SCÈNE V LES MÊMES, ESTELLE, LE COUSIN
LE NOTAIRE {aux arrivants)
Toujours à l'heure dite, présent! Malgré l'orage. Comment...?
JEHAN [d'une voix sourde, à sa mère) Oui ou non, songez- vous à vendre La Cluse?
ESTELLE
Il le faut. C'est folie de laisser improductif un domaine aussi riche. Nous ne pouvons, nous, le mettre en valeur; nous n'avons aucune expérience... Ce qu'il faut ici, c'est un homme d'affaires...
[Le notaire s'est rapproché. Le Cousin, à l'écart, suit la conversation.)
HILDA
Mais... laissons tout ceci en paix et continuons à vivre à La Cluse !
ESTELLE
J'y mourrais d'ennui! Et puis, notre situation financière...
JEHAN
Vous avez plusieurs immeubles à la ville; ne peut-on en aliéner un, si besoin est?
LE NOTAIRE
Permettez-moi de vous donner ce renseignement : les propriétés urbaines sont en plein rapport, tandis que La Cluse...
ESTELLE
C'est évident.
JEHAN {avec animation)
Mais d'où vient cette soif de richesse?... Son* gez que notre bonheur, à nous, notre bonheur et notre vie sont liés à ce domaine que vous voudriez jeter en proie à la cupidité I
ESTELLE
Des mots! Elle a trop duré déjà, cette sotte existence que vous menez ici... Ce domaine, morne et lointain, n*a pas de charmes... Au lieu de laisser les maraudeurs le mettre à sac, nous lui ferons produire tout ce qu'il peut et nous en vivrons largement...
HILDA {suppliante)
Mais nous... nous deux?
ESTELLE
L'habitude seule vous attache à ces lieux. A votre âge, on n'a pas de peine à changer d'habitude... Mon devoir est tracé; je n'y faillirai point. Vos chambres sont prêtes dans mon hôtel...
JEHAN A la ville ! Je ne veux pas !
Ni moi !
JEHAN (emporté)
Nous tenons à La Cluse comme ses arbres, par toutes les racines !
Ce que vous songez à vendre au plus offrant est notre bien ; oui, quoi qu'en décident vos législations, La Cluse est à nous et vous nous en spoliez !
C'est ici que nous devons vivre ! Rentrez, vous tous , dans le tourbillon de la Ville! Retournez à cette vie absurde et mesquine, cupide et féroce! Lancés hors de votre orbite et tombés dans la paix lénifiante, dans la calme sérénité de notre petit monde, vous souffrez de privations de fièvre, d'intrigues et de gains ! Eh, oui ! retournez à la Ville, si elle vous attire; ses hideurs sont le cadre des vilenies qui s'y commettent! Mais laissez-nous ici, avec nos arbres qui sont le décor vierge et sain de notre bonheur !
ESTELLE (avec un haussement d'épaules)
Les contempteurs de la Ville sont ceux qui n'y furent jamais !
JEHAN
Helsius y fut, lui; et vous savez comme il en revint...
Notre paix, notre salut, c'est notre Cluse...
Les monts qui bornent cette vallée, ainsi que des remparts, arrêtent les invasions du monde redouté; nos arbres brisent les échos de vos tumultes... Il n'est ici qu'une forêt, un hameau, un castel... Et
depuis des siècles, rien n'a changé, parce que ceci est en avance sur cela : les Helsius, nos aieux solitaires et méditatifs, ont conçu un rêve de libre grandeur... Ils l'ont réalisé ici... Et c'est leur œuvre que vous profaneriez ! . , .
HILDA
Songez que toute notre vie, tout notre amour sont ici ! Chacun de ces arbres est un ami qui a grandi, comme nous, ivre d'air et de lumière... {Avec/orce.) Non ! On ne nous arrachera pas d'ici I
ESTELLE
Je ne m'attendais pas à cette oppx)sition... Il faudra pourtant vous résoudre... Demandez à Monsieur le notaire...
LE NOTAIRE (aux jeunes gens)
Moi, je ne connais rien en dehors des lois... Et la force des lois vous désarme... La propriété passe aux mains de votre mère. . .
JEHAN
Qu'importent vos lois cruelles 1 Avez-vous du cœur? Et n'y a-t-il rien pour nous défendre, nous dont le bonheur est menacé par des mains de rapine!
ESTELLE
Votre éducation n'a guère développé votre esprit de famille... encore qu'en pleine sauvagerie, il se rencontre, dit-on...
Mais n'est-ce pas lui qui nous attache à La Cluse !
ESTELLE Je vous offre l'hospitalité...
LE NOTAIRE Et vous auriez le droit de l'imposer.
ESTELLE
Je ne sache pas que les enfants soient malheureux auprès de leur mère...
HILDA
« Mère »... Ce mot est tout nouveau pour nous. . . Longtemps, sans le connaître, nous avons vécu dans la plus heureuse union...
JEHAN {à Estelle)
Nous avons le droit de nous étonner, quand vous faites appel à des sentiments dont l'éveil tardif...
i ■^i i.iXE (agressive)
Je me passerai de vos appréciations, Jehan! Il suffit. Monsieur le notaire connaît mes décisions; il réglera nos affaires et vous vous soumettrez de gré ou de force! Voici des semaines que vous tournez et retournez les paperasses de Helsius... Vous avez fouillé tout, espérant sans doute découvrir un acte testamentaire...
JEHAN (blême)
Que dites- vous ? ! Le pensez- vous?!...
Jehan, nous sommes entourés d'ennemis ! 1...
JEHAN {véhément)
Gardez l'injure pour vos ignominies!... Nous avons recherché tous les souvenirs paternels... et vous ravalez à la cupidité neutre geste de piété! Helsius! C'est lui que nous aimons! C'est lui qui nous conseille ! Son esprit n'est pas mort! Helsius est ici ! Il est ici, vous dis- je, à nos côtés!
Il nous parle... Ecoutez sa grande voix!
Il vous crie : Ne ruinez pas mon œuvre! Sacrés sont ces murs, ces forêts, que le heurt des siècles n'a pas atteints, non plus que les tourmentes sociales... A travers tout, La Cluse, lieu de bonté, séjour do libre vie, est demeurée : anathème à qui tend vers
elle des mains sacrilèges! Arrière, vous tous, gens d'un monde que nous abhorrons ! Arrière, gens de proie! Il n'y a rien de commun entre nous !
LE NOTAIRE {s' interposant)
Voyons... Ne nous emportons pas! Personne n'a voulu dire que... D'ailleurs, il n'y a pas de testament... Je sais qu'Helsius avait des projets... mais il n'y a pas d'acte authentique... Dès lors, de par la loi, votre mère est maîtresse des biens... L'usufruit...
{Jehan s'approche des personnages et s'adresse à chacun d'eux en le regardant dans les yeux.)
JEHAN {au notaire)
Vous, digne homme, êtes-vous certain d'être venu à l'heure dite, quand Helsius, mourant, vous avait mandé?...
LE NOTAIRE [embarrassé)
J'étais un peu en retard, j'en conviens... Mais j'ai fait tout mon possible pour... {Jehan lui tourne le dos.)
JEHAN (à Estelle)
Vous êtes venue ici en suppliante ; et vous ordonnez ! Vous n'avez osé reparaître devant Helsius qu'au moment où la Mort, avec vous, entrait...
ESTELLE
Depuis longtemps, je différais ma visite et c'est le hasard, seul, qui... {Jehan la quitte.)
JEHAN (au Cousin) Et VOUS, êtes-vous leur complice?
LE COUSIN {/roid et sec)
Je vous jure... Toutes ces questions, qui vous agitent, me sont étrangères... et...
JEHAN {à tvMS)
Assez! Vos regards disent la duplicité; vos voix, le mensonge I
LE NOTAIRE {rouge et suffoqué) Oh!t... oh!!!...
JEHAN {abattu)
Le complot est bien tramé! Hilda, nous sommes perdus... Des loups sont venus à La Cluse!... (// itreint sa sœur et sanglotte avec elle. Estelle, parlant bas au Cousin, dit quelques mots brefs, puis s'adresse à ses enfants.)
ESTELLE
Si complot il y a, votre seul bien en est l'objet... Ma sollicitude maternelle triomphera de vos préventions et, avant qu'il soit longtemps, vous me saurez gré de l'aisance et du rang que vous aurez, grâce à la mise en valeur industrielle de La Cluse...
J'ajoute ceci : il n'est pas impossible d'en conserver un souvenir, de sauvegarder une partie de la forêt...
yô LA CLUSE
LE NOTAIRE {patelin)
Ah, ceci est intéressant...
{Jehan et Hilda sont attentifs.)
ESTELLE
Oui, il y aurait peut-être moyen de conserver le château, avec une ceinture d'arbres, si le domaine, exploité à notre profit, n'était pas aliéné par nous... Il faudrait alors s'entendre, raisonnablement... Cela dépend de toi, Hilda...
HILDA
De moi? ! Quelle est votre pensée?
ESTELLE
Ici même, sur les lieux, un homme habile dirigerait les affaires ; il se fixerait à La Cluse ; nousmêmes, nous aurions, au castel, des appartements d'été...
Cet homme pourrait-il être le premier venu, acheteur du domaine? Non... Il faudrait qu'il fût, si possible, delà famille...
Hilda, ce serait ton époux...
{Mouvement du Cousin. Hilda hausse les épaules.) HILDA
Me marier. Comme si cela se pouvait !
ESTELLE (à mots mesurés)
Restons calmes... Oui, je comprends; cela n'irait point sans difficultés, à cause de... ce qui est arrivé... Mais il peut se trouver un galant homme qui, voyant les choses sous leur vrai jour, s'attacherait sincèrement, de tout cœur, à celle qui, ayant reçu une éducation maladroite, en fut la première victime... Bref, l'arrangement que je suggère... que je propose., pourrait, seul, empêcher La Cluse de tomber en des mains étrangères... ce qui serait la perte totale de ce à quoi vous êtes attachés ici... Pour ma part, je suis prête à faciliter cette solution, parce que je la crois la meilleure...
LE NOTAIRE Effectivement !
EStELLE {à Hilda) ... Même je pourrais désigner l'homme qui...
HILDA Inutile... {Désignant le cousin.) Le voici I
LE COUSIN {sans chaleur, mais non sans emàamu)
Il est vrai, mademoiselle... Madame votre mère m'a exposé les circonstances... Mon devoir sera d'oublier, et je n'y manquerai point... Ce qui, en d'autres conditions, serait un obstacle insurmon-
yg LA CLUSE
table, devient, lorsqu'on vous connaît, un élément de sympathie... Daignez répondre à nos vœux... Ces paroles seront les seules par lesquelles vous m'aurez entendu évoquer un passé affligeant...
HILDA {à Jehan)
Ils se démasquent tous ! {Au cousin.) Gardez pour d'autres votre condescendance, monsieur ! Le passé ne me pèse pas et je porte allègrement ma responsabilité ! Ce bel amour est et restera l'une des splendeurs de notre libre vie!
ESTELLE [outrée)
Hilda ! Nous savons que ta faute ne fut pas l'œuvre du vice... Comprends néanmoins combien il est indigne...
HILDA [dans les bras de son frère)
Tout un amour embellit toute une vie ! Je suis fière et sans tache. L'indignité serait de me livrer à cet intrus !
ESTELLE
Mais... il est ton cousin!
HILDA Il est mon frère !
[Stupeur générale; on cherche à comprendre.)
Eussé-je même, comme vous dites, commis une
faute, point ne serait besoin qu'un marieur vînt m'en laver, — avec les eaux de notre Pactole !
LE COUSIN IJurieux) Mademoiselle, vous injuriez un honnête homme!
HILDA
Un honnête homme peut donc souscrire à un honteux marché !
LE COUSIN
Qui m'accuse d'opprobre? Parlez-nous donc de votre enfant? Dites-nous qui est son père!
JEHAN C'est moi !...
(// se jette sur le Cousin qui, grâce à P intervention du notaire^ se dégage.)
ESTELLE {tombant assise) La honte est complète!...
LE aOT AIRE (à Jehan)
Malheureux, faut-il vous apprendre que la loi... que la religion... la morale... tout flétrit et condamne le crime dont vous êtes souillé?!...
(Jehan, éperdu, se presse le front.)
8o LA CLUSE
ESTELLE {debout)
Ignominie pire que toutes !... Helsius, fou malfaisant, voilà votre œuvre!... Voyez, pour votre expiation, voyez vos enfants avilis au rang des animaux!... {A Hilda.) Vous n'avez donc pas de sens moral?... Quelle abjection !
{Hilda veut répondre, mais les sanglots lui serrent la gorge.)
HILDA Je l'aime...!
{Elle éclate en larmes . Voyant Hilda vaincue par sa douleur, Jehan se ressaisit, l'œil en feu.)
JEHAN
Nous nous aimons librement, hautement ! Pour ce qui vous indigne, gens corrompus, Helsius fut tendre et fraternel... La honte, la boue, c'est votre complot, c'est le marché que vous avez conçu ! La boue, c'est la loi dont vous vous armez, la morale qui vous couvre ! Nous, nous sommes purs et sans tache, comme tout ce que la Nature aime et fait éclore !
ESTELLE
Ah, cent fois plus odieuse m'est cette Nature sauvage, dont la complicité abrita de telles horreurs !
JEHAN Dévastez la Cluse ! Triomphez tous ! Votre gloire
LA CLUSE 8l
sera d'avoir tournécontre nous l'appareil formidable de votre société! A vous le geste lûche d'ameuter contre nous, honnis, désarmés, la puissance de tous!
Si notre Rêve doit être brisé, que ces lieujc soient profanés par n'importe qui, par tout le monde! Les beaux souvenirs, disparus avec nous, ne seront à personne...
O Helsius, mon père, ne nous abandonne pas!... La Mort t'a sauvé !... Tu as pu l'attendre et l'accueillir en paix... La Mort a des tendresses... {A Estelle.) Vous avez failli le faire aller au-devant d'elle! Quel était votre crime, à vous? De quelle trahison avezvous le remords!... Le rêve ancestral a détourné Helsius de la voie où vous le poussiez... Nous sauvera-t-il aussi?...
L'autre monde, le vôtre, l'infâme, a culbuté les remparts de notre vallée, et l'horreur s'y répand... Soii, gens de là-bas, gens de loi, gens de morale, donneurs d'entraves et verseurs de poisons, triomphateurs sinistres ! — conspuez le bel amour qui nous a rapprochés, méprisez la saine passion qui nous unit ! {Enlaçant sa sœur.) Nous nous possédons souverainement!
Quoique vaincus, nous foulons aux pieds vos mensonges et vos erreurs, vos lois et votre morale ! Nous vous cédons la place! Pour nous, il est un refuge encore !
{Jehan ouvre large la porte du fond : on entend la pluie et le tonnerre ; des lueurs déclair percent, par instants, F ombre
qui règne au dehors; l'obscurité intérieure est combattue par la lampe suspendue et par les lueurs de Vàtre.)
La terreur est partout. . . partout !
Des loups sont venus à La Cluse et l'épouvante hurle dans la vallée... Des loups ont franchi les collines, des loups rôdent dans la forêt!... Ah, ses hôtes innocents, traqués par les monstres avides!
Hilda, ma tendre sœur, tout un bonheur s'achève ! Allons où l'on souffre... où l'on meurt de trop souffrir...
Nos hymnes à la Vie ont des échos funèbres... Des maux pires encore nous guettent... Veux-tu vivre?...
HILDA
Nos appels à la Mort ont des échos joyeux... De tous les maux, elle délivre... Je veux mourir...
{Ils se dirigent vers le parc.)
ESTELLE (affolée)
Mes enfants ! Vous perdez la raison 11...
{Coup de tonnerre; Jehan et Hilda s'arrêtent sur le seuil, sous l'arbre.)
Orage, sois notre guide!... Comme ces eaux, nous suivrons les ravins qui vont à l'étang, là-bas, entre les saules... {Il se retourne vers les autres personnages.)
Aux racines de cet arbre, que Helsius planta de ses mains jeunes, vous coucherez nos corps...
{Au moment où Jehan et Hilda s'enfuient, une lueur fulgurante, accompagnée de fracas et de trépidations, jigjague au tronc de r arbre. Dans la salle, quelques objets roulent par terre. Au pied de Farbre pourfendu ses branches tombent épar$*$.
Les autres persommaget ont reculé, instinctivement, en se protégeant la tête. Ils restent là, pétrifiés, quelques instants.)
ESTELLE
Hilda! Jehan!... Ils ont perdu la tète! Rejoignezles! Ramenez-les!
{Le notaire court dehors. Estelle, défaillante, tombe à genoux au milieu du théâtre et tend les bras vers l'arbre.)
Mes pauvres enfants...! Pardon...!
{Elle veut se redresser, mais elle faiblit et le cousin la soutient jusqu'au siège le plus proche et lui prodigue des soins.)