SCÈNE VIII LES MÊMES; ESTELLE et LE COUSIN
HILDA
Salut aux promeneurs!... Voici déjà la journée finie, ou à peu près... Comment la trouvez-vous, notre Cluse?
ESTELLE
C'est une fort belle forêt... une richesse... D'une sauvagerie!
LE COUSIN
Et ces animaux familiers, c'est fort curieux...
HILDA Q.u'avez-vous rencontré?
LE COUSIN Des chevreuils. A notre vue, au lieu de se cacher,
ils se sont approches curieusement, assez près... puis ils sont partis fort à l'aise, en jouant...
HILDA
Ils ne vous connaissent pas. Nous, nous les aurions caressés ! C'est si bon, n'est-ce pas, l'amitié, même avec les bêtes...
ESTELLE {affectant de rire)
C'est quelque peu aimable aussi... avec les gens... C'est qu'on ne voit personne, ici... Et vous-mêmes, mes enfants, à peine vous entrevoit-on...
JEHAN
Si vous saviez comme nous sommes appliqués à mettre en ordre les papiers de Helsius ! Pour abattre cette besogne, nous avons renoncé à nos jeux, à nos promenades, — sauf une, la galopade du soir... Le grand air nous est un besoin...
HILDA
Nous allons à travers bois, loin des sentiers... La brise agite nos chevelures et les crinières de nos montures... La halte est à l'étang-des-saules, oij toute la tribu des cerfs et des biches nous attend. Les chiens, qui bondissent à nos côtés en clabaudant, ne leur font pas peur et, quand notre arrivée est perçue
au loin, c'est une course vers nous de toutes ces braves et belles bètes, — car nous leur apportons des caresses et des friandises...
Quand nous rentrons, il fait nuit... nous sommes seuls... nos bctcs ont hâte de rentrer... J'adore cette chevauchée!... Et voici l'heure à laquelle, chaque jour, nous montons en selle...
ESTELLE
Nous ne vous retenons pas... Mais j'espère bien que le dépouillement des archives paternelles ne vous forcera plus de longs jours à nous priver de votre compagnie... Car, enfin, la vie ici n'est pas... comment dire...
LE COUSIN ... fort diverse...
' ESTELLE ... ni attrayante...
JEHAN (étonné) Comment, vous vous ennuyez !
ESTELLE et LE COUSIN Mais non... mais non...
JEH.VN Mais... cette forêt que vous venez de proclamer
admirable et curieuse, avec ses hôtes familiers... {Sans élever le ton.) Vous mentiez donc?
ESTELLE {avec îin rire forcé)
Voyons, Jehan, tâche de perdre ton acerbité ; ces façons de dire brutales ne sont pas séantes... Tu ne penses pas que nous sommes des menteurs! Tu veux simplement dire que ce que nous disions tout à l'heure était... n'était pas...
HILDA {simple) ... la vérité?
ESTELLE
Toi aussi, tu forces tout ! On peut bien, sans mentir, ne pas dire tout ce qu'on pense... Il y a la manière. . .
LE COUSIN Il faut savoir ce que parler veut dire...
JEHAN
Mais vos paroles sont fausses ! Vous vous promenez, dites-vous, en contemplant l'admirable forêt; et puis, vous dites que vous vous ennuyez ! Comment...?
ESTELLE et LE COUSIN Oui... mais non... ce n'est pas cela...
HILDA
S'ennuyer à La Cluse! Pensez donc que nous n'en gommes jamais sortis I
ESTELLE C'est bien pour cela que...
HILDA
D'ailleurs, la nature s'oppose à ce que l'on déserte ces lieux qu'elle a faits si beaux : l'horizon est large, mais borné par les versants de la vallée... D'où son nom de Cluse... On n'en sort guère...
ESTELLE Non plus que d'une prison.
HILDA
Quelle chose inepte vous dites ! {Estelle hausse les épaules.) Où est-on plus libre qu'ici? Ce n'est point, je suppose, à la Ville? Vous devez le savoir, vous qui venez de vous en évader !
ESTELLE Mais vous ne connaissez rien de la ville 1
Et vous ignorez La Cluse... Pour moi, je la xiéteste, la ville, j'en ai horreur I
5o LA CLUSE
JEHAN
Ici, rien de factice... La Nature simple, toute nue et toute parée à la fois, et pleine de charmes pour les âmes coites... Nous aimons La Cluse et sa forêt chantante... Ici, chacun est libre... — Nous allons chevaucher! Promenez-vous... Il est naturel que tout cœur cherche la solitude avec le cœur ami.
ESTELLE Que veut dire ceci? Qui cherche la solitude?
JEHAN [iiiffénument)
Nous... Et vous aussi, je suppose... {Il regarde le cousin.)
ESTELLE
Vous vous méprenez, Jehan... Bien que mon âge... et ma situation... écartent de moi tout soupçon de ce genre, l'insinuation serait blessante, si elle venait d'autrui. Faite par vous, mon sauvageon, elle me porte à rire... comme on s'amuse d'un mot d'enfant..,
Entre votre cousin et moi, il n'y a et ne peut y avoir que des relations de parenté et de monde... Vous semblez oublier qu'il y a trois semaines à peine, j'avais encore un époux.
HILDA Vous aviez quitté son cœur...
LA CLUSE 5l
ESTELLE
Il se peut... Mais le mariage doit être indissoluble, et même votre père s'est bien gardé d'user des moyens légaux qui l'eussent aidé à violer ce principe...
(Hilda est pensive.) JEHAN
Helsius a dit, et il a écrit, que seul, l'amour sacre l'union et que la rupture des coeurs suffit à la dissoudre...
ESTELLE
Opposez donc ses actes à ses théories.
LE COUSIN Il y a là une inexplicable contradiction...
• JEHAN
Contradiction? Elle n'était pas dans ses idées; c'est du dehors qu'elle est venue. Il répugnait à Helsius d'avoir recours aux institutions de la Société, même lorsqu'elles pouvaient servir à le satisfaire. Et puis, il était bon, par-dessus tout ! [L'esprit et le cœur lui ont conseillé son attitude passive.
HILDA
Oui, tout ce qui réveillait la vision du monde extérieur lui était insupportable! C'est à La Cluse qu'il trouva l'oubli...
ESTELLE [avec un soupir)
Et VOUS, qui n'avez pas vingt ans, il vous a appris à vivre sa morne vie de septuagénaire ! Et vous croyez devoir vous embastiller ici, entre des murs et des arbres...
JEHAN [rieur)
Je vois bien que vous ne saurez pas vous plaire à La Cluse... Cela se comprend... [Abois au loin.)
Hilda, nos amis s'impatientent! Je sonne le bouteselle : es-tu prête?...
HILDA
La première! [Elle sort en courant vers la droite.) Au revoir ! [Jehan prend la même direction qu'elle.)
JEHAN (à sa mère et au cousin)
A ce soir?
ESTELLE
Peut-être... si vous rentrez de bonne heure...
JEHAN Nous avons du retard... Alors, bonne nuit! [Ex.]