DES RUINES DE LOUVAIN
Le troisième faux témoignage et le troisième <i II n'est pas vrai >
< La voix de la vérité » s'élève encore et c crie dans le monde » :
3) Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge ^ sans y avoir été forcés par la dure nécessité dune défense légitime. Car en dépit de nos avertissements^ la population n'a cessé de tirer sur eux en traître ^ de mutiler les blessés ^ de massacrer les médecins dans V exercice de leur profession charitable. Il est mensonger ^ il est ignoble de passer sous silence les crimes de ces assassins et de représenter leur juste punition comme un crime de la nation allemande (1).
(1) 3) Es ist nichtwahvy dasg eines einzi^en bolgischen Biirgers Leben und Eigentura von unseren Soldaten angetastet worden isht, ohne dass die bitterste Nothwehr es gebot. Denn wieder und iixmier wieder, allcD Mahaungen zum Trotz, hat die fievôl
Les 93 colonnes de la culture allemande se trouvent ici absolument eh accord avec l'empereur allemand. De sa main et avec son sceau, avec sa signature Wilhelm L R,..y Tempereur écrivit au président Wilson pour se plaindre, oui, pour protester solennellement, non seulement contre « les méthodes de guerre barbares de ses adversaires » (c'était avant qu'on n'employât les gaz asphyxiants), mais contre le fait que « le gouvernement belge avait excité , oui longtemps à V Q,\a.nce soigneusement préparé "o (1) la population civile à prendre part à la guerre. € Les cruautés commises mêmes par des femmes et par des ecclésiastiques dans cette guerre de guérillas contre des soldats, des médecins, des infirmières (des médecins furent tués, des ambulances attaquées à coups de feu) étaient telles que mes généraux furent forcés d'employer les moyens les plus violents pour punir les coupables et effrayer cette population avide de sang, de
keruDg sie aus dem Hinterhalt geschossen, Verwundete verstûmmelt, Aeizte bei der Ausûbung ihres Saraariterwerkes ermordet. Mao kann nicht niedertrâchtiger fâlschen, als wenn mao die Verbrechen dieser Meuchelmôrder verschweigt, um die gerechte Strafe, die sie erlitten habcn, den Deutscben zurn Verbrechen zu machen.
(1) Les mots en italique ont été soulignés par Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne.
sorte qu'elle ne continuât pas ses meurtres et ses actions infâmes. 11 a fallu détruire quelques villages et même l'antique ville de Louvain, à l'exception de son bel Hôtel-de-Ville pour défendre et protéger mes troupes. Mon cœur saigne quand je vois que de pareilles déterminations sont devenues inévitables et quand je pense aux innombrables innocents qui ont perdu leur foyer et leur propriété par suite de la conduite de ces criminels barbares » (i).
En accord avec ces accusations, Die Wahrheit ûber den Krieg contient un chapitre intitulé « Louvain et les cruautés belges ». 11 montre... combien les Belges ont été cruels envers les
(1) 9.Dxe belgxsche Regierung hat die Teilnahme der belgischen Zivilbevôlkerung an dem Kampfe o/fen ermutigt und seit langera sorgfàliig vorbereitet. Die selbsf ion Frauen und Geistlichen in diesera Guerillakrieg begangenen Grausamkeiten, auch an verwundelen Soldaten, Àrtztepersonal und Pflegerinnen (Àrzte wurden getôtet, Lazaretle durch Gewelirfeuer angegriiTen), waren derartig, dass Meine Générale endlich gezwungen waren, die icharfsten Mitlel zu ergreifen, um die Schuldigen zu bestrafen und die blutdiirstige Bcvôlkerung von der Fortsetzung ihrer schinipflichen Mord- und Schandtaten abzuschrecken : Eiuige Diirler und seibst die alte Stadt Lôwen, mit Ausnahme des schonen Sladlhauses, mussten in Selbstverteidigung und zuni Sdiutze Meiner Truppen zerstôrt werden. Mein Herz blutet, wenn Ich sehe, dass solche Massregeln unvermeidlich geworden sind, und wenn Ich an die zahllosen unschuldigen Leute denkc die ihr Heim und Eigentura VL-rloren haben infolgp des barl-a rischen Belragens jener Verbrecher. i
Allemands. Et étant donné que le monde avait jusque-là entendu parler tant de fois et d'une telle manière des atrocités allemandes en Belgique, il peut sembler intéressant de lire les accusations allemandes contre les Belges, Je citerai donc encore quelques passages de « La vérité sur la guerre >.
Le chapitre dont il s'agit commence par une comparaison entre le Luxembourg et la Belgique. A l'avantage du Luxembourg. « Dans le Luxembourg, le gouvernement et le peuple se sont inclinés raisonnablement devant la nécessité militaire. » Oui, je le crois bien 1 Je me rappelle une soirée passée dans la capitale du Grand-Duché où des amis me proposèrent en riant de faire un discours à l'armée luxembourgeoise. « Elle n'est pas trop grande pour qu'elle ne puisse tenir sur la place devant vos fenêtres ; vous pourriez vous adresser à elle avec ces mots : Chère armée! » Le Luxembourg a un quart de millions d'habitants, tandis que la Belgique en a huit millions et demi. Le Luxembourg en était nécessairement réduit à protester par des parples seulement contre l'invasion allemande, ce que fit, en effet, le président du Conseil, M. Eyschen.
€ On était aveugle en Belgique », dit la pro-
testatîon allemande. « On semblait avoir oublié ce que le pays avait dû souffrir de Tambition et de la rapacité des Français, de l*égoïsme et du manque de bonne foi des Anglais. » Argument bien remarquable I Parce que les Français avaient pillé la Belgique en 1792, le gouvernement belge ne devait pas en 1914 remplir son devoir d'Etat neutre?
f Les Belges sont à plaindre. Pendant une suite d'années, ils se sont laissés exciter contre TEmpire et le peuple allemands et ils ont été jusqu'à éprouver à leur égard une haine fanatique. Ils croyaient aveuglément tout ce que les journaux parisiens écrivaient et, d'après ceux-ci, ce qu'écrivaient les journaux belges, tout ce que les pièces françaises, les films français, les chanteurs de cabarets et autres choses semblables apportaient de soupçons, de calomnies et d'injures contre l'Allemagne. On représentait les officiers allemands comme des espions et des violenteurs de femmes [Frauenvergewaltiger. Je traduis le mot comme je puis; il semble impliquer que Ton puisse violenter autre chose que des femmes I), les soldats allemands comme des animaux sous forme humaine, l'empire comme belliqueux [Kriegstreiber), comme le « polype allemand » avec des tentacules monstrueux,
comme ie pays de la réaction, de l'arrogance et de la grossièreté. La presse belge se faisait complice de cette campagne de calomnie parisienne, et complice aussi le gouvernement belge par son accord avec la France contraire à sa neutralité. Ce qui était semé ainsi de haine et de mépris devait porter une terrible moisson (1) ».
C'est, pour parler simplement, la vieille tactique du loup contre l'agneau que les Allemands emploient là. La faute de ce qui est arrivé, en Belgique — chose indéniable, au-dessus de toute discussion — reposerait donc sur les Belges eux-mêmes. Or quiconque a parcouru la Belgique pendant les dix dernières années (ma première visite date d'il y a quinze ans), sait combien cette idée de la haine des Belges contre les Allemands est fausse. On ne saurait cacher que l'élément français et l'influence française étaient fortement en baisse en Belgique que le mouvement national des Flamingants s'appuyait sur l'origine et sur le caractère germaniques de la population. La conquête pacifique de la Belgique par l'Allemagne était très
(!) Die Wahrheit ûber den Krieg, pages 53 et 54. Les oanuir tères en italique sont soulignés par moi,
avancée ; ce n'élail pas seulement la bière allemande, les journaux allemands et l'industrie allemande que Ton voyait partout, mais la musique allemande et les livres allemands, la science allemande et l'art allemand qui avaient le verbe haut. Quant à une campagne contre l'Allemagne comme celle qui est décrite ci-dessus, celui qui écrit ces lignes a pendant des mois lu journellement deux ou trois journaux belges (le Vingtième Siècle, la Métropole , le Soir), et il n'en a jamais vu trace. Et de quel < neutralitâtsverletzende Anschluss », accord contraire à la neutralité, pour parler sérieusement, le gouvernement belge s'est-il rendu coupable? Où et quand, avant ou pendant le ministère Broqueville, s'est-il fait le complice d'une campagne de presse contre l'Allemagne?
Mais toute cette introduction n'est écrite que pour expliquer et rendre croyable que la population belge n'est composée que « d'assassins », selon l'expression des 93. De là le passage pathétique : € Ce qui était semé de haine et de mépris devait porter une terrible moisson. » On tremble pour la vie des Allemands I
Il n'y a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, et cette objection est faite là entre parenthèse» c'est que les Allemands, sachant qu'il y avait en
Belgique cette agitation antiallemande, n'aient pas à temps cherché à travailler dans un sens opposé. Deux bons journaux, bien écrits, en français et en flamand, publiés à Anvers par exemple, ce centre du germanisme en Belgique, auraient rendu de grands services et empêché! cette « terrible » semence de lever.
11 y a autre chose qu'on doit considérer et qui n'est plus une parenthèse, qui doit être écrite en gros caractères, c'est cette question : Quel droit ont les Allemands à demander qu'on ne les haïsse pas et quon ne les m^éprise pas? Si dars un pays non allemand (et la Belgique est^ un pays non allemand, était un pays non allemand), si dans un tel pays se forme la conviction que l'Empire allemand est un « polype » qui de ses tentacules entoure l'Europe, « de l'Adriatique au cap Skagen », ou que l'Empire! allemand est véritablement le pays de la réac^ tion, de Tarrogance et de la brutalité, est-ce un crime d'exprimer ces opinions? Si réellement l'Allemagne n'est pas un polype, mais est un petit escargot paisible, il est convenable de le prouver. Si l'Allemagne est la terre des progrès politiques, de la juste appréciation de soi-même et de l'urbanité, tous ceux qui fréquenteront sfg habitants s'en convaincront. Pourquoi parle-t-on
de la f courtoisie française », du « gentleman anglais », de la « fierté espagnole », si ce n'est parce que ce sont devenus comme des noms communs pour les impressions que les générations après les générations ont reçues de ces nations. On dit aussi la Gemûthlichkeit, la bonhomie allemande, et cette qualité est aussi celle qui frappe le plus chez les habitants de la « grande patrie ». C'est une vertu de la vie privée qui s'épanouit surtout dans une joyeuse réunion, devant un bock de bière de Munich ou devant un verre de vin du Rhin parfumé. Mais le bon enfant devant un bol de punch peut parfaitement être un réactionnaire en politique et cela n'empêche pas non plus qu'il ne puisse être dans sa carrière, comme fonctionnaire ou comme officier, arrogant et brutal à l'égard de ses inférieurs, c'està-dire pour ceux qui sont sans défense!
Et il me revient un souvenir que je vais raconter ici. Bien des gens, dans l'homme que je vais décrire, reconnaîtront l'Allemand type.
Il était capitaine en retraite, et de ces individus carrés aux larges épaules que l'on désigne involontairement par le mot de « jovial géant ». Il avait fait la campagne de 1870 et avait de cinquante à soixante ans. Ses cheveux
étaient coupés si courts que l*on ne pouvait savoir s'ils étaient blancs ou encore blonds; ses yeux étaient bleus, de cette teinte pâle et roide dence, et abrités par d'épais sourcils fort, à la Bismarck. Son visage était régulier, fort, rougeâtre, avec une puissante mâchoire inférieure. Une bouche avec des lèvres minces sous la moustache jaune. Ses vêtements n'étaient ni soignés ni négligés...; à sa chaîne de montre était suspendu un compas. Je le rencontrai un soir, dans une ville de la frontière de l'Ouest, dans une famille allemande où j'allais souvent. Une de ces vraies soirées allemandes, agréables, où les longues bouteilles vertes défilent et sont vidées l'une après l'autre ; à la fin, le maître de maison appelle un génie serviteur, lui souffle quelque chose à l'oreille, prend son trousseau de clefs, en montre une en particulier et, peu après, on sert dans un silence solennel un pur € Berncasteler Doktor », un noble vin de la Moselle^ très rare; chaque verre que nous buvons vaut un reichsmark... Et on entonne, conduits par la basse de notre capitaine, le beau chant allemand : « Am Brunnen vor dem Tore », A la fontaine devant la porte, c Es liegt eine Krone im grûnen Rhein >, Il y a une couronne dans le Rhin vert, c In einem tiefen Grunde »,
Dans une vallée profonde ; toute la mélancolie pensive et rêveuse de l'Allemagne.. .
C'était le soir, c'était le raisin allemand et le c Gemûth » allemand.
On avait décidé de faire le lendemain une promenade en automobile pour visiter les champs de bataille autour de la ville, les champs de bataille de 1870-71. Notre capitaine en retraite devait être notre guide et tout nous expliquer; il y avait été. On partit, en effet; nous allâmes d'endroit en endroit, le capitaine était infatigable dans ses explications, il se plantait sur les collines historiques, le compas en main : là, arriva le prince Friedrich Karl, c'est là, dans une auberge de ce villagt^ que Bazaine, de désespoir, se mit à jouer au billard...
La journée avançait, le moteur bourdb^mait infatigablement; quand nous rentrâmeb en ville, le taximètre marquait 62 marks. Deux fois en route, j'avais fait remarquer à .^otre capitaine les chiffres élevés qui apparaissaient derrière le petit carreau, mais il n'y prii pas garde. Lorsqu'il fallut payer, il s'aperçut J0«dain qu'il avait été trompé. En tous cas, Ll ne voulut pas payer.
Nous étions devant un des grands restau-
rants de la ville où nous devions prendre quelque chose; on s'assembla autour de nous. « J'ai vu que vous touchiez au taximètre », dit le capitaine au chauffeur. « Pourquoi l'aurais-je fait? répondit le chauffeur plein de logique. Je dois donner tout ce que marque le taximètre ». f Ah I Vous vous entendez avec le loueur, vous recevez tant pour cent! », affirma le capitaine. Le chauffeur devint rouge, mais il se contint : € Je ne puis que vous re'péter qne je dois donner ce que marque le taximètre. » « Bien. Dites alors au loueur qu'il m'envoie un compte. » « Il faut que je paye ce soir, mon capitaine. Le loueur ne fait pas crédit. Voulez-vous que je paye pour vous? »
Cet appel au sentiment de justice du capita'MO eut l'effet opposé à celui que le chauffeur avait voulu produire. Le capitaine, qui se dirigeait déjà vers le restaurant, fit demi-tour et se précipita sur le chauffeur. Il était pâle comme la mort, tout son gros corps tremblait de fureur. Son visage contre celui du chauffeur, il lui cria : « Vous osez me dire cela? Vous l'osez I En voilà un garçon..., un animal..., un chien! » Il balbutiait., ne trouvait pas ses mots; le souffle lui manquait. Aucun des Allemands qui avaient fait la promenade
£Vec nous et qui étaient là n'intervint. Et lorsque moi, étranger, j'essayai un « Mais, Herr Hauptmann I » je fus écarté par un « Laissezmoi I 3> Et encore plus près du chauffeur, il dit d'une voix sifflante : c Pas un mot de plus... ou je te frappe au visage l »
Alors, arriva quelque chose de singulier et de désagréable à voir. Le chauffeur joignit les talons l'un contre l'autre et se tint droit.
Et de ses mains tremblantes encore de colère, le capitaine écrivit son nom sur une feuille de son calepin, la détacha et la tendit au chauffeur : « Voilà mon nom, mon adresse. Marche ! »
Le groupe qui nous entourait ne fit pas entendre uu mot de désapprobation, pas un murmure de menace, quoiqu'il y eût dans la rue beaucoup d'ouvriers sortant de l'atelier.
Mais c'était le /owr, après le vin et le chant du soir, le jour avec son arrogance et sa brutalité.
Toute personne qui a eu Toccasion de fréquenter des milieux militaires allemands (j'en appelle à Karl Larsenî) (1) peut trouver dans son souvenir quelque scène de ce genre. La brutalité du supérieur en face de la servilité du subordonné. L'officier allemand est habitué à commander ainsi et il est habitué à être obéi ainsi.
Avec ces idées, il fait irruption dans un pays dont la culture est française. On peut, tant qu'on veut, appeler Liège Lûttich, on ne peut douter un instant que l'on ne s'y trouve pas dans une atmosphère intellectuelle germanique. Je me rappelle les premières impressions qu'en 1901 j'ai éprouvées à Liège qui me fît l'effet de quelque chose de lumineux, de gai — les églises hautes et claires avec les nervures bariolées de leurs voûtes, ■ — de quelque chose de raisonnable et de bien ordonné — les maisons fermées, les grands murs de jardins, au-dessus desquels pendaient de la verdure et des fleurs — enfm, de vieux et de courtois à l'ancienne
(1) Ecrivain danois qui, dans la guerre actuelle, a montré pour le militarisme allemand des sympathies qui ont paru singulièret t ses compatriotes. i^Note du traducteur.)
mode — les rues en escaliers, si amusantes, la rue Thier la Fontaine^ les Degrés des Tisserands, et les femmes qui, après de longues conversations, se disent adieu avec un délicat: Bonsoir, Madame!
Dans cette société qui porte encore l'empreinte du grand siècle, le Gemûth allemand n'a pas de valeur parce qu'il appartient à la langue allemande et ne peut pas se transporter. 11 ne reste alors que brutalité, arrogance, rudesse, qui blessent, excitent et révoltent cette conscience de la valeur personnelle et ce sentiment du droit des individus qui caractérisent la civilisation occidentale (celtico-latine).
Dans ce nouveau milieu, l'officier allemand et le soldat allemand, car l'esprit est le même, du général au moindre caporal et au simple soldat, doivent nécessairement choquer. Sans songer que c'est un pays étranger dans lequel ils se trouvent, un peuple étranger qui les entoure, l'Allemand se conduit comme s'il était parmi les siens. Il est évident que ni un chauffeur français, ni un chauffeur anglais, ni un Italien, n'aurait accepté d'être traité comme le chauffeur dont je viens de raconter l'histoire. Un chauffeur belge non plus... et c'est ce que l Allemand ne peut conijjrendre. Celui qui, chez
lui, est habitué à ce que l'on lèche la botte avec laquelle il a donné un coup de pied, découvre avec étonnenient, avec effroi, avec scandale, avec ressentiment, enfin avec une juste et sainte colère qu'on lui rend un coup de pied. Et alors sa fureur n'a pas de borne, la voix lui manque presque, il ne trouve pas d'injure assez violente pour exhaler le trouble de son esprit, il tremble de la tête aux pieds : « Population sanguinaire ! Conduite barbare I Criminels ! Assassins I... En voilà un garçon, un chien, un animal! Pas un mot de plus ou je te frappe au visage I »
Et les Belges dirent un mot, et le coup fut frappé, le coup du poing allemand cuirassé de fer au visage de toute rhumanité.
Voilà, f voilà que reviennent encore ces maudites manies de paysan », comme dit Jeppe (1). Ce sont vraiment les Allemands qui sont lésés, non les Belges ! Revenons à « La Vérité sur la guerre ».
Au milieu du mois d'août, le gouvernement allemand envoya au gouvernement belge un avertissement sous cette forme :
(1) Personnage d'une comédie de Holberg, îe Molière danois, à qui on a fait croire qu'il était un seigneur et qui, voulant jouer lui-même son rôle, retombe sans cesse dans ses habitudes de paysan.
f Le gouvernement royal de Belgique a rejeté loîïre bienveillante de TAllernagne d'épargner au pays les horreurs de la guerre. Il s'est opposé, les armes à la main, à son passage, nécessité par la conduite des adversaires de l'Allemagne, il a voulu la guerre. En dépit de la note du 8 août par laquelle le gouvernement belge a annoncé que, selon l'usage général, il ferait la guerre avec des troupes en uniforme, dans les combats sous Liège de nombreuses gens ont pris part au combat sous la protection de vêtements civils. Ils n'ont pas seulement tiré sur les trou pes allemandes, ils ont cruellement achevé le& blessés et tué les médecins qui remplissaien., leurs fonctions. En même temps la populatioi d'Anvers a, d'une manière barbare, saccagé 1er. propriétés d'Allemands, sabré d'une manière bei tiale des femmes et des enfants. V Allemagne réclame devant l'opinion publique du monde civt Usé pour le sang i?i7iocent, pour la façon dom, la Belgique fait la guerre au mépris de la civk lisation. Si dès à présent la guerre assume ui caractère cruel, la faute en est aux Belges. Pour protéger les troupes allemandes de la fureur popu* laire déchaînée, tout homme sans uniforme qui par un signe extérieur ne justifie pas sa participation aux hostilités, s'est mis hors du droit des
gens et sera traité comme l^étant en effet s'il prend part à la lutte, détruit des voies de retraite allemandes, coupe les lignes télégraphiques, pose des mines, en un mot si de quelque manière injustifiée que ce soit il prend part aux actions militaires. Il sera traité en franc-tireur et après un jugement militaire sera immédiatement fusillé » (1).
Un naïf pourrait objecter : c Donc lorsqu'un voleur pénètre dans ma maison, que je saute de mon lit et me défends avec ce que j'ai sous la main, un pique-feu ou un chandelier de fer, et que j'ai réussi à faire quelques bosses au voleur, il pourra descendre dans la rue et se plaindre que je ne me sois pas défendu avec un browning ou une autre arme régulière? Et ce voleur, qui n'avait rien à faire dans ma maison, il réclamera c devant l'opinion publique du monde civilisé » et m'appellera € bestial > , moi, V attaquée II pourra, portant au comble son audace hypocrite, me demander compte pour le « sang innocent » qui aura été versé, le sang \ qui n'aurait jamais coulé s'il n'avait pas pénétré chez moi? »
Mais il n'y a qu'un naïf pour éprouver cet
étonnement. Naturellement c'est la faute de l'agneau s'il ne reste pas tranquille pendant que le loup le mange,
... Après avoir écrit ces mois, je ne puis continuer à traiter les choses avec ironie I C'est par trop incroyable ce que ceux qui tiennent la plume au nom de TAllemagne, officiellement ou autrement, se sont permis de calomnies et de souillures à l'égard d'un peuple qui, au pire, a combattu un combat désespéré, pour son pays, pour son foyer, contre un agresseur plus fort que lui. Qu'étaient-ce donc qu'André Hofer et ses Tyroliens si ce n'étaient des francs-tireurs, un peuple en arme pour se défendre à la vie et à la mort? Leur nom est en honneur, Hofer est un héros, mais si les Belges font ce que ces Tyrohens ont fait il y a un siècle, ce sont des € assassins » et des « monstres » I
Mais il n'est pas certain qu'ils aient fait de même. Voyons les preuves allemandes.
Elles ont toutes un trait commun; elles sont généralement vagues ; elles demeurent dans l'indéterminé. Il n'y a pas ou il y a rarement de désignation de lieu. On ne donne pas le nom des personnes dont il est question.
Nous lisons par exemple dans un des documents publiés, le récit d'un médecin militaire :
€ Dans un village près de Verviers notis trouvâmes un soldat les mains attachées derrière le dos, les yeux arrachés. »
Quel village? Quel était le nom du soldat? Quand fut-il trouvé? Dans quelles circonstances? Où est le,^ témoignage de ceux qui l'ont vu?
Le médecin militaire dit encore :
« Dans un village une jeune femme fl'avanco vers une automobile (militaire), braque un revolver contre le front du chauffeur et le tue à bout portant. >
Encore ce manque de précision. Quel village Comment s'appelait le chauffeur?
Et ainsi de suite. Il nous faut croire le « Il est vrai » allemand, comme il nous faut croire le <c II n'est pas vrai » allemand.
C'est absolument par exception que nous trouvons un nom de lieu. Il est raconté deux faits arrivés au village de Gemmenich, près de la frontière. Là « un monsieur d'Aix-la-Chapelle » (son nom? son état? son âge?) a été tué pendant qu'il était un instant descendu de son automobile. On a tiré des maisons sur une ambulance (laquelle? le nom des médecins, le témoignage des infirmiers sur lesquels on a tiré ? Tout manque).
LES FAUX TÉMOIGNAGES l07
On ne témoigne pas ainsi de la vérité, on n'apporte même pas ainsi un faux témoignage. Il faut un peu plus.
Le médecin militaire réclame aussi notre pitié pour un soldat sur lequel on a tiré d'un mur « de sorte que sa peau est encore remplie de grains de poudre « {dass auf der Haut noch ailes voiler Pulverkôrner sitzt).
Et là-dessus il exhale ses sentiments, il emploie tous les registres du pathétique allemand et achève à plein jeu comme une fugue d'orgue.
« Telle est donc la lutte du peuple belge civilisé 1 et alors le sang ne bouillirait pas dans les veines et la fureur ne vous enlèverait pas le pouvoir de réfléchir I Et les Belges s'étonnent quand nous traitons brutalement la population civile qui est soupçonnée de pareils méfaits. Le cœur se gonfle dans son sein et civis Germanicus sum est devenu une fière parole quand on constate la fière attitude de notre magnifique armée, mais il saigne d'autant plus quand nos lauvres garçons (unsere armen Jungens) versent leur sang sous la grêle de balles lancées par un paysan et sous le coup d'un couteau de cuisine donné par une femme belge fanatique. Alors peut-on prendre mal que nous rasions au niveau
de la terre les villages où nos gens sont exposés à de telles attaques? (1) >
Dans tous les documents publiés, on retrouve] la même incroyable transformation des valeurs] morales. Jamais on ne doute un instant que l'Allemagne ne soit dans son bon droit; quand dahord elle fait irruption dans un pays^ qu'elle décrète ensuite comment on doit combattre^ et qu'enfin elle juge et exécute ce qui est contraire au règlement allement [nichtvorschriftsmàssigt). C'est là qu'on voit en œuvre le sens allemand, non du droit et de la justice (il n'existe pas, un traité n'est qu'un cbifîon de
(1) « EiD Herr aus Aachen fâhrt mit Kraftwagen und Militârcfeauffeur durch einen belgischen Grenzort, Gemmenich ; hinter dem Ort hait der Wagen. der Herr steigt aus, geht einige Schritte abseits zur Verrichtung eines Bediirfnisses, es fallt ein Schuss aus einer Hecke, der Mann sinkt tôt hintenûber. Das also ist der Kamp des zivilisierten belgischen Volkes. Da soU einem nicht das Blut in den Adern kochen, einem nicht die Wut die iJberlegung rauben, und da wundern sich die Belgier, wenn wir gegen Zivilbevôlkerung, die auch nur im Verdacht der Tâterschaft steht, rûcksichtslos vorgehen. Das Herz geht einem auf, und civis Germanicus sum ist ein stolzes Wort geworden, wenn man die Haltung unseres herriichen Heeres sieht, aber es blutet auch desto mehr, wenn unsere armen Jungens yerbluten mûssen unter der Schrotspritze eines Bauern Oder dem Kiichenmesser einer fanatischen Belgierin. Da soll es einem ùbelgenommen werden, wenn man die Dôrfer, in denen unsere Leute solchen Angriffen ausgesetzt sind, Yom Erdboden Tertilgt? (L. c, page 56).
papier), mais de l'ordre et de la correction. C'est ainsi qu'il est dit, de sang- froid, avec le mot technique, dans le récit d'un soldat, qui rapporte comment à Louvain on mit le feu à une maison d'où Ton avait tiré sur les troupes, « à mesure que les habitants sortaient, on les tuait [wûtden sie abgeschossen). » On ne peut pas rendre dans une autre langue l'indicible tranquillité de ce mot abgeschossen. C'est un acte méthodique, presque mécanique, comme de timbrer des lettres. La mort en est la conséquence nécessaire comme les automates de chemin de fer, si l'on y introduit une pièce de 10 pfennig, délivrent {verabfolgen) un paquet de Stollwerck- Schokolade.
Oui, Louvain, ou plutôt Lôwen, dit une voix qui depuis longtemps souhaite de prendre la parole, parlons un peu de cette ville extraordinaire! Tout le monde. en a si grand pitié î xMais savez-vous que c'était une pure caverne d'assassins, que dans toutes les maisons on avait vratiqué à l'avance des meurtrières pour faciliter à la population ce joli travail? L'attaque contre nous, car c'était une attaque contre un
peuple paisible, contre une armée paisible, l'attaque, dis-je, était organisée à l'avance, probablement par la municipalité, peut-être par le gouvernement (1) et assurément à l'incitation de la France. Oui, oui, de jolis moyens employés là, Messieurs les Belges!
C'est ce qu'on dit du côté allemand. Et cette fois-ci on a des preuves, des preuves saisissables, irréfragables. En serait-il vraiment ainsi cette fois ? Inquiet on cherche quelles sont les sources. La Justice avant tout, la Vérité avant tout I
La preuve du fait avancé a paru en septembre dans les « Hamburger Nachrichten » et a eu l'honneur d'être reproduite dans La Vérité sur la guerre. C'est ce flambeau de la vérité qui m'éclaire.
Un capitaine de l'armée allemande écrit :
« Un peuple de culture ne peut se faire
une idée de la conduite des habitants. Je crois avoir des preuves que les Belges sont devenus officiellement incités par les Français à faire cette monstrueuse guerre de francs-tireurs. Toutes les maisons, derrière ma position, que j'ai visitées jusqu'à présent, environ dix maisons
(1) Cela ressort de c« que dit Sa Majesté l'empereur Guillaume (voir ci-dessus).
ont étë depiiis longtemps mises en état dans ce but. Les toits sont percés de meurtrières disposées par des mains expérimentées. Ce sont des tuyaux de fer avec un abattant d'acier qui s'ouvre au dehors. Quand on pointe le fusil pour tirer, l'abattant se lève. Après avoir tiré, on retire le canon du fusil et l'abattant descend. Sur plusieurs maisons, c'est ainsi disposé (je les ai toutes visitées moi-même, avec mes chefs de peloton) que cela ressemble aux tuiles faîtières qui servent d'ornement. La pièce du milieu est un battant de fer, cimenté au dehors, qui doit par conséquent avoir été fait avant la guerre, et mon opinion est que les Belges s'y sont préparés systématiquement. Dans la maison où nous vivons, une villa qui appartient à des gens à l'aise, les battants de fer portent tous le numéro 3350. Ils semblent donc avoir été faits dans une fabrique et numérotés d'après les maisons pour lesquelles ils ont été livrés » (1). C'est une telle démence qu'on ne lait si on en
(1) ... Von dem Verhalten der Einwohner kann sich ein Kulturvolk wie das deutsche Volk keinen Begrifl machen. Ich glaube Beweise zu haben, dass die Belgier von den Franzosen zu diesem unerhôrten Franktireurkrieg offlciell aufgefordert worden sind. Das muss der Fall sein, da gâmtliche Hàuser hier, die ich bisher hinter meiner Stellung untersucht habe (etwa iO an der Zahl), yon langer Hand vorbereitet sind zu diesem
doit rire ou pleurer. Comme tous ceux qui ont vécu en Belgique le savent (comme l'aurait appris le capitaine allemand s'il avait questionné les gens), ces ouvertures garnies de fer servent à fixer les échafaudages lorsque l'on fait des réparations pour que la façade ne soit pas abîmée, comme il est d'usage en Danen>ark lorsque l'on pratique des trous dans les murs pour y introduire les poutres des échaffaudages. On voit surtout ces tuyaux de fer dans les maisons élégantes et c'est dans une maison de ce genre que se trouve notre capitaine. Les battants vien nent d'une fabrique, mais c'est aussi la seule hypothèse allemande qui puisse être confirmée.
Vorgehen. Die Hàuser haben in den Dachern fabrikmàssig von sachkundiger Hand hergestelUe Schiesscharten. Zum Teil sind es Eisenrôhren durch die Mauer durch mit einer Klappe ans Stahl, die nach aussen aufklappt. Wenn sie das Gewehr zum Schusse durchstecken, klappt die Klappe auf. Nach dem Schuss ziehen sie das Gewehr zurùck, und die Klappe schliesst sich. Bei mehreren Hausern (ich habe sie aile durchsucht, persônlich mit meinen Zugfûhrern) sind die Dinger so angefertigt, dass sie von aussen genau aussehen wie sogenannte Blendsteine, die zur Verzierung dienen. Das Mittelstiick ist eine eiserne Klappe, von aussen zementiert, muss also schon vor dem Kriege angefertigt sein, und meine Ansicht ist, dass sich Belgien hierfur systematisch vorbereitet hat. Die stâhlernen Klappen haben aile die Nummer 3350 in dem Hause (eine Villa sehr wohlhabender Leute), in dem wir unlergekrochen sind. Die Dinger scheinen rIso in einer Fabrik hergestellt zu sein und nach den Hausern, fur die geliefer sind, numeriert zu sein. (L. c, page 60.)
Ces plaques qui ont si fort excité les soupçons du capitaine sont, comme on le pense, destinées à empêcher l'air de passer à travers les tuyaux. Et, se fondant sur un pareil contresens, on bâtit toute une théorie établissant des conventions avec la France pour préparer une guerre de guérillas (c'était à prévoir, en effet, que les Allemands viendraient à Louvain, n'est-ce pas?) Et toutes ces bêtises ne sont pas renvoyées au pauvre cerveau dont elles sont sorties, mais elles ont l'honneur d'être imprimées et de servir de témoignage contre la Belgique. On ne peut mieux se convaincre de la faiblesse de la cause allemande qu'en constatant qu'elle se sert de pareils défenseurs (1).
(1) D'après la môme source, il devait y avoir eu dans « presque toutes » les tours d'églises des mitrailleuses. « Presque toutes » est un peu beaucoup. Mais plusieurs fois les mitrailleuses de l'armée belge avaient été placées dans les tours des églises et elles ont été abandonnées au moment de la retraite précipitée (Grondijs), Les Allemands en Belgique, pages 37-88). Ce fut cependant pour les Allemands un prétexte pour exercer des représailles contre la population civile. Dans les lettres de« soldats allemands, il est question continuellement des villages où € le curé a mis une mitrailleuse dans la tour de l'égli» pour tirer sur les troupes allemandes ». L'armée allemande ee Belgique est essentiellement composée de protestants pour lesquels le prôtre catholiqiie est un être sinistre capable dea pires actions! Voir comment cette fable est détruite dans VOnore e Cinnocenza del clero belga rivendicati, par Mgr Vaes, Rome, 1915, pages 42 à 48.
C'est du côté allemand pendant tonte cette guerre, mais surtout dans les premiers mois, que les accusations se sont succédé toujours dans le même but, celui de noircir la Belgique de façon que V Allemagne ne parût pas trop noire, L'Allemagne n'espère pas, naturellement, devenir blanche, de la blancheur de l'innocence ; (( le préjugé que les tigres mangent les hommes est trop difficile à déraciner », dit la mère iigresse dans Hitopadeça. Mais l'Allemagne pourrait devenir grise, « gris de champ de bataille », on ne demande pas plus! Elle n'espère pas être acquittée au tribunal de Dieu ni des hommes, elle voudrait seulement des f circonstances atténuantes ». Si elle échappe à l'enfer, elle endurera volontiers le purgatoire jusqu'à la fin du monde I
On comprend toute la campagne de presse contre la Belgique si l'on a une fois admis cet état d'esprit assez trouble. Quand on ne peut pas se servir de la vérité, on se sert des « altérations et des suspicions », pour se servir de l'expression des 93. Nous citerons encore deux de leurs accusations. Il y en a toujours de nouvelles; elles naissent aussi facilement que les enfants font des bulles de savon. Elles brillent un instant, gonflées et étincelantes de
couleurs. Puis elles éclatent et redeviennent la goutte d'eau sale d'où elles sont sorties.
I. « Le gouvernement belge a ouvertement incité la population civile à prendre part à la lutte et, depuis longtemps, il avait soigneusement préparé cette participation. C'était surtout le cas dans les combats sous Liège (1). » Les journaux illustrés allemands ont cherché à prouver cette affirmation en publiant des photographies de « francs-tireurs belges ». Or, ces francs-tireurs étaient des soldats de la Garde civique répondant au « landsturm » allemand. Et ce landsturm belge était absolument conforme aux stipulations de la convention de la Haye ; c'était un corps régulier, combattant avec son uniforme particulier, qui fut appelé par le gouvernement belge quand la guerre éclata. Dès le 8 août, il fit savoir au gouvernement allemand, par le ministre d'Espagne à Bruxelles que la Garde civique se battrait avec l'armée (2).
(i) L'empereur Guillaume, Die Wahrheit ûber den Krieg, page 1B3. •'
{2) Los quatre conditions de la convention de la Haye qui ont toutes été remplies par la Garde civique belge, sont : 1* D'avoir à sa iCde des personnes responsables; 2" déporter un signe dislinctif fixe et reconnaissable à distance; 3» d'fttre armé ouvertement; 4» d'observer les lois et coutumes de guerre. Voyez Waxweiler : La Belgique neutre et loyale^ pages 2U0 à 212 et le
Sera-t-il dit pour cela que les Belges n'aient jamais rien fait qui pût ressembler à une guerre de guérilla contre l'ennemi envahissant leur pays, comme celle que les Espagnols ont faite à Napoléon? M. Emile Waxweiler, directeur de l'Institut Solvay à Bruxelles, un homme universellement connu et respecté, s'est posé la question. Il répond ainsi :
« Ce n'ont été vraisemblablement que des attaques isolées et exceptionnelles. » Des amis sûrs lui ont appris qu'en deux endroits des braconniers avaient tiré sur des troupes allemandes. « Gela, dit-il, a pu arriver autre part. »
Mais de là sont sorties beaucoup d'erreurs. Il en cite quelques-unes :
Un train allemand était arrêté en septembre 1914 à la station de Jurbise, entre Mons et Bruxelles, lorsqu'un coup de fusil partit. Les soldats allemands qui étaient dans le train entendirent le coup et crurent que c'était le signal d'une attaque de francs-tireurs. Ils saisirent quelques paysans qui travaillaient à proximité et les fusillèrent. On expliqua plus
même ouvrage en allemand : Hat Belgien sein Schicksal verschuldet ? du professeur D' Emil Waxweiler, direktor des Solvay-InstituU an der Universitàt Brûssely Zurich 1915, pages 176 à 188.
tard l'origine de cette erreur; les soldats exprimèrent leurs regrets et continuèrent leur route.
Dans la petite ville flamande de Waereghem, des soldats belges sont au guet derrière quelques maisons de paysans et tirent de là sur les troupes allemandes qui passent. On croit aussi que c'est une attaque de francs-tireurs et on met le feu aux maisons.
Dans une ville wallonne, un officier allemand est tué d'un coup de fusil. On s'empare du bourgmestre pour le fusiller (en raison du principe allemand « corriger le boulanger pour le forgeron » qui a été systématiquement appliqué partout en Belgique). « Tuez-moi », dit le bourgmestre, « mais faites d'abord Tautopsie du soldat qui a été tué. » Ainsi fut fait et on découvrit qu'il avait été tué par une balle allemande. Ici, comme dans plusieurs autres cas, on transforma un accident en attentat. Mais ce point sera examiné dans la suite avec plus de détails.
II. « Les jeunes filles belges ont sur le champ de bataille arraché les yeux à des blessés sans défense (1). »
Ce n'est rien moins que le chancelier do
l'Empire allemand qui lance de telles accusations. Elles ont été répétées dans la presse allemande et germanophile, par exemple dans un article du journal romain Concordia où Parlamenghi Crispi n'a pas eu honte d'écrire : « Les chastes filles de la Belgique enfermèrent d'abord les soldats allemands dans leurs maisons et les attaquèrent pendant qu'ils dormaient I » 11 a été prouvé, grâce à l'enquête faite par le Vorwàrts depuis le 22 octobre 1914 et par deux commissions instituées officiellement en Alleina^^ne, que rien absolument ne justifiait une aussi horrible accusation et qu'on était devant une pure invention, « le conte des yeux crevés » comme le dit justement le journal socialiste. La légende, pense M. Waxweiler, doit être partie de ce fait que beaucoup de blessés ont perdu leurs yeux par suite d'éclatement d'obus qui ont explosé à hauteur de leur tête (1). On assure que Son Excellence M. de Bethmann-Hollweg a fait a aux jeunes ûlies belges n ses excuses.
(1) Waxweiler, 1. c. pages 222 à 232.
f Mais revenons à nos moutons (1), mot qui convient admirablement ; revenons à nos agneaux allemands et au martyre qu'ils ont enduré chez les « chacals belges », ce dernier nom qui s'applique si bien est une trouvaille de l'auteur dramatique Herbert Eulenberg (2) ; on pourrait citer ici l'ancien proverbe : Honte et dommage se suivent. Reprenons la déclaration des 93 témoins de la vérité : il n'est pas vrai qu'un seul citoyen belge ait reçu d'atteinte (angetastet) de nos soldats, soit dans sa vie, soit dans ses biens, hors le cas de légitime défense, sans la plus amère nécessité. » Remarquez cea mots : Pas un seul et sans la plus amère nécessité Et il en est ainsi, « nous en répondons sur notre nom et notre honneur ».
Et écoutez à présent le commentaire de U vérité, de la réalité, calme, simple, sans phrase et sans boursouflure et pour cela même le plu» terrifiant et celui quf fait le plus saigner le cœur, comme un Stabat mater plaintif sous lequel gronderait un Dies tne,,,
(1) En français dans le texte.
(2) Kôlnigche Zeitung, 12 sept 1914
C'est un des nombreux, un parmi les centaines et les centaines de rapports qu'a reçus le gouvernement belge. Un comité a été créé le 7 août 1914 et il est composé du président de la Cour de Cassation, M. van Iseghem, de M. Cattier, professeur à l'Université de Bruxelles, de M. Nys, conseiller à la Cour d'appel de Bruxelles, professeur de droit international à l'Université de Bruxelles, de M. Verhaegen conseiller à la Cour d'appel de Bruxelles, de M. Wodon, professeur à l'Université de Bruxelles, qui en sont les membres, de M. Gillard, directeur au ministère de la Justice, comme secrétaire. Une seconde section du comité a été nommée à Anvers, sous la présidence de M. Cooreman, ancien président de la Chambre des représentants; parmi les personnes qui en font partie se trouve l'ancien vice-président du Sénat belge, le comte Goblet d'Alviella.
L'enquête a été faite par les membres des deux comités qui ont visité les endroits où avaient été les Allemands et ont constaté sur place ce qui s'était passé. Les rapports se distinguent par la plus stricte exactitude en ce qui regarde la désignation des lieux, des dates, etc. Si jamais des documents historiques peuvent avoir de la valeur, ce sont ceux-là.
Je prends dans ce gros dossier un rapport, un seul. Il se trouve dans le volume publié par le comité belge au procès-verbal de la séance du 18 décembre 1914. Il est donné par un témoin, Mlle Aline Diericx et décrit ce qui s'est passé dans le village de Surice le 24 août 1914. Le voilà : (1)
« Surice était un petit village d'un peu plus de six cents habitants, dans le canton de Florennes. A l'écart des grandes routes, il n'était traversé que par des chemins, l'un allant de Rosée à Mariembourg, par Romedenne, Romerie et Matagne, l'autre venant de Franchimont et se dirigeant vers Soulme et Gochenée. La population était composée de gens très paisibles, et, pour la plupart, s'adonnant aux travaux agricoles ; le village était propret, les maisons bien entretenues et tout y respirait l'aisance.
« Depuis le mois de juin, je me trouvais en villégiature à Surice, et je demeurais chez ma sœur, Mme de Gaiflier. Notre nièce Marie-Louise, fille de notre frère Ernest, âgée d'une quinzaine d'années, habitait avec nous. Attenante à notre
(1) Rapport belge, p. 145-147. Nolhomb : Les Barbares en Belgique^ . 149-164.
maison, une ferme assez spacieuse, était occupée par le père de cette jeune fille, sa femme et une autre fille, Marguerite, âgée de dix-sept ans.
« Vers le 14 août, un détachement de troupes françaises était venu prendre position à Surice. Dans la journée du dimanche 23, il arriva de vraies caravanes de villageois qui venaient de ia région de Dinant, principalement de Onhaye li au-delà. Dans la soirée, nous aperçûmes des lueurs d'incendie à l'horizon, dans cette direction. Ce même soir, le D"* Jacques, d'Anthéo, vint se réfugier chez nous, avec sa femme et ses cinq enfants. Ils amenaient avec eux diverses personnes, dont M. Piret, curé d'Anthée, le curé d'Onhaye, la servante de M. Palande, de Mia voye, et d'autres. Ils nous rassurèrent un peu : ils croyaient que Surice, par sa situation même, serait à l'abri de tout danger. Toutefois, nos craintes reprirent lorsque, assez tard, arrivèrent deux automobiles. L'une contenait le mari de notre cuisinière, chauiïeur chez le comte de Beaufort, à Loyers, qui venait chercher sa femme ; l'autre transportait un capitaine du génie et un autre officier, accompagné de sa femme et de ses fils, pupilles à l'armée. Ils nous firent un tableau effrayant de ce qui se passait à Namur, puis ils partirent pour Ghimay.
€ Aussi, le lundi, tout au matin, beaucoup de nos réfugiés se décidèrent à s'en aller, et ils continuèrent leur route vers Romedenne. Par contre, il nous arriva un professeur du collège de Bellevue à Dinant, M. l'abbé Gaspiard. Il nous raconta qu'il avait été sur le point d'être fusillé; il avait été arrêté avec le directeur du collège, M. l'abbé Nicolas, et d'autres professeurs. On les avait rangés devant les mitrailleuses, ils avaient réussi à fuir dans les bois, et il venait, avec deux de ses amis, M. Capelle, curé d'Ostemrée, et M. Debatty, curé de Morville. Ces deux derniers ne s'arrêtèrent pas longtemps, et se décidèrent à poursuivre leur chemin pour gagner une région plus sûre.
« Ma sœur alla l'après-midi visiter quelques blessés français qui étaient à l'ambulance des Pères de la Sainte-Famille, vers le haut du village. Elle rencontra des officiers français qui émirent l'avis que, tout au moins pour une nuit encore, on pourrait être tranquille; ils se dirigeaient vers Romedenne, d'où ils allaient observer la route de Soulme.
Lorsqu'elle descendit le village, vers 6 heures,
elle entendit une vive fusillade. C'étaient des mi-
tralleuses françaises, installées sur la hauteur,
entre Surice el Romedenne, à l'endroit dénommé
« aux Fosses », qui liraient, dans la direction du cimetière, sur les Allemands venant de Souime. Nos réfugiés quittèrent même le jardin pour se cacher dans une grange où ils pensaient trouver un abri. Cela dura une bonne heure. Les Français se retirèrent. Ils devaient, dîsait-on, avoir tué un grand nombre d'Allemands. Vers 7 heures, on ferma les volets, et tout le monde, chez nous, se réfugia dans les caves. Vers 9 heures, commencèrent des fusillades de mitrailleuses et aussi des coups de canon tirés contre le village. Les Allemands vinrent, à un moment donné, placer des mitrailleuses dans la cour de la ferme voisine. Mon frère s'empressa de fuir.
< Vers 11 heures, comme on sentait une odeur de fumée, M. le D"^ Jacques monta avec ^na sœur au premier étage, et quel ne fut pas leur saisissement en voyant tout le village en l'eu, y compris notre ferme. Les bâtiments embrasés s'effondraient déjà. Ils vinrent donc nous dire qu'il brûlait tout à côté, et qu'il valait iiiieux sortir.
« Nous descendîmes le perron. Tout autour, des maisons flambaient; c'étaient celles de Co- ^^niaux, Tonne, Mathieu Chabot et d'autres. Nous apprîmes plus tard que les habitants de
ces maisons, réfugiés aussi dans leurs caves, avaient été expulsés par les Allemands, et s'étaient enfuis hors du village. Plus morts que vifs, nous rentrâmes au rez-de-chaussée en attendant les événements. On dormit peu ou point. Chacun priait, épouvanté.
€ Le mardi 25 août, vers 6 heures du matin, on entendit un bruit de chevaux. Des officiers (allemands), revolver au poing, fouillaient les bosquets de notre jardin pour y découvrir les gens qui auraient pu s'y cacher. Il arriva des fantassins. On cria : « Ouvrez ! » Mais, à l'instant même, et avant qu'on eût pu ouvrir, les portes volèrent en éclats, — les soldats les brisaient à coups de crosse — et la fusillade cessa. Ces soldats étaient vêtus de gris, le casque couvert d'une housse ; je n'ai pas remarqué le numéro qu'elle portait; mon trouble et mon elîroi étaient trop grands.
« La baïonnette au canon, ils nous forcèrent à sortir ; je voulus prendre une petite valise : un soldat me donna un coup sur le bras et m'en empêcha. Ma sœur fut bousculée et eut sa robe lardée de coups de baïonnette, mais elle ne fut pas blessée. Au moment où sortirent les trois prêtres, MM. les curés d'Anthée, d'Onhaye et M. l'abbé Gaspiard, les soldats grincèrent des
dents, leur montrant le poing et leur appuyant la baïonnette à Tendroit du cœur. A ce moment aussi, un Allemand me menaça de son revolver. Pendant cette scène, d'autres, dans le jardin, mettaient le feu aux dépendances de la maison. On nous rangea en ligne et nous pensions notre dernière heure venue. Puis on nous Qt faire le tour de la maison et, en passant à «ôté des fenêtres du rez-de-chaussée, les soldats les brisèrent à coups de crosse. Notre groupe fut ainsi poussé sur la route, vers l'église, et il grossit au fur et à mesure qu'il avançait ; des familles sortaient des maisons encore intactes, brutalisées par les soldats. C'est à ce moment que nous vîmes arriver notre curé, M. Poskin, avec sa vieille mère de quatre-vingts ans, sa sœur, Mlle Thérèse, et son autre sœur, Marie, ainsi que le mari de celle-ci, M. Schmidt, inspecteur des écoles à Gerpinnes, et leurs quatre enfants, venus la veille chercher un refuge à Surice. Les soldats continuaient leurs atrocités ; ils tiraient sur des gens absolument inoffensifs. C'est ainsi, ai-je appris, que le vieux chantre de la paroisse, Charles Colot, âgé de quatrevingt-huit ans, qui était venu sur sa porte, fut fusirié; les soldats le roulèrent dans une couverture et y mirent le feu. Je vis un Allemand
enfoncer la porte de l'écurie de la maison d'Eîie Pierrot, au moment même où celui-ci, portant sa belle-mère âgée de plus de quatre-vingts ans, sortait, en se hâtant, de l'immeuble déjà embrasé. D'autres lui arrachèrent cette pauvre vieille, et aussitôt on le fusilla presque à bout portant; il tomba près de la porte de sa demeure.
€ Nous étions passés devant la porte d'Henri Burniaux. Elle brûlait, ainsi que la fabrique de tabac et les bureaux ; de même le bâtiment en face, de l'autre côté de la rue. Au moment où nous arrivions devant la maison de Léopold Burniaux, facteur des postes, nous entendimes des cris déchirants : sa femme, Biéonore, demandait grâce pour ses fils. Son mari venait d'être fusillé sous ses yeux ; son fils, Armand, prêtre depuis un an, et qui était en vacance chez elle, était empoigné par des soldats qui le tuèrent, lui aussi, sans pitié I ils tuèrent au même instant son autre Gis, Albert, qui, à la suite d'un accident, s'était cassé la jambe la veille, et ne pouvait fuir. 11 restait à cette malheureuse un dernier fils, Gaston, professeur au collège de Malonne; cramponnés l'un à l'autre, ils durent venir se joindre à notre groupe, et notre calvaire continua. En passant, ils regardaient, na-
vrés, les débris fumants de leur maison où venait de s'accomplir ce drame épouvantable. Un peu plus loin, je vis, dans le jardin qui est ^ en contre-bas de la route, le cadavre d'une femme dont j'ignore le nom : deux petits enfants pleuraient à côté d'elle.
« On nous dirigea sur la route de Romedenne. A droite et à gauche les maisons étaient déjà brûlées, notamment celle du secrétaire communal, M. Pichon, du receveur des contributions, M. Georges, de M. Stanislas Burniaux, du bourgmestre Delcourt, toute la cité ouvrière contiguë I Les bâtiments de l'école et de la maison communale ne l'étaient pas encore. L'église non plus.
« Nous arrivâmes ainsi « aux Fosses ». Il y avait là, dans les fossés de la route, des cadavres de soldats français et de chevaux. A droite et à gauche, beaucoup de soldats allemands avec des mitrailleuses ; ils nous montraient le poing et nous menaçaient de leurs revolvers. Bientôt on nous fit quitter la route et l'on nous conduisit à gauche, sur une terre en jachère, d'où l'on découvrait Romedenne et d'autres villages plus éloignés. Nous étions là cinquante à soixante personnes, hommes et femmes. II était à peu près 7 heures un quart du matin. A
ce moment, on fit mettre les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Un officier arriva qui nous dit en français avec un fort accent allemand : « Vous me'ritez d'être fusillés tous. Une jeune fille de quinze ans a tiré sur un de nos chefs. Mais le conseil de guerre a décidé que seuls les hommes seront fusillés ; les femmes seront prisonnières! » Ce qui se passa alors n'est pas à décrire. Dix-huit hommes étaient là, debout. A côté des curés d'Anthée et d'Onhaye, et de M. l'abbé Gaspiard, il y avait notre curé et son beau-frère, puis le D*" Jacques et son fils Henri, un tout jeune homme de seize ans à peine ; plus loin Gaston Burniaux, Léonard Soumoy, son beau-fils Durdu, et Camille Soumoy ; plus loin encore, les nommés Balbeur et Billy, celui-ci avec son fils âgé de dix-sept ans environ ; enfin il y avait un homme d'Onhaye et un autre de Dinant qui étaient venus chercher asile à Surice. Puis deux autres encore dont je ne trouve pas les noms. On faillit ranger près d'eux le petit garçon de M. Schmidt. Il n'avait que quatorze ans. Les soldats hésitèrent, puis le repoussèrent brusquement. A ce moment, je vis un jeune soldat allemand — je le dis en toute sincérité — qui était si ému, que de grosses larmes tombaient sur sa tuniqne, et, sans
s'essuyer les yeux, il se détournait pour n'êtra pas vu de rofficier.
€ Quelques minutes s'écoulèrent, puis, sous nos regards épouvantés, et au milieu des clameurs des femmes qui criaient : c Tuez-moi aussi ! tuez-moi aussi î > malgré les cris des enfants, on rangea les hommes au bord du chemin creux qui va de la grand' route vers le bas du village. Ils nous faisaient des signes d'adieu, les uns de la mains, les autres de leur casquet o ou de leur chapeau. Le jeune Henri Jacques s'appuyait sur l'un des prêtres, comme pour chercher asile et secours auprès de lui, et criait : « Je suis trop jeune I Je n'ai pas le courage de mourir! » Ne pouvant supporter davantage ce spectacle, je me tournai de côté et me couvris les yeux de mes deux mains. Les soldats tirèrent une salve et tous les hommes s'effondrèrent. On me dit : « Regardez, ils sont tombés ! » Quelques-uns n'étaient pas morts sur le coup, on les voyait remuer l'un ou l'autre membre, les soldats les achevèrent à coups de crosse sur la tête, et parmi eux, M. le curé de Surice qui, m'a-t-on dit plus tard, a eu la tête horriblement tuméfiée. Aussitôt le massacre achevé, les Allemands dépouillèrent les cadavres; ils prirent les montres, les bagues, les porte-monnaie
et les portefeuille». Schmidt portait, m*a dit sa femme, une somme d'environ trois mille francs...
f Sur ces entrefaites des soldats allemands amenèrent un nommé Victor Gavillot, et, avant même qu'il fût arrivé à l'endroit où venaient d'être fusillés les autres, on tira sur lui, et je le vis tournoyer sur lui-même : son corps tomba dans le chemin creux.
« Une profonde horreur nous étreignait. La mère de M. le curé était si anéantie d'avoir vu tuer son fils, un prêtre si doux et si bon, qu'elle ne pleurait pas et ne faisait que répéter: « Quel malheur I Quel malheur I » Thérèse Poskin allait de sa mère à sa sœur, pâle comme une morte. Mme Schmidt fondait en larmes. Elle savait quelques mots d'allemand : sa petite fille accrochée à elle, elle avait vainement réclanaé pitié pour son mari, disant, ce qui était vrai, qu'il n'était même pas du pays et s'y était trouvé fortuitement. Et cette petite qui, à la dernière minute, criait à son père : < Pardon, papa, si je t'ai parfois fait de la peine I > C'était poignant. Quant à la femme de Léopold Burniaux, elle venait pour la troisième fois de voir tuer un de ses fils, elle allait comme folle, le regard hébété, disant : « Partons d'ici, allons-nous-en I allons-nous-en I > Mais on nous obligea à rester.
« Pendant ce temps, je vis notre maison prendre feu à son tour, ainsi que Téglise et l'école. Ce ne fut toutefois que vers midi que ces bâtiments s'écroulèrent. En voyant brûler ma maison paternelle et disparaître tant de souvenirs, mon cœur se serra davantage et s'attacha à toutes les choses auxquelles je tenais tant et que je ne reverrais plus... Après ces heures d'angoisse, on nous donna un passeport, ou plutôt on le remit à un homme qui arrivait en ce moment de la direction de Romedenne, avec ordre de nous conduire, et l'on nous enjoignit d'aller soit à Omezée, soit à Rozée. Défense formelle nous fut faite de nous rendre ailleurs. Avant de pouvoir traverser la route, il nous fallut attendre que les troupes, qui commençaient à défiler, fussent passées. Il y avait de l'infanterie, des cavaliers et de nombreuses automobiles. Il est passé beaucoup d'officiers à cheval, et l'on disait qu'un des fils de l'empereur était parmi eux et qu'il allait vers Rocroi. J'ai oublié de vous dire qu'avant la fusillade de nos pauvres concitoyens les Allemands avaient amené une mitrailleuse devant nous, comme si nous devions être massacrés tous ensemble. Mais bientôt on lui fit faire demi- tour et elle en rejoignit d'autres, un peu
plus loin, avec lesquelles les Allemands commencèrent la destruction des premières maisons de Romedenne. Il m'a été dit depuis que l'église et cent vingt maisons y ont été réduites en cendres...
« Une fois la route franchie par un très grand détour, nous atteignîmes Omezée. Pendant ce temps, les incendies continuaient..., les soldats pillaient, prenant tout, jusqu'à des pots de confitures.
€ Nous gagnâmes le bois où je retrouvai mon frère et lui racontai les horreurs que je venais de voir. A l'énoncé du nom de Durdu, il me rappela que c'était le premier échevin de la commune et que, précisément, le pauvre homme avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher, de la part des civils, des actes d'hostilité quelconque vis-à-vis de l'ennemi. Dès le début de la guerre, à l'issue du salut, à la porte de l'église, il avait donné lecture d'une affiche qu'on allait placarder dans tous les villages, et dans laquelle on réclamait le calme et la rigoureuse observation des recommandations de l'autorité. Il demanda aussi que les armes fussent déposées à l'école communale, et il avait été si bien obéi que tous les fusils, même les fusils de chasse hors
d'usage, avaient été rassemblés et mis sous clef. Nous ne pouvions donc croire qu'une jeune fille de Surice eût tiré sur un officier allemand et l'eût tué. S'il avait été tué, ce devait être disaient nos voisins, par des soldats français restés embusqués derrière les haies du chemin à l'entrée du village, et ils ajoutaient qu'à Morville et à Anthée on avait donné le même prétexte pour fusiller les gens, piller et brûler les maisons...
« J'ai raconté les faits que j'ai vus. Lorsque nous avons rencontré, dans les bois d'Omezée, mon frère et diverses autres personnes de Surice, elles nous ont dit que le nommé Marron avait été fusillé dans sa maison, sur sa chaise, de même que le nommé Elisée Pierrard. D'autres encore ont été tués çà et là, mais je ne connais pas leur nom et j'ignore les circonstances de leur mort, sauf pour la vieille Adèle Soumoy, qui fut brûlée dans son lit. Ma sœur est retournée à Surice le 2 ou 3 septembre. Des cent trente>et-une maisons qui, je crois, constituaient le village, huit seulement n'étaient pas brûlées... le village était comme mort.
« Tout ce que j'ai dit est l'exacte et entière vérité.
« Je l'affirme en mon âme et conscience, et je suis prête à le répéter sous serment. »
Plusieurs fois pendant que je traduisais ce récif, simple et calme jusqu'à en être lugubre, j'ai dû me lever et faire quelques pas, tant j'étais saisi. Dans tout ce long rapport, il n'y a pas une phrase, à peine l'expression d'un sentiment. Tout est exactitude; le témoin a même rappelé la vue de Romedenne tel que ce village apparut du champ de la mort. Et qui pourrait jamais oublier le jeune homme de dix-sept ans qui, devant les canons des fusils, saisi d'un effroi qu'il ne peut dominer, crie : « Non, non, je ne veux pas mourir..., je suis trop jeune encore î, ou la petite fille qui demande pardon à son père... !
Tout est exactitude et tout est honnêteté. Mlle Diericx ne traite pas les soldats allemands de chacals ; elle a vu des larmes de pitié couler des yeux d'un jeune Allemand et ne l'oublie pas.
On sait que ce qui est arrivé à Surice n'est pas un cas unique. Au contraire, c'est un cas entre cent. La route qu'ont suivie les Allemands à travers la Belgique est marquée sur toute sa longueur de cadavres et de foyers incendiés.
Le procédé est toujours le même.
D'abord le cri : On a tiré ! Des civils ont tiré !
Et quand il a retenti, tout est permis. Le meurtre, l'incendie, les exécutions, toute espèce de cruauté, le pillage, le viol, toute espèce d'orgie. Quelle proportion y a-t-il en réalité entre cet acte (admettons qu'il se soit passé) d'une jeune fille qui a tué un officier allemand [tiré sur y dit l'officier qui commande l'exécution, mais supposons même qu'elle l'ait tué !) quel rapport y a-t-il entre cet acte contraire aux lois de la guerre et toute la suite d'actes cruels qui en sont le châtiment^ Même si une nouvelle Charlotte Corday avait tué un des ennemis de son pays, est-ce que cela justifie la cruauté raffinée des Allemands obligeant des femmes innocentes et sans défense à être témoins de l'assassinat de leurs maris, de leurs pères, de leurs frères, de leurs fils, tandis que tout autour d'elles leurs maisons sont en flammes? Est-ce que les Allemands croient par là pouvoir empêcher un nouvel attentat? S'il en est ainsi, ils ont dû apprendre bientôt que leur méthode n'était pas la bonne. Car si on les en croit euxmêmes, à peine étaient-ils arrivés au prochain village que le cri retentissait de nouveau : « On a tiré ' » Et il leur fallait de nouveau massacrer,
brûler et piller... Dans le Luxembourg belge seulement, voici la liste allemande des « châtiments > :
Neuf château^ 24 maisons brûlées, 18 civils fusillés;
Etalhy 30 maisons brûlées, 30 civils fusillés;
Houdemonty 64 maisons brûlées, 11 civils fusillés ;
RulleSf la moitié de la ville brûlée; Ansart, toute la ville brûlée ; Tintigny, seulement 8 maisons existent encore; 157 civils fusillés;
JamoignCy la moitié du village brûlé ;
Les BulleSy de même ;
Moyen f 42 maisons détruites;
Rossignol y tout le village détruit;
Mussy-la-Villey 20 maisons brûlées,
Bertrixy 15 maisons brûlées, 2 civils fusillés;
Bleidy beaucoup de maisons détruites;
SigneulXy également ;
Ethe, cinq sixièmes du village brûlé, 300 civils fusillés;
Belle fontaine y 6 maisons détruites ;
Latour, il ne reste en vie que 17 personnes du sexe masculin ;
Saint-Léger, 6 maisons brûlées, 11 civils fusillés ;
Semelf entièrement brûlé;
Maissin, sur 100 maisons, il y en a 64 brûlées ; 10 hommes, 1 femme et 1 jeune fille fusillés ;
Villance, 9 maisons brûlées, 2 hommes fusillés;
Anloy^ 26 maisons brûlées, o2 hommes et femmes fusillées;
Claireuse, 2 hommes fusillés, 2 pendus.
Facit pour la province du Luxembourg : 3 villages complètement détruits, un détruit au cinq sixièmes, trois demi-détruits. Dans les autres villages, 303 maisons brûlées. En tout 599 personnes civiles expédiées dans l'autre monde (1).
Et ce n'est que dans une des provinces de Belgique. Le monde sait que les autres n'ont pas été mieux traitées et que le nom allemand est arrivé à inspirer la terreur qu'inspirait autrefois celui des Huns.
(1) Nothomb : les Barbares, pages 249-251.
Mais Tes 93 porteurs de la culture se dressèrent le 3 octobre, après Surice et Andenne, après Dinant et Tamines et Termonde et Louvain, et sur leur nom et leur honneur, ils affirmèrent que < pas un seul citoyen belge n'avait reçu atteinte, soit dans sa vie, soit dans ses biens, sans que le cas de légitime de'fense n'y ait cruellement contraint l'armée allemande. »
Que sont maintenant donc ce nom et cet honneur?
lY
re
Le quatrième faux témoignagt et le quatrième « Il n'est pas vrai *
4) Il n'est pas vrai que la rage aveugle de nos troupes ait brutalement détruit Louvain. A une population en furie, qui se ruait traîtreusement sur nos cantonnements, nos troupes ont été forcées de répondre par des représailles, en canonnant, le cœur navré, un quartier de la ville. La plus grande partie de Louvain est conservée. Le célèbre Hôtel-de-Ville est entièrement sauvé. Nos soldats, au pé?nl de leur vie, l'ont préservé des flammes.
Si dans cette terrible guerre, des œuvres d'art ont été détruites ou doivent l'être un Jour, voilà ce que tout Allemand déplorera certainement, mais qu'on sache bien que, tout en prétendant ne le céder à personne en fait d'amour de l'art, nous refusons résolument d'acheter par
une défaite allemande la conservation d'une œuvre d'art (i).
Ainsi s*ëlève encore la voix de la vérité. Elle affirme :
f II n'est pas vrai que nos troupes se soient ruées brutalement sur Louvain. » Mais la ville était remplie t d'habitants furieux » qui attaquèrent « traîtreusement » les troupes allemandes dans leurs cantonnements. Le cœur navré les troupes durent « exercer des représailles ». Pourtant, pas plus qu'il n'était nécessaire ; il n'y eut de brûlé qu'une petite partie de la ville, et les soldats allemands, « au péril de leur vie, ont préservé des flammes le célèbre Hôtel-de- Ville ». En principe, concluent les 93, nous n'avons rien contre l'art, nous aimons
(1) 4) Bs ist nicht wahr, dass unsere Truppen brutal gegen Lôwen gewiitet haben. An einer rasenden Einwohnerschaft, die sieim Quartier heimtiickisch ûberfiel, haben sie durch Beschiesgung eines Tells der Stadt schweren Herzens Vergeltung ùben miissen. Der grôsste Teil von Lôwen ist erbalten geblieben. Das beruhmte Rathhaus steht gànzlich unversehrt. Mit Selbstaufopferung haben unsere Soldaten es vor den Flammen bewabrt.
SoUten in diesem furchtbaren Kriege Euntswerke zerstôrt worden sein oder noch zerstôrt werden, so wiirde jeder Deutsche es beklagen. Aber so wenig wir uns in der Liebe zur Runst von irgend jemand ûbertreffen lassen, so entschieden lehnen wir es ab, die Erhaltung eines Runstwerks mit einer deutschen Niederlage zu erkaufen.
même l'art, mais lorsque nous devons choisir entre une œuvre d'art et une victoire, nous choisissons de bombarder l'œuvre d'art I
Mais regardons d'un peu plus près ces « habitants furieux » dont Louvain fourmillait, cette t rasende Einwohnerschaft j. J'ai eu l'honneur de demeurer à Louvain pendant des mois, et il me faut avouer que les habitants m'ont fait l'effet d'être des gens très paisibles. Ils étaient tranquilles comme leur antique cité ; seulement parfois le soir un groupe d'étudiants parcourait la ville en chantant, de sorte que dans les rues résonnait la Brabançonne ou le chant de bataille des flamingants ! Mais au mois d'août il n'y a pas d'étudiants dans la ville ; cet élément de trouble avait disparu quand les Allemands arrivèrent. A ce moment fatal, Louvain était peuplé de fonctionnaires, de rentiers, de retraités, de prêtres, de religieux et de religieuses (comme on ne l'ignore pas, la ville est remplie de cloîtres étant un des centres du catholicisme belge). Si encore, c'eût été Charleroi ou Mons, une des villes manufacturières de la f terre noire », du Borinage I Msiis les gens de Louvain, ces gens aisés et bien pensants, conservateurs et cléricaux, stricts observateurs des lois, enfin des piliers de la société! On ne trouverait pas dans l'histoire de
plus cruelle ironie que d'entendre traiter ces braves petits bourgeois louvanistes de « population furieuse I » Quiconque une fois en sa vie s'est assis dans un cercle de famille à Louvain, ne peut s'empêcher de rire en lisant cette accusation. Mais c'est un rire qui devient un sanglot à la pensée du tort que la plus innocente des cités a dû souffrir, et c'est un rire qui devient une haine frémissante à la pensée de la calomnie éhontée qu'on ajoute impudemment au tort qui a été fait. Mais, mais il y a un Dieu et le sang versé à Louvain crie vengeance au ciel avec plus d'éloquence que celui d'Abel!
Et maintenant, un an après, le monde sait que Louvain était innocent. Quand les Allemands veulent prouver la culpabilité de la malheureuse ville, il leur faut recourir à des histoires comme celle que j'ai racontée des tuyaux de fer dans les murs. Ou bien ils doivent chercher à diminuer leur crime : ce n'était pas si méchant... Une bonne partie de la ville est encore debout... nous avons sauvé l'Hôtel-de- Ville au péril de notre vie!
Le commandant allemand de Louvain, le major Manteuffel, « fit éteindre le feu dans le voisinage de l'Hôtel-de- Ville ». Oui, écrit un
Hollandais, M. L.-H. Grondijs, qui était à Louvain pendant ces jours d'effroi, « il Ta fait éteindre parce que la Kommandantur avait ses bureaux dans THôtel-de- Ville, et qu'une grande partie de la garnison y logeait (1) ». Et un spirituel Français, M. Louis Dimier, écrit : Le rapport allemand dit que les soldats allemands, au péril de leur vie, sauvèrent l'Hôtel-de-Ville. Comme ils avaient eux-mêmes allumé le feu, aucun lecteur raisonnable ne se laissera toucher par le péril qu'ils ont couru (2).
Mais Saint-Pierre est en ruines, Tinestimable bibliothèque a été brûlée, yUniversité est en ruines. Et l'Hôtel-de- Ville est encore debout... oui ! Mais dans quel voisinage I Derrièf*^ se dressent les ruines de Saint-Pierre 1
Et qu'il s*élève, le chant de désolatioh sur Louvain, Planctus Almœ Matris Lovaniœ.^
J'ai sous les yeux un modeste petit livrfj, La Vérité sur Louvain, par René Ghambry, ptiblié à Paris chez Payot, avec préface de M. L. Giran,
(1) Leê Allemands en Belgique, page 52.
(2) U Appel des intellectuels allemands (Paris 1919), pages 120 et 121.
pasteur réformé français. Ce petit écrit n'a pas (le visées littéraires, c'est un simple et calme récit de choses terribles, c'est le ton d'une lettre. Je souhaiterais de pouvoir citer ces soixante pages; je dois me contenter d'en donner quelques extraits.
L'auteur, René Ghambry, appartient à cette bourgeoisie aisée et bien pensante, loyale et clérico-conservatrice qui forme le noyau de la population louvaniste. Il a le tempérament tranquille; même s'il raconte des choses à faire dresser les cheveux sur la tête, il n'entre pas en f fureur ». Il n'est jamais t furieux comme un Allem.and ».
Son récit commence le mercredi matin 18 août quand les Allemands entrèrent dans Louvain. Ils arrivèrent de trois côtés; par la porte de Tirlemont, par la porte de Diest, par la rue de Malines : t Les Uhlans avancèrent les premiers, avec prudence. L'un d'eux, carabine au poing, parvint jusqu'aux premières maisons de la rue des Joyeuses-Entrées (qui part de la gare et conduit à l'Université) et remarquant que tout était calme, cria à ses camarades : € Ailes ist freil » Alors commença le défilé d'une nombreuse cavalerie, tandis que par la rue de la Station (qui mène à l'Hôtel-dô-
Ville et à Saint-Pierre), fifres et tambours scandant la « Wacht am Rhein », rinfanterie faisait son entrée... Les habitants des rues choisies par les envahisseurs pour leur « Parade- Marsch », avaient clos leurs volets, mus par un même sentiment patriotique...
€ Je crois utile de préciser un fait de la plus haute importance. L'administration communale, avant l'entrée du premier Allemand, avait sommé les habitants de remettre à l'Hôtelde-Ville les armes qu'ils auraient pu détenir. Nul ne s'était soustrait à cet ordre... Aussi bien, les gardes civiques avaient-ils été désarmés et licenciés. Quelques courageux gardes se refusèrent à mettre bas les armes et rejoignirent leurs collègues d'Anvers qui, pensaient-ils, seraient appelés à coopérer à la défense du pays (1).^
« Voici donc les envahisseurs dans la place, installés en maîtres à l'Hôtel-de-Ville. Les autorités civiles, qui n'avaient pas déserté leurs postes, proposèrent aux officiers allemands de mettre les casernes et les écoles à leur disposition. Ceux-ci refusèrent net. Ils exigèrent que
(1) C'est ce qui arriva. Les gardes civiques, comme je l'ai déjà montré, n'étaient pas des francs-tireurs, mais des troupes régulières (Johannes Jôrgeusen).
la troupe fût logée chez l'habitant, et le collège échevinal n'eut qu'à s'incliner. »
Il faut remarquer cette oftre et le refus qui Faccueillit. Toutes les casernes de Louvain étaient vides, les écoles également. L'Université était vide. Dans la ville, il y avait de nombreux couvents qu'on eût pu évacuer pour y loger des soldats (comme en ce moment à Sienne, l'infanterie italienne est logée dans le séminaire archiépiscopal, dans les lycées, même dans les théâtres estivaux de la ville). Rien que la grande abbaye du Mont-César pouvait recevoir de nombreux bataillons, la grande abbaye du Parc aussi. Rien ne valait mieux que de se servir de ces locaux où tout pouvait être organisé militairement et correctement.
Mais le major Manteuffel et les autres chefs ^fusèrent cette offre. Au lieu de chercher à réduire autant que possible les occasions de conflit entre les troupes d'occupation et la population, on semblait s'efforcer de les multiplier. Les soldats devaient vivre dans les familles, dans les maisons.
M. René Ghambry dit ensuite : « Nous habitions rue Léopold, au cœur même de la ville, et bientôt nous devions faire connaissance avec les premiers Allemands. Sur le coup de 8 heu-
res, un formidable coup de sonnette retenlit. Comme nos futurs hôtes trouvaient, sans doute, que nous tardions trop à ouvrir, un coup de crosse vint ébranler la porte. Un offîcior, qa tempêtait sur le* trottoir, nous cria: € Loge-i ment pour 50 hommes ». 11 n'avait aucua baiet de logement, mais toute discussion était inutile : il fallait se soumettre. Cinquante soldats, comme si notre maison était une caserne ! Mon père persuada l'officier de l'impossibilité où nous étions de loger 50 hommes et nous convînmes d'en prendre 25, dont 4 sous-officiers. L'officier accepta et, revolver au poing, entra dans la maison dont il visita chaque chambre en détail. « Wenn es nicht gut geht, ailes kaputi » Telle fut sa conclusion. »
Les choses vont bieriy les soldats allemands sont bons diables. On leur donne de quoi se laver; on leur donne du pain, de la viande froide, du café et le lendemain matin, ils s'en vont en remerciant. Puis il y a un intervalle de six jours environ. Il restait une garnison assez importante et les rapports entre civils et militaires étaient corrects.
!50 LA CiOCHE ROLAND
Dans cet intervalle il arriva cependant plusieuFvS choses qui se trouvent en dehors du cadre de M. René Chambry, mais qu'on doit rapporter pour rendre compréhensible ce qui suit.
En même temps qu'ils étaient entrés à Louvain, le 19 août, les Allemands occupaient la ville voisine d'Aerschot, qui compte 8.000 habitants. Il n'y avait plus d'armée belge. Le soir la grande place était pleine de soldats ; sur le balcon de la maison du bourgmestre se tenait le commandant d'étape allemand avec d'autres officiers supérieurs. Soudain un coup est tiré et le commandant s'affaisse. On le porte à l'intérieur et il meurt peu après.
Alors commencent les représailles. Les Allemands arrêtent le bourgmestre, son frère qui est prêtre, et son fils. Ils affirment que c'est le jeune homme (il a quinze ans) qui a tué le commandant (dans la maison même de son père, par derrière, avec la perspective certaine d'être immédiatement découvert!) En vain les trois personnes arrêtées protestent-elles de leur innocence, en vain elles montrent que les Aile-
mands tirèrent eux-mêmes d'une rue voisine pour inspirer du respect à la population. On les fusille et on pend leurs corps à la façade de l'Hôtel de-Ville.
Mais on ne s'en tient pas à cet acte de cruauté qui rappelle les eaux-fortes de Callot sur la guerre de Trente ans. Pendant trois jours Aerschot est abandonné aux soldats. Quatre vingt-un des hommes les plus conside'rés de la ville sont arrêtés, placés sur un seul rang et un officier en désigne un sur trois pour être fusillé. Ces 27 furent conduits à environ 100 mètres de la ville, placés devant des fosses ; on leur banda les yeux et on les fusilla. On fît grâce à l'un d'eux à condition qu'il recouvrirait Ie« autres de terre. Dans la ville le feu faisait rage et les soldats pillaient. La plus grande partib d'Aerschot fut brûlée ; cinq fois on tenta db mettre le feu à l'église; l'intérieur fut complu tement consumé, t Mais là incendie... femmei et le reste! » pour citer \%j mot trouvé sur le carnet d'un soldat allemand.
Oui, f incendie... femmes et le reste ! » Les vieilles femmes furent « abgeschossen i, ainsi, par exemple, dans le village de Schaffen où une femme de quarante-cinq ans, Mme Luyckx, tirée de l'égout dans lequel elle s'était cachée, fut tuée.
On tua aussi les trop jeunes comme la fille de Mme Luyckx, âgée de douze ans, ou la petite fille de Jean Ooyen qui en avait neuf (1).
Mais au village de Linden, par exemple... Deux soldats allemands pénètrent dans une maison de paysans, saisissent les époux et les attachent à une chaise, s'emparent de la fille et la violent devant les parents. Enfin le père se dégage de ses liens ; il saisit un fusil et tue une de ces brutes allemandes. Ce crime ne reste pas impuni. On appelle d'autres soldats, on attache les époux, cette fois-ci plus solidement. Alors on met le feu à la maison et ils périssent dans les flammes. Et pour donner un avertissement à ceux qui seraient tentés d'imiter ces gens-là, on brûle tout le village On n'a qu'à se tenir tranquille quand messieurs les Allemands violent votre fille (2).
Ce récit est daté du 24 août. Le 19, il se passa dans le village de Corbeek-Loo, près de Louvain, une scène semblable. Une famille belge fut attaquée par une bande de soldats allemands qui séparèrent une jeune femme de vingt-deux ans des autres personnes et enfermèrent celles-ci dans une maison abandonnée
(1) uapport belgcy page 43-46.
(2) Grondijs, /. c, page 3S.
tandis que la jeune femme était violée par cinq soldats.
Le lendemain, revint cette bande de soldats ou une autre; ils trouvèrent une jeune fille de seize ans avec ses parents. Ils l'entraînèrent d'abord dans la cave et la firent boire, puis ils la portèrent sur la pelouse et, l'un après l'autre, ils la violèrent. Comme elle ne cessait de résister, ils en furent enfin las et l'abandonnèrent avec, comme adieu, cinq coups de baïonnette dans la poitrine. Elle était dans un tel état que le curé dut lui donner les derniers sacrements.
Dans un autre village près de Louvain, Blauwput, deux heures durant, des soldats abusent d'une femme dont la grossesse était très avancée; elle est plus morte que vivante quand, enfin, ce troupeau de cocbons l'abandonne.
A Wacherzeel, sept Allemands violent une femme et la tuent ensuite (1).
Et .ainsi de suite... On comprend ce que les Allemands ont gagné à être connus de plus près par les Belges. Il y a des gens qui, dès le
(1) nippon helge page» 47-4» Nolh»mb : Les Barbare* en
Belgique, pages 77 à 81.
premier moment, vous séduisent et vous charment, mais on de'couvre bientôt qu'on a été aveuglé par ce qui n'était qu'apparence, L'Allemand ne vous gagne pas ainsi tout de suite, il a de plus solides qualités. Mais quand on a bien appris à le connaître, in puris naturalibus, il surpasse toutes les attentes. Et le cœur dompté on s'élance vers lui!
C'est en sachant comment avait été employé le calme intervalle dont parle M. Chambry qu'il faut poursuivre la lecture de son récit.
f Le mardi 25, à la tombée du soir, des troupes fraîches pénétrèrent rue de la Station... et un fort détachement remonta la rue Léopold. Les fusils disposés en faisceaux, les soldats vinrent réclamer logement et nourriture. Un sousofficier et 16 hommes se présentèrent chez nous. Nous leur offrîmes la même hospitalité qu'à ceux de leurs frères d'armes qui -nous avaient quittés six jours auparavant.
c Leur chef se montra particulièrement aimable. Il s'exprimait en un français correct, appris à Bruxelles. Vers 7 heures, mon père et mon frère leur servaient le souper, lorsqu'un
LES FAUX TÉMOlGNACKâ 155
coup de sifflet strida. « L'Alarme I > dirent les hommes. Ils se levèrent en hâte et bouclèrent leurs ceinturons... Le sous-officier, en prenant congé, nous dit : « Nous devons partir en hâte; on a sonné l'alarme. Je crois que les Français sont làl > Sur le pas de la porte, il se retourna et, s'adressant à mon père, lui cria : « Adieu ! Nous ne nous reverrons sans doute jamais plus! »
(Comme on le voit, cet exposé est un modèle d'objectivité. Il n'y a pas jusqu'à ce petit trait de mélancolie allemande au moment du départ qui ne soit noté, f Lebewohl, auf nimmerwiedersehn! » Ainsi s'épanche le cœur sentimental du Germain.)
La famille Chambry cherche maintenant an refuge dans les caves de la maison, comme dans l'endroit le plus sûr. A 8 heures, on entend un feu violent; ce n'est pourtant pas dans la rue Léopold où est la maison. M. Chambry croit que ce sont les Français qui attaquent et que l'on se bat dans les rues. Lui et son frère se hasardent à monter aux étages supérieurs, les pièces sont éclairées par une lueur rouge, la ville est en feul
A l'aide de ce qu'il a su plus tard, M. Chambry peut se rendre compte de quelques-unes
des scènes qui se sont passées à Louvain pen- i dant cette nuit de terreur. '
« Au coin de la rue de la Station, habitait M. David-FiscLbach de Malacorp (on en a trop parlé pour que je taise son nom), vieillard de quatre-vingt-deux ans, homme de bien, qui, peu de jours auparavant, avait remis à la Croix- Rouge un don de 10.000 francs. Il avait logé chez lui des officiers allemands. Malgré ses protestations, il fut arraché de son lit, traîné dans la rue. M. David Fisbach fut obligé, adossé à la statue de Juste Lipse, de rester les bras levés, tandis que sa maison devenait la proie des flammes. On jugea sans doute son supplice insuffisant, car il fut frappé à coups de baïonnette, puis fusillé ».
Autre tableau * « Place du Peuple... riiicendie commença chez le notaire, B. de R., qui avait, lui aussi, hébergé des Allemands et les avait traités correctement. A quoi dut-il d'avoir la vie sauve? A ce que sa femme, lorsqu'il fut question de les passer tous deux par les armes, eut la présence d'esprit d'aller chercher ses enfants. « Eux d'abord », dit-elle froidement. Les Allemands hésitèrent un instant; ils n'osèrent pas, calmement, de sang-froid, mettre à mort l'un après l'autre ces pauvres petits. Mais la famille
0. de R. reçut l'ordre de quitter la maison, de se rendre sur le terre-plein de la place où, accable'e, elle dut assister, impuissante, à l'anéantissement d'un immeuble que tant de souvenirs lui rendaient chers! Même, à un moment donné, un soldat s'approcha d'un des enfants et lui dit : « Sehen sie gut, das ist ein Feuerwerk! > (Regardez bien, c'est un feu d'artifice!) »
Pendant que tout ceci se passe dans le voisinage immédiat de la rue Léopold, la famille Ghambry reste cachée dans la cave. Peu à peu, la vérité se révèle pour elle dans toute son horreur. « Je commençais à comprendre que les Allemands mettaient le feu à la ville et fusillaient les habitants l'un après l'autre. >
Le jour se lève, le mercredi 26 août. Un roulement de tambour allemand fut entendu dans les rues et on lut Tordre suivant, émané de la Kommandantur : t Personne ne doit quitter la ville. Il n'y a plus de danger : on ne brûlera plus! Mais la Garde civique doit se réunir à 2 heures de l'après-midi. »
C'était donc juste...; c'étaient les Allemands qui, pendant la nuit, avaient brûlé et massacré. Le frère de M. René Ghambry, qui était dans la Garde civique, se hasarda à sortir pour parler
avec un ami qui appartenait aussi à ce corps. 11 revint vite : « Le boulevard de Tirlemont, la plus grande partie de la rue de la Station, les Halles et la collégiale de Saint-Pierre continuent de brûler », raconta-t-il. Il repartit pour se rendre à l'appel; « depuis nous ne l'avons pas revu », est-il ajouté laconiquement.
La journée s'écoula. De temps en temps, des bandes de soldats passaient dans les rues en tirant à droite et à gauche. Une figure effrayée se montrait-elle aux croisées, aussitôt une grêle de projectiles sifflait, atteignant parfois le but. Le feu reprit — les Allemands enduisaient les ruines de benzine pour que la destruction fût complète.
Le jeudi 27, à 8 heures du matin, arriva une voisine, Mme Van A., absolument hors d'ellemême. « Les Allemands ont pris mon mari! Les Allemands ont pris mon mari I » sanglotait-elle. Elle apportait des nouvelles terrifiantes... Les fugitifs de Blauwput avaient raconté comment un homme sur sept avait été fusillé... La seule raison donnée, là aussi, c'était : « On a tiré ! Des civils ont tiré ! » A tous les recours en grâce, toujours la seule impitoyable réponse qui semblait couvrir toutes les injustices I Et c'était inutilement et en vain
que Ton expliquait que toutes les armes avaient été livre'es à l'entrée des Allemands. Avec quoi donc les civils auraient-ils tiré? (1)
Mme van A. reste chez les Chambry. Mais on ne doit pas être longtemps tranquille. Des coups de crosse retentissent à la porte de la rue et quand on ouvre, on trouve des soldats allemands qui donnent l'ordre à tous les gens de la maison de la quitter sur-le-champ, et non seulement la maison, mais la ville qui doit être bombardée. Les sentinelle» veillent à ce que les fugitifs n'emportent rien avec eux. Tout est conservé pour être pillé par les hordes allemandes. Ainsi ils abandonnent le foyer qu'ils ne devaient pas revoir, et se dirigent vers la gare en traversant les rues qui brûlent et sont remplies de cadavres et de meubles que les sol-
(1) M est intéressant de rapprocher du récit de M. Chambry (p. 40-41) ce qui était déjà arrivé à Louvain, le 19 août. Des soldats allemands étaient logés chez un Monsieur D. Vers le soir, on entend une détonation dans la rue et le sous-officier qui habitait chez lui se précipite sur M. D. pour le tuer, en criant : « On a tiré! » Au même moment, retentit une nouvelle détonation. M. D. réussit à sortir de la maison et il trouve par terre un de ces pétards avec lesquels les enfants de Louvain ont coutume de jouer et qu'en flamand on appelle kalotjea. II le tend au sous-officier en disant : « J'avais bien deviné, ce ne sont que des joujoux! » « Oui », répond l'AlIemanJ, gardant des doutes, et il met dans sa poche les restes du pétard.
dats sortent des maisons et emportent à la gare Le chemin tourne à droite; on entre dais le boulevard de Tirlemont, et la fuite de Louvain, cet exode effrayant, commence...
« Enfin nous atteignîmes la porte de Tirlemont. Il fallait obliquer à gauche. Mais l'encombrement était tel qu'on piétinait sur place. On ne voyait que des têtes, un océan de têtes. Oh ! les pauvres figures désolées, les malades poussés dans de petites voitures, les mères qui ralliaient autour d'elles des familles nombreuses, et jusqu'à un paralytique qu'on poussait tant bien que mal, dans un fauteuil de salon!
« Des deux côtés de la route, les Allemands formaient une haie ininterrompue ! On aurait voulu se jeter sur eux, les mordre ou les griffer, ces féroces exécuteurs d'ordres abominables... A ce moment, il faisait grand vent, une pluie implacable nous fouettait... Alors le pauvre troupeau, tremblant, livide, malade et endurant mille souffrances, se mit péniblement en marche vers Tirlemont...
« On avançait avec peine et il fallait s'arrêter tous les dix mètres. Parfois un Allemand nous demandait si nous n'avions pas d'armes! La question eût été vraiment grotesque en un moment moins douloureux. Ceux qui marchaient
avec trop de difficulté étaient poussés à coups de crosse. Par contre, quelques soldats, écœurés probablement de la brutalité d'un chef, offraient à boire aux femmes et aux enfants... Ils regardaient avec une expression de désolation que je n'ai jamais pu oublier. Mais c'était une minorité, à peine quelques-un». Les autres exprimaient une joie féroce, comme s'ils eussent éprouvé le plus cruel plaisir à voir chasser de chez eux des vieilles femmes et des vieillards, des petits enfants et des malade» I...
« A peine avions-nous dépassé la villa des Conifères, appartenant à M. A. Carnoy, que, d'une ferme abandonnée, des soldats nous appelèrent : < Kommen sie mal hier : Gastfreiheit, Gastfreiheit ! » (Venez donc ici : hospitalité! hospitalité!)
€ Des malheureux croyant au salut, entrèrent sans méfiance. Mais, seuls les hommes purent ressortir, jetés du reste à la porte sans discussion. Les soudards gardaient les femmes... »
La famille Chambry atteint enfin la porte. Mais il n'est pas nécessaire d'en citer davantage. Je désire terminer par l'image du soldat allemand qui est prêt à satisfaire sa chair, « la chair comme la chair des ânes et les fureurs comme celle des chevaux », dit le prophète,
à satisfaire ses désirs sur une malheureuse
femme qu'il a attirée en criant le mot d'hospitalité I (1)
(1) Le Hollandais Grondijs écrit sur les jeunes filles d'Aerschot, le 22 août, immédiatement après l'arrivée des Allemands : « Au milieu de la ville, une longue file de femmes échevelées et d'enfants sort de l'église. Les femmes, exténuées par les veilles, se glissent le long des maisons. Les jeunes surtout font peine à voir. En deux jours, toute leur jolie coquetterie et les fleurs de leur gracieuse jeunesse sont fanées. Heureuses sont celles qui vivent dans l'exil et qui pourront y retrouver la douce fierté et l'abondance de leur belle et jeune vie ! Ces pauvres jeunes filles que je vois condamnées à rester sans protection ni appui, seules dans des maisons dont toutes les portes sont enfoncées, me semblent honteuses et résignées. Quelle terrible ville, quelle odeur de mort parmi ces ruines gardées par des sentinelles, et qui ne sont peuplées que de femmes et de soudards, dont dépendent à la fois leur vie et leur honneur {Les Allemand* en Belgique, p. 24-25).
A Louvain il rencontre une jeune fille de seize ans qui s'est héroïquement défendue contre deux soldats allemands et à qui ils ont percé le ventre à coups de baïonnette (/. c. p. 56). Une autre jeune fille qui avait été au pouvoir des Allemands, tremblante, s'écrie devant le commissaire du gouvernement : « U s'est passé avec moi des choses que je n'ose pas raconter. »
Pour celui qui a le moindre pressentiment de ce que contient la littérature sexuelle soi-disant scientifique, si répandue en Allemagne, de pareils traits n'ont rien d'étonnant. La jeunesse allemande ja, pendant des années, été surexcitée, à ce point de vue, jusqu'à la perversité. Les casernes et les Universités surtout ont été des écoles supérieures de démoralisation et des endroits où l'on apprenait les vices contre nature
Le cinquième faux témoig'nag'e et le cinquième <i II n'est pas vrai
5) Il n'est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent pas de cruauté iiidisciplinée . En revanche dans l'Est de notre patrie la terre boit le sang des femmes et des enfants massacrés par les hordes russes, et sur les champs de bataille de r Ouest les projectiles dum-dum de nos adversaires déchirent la poitrine de nos soldats. Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes , et qui ne craignent pas d'exciter des Mongols et des nègres contre la race blanche^ offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux quon puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne (1).
(1) 5) Es isl nicht wahr, dass unsere Kriegslùhruug die Gesetze des Vôlkerrechta missachtet. Sie kennt keiiie zuchtlose tirausambeit. Im Osteo aber trànkt das Blut der von russiscbeo Hor-
Pour la cinquième fois retentit la voix de la vérité : « 11 n'est pas vrai que la manière dont nous faisons la guerre soit en contradiction avec le droit des gens. Il n'a pas été commis de cruauté indisciplinée ».
S'il n'y a pas eu de cruauté indisciplinée, il y a eu, ce qui est pire, cruauté disciplinée. Le chapitre précédent en contient assez d'exemples. J'en ajouterai encore un seul et qui est aussi emprunté au petit livre de M. Chambry, « La vérité sur Louvain. »
C'est un simple récit, comme le précédent, sans prétention littéraire (1).
f A Pellenberg, un jeune homme sous les yeux de son père (le meunier de l'endroit), fut tué net. Le père, le cœur meurtri, supplia qu'on le fusillât à son touri Mais le vice-feldwebel tenait à sa vengeance. Mourir frappé d'une dizaine de balles, ce serait trop beau ! Il fallait torturer moralement ce vieil homme qui sanglotait, écroulé sur le bord de la route.
den hiDgeschlachteten Frauen und Kinder die Erde, und im Westen zerreissen Dumdumgeschosse unsern Kriegern die Brust. Sich als Verteidiger europàiscber Ziviiisation zu gebàrden, habeu die a2D wenigsten das Recht, die sich mit Russen und Serbeo verbûnden und der Welt das schmacb voile Schauspiei bieten Mongoler und Neger auf die weisse Rasse zu hetzeo. (1) L. c., pages 55 à 57.
€ — Eh I l'homme, dit le sous-officier, vat'en prendre une brouette à ton moulin et reviens aussitôt. »
c II fallut bien s'exécuter. Deux sentinelles, l'arme au bras, le poussaient déjà sur la route. Et le pauvre homme se traîna vers son moulin, toujours surveillé étroitement, chercha sa brouette, jusqu'à l'endroit oii son fils avait été frappé.
« Tuez-moi, suppliait-il, mais tuez-moi donc I >
t Or, le vice-feldwebel tenait à son idée. Ordre fut donc donné au meunier de charger le corps de son fils sur la brouette et de le conduire à quelque distance de là, où l'on procéderait à l'inhumation.
f Avec des sanglots qui fendaient l'âme, le vieux se mit en route, butant à chaque pas, les yeux brouillés, la démarche chancelante. Il lui fallut creuser la tombe et y déposer le corps de son cher enfant. Pendant ce temps les soldats mirent le feu à son moulin. »
Le récit n'est pas plus long, mais M. René Chambi7 rappelle que l'homme qui a été le pire ïQurreau de la Belgique et sous l'égide de qui tout cela a été fait s'appelle ManUuffel.
C'est au mois d'octobre 1914 que les 93 colonnes de la culture déclaraient que la manière allemande de faire la guerre n'était pas en contradiction avec le droit des gens. Depuis que les Allemands pour combattre se sont servis de gaz asphyxiants et qu'ils ont torpillé la Lusitania, personne ne prend plus au sérieux cette déclaration. C'est seulement pour mémoire que je transcris les paragraphes du Règlement de guerre de La Haye de 1899, renouvelé en 1907, que l'Allemagne a d'abord signé et qu'elle a ainsi transgressé. Les voici:
Art. 25, Il est interdit d'attaquer ou de bombarder, par quelque moyen que ce soit, les villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus.
Art. 50. Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables.
Art. 23. Il est interdit... de détruire des propriétés ennemies, sauf les cas où ces destruc^
lions seraient impérieusement commandées par les nécessités de la guerre.
Art, 46. La propriété privée... doit être respectée.
Art. 56. ...Toute destruction d'établissements consacrés au culte, à la charité et à l'instruction, amx arts et aux sciences, de monuments historiques, d'oeuvres d'art et de science est interdite.
Art. 28. Il est interdit de livrer au pillage une ville ou une localité même prise d'assaut.
Art. 47. Le pillage est formellement interdit.
Sept chiffons de papier I II n'est pas un de ces articles que l'Allemagne n'ait constamment et en principe transgressé dans sa guerre contre la Belgique. Les autorités militaires supérieures en ont pris la responsabilité, ainsi le général von Buiow dans sa déclaration digne d'Erostrate dit-il :
f C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité (d'Andenne) et que cent personnes environ ont été fusillées » (1).
(1) t Je porte ce fait, ajoute-t-il, à la connaissance de îa ville de Liège pour que les Liégeois se représentent le sort dont lis sent meuacés, s'ils prenaient pareille attitude », pareille à celle
Comme pour bien montrer le mépris où ils tiennent ce que le célèbre Manuel pour la conduite de la guerre appelle « Sentimentalité et molle exaltation du sentiment ]», les AUe^mands ont justement attaqué des villes ouvertes, des villages et des constructions non défendus, justement infligé des châtiments collectifs, en argent et en vies humaines, justement détruit les propriétés ennemies d'une manière brutale et sans nécessité, justement bombardé les églises et des monuments qui servaient un but idéal, justement pillé partout où ils le pouvaient. Louvain, Aerschot, Matines, Termonde, Namur, Dinant, Tamines,\Andenne en sont témoins. Et à Arras, à Reims, à Sentis, la même plainte monte vers le ciel. Les pierres crient.
Pour prouver combien la guerre allemande est sanguinaire et combien elle est en opposition avec le droit international moderne, on n'a d'ailleurs qu'à rassembler les proclamations qu'a publiées l'armée d'occupation allemande et qu'elle a fait afficher dans les différentes villes belges. C'est une lecture instructive; j'en extrais quel
des habitants d'Andenne où le premier soir après roccupation une balle était partie, sans faire d'ailleurs aucun mal. Rapport belge, p. 80, ctr. pp. 137-141. Andenne fut détruite le 20 août. La proclamation adressée aux iiabitants de Lié^e est du 22
ques citations. Voilà la proclamation à la population dllasselt, le 17 août:
« Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle sera passée par les armes. »
Dans la proclamation faite à Namur le 25 août, on lisait :
f Toutes les mes seront occupées par une garde allemande qui prendra 10 otages dans chaque rue. Si un attentat se produit dans la rue, les 10 otages seront fusillés, i
Dans une proclamation faite à Grivegnée, le 8 septembre, on menace de la peine de mort quiconque, après une heure ïixée, un certain jour, aura encore des c armes, des munitions, des explosifs » dans la maison. La peine de mort sera infligée à quiconque sortira après 7 heures (« heure allemande », est-il ajouté. L'heure belge est, comme Ton sait, d'une heure en retard sur l'heure de l'Europe centrale). La peine de mort châtiera les otages qui ne sont pas remplacés par de nouveaux otages (les otages ne sont pris que pour vingt-quatre heures de suite). La peine de mort punira quiconque entrera dans le quartier général (le château des Bruyères) après 6 heures du soir et avant 6 heures du malin, et sinon la peine de mort,
au moins de très sérieux châtiments ceux qui ne salueraient pas un officier allemand. « En cas de doute, on doit saluer tout militaire allemand (1). »
C'est, comme l'on voit, le chapeau de Gessler. On accepte Guillaume Tell dans Schiller, dans la réalité on le fusille.
Fusiller, c'est le grand argument allemand. Encore le 5 octobre, deux mois après l'invasion, on trouve dans une proclamation que von der Goltz fit afficher à Bruxelles, et probablement dans toutes les communes du pays :
« Dans la soirée du 25 septembre, la ligne du chemin de fer et le télégraphe ont été détruits sur la ligne Lovenjoul-Vertryck. En raison de cela, les localités citées ont dû donner des otages le matm du 30 septembre.
(1) Je ne puis m*empêcher de transcrire le paragraphe suivant (qui, celui-là, ne sera pas regardé comme un chiffon de papier!)
« J'exige que tous les civils qui circulent dans ma circonscription, principalement ceux des localités de Beyne-Heusay, Fléron, Bois-de-Breux, Grivegnée, témoignent de la déférence envers les officiers allemands, en ôtant leur chapeau ou en portant la main à la tête comme pour le salut militaire. En cas de doute, on doit saluer tout militaire allemand. Celui qui ne s'exécute pas doit s'attendre à ce que les militaires allemands se fassent respecter par tous les moyens. »
Cette proclamation est signée a Dieckmann, major-commanpant » et contresignée par le bourgmestre belge Victor Hodeige.
« A l'avenir, les localités les plus rapprochées de l'endroit où de pareils faits se sont passés, peu importe quelles en soient coupables ou non^ S( Torit punies sans miséricorde, A cette fin, des otages ont été emmenés de toutes les localités voisines des voies ferrées, menacées par de pareilles attaques, et, à la première tentative de détruire les voies de chemin de fer, les lignes de téléphone ou de télégraphe, ils seront immédiatement fusillés (1). »
Cette proclamation fut affichée le 5 octobre, à Bruxelles, exactement le lendemain du jour où les 93 avaient solennellement assuré le Il onde que la manière allemande de faire la guerre n'était pas en contradiction avec le droit des j2:ens. Il ne pouvait y avoir de plus rapide démenti.
Et permettez-moi, pour respirer un moment une autre atmosphère que celle de la brutalité allemande, de terminer ce chapitre par un mot
(1) Rapport belge, page 86. Voir tout le rapport sur les proclamations allemandes, pages 76-83. Il ne sera pas sans intér<?t de savoir que ce furent des cyclistps de l'armée belge qui, faisant ainsi preuve du courage le plus hardi, coupèrent les voies de chemin de fer, près de Mons (Nothomb : Les Barbares, p. 227 et • iiv.). Les otages arrêtés avant les attentats étaient donc innocents, de sorte que cette remarque a qu'ils soient coupables ou non » est bien superflue. On exécutait en principe toujours les innocents. 11 n'y /ivait pas et s'y iroijQper.
du président de l'Institut Carnegie à Pitfsburg, l'historien Samuel Harden Ghurch. 11 se trouve dans sa « Réponse aux professeurs allemands », publiée sous le titre ae The American verdict on the war, M. Ghurch écrit :
€ Quand nos troupes (américaines) récemment furent expédiées au Mexique, non pour conquérir, non pour faire la guerre, mafs pour rétablir Tordre, la paix et l'autorité de la loi, quelques habitants de Vera-Cruz tirèrent de leurs fenêtres et tuèrent 23 de nos jeunes soldats. Les nôtres finirent par riposter à ces fusillades, mais ils ne détruisirent pas la ville, ils ne tuèrent pas des innocents et même ceux des tireurs faits prisonniers ne furent pas exécutés, mais relâchés avec l'avertissement de mieux se comporter à l'avenir. »
Et Técrivain américain poursuit :
c On nous demande parfois : « Vous préférez donc le Slave au Germain ?» « Oui, depuis que nous avons vu le Germain à la guerre, nous lui préférons le Slave, le Turc, et même le Hottentotl >
Le sixième faux témoignage et le sixième <i^ U n'est pas vrai »
6) Il n'est pas vrai que la lutte contre ce qu'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture^ comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre m,ilitarisme^ notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans noire pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un» C'est dans ce sentiment d'union que fraternisent aujourd'hui 10 millions d'Allemands y sans distinction de culture ^ de classe ni de parti.
Le )iiensonge est l'arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des inains de nos ennemis^
Nous ne pouvons que déclarer à haute voix devant le monde e?itier qu'ils rendent faux témoignage contre nous. A vous qui nous connaissez et qui avez été, comme nous, les gardiens des biens les plus précieux de Vhumanité, nous crions :
Croyez-nous! Croyez que dans cette lutte nous irons jusqu'au bout en peuple civilisé ^ en peuple auquel Vhéritage d'un Gœthe, d'un Beethoven et d'un Kant est aussi sacré que son sol et son foyer. Nous vous en répondons sur notre nom et sur notre honneur (1).
(1) 6) Es ist nicht wahvy dass der Kampf gegen unsern sogenannten Militarismus kein Kampf gegen unsere Kultur ist, wie unsere Feindeheuchlerisch vorgeben. Ohne den deutschen Militarismus wàre die deutsche Kultur lângst vom Erdboden gelitgt. Zu ihrem Schutz ist er aus ihr hèrvorgegangen in einem Lande, das jahrhundertelang von Raubziigen heimgesucht wurde wie kein zweites. Deutsches Heer und deutsches Volk sind eins. Dièses Bewusstsein verbrûdert beute 70 Millionen Deutscbe ohne Unterschied der Bildung, des Standes und der Partei.
Wir kônnen die vergifteten Waffen der Luge unsern Feinden nicht entwinden. Wir kônnen nur in aile Welt hinausrufen, dass sie falsches Zeugnis ablegen wider nos. Euch, die Ihr uns kennt, die Ihr bisher gemeinsara mit uns den hôchsten Besitz der Menschheit gehiitet habt, Euch rufen wir zu :.
Glaubt uns! Glaubt, dass wir diesen Kampf zu Ende kampfen werden als ein Kulturvolk, dem das Vermàchtnis eines Goethe, eines Beethoven, eines Kant ebenso heilig ist wie sein Herd und seine Scholle.
Dafiir stehen wir Euch ein mit unserm Namen und mit u nserer Ehre I
Pour la dernière fois le monstre de la ve'rité se fait entendre par la bouche des 93. Est-il même besoin de traduire, encore moins de réfuter ces oracles vides? Nous ne pouvons leur arracher les armes avec lesquelles ils combattent, nous aussi nous ne pouvons que c crier au monde I »
La lutte que la Belgique, la France, l'Angleterre et l'Italie soutiennent en ce moment, n'est-ce qu'un combat contre ce qu'on appelle le « militarisme allemand » (« ce qu'on appelle » est adorable) ou bien est-ce en outre, et en même ' temps, une lutte contre la kultur allemande? La réponse dépend de ce qu'on entend par « la kultur allemande ». « Croyez », s'écrient les
(témoins de la vérité, « que nous lutterons jusqu'au bout comme un peuple civilisé. » C'est possible, quoique peu vraisemblable ; car ils ont commencé cette lutte comme des barbares. En vain ils en appellent à leurs grands hommse du passé, comme ils en appellent à Dieu en vain. Qu'est-ce qu'un Beethoven, un Gœthe, peut avoir à faire avec ceux qui brûlèrent Louvain et bombardèrent Reims? Et Kant, on ose se réclamer du testament de KantI Mais un Eucken, un Wundt doivent pourtant savoir que le Testament de Kant, son programme pour l'avenir, c'était les Etats-Unis d'Europe et la
paix éternelle! Pour quoi alors prennent-ils son nom en vain éi rappellent-ils sa grande ombre du royaume des morts? (1)
« La culture allemande »... elle était une fois I Quand Brentano et Chamisso, Uhland et Mûller, Eichendorff et Môrike chantaient, dans l'Allemagne de Schumann et de Schubert, dans le vieux pays romantique... autrefois... il y a longtemps, longtemps...
^ La culture allemande... elle était une fois. Pendant ces semaines d'été', brûlantes, où j'écris ce livre, enfermé du matin au soir derrière des volets entre les lames desquelles le soleil de juillet brille comme un feu blanc, je me rappelle mes jours allemands d'il y a deux ans, les promenades dans le pays de Gœlhe, le pèlerinage à Wetzlar et à Sesenheim, à Francfort et à Weimar. Je me rappelle « les vallées lointaines de la Germanie, la Hesse et TAlsace, Lotte et Friederike c et une vieille petite mère qui de son char à bœuf me salua si aimablement en hochant la tête dans une rue
de Meissenheim » (2).
Et comme dans une vision se dressent deux
(1) La pensée de Kant est exposée dans un livre remarquable: J'accuse, par un Allemand. (Lausauno 1915), pages 33 et suiv. ^ (2) Voir mon Livre sur Gœlhe (Copenhague 1913), page 115.
souvenirs devant mes yeux, le souvenir de deux jours allemands, ou plutôt, de deux nuits allemandes, le carnaval de Cologne et une assemblée d'étudiants à Bonn. Faisons revivre leur mémoire et qu'ils arrêtent un moment la pensée comme des montagnes arrêtent un fleuve, dont le cours après les avoir franchies, redouble de violence et d'impétuosité.
ner
INTERMEDE ALLEMAND