres sur les véritables motifs de la guerre. Aujourd'hui que le plan de guerre anglo-belge est découvert, la politique des hommes d'Etat anglais est flétrie à jamais devant le tribunal de l'histoire ». (1)

Cette accusation de M. de Bethmann-Hollweg faite au mois de décembre est un démenti porté à sa confession d'août. Maintenant il a décou-

(1) « Diebelgische Neutralitât, die Englandzu schûtzeu vorgab, ist eine Maske. Am. 2. August, abends um 7 Uhr, teilten wir in Briissel mit, die uns bekannten franzôsisehen Kriegsplane zwangen uns um unserer Selbsterbaltung wegen durch Belgien zu marschieren. Aber schon am Nachmittag dièses 2. August, also bevor man in London unsere Demarclie in Briissel kannte oder auch nur kennen konnte, batte England Frankreich seine Unterstiitzung zugesagt, bedingungslos zugesagt, im Falle eines Angriffes der deutschen Flotte auf die franzôsische Kiiste. Von der belgischen Neutralitât verlautete kein Wort. Dièse Tatsache ist festgestellt durch die Erklàrungen, die &ir Edward Grey am 3. August im Unterhaus abgegeben batte, und die mir am 4. August noch nicht bekannt waren ; dièse Tatsache wird bestâtigt durch das englische Blaubuch selbet.

Wie hat da England behaupten kônnen, es habe zum Sâbel gegriffen, weil die belgische Neutralitât von uns verletzt wurde ? Das sagten die englischen Staatsmànner, denen die Vergangenheit der belgischen Neutralitât bekannt var. Als ich a'm 4. August hier von dem Unrecht sprach, das wir mit dem Einmarsch in Belgien begàngen, da stand noch nicht fest, ob sich die Briisseler Regierung nicht in der Stunde der Not dazu verstehen wiirde, das Land zu schonen und sich unter Protest nach Antwerpen zuriickzuziehen. Sie erinnern sich : nach der Einnahme von Liittich ist auf Antrag unserer Heeresverwaltung eine erneute Auffoyrderung in diesem Sinne nach Briissel ge-

vert, pour se servir de l'image préce'dente, que le porte-monnaie sur le banc n'appartenait pas à une personne honnête et qu'alors cela ne faisait rien qu'il s'en emparât !

Mais est-ce qu'une raison trouvée après coup peut changer le caractère moral d'un acte déjà, commis? N'est-ce pas le fondement de toute éthique chrétienne et humaine, que j'ai accompli

richtet worden. Aus militàrischen Griinden musste die Môglichkeit einer solchen Entwicklung ara 4. August unter allcn Umstànden aufrechterhalten werden. Wir hatten fiir die Durchlôclierung der belgischen Neutralitàt wohl Anzeichen, aber positive schriftliche Beweiso fehlten uns noch. Die englischen Staatsmanner kannten aber dièse Beweise ganz genau. Wenn jelzt durch die in Briissel aufgefundenen Aktenstûcke festgestellt worden ist, wie und in welchem Grade Belgien seine Neutralitàt England gegeniiber preisgegeben batte, so sind nun wirklich doch fiir allé Welt zwei Tatsachen bekannt geworden. Als unsere Truppen in der Nacbt vom 3. auf den 4. August nacb Belgien einmarschierten, da befanden sie sich in einem Lande, das seine Neutralitàt selbst langst durchlôchert batte, und die weilere Tatsacbe steht fest, nicht um der belgiscben Neutralitàt willen, die es selbst durchbrochen batte, bat uns England den Krieg erklàrt, sondern weil es glaubte, zusamraen mit zwei grossen Militarmàcbten des Festlandes unser Herr werden zu kônnen. Seit dem 2. August, seit dera Versprecben der Kriegsfolge fiir Frankreich, war England nicbt mebr neutral, befand es sich mit uns tatsàchlich im Kriegszustande. Die Motivierung seiner Kriegserklàrung war ein Scbaustiick, geeignet, das eigene Land und die neutralen Staaten ùber die wabren Beweggriinde des Krieges irre zu fiibren. Jetzl, wo bis in aile Einzelbeiten der englisch-belgiscbe Kriegsplan enthullt worden ist, jetzt ist auch d'w Politik dor englischen StaatsTnàuner fur aile Zeit vor der Wcllgescbicbte gekenozeicbaet. >

l'acte que je croyais commettre? Attaqué-je un homme innocent en apparence, et m'est-il prouvé, après, qu'il n'était pas tellement innocent, cela ne change en rien la valeur de mon attaque. J'ai fait ce que je croyais faire. L'Allemagne a violé la neutralité de la Belgique, ayant conscience de commettre une action injuste, elle a donc commis une action injuste, une injustice devant Dieu et devant sa conscience.

C'est élémentaire... et fondamental. Que la Belgique et l'Angleterre soient noires comme le Maure, cela ne rend pas plus blanc M. de Bethmann-HoUweg. 11 est d'un intérêt secondaire de savoir si ces Etats étaient véritablement noirs.

Alors se posent deux questions :

4® La promesse faite à la France d'un soutien éventuel était-elle dictée par une volonté de guerre et, par conséquent, la violation de la neutralité belge n'était-elle qu'un prétexte, n'était-elle pas la cause de la guerre?

2° La Belgique avait-elle renoncé à sa neutralité, y avait-elle fait un accroc, selon l'expression pittoresque de M. de Bethmann-Hollweg?

tES FAUX TÉMOIGNAGES 71

Première réponse

M. de Bethmann-HoUweg, dans son réquisitoire, en réfère au « Livre bleu lui-même » : € Avons-nous besoin d'autres témoignages » quand l'Angleterre avoue officiellement?

Qu'avoue l'Angleterre? Que dit le Livre bleu? J'y trouve (Pièce 148, page 74) la dépêche suivante de Sir Edward Grey à Sir F. Bertie, ambassadeur d'Angleterre à Paris (et c'est cette dépêche que vise M. de Bethmann-Hollweg).

Foreign Office, 2 août 1914.

Après le conseil de Cabinet de ce matin, j'ai remis à M. Cambon la note suivante :

€ Je suis autorisé à donner l'assurance que si la flotte allemande pénètre dans le Pas de-Calais ou dans la mer du Nord pour entreprendre de» hostilités contre les côtes ou les bateaux fraa çais, la flotte anglaise donnera toute la protection en son pouvoir.

c Cette assurance est naturellement soumise à l'approbation du Parlemenl ei ne doit pas être considérée comme engageant le Gouvernement de Sa Majesté, jusqu'à ce qu'une telle action se produise de la part de la flotte allemande. >

72 La cloche rolaNî)

Gomme on le voit, c'est une promesse conditionnelle. En raison de son Entente cordiale avec la France, l'Angleterre était forcée d'offrir à la France une certaine aide dans le Pas-de- Calais, ce ne pouvait être moins. Dans le cas où la flotte allemande ne serait pas entrée dans la mer du Nord ou dans le Pas-de-Calais, où elle n'eût attaqué ni la côte française ni la marine française, V Angleterre n'eût rien fait.

M. de Bethmann-Hollweg voulait faire croire au monde que la vraie raison de la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne était, non pas la neutralité de la Belgique (« un masque »), mais que la perfide Albion « croyait pouvoir nous dominer en s'alliant à deux grandes puissances militaires du continent. > En ce cas, il est remarquable que l'Angleterre n'ait pas saisi l'occasion des deux mains et promis à M. Cambon tout l'appui qu'il désirait et que V Angleterre, par V Entente cordiale, était justifiée de lui prêter.

Le Chancelier de Tempire en s'adressant à Y Associated und United Press in New-York répéta ses accusations contre l'Angleterre. Il avait alors découvert de plus, non seulement que les Français étaient prêts à entrer en Belgique, mais aussi que les c Belges n'attendaient que

l'arrivée des Français pour se joindre à eux ». Quelle est donc la science que le diable a apprise à Kiel ? (1).

Mais la dépêche de Sir Grey à Sir Bertie citée ci-dessus est plus longue. Elle contient quelque chose de plus. M. de Bethman-Holiweg dit dans son discours : « De la neutralité belge il ne fut pas question » . Il explique : ce fait est prouvé même par le Livre bleu.

On se demande soi-même si M. de Bethmann- Hollweg est capable de penser et s'il peut lire, en tout cas s'il peut lire l'anglais.

Car, en premier lieu, si la neutralité de la Belgique n'était pas encore violée le 2 août, comment le même 2 août l'Angleterre pouvait-elle donner cette violation comme une cause de guerre?

Et d'autre part, justement dans la dépêche incriminée par M. de Bethmann-Hollweg ^ il est parlé de la violation de la neutralité belge.

Le 2 août, l'Allemagne n'avait certainement

(1) AilusioD au proverbe danois : Le mensonge est aussi une science et le diable l'a apprise à Kiel. On sait que l'Université de Kiel, quand la ville appartenait au Danemark, devint, dans les dernières années, un foyer de germanisme agressif et sans scrupules. C'est de l'agitation créée et entretenue par les professeurs allemands de Kiel qu'est sorti le mouvement qui aboutit à la guerre de 4848-1851, puis à celle de 1864 et à la perte des Duchés. (Note du traducteur.)

pas encore violé la neutralité belge, mais elle avait, le matin du même jour, pénétré dans le Luxembourg également neutre. On le savait dans Taprès-midi du 2 août à Londres, parce que le président du Conseil du Luxembourg avait immédiatement télégraphié à Sir Edward Grey cette infraction au traité de Londres de 1867, un autre « chiffon de papier » que l'Allemagne n'avait pas regardé comme nécessaire de respecter. (Voir le même télégramme dans le Livre bleu anglais N° 147.) Lorsque Sir Edward Grey fit à M. Gambon cette promesse, l'Angleterre savait, et la France savait aussi, qu'une armée allemande était entrée en Luxembourg par Wasserbillig et se dirigeait sur la capitale du Grand-Duché. Il n'est pas nécessaire d'être un géographe pour savoir que la ligne du chemin de fer Wasserbillig-Luxembourg continue directement sur Liége-Louvain-Bruxelles. On savait à Londres que l'armée allemande n'était pas entrée en Luxembourg pour y faire une villégiature.

Et c'est pourquoi, contrairement à l'affirmation audacieuse de Son Excellence le chancelier allemand, c'est pourquoi justement dans cette promesse à la France, il était beaucoup question de la neutralité de la Belgique. Je poursuis ma citation du Livre bleu anglais :

c M. Cambon, continue Sir Edward Gre.y, m'a interrogé au sujet de la violation du Luxembourg. Je lui ai fait part de la doctrine établie sur ce point en 1867 par lord Derby et lord Clarendon (à la Conférence de Londres où le Luxembourg fut déclaré neutre). lima demandé ce que nous dirions en cas de violation de la neutralité belge. J'ai répondu que c'était là une affaire beaucoup plus importanie, que nous considérions quelle déclaration nous ferions à ce sujet au Parlement (c'est la déclaration dont parle M. de Bethmann-Hollweg, faite le 3 août à la Chambre des communes), c'est-à-dire si nous déclarerions que la violation de la neutralité belge est un casus belli. Je lui ai rapporté ce qui avait été dit sur ce point à l'ambassadeur allemand. »

Il y a donc eu communication à l'ambassadeur allemand. Cette dépêche ne respire pas une volonté sanguinaire de faire la guerre. L'Angleterre délibère, elle veut surtout ne pas attaquer. C'est la raison pour laquelle encore, le 4 août. Sir E. Goschen demanda à Berlin s'il ne serait pas possible que l'Allemagne retirât ses troupes. L'Angleterre veut naturellement faire son devoir, mais préférerait certainement un arrangement à l'amiable.

Et c'est en se basant sur un pareil document que le chancelier de TEmpire allemand traite les hommes d'Etat anglais de comédiens et d'hypocrites et qu'il les dénonce au tribunal de l'histoire ! C'est avec le risque d'être convaincu ou de négligence pour la vérité (incompréhensible et impardonnable), ou d'indifférence pour la vérité (indigne et immorale) que le conducteur d'un grand empire, employant tout le pathétique dont disposent les sentiments et les poumons allemands, lance sur le monde ce faux témoignage: « De la neutralité belge, il n'a pas été question ». Kein Wort... pas un mot? Non, soixante-quatre mots I Comptez-les vous-même (4).

(1) Gomme confirmation je transcris, d'après le Livre faune français, n° 137, page 143, le télégramme que M. Paul Cambon, après sa conversation avec Sir Edward Grey, envoya à son gouvernement.

M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres^ à M. René Viviani, tninistre des Affaires étrangères,

Londres, le 2 août 1914.

A l'issue du Conseil des Ministres tenu ce matin, Sir Edward Grey m'a fait la déclaration suivante :

« Je suis autorisé à donner l'assurance que si la flotte allemande pénètre dans la Manche ou traverse la mer du Nord afin d'entreprendre des opérations de guerre contre la côte française ou la marine marchande française, la flotte britannique dono.eii^ toute la protection en son pouvoir.

Seconde répanse

Pour être bien clair je répète la deuxième question à laquelle je vais répondre :

c La Belgique avait-elle abandonné sa neutralité, y avait-elle fait un accroc, amsi que le dit poétiquemen M. de Bethmann-Holiweg? »

Comme preuve de son affirmation, le chance-

< Cette assurance est naturellement donnée sous la réserve que la politique du Gouvernement de Sa Majesté sera approuvée par le Parlement britannique et ne doit pas ?tre considérée comme obligeant le Gouvernement de Sa Majesté à agir jusqu'à ce que l'éventualité ci-dessus mentionnée d'une action de la flotte allemande se sont produite. »

Me parlant ensuite de la neutralité de la Belgique et de celle du Luxembourg, le Principal Secrétaire d'Etat m*a rappelé que la Convention de 1867 relative au Grand-Duché différait du Traité relatif à la Belgique en ce sens que l'Angleterre était tenue de faire respecter cette dernière convention sans le concours des autres Puissances garantes, tandis que, pour le Luxembourg, toutes les Puissances garantes devaient agir de concert.

La sauvegarde de la neutralité belge est considérée ici comme si importante que l'Angleterre envisagerait sa violation par l'Allemagne comme un casus belli. C'est là un intérêt proprement anglais, et on ne peut douter que le Gouvernement britannique, fidèle aux traditions de sa politique, ne le fasse prévaloir, môme si le monde des affaires, où l'influence allemande poursuit des efforts tenaces, prétendait exercer une pression pour empêcher le Gouvernement de s'engager contre l'Allemagne.

Paul Cambon.

On voit que dam cette dépêche il est aussi question de la neu« tralité de la Belgique et du devoir qu'a l'Angleterre de la maintenir, même si elle est seule à le faire.

lier de l'Empire allemand en réfère aux « documents trouvés à Bruxelles ». Ces documents sont dits prouver: 1° que la Belgique avait rompu sa neutralité de sorte qu'il existait jusqu'à « un plan de guerre anglo-belge » ; 2° que les hommes d'Etat anglais le savaient parfaitement, que par conséquent leur indignation de la violation de la neutralité de la Belgique par FAllemagne était pure hypocrisie.

Qu'en est-il de ces deux « faits qui sont réellement connus de tout le monde j> (pour employer les expressions de M. de Bethmonn-Hollweg). Dans la communication à la Presse américaine citée ci-des&us, le chancelier de l'Empire assura qu'il savait que « la Belgique n'attendait que l'irruption des Français pour se joindre à eux » (1).

C'est pourquoi il n'en a jamais donné de preuve. Mais le complot de la Belgique avec l'Angleterre, il peut le prouver !

Les documents auxquels en réfère M. de Bethmann-HoUweg sont au nombre de deux et ont été découverts, l'un au ministère de la guerre, IVutre au ministère des affaires étrangères à Bruxelles. La Norddeutsche Allgemeine Zeitung

(1) Die Wahreit ûber den Krieg, page 164 et i.

parla pour la première fois de ces documents le 13 octobre 1914 et les publia en fac-similé le 25 novembre.

Ces deux documents doivent donc contenir la preuve que l'Angleterre et la Belgique, longtemps avant le 4 août 1914, s'e'taient concertées en vue d'une commune agression contre l'Allemagne. Nous avons enfin « la grande puissance guettant aux frontières » dont parlent les 93 dans leur Appel... Par là il deviendra manifeste pour tout le monde civilise' que la Belgique, l'ignoble Belgique, non seulement était prête à marcher avec les Français, mais avec les Anglais et que les trois puissances allaient attaquer l'Allemagne qui dormait innocente et sans le moindre soupçon !

Telle est la théorie allemande.

Quelle est la réalité belge?

Le premier document est daté du 10 avril 1906. il est contemporain de la crise d'Algésiras et c'est un rapport au ministre de la guerre belge fait par le général Ducarne, directeur du premier département au ministère de la guerre, touchant une conversation qu'il avait eue avec l'attaché militaire anglais à Bruxelles, le colonel Barnardiston. Le document informe que € pour le cas où la Belgique serait attaquée »

l'Angleterre pourrait venir à son aide (ce qui était son devoir)... avec 100.000 hommes seulement. Aide peu considérable à côté de l'armée allemande avec ses millions d'hommes, et même joints à l'armée de la Belgique, vraiment en aucune manière, « une grande puissance guettant aux frontières I » Mais afin de prévenir toute méprise il est dit expressément que Ventrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par V Allemagne. Ces mots sont ajoutés en marge, mais dans le texte même on trouvera que la coopération anglo-belge est prévue dans le cas d'une agression de la part de V Allemagne, i, et dans V hypothèse d'une traversée de notre pays pour atteindre les Ardennes françaises. Ce cas s'est exactement présenté en 1914.

Le second document est aussi net et animé aussi peu que le premier d'humeur belliqueuse. C'est le compte rendu d'une conversation qui eut lieu le 23 avril 1911 entre le chef de TEtat-major général, général Jungbluth et l'attaché militaire anglais à Bruxelles qui était alors le lieutenant-colonel Bridges.

Ce document ne contient d'abord aucune allusion aux négociations faites en 1906 entre le général Ducarne et le prédécesseur du colo-

nel Bridges. En d'autres termes, en 1911 il n'existait pas de f convention de 1906 » entre les deux pays ni de'fensive ni offensive a fortiori. Les mots conventions anglo-belges^ que les Allemands disent avoir trouvés sur une chemise contenant les deux documents, ne sont ni plus ni moins qu'un faux allemand. M. Emile Brunet, dont j'ai sous les yeux l'étude faite à ce sujet, est de la même opinion, mais sa démonstration se base sur des raisons graphologiques. La preuve est beaucoup plus proche^ tellement qu'elle crève les yeux. Puisqu'il est dit quun des documents a été trouvé par les Allemands au ministère de la guerre et l'autre au ministère des Affaires étrangères, ils ne peuvent avoir été Jiiis dans la même chemise. Si cette chemise existe, et les Allemands l'ont donnée en facsimilé (reproduit à la suite de ce chapitre), c'est qu'un Allemand a pris cette chemise, a écrit dessus Conventions anglo-belges, qu'il a mis dedans les deux documents et a pensé : t Maintenant, nous avons les preuves des accrocs faits à la neutralité I » Mais trop est trop (1).

(1) Od dira que la chemise a appartenu à l'un des documents, iDais c'est contredit par le pluriel Conventions anglobelyes. Pour tnoisporter le mot convention de la chemise dans

Le document de 1911 est aussi peu une convention que celui de 1906. C'est l'assurance donnée par l'Angleterre qu'elle enverrait cette fois 160.000 hommes même si la Belgique n'avait pas demandé de secours. L'aide suppose Y attaque y toujours du côté allemand. L'Angleterre craint que les Belges ne puissent pas empêcher l'Allemagne de passer (on remarquera l'expression employée!). Le général Jungbluth est plus confiant et pense que cela ne sera pas impossible. Et c'est tout. Car qu'il n'y ait pas eu de convention, on le voit du fait que, en dépit des desseins belliqueux de l'Angleterre et des trois brigands altérés de sang, nés dans l'imagination de M. de Bethmann-Hollweg, l'Angleterre n'intervint que lorsque le roi des Belges eut adressé au Gouvernement britannique son recours dont Sir Edward Grey put dire à la Chambre des communes qu'il n'enviait pas l'homme qui le pouvait lire sans qu'il se

le texte du document, les Allemands ont saisi Texpédient de traduire le mot conversation dans cette phrase « notre conversation était absolument confidentielle » non par Gespràch ou Unterhaltung^ mais par Abkommen. Voir Norddeutsche Allgemeine Zeitung. Dans la publication répandue en Hollande, la conversation est aussi devenue accord. On travaille sur de pareilles preuves lorsqu'on n'en a pas d'autres. M. Emile Waxweiler a traité la question d'une façon définitive {La Belgique neutre et loyale), édit. fr., pages 175 à 186.

sente ému [the most pathetic appeal addressed by the King of Belgium... I do not efivy the man who can read that appeal with an unmoved heart) (1).

Chacun comprend ce qu'il est digne de comprendre. Pour un Bethmann-HoUweg, un von Jagow, ce sera une éternelle énigme que Ton puisse dire les mots par lesquels Sir Edward Grey, le 6 août 1914, annonça la participation de l'Angleterre à la guerre mondiale, les dire, et les penser et agir conformément à ces mots. Les voilà, et par là, nous terminerons ce chapitre :

« Si Ton me demande pourquoi nous combattons, je répondrai par deux phrases : d'abord pour remplir une solennelle obligation, un devoir international, une obligation qui, si elle regardait deux êtres humains dans la vie quotidienne, ne serait pas seulement considérée comme une obligation légale, mais comme une obligation d'honneur à laquelle aucun homme se respectant lui-même ne pourrait se soustraire. En second, je dis que nous combattons pour maintenir un principe qui, de nos jours où la force, la force brutale semble quelque-

(1) Elue Book, part. Il, d* 5.

fois être l'influence dominante et le facteur essentiel dans l'évolution humaine (est souvent oublie, la phrase n'est pas achevée), nous luttons pour affirmer le principe que les petites nations ne doivent pas être anéanties, au mépris de toute bonne foi (good faith) internationale par la voloD^^ arbitraire d'une puissance dominante (1) ».

(1) If ! am asked what we are fighting for, I reply in two sentences. In the first place to fulfil a soleran international obligatioti, an obligation which^ if it had been entered in between private persons in the ordinary concerns of life, would bave been regarded as an obligation not onîy of iaw but of honour, which no self-respecting man could possibly bave repudiated. I say, secondly, we are fighting to vindicate the principle which, in thèse days when force, material force, sometimea seems to be the dominant influence and factor in the development of mankind, we are fighting to vindicate the principle that small nationalities are not tobe crushed, in défiance of international good faith, by llie arbitrary will of a strong aiid over-mastering Power. (Blue Booky Part. II, N* 5.)

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