‹ La coalition et la FranceChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Intérêt de l'Etat maritime.

Deux grands pouvoirs existent en Europe: c'est-à-dire que deux intérêts la partagent : d'un côté est l'Etat maritime, de l'autre l'Etat continental.

L'Océan a éprouvé les mêmes vicissitudes que la terre ; destiné a tous les hommes, il devint d'abord le partage de quelques dominations ; mais du moins le genre humain put avouer les titres de propriété : ce fut l'industrie qui les donna.

Gênes et Venise n'étaient plus ; dépossédée peu à peu de leur antique héritage, l'Espagne dépérissait de jour en jour ; etr malgré les victoires de l'immortel Suffren, le pavillon français ne* régnait plus sur les mers.

L'Angleterre resta donc seule maîtresse d'un champ de battaille, où la Hollande s'était effacée en paraissant à ses côtés, où le Danemarck et la Suède n'osaient pas prétendre à lutter contre elle.

Dès lors, la mer aussi devint un empire, et à ce titre eut des intérêts opposés aux intérêts du continent, dont elle n'aurait pas dû cesser d'être la dépendance.

Le gouvernement britannique fit de son existence un cercle vicieux ; car il voulut que l'Angleterre ne pût pas être détruite, tant que l'Europe n'aura point de marine, et que l'Europe ne pût pas avoir de marine tant que l'Angleterre ne sera point détruite.

Il s'agit donc de découvrir qui peut aujourd'hui traverser les plans du cabinet de Saint-James, et lui inspirer des craintes.

Ce n'est pas l'Espagne, dont Ferdinand VII lui garantit l'inertie, le despotisme ayant toujours l'impuissance pour contemporaine; ni l'Autriche, bien que l'empereur ait, à la façon ou aoge, voulu épouser 1$ mer,

Ce n'est pas non plus la Hollande, tant que Bruxelles lui répond d'Amsterdam ; ni

la Suède, esclave obligée de la politique anglaise qui, auxiliaire de toutes les cours, règne partout où sa politique acquiert de la prépondérance.

Ce n'est pas encore la Prusse, parce qu'on a eu soin de fendre Hambourg à la liberté ; et que, pour ôter à Frédéric la pensée d'envahir le Danemarck, on sait lui présenter une autre proie.

Mais ce que l'Angleterre redoute, c'est l'industrieuse riveraine de la Méditerranée et de l'Océan, c'est la patrie des Duguay- Trouin et des Jean-Bart, c'est la France, cette antique rivale dont le génie et la force survivent à tous les désastres, dont le nom pèse, comme un remords, à ses oppresseurs, dont l'existence irrite, comme une menace, l'ombrageuse ambition de ses ennemis.

Ce qui fait trembler l'empire britannique, c'est la fortune de cette Russie,. chantier immense, limitrophe de trois Océans, et partout inaccessible ; qui , ayant le golfe d'Archangel, la Baltique et le Poiu-Euxin pour rades, peut à loisir y préparer la défaite de l'Angleterre, et l'esclavage du monde.

Le cabinet de Londres n'aura donc qu'un seul objet : empêcher la Russie de s'agrandir, et la France de renaître.

La Prusse et l'Autriche semblent, par la nature des choses, destinées à satisfaire ces deux grands intérêts \ la Prusse et l'Autriche que la prudence finira par armer contre la Russie, que l'ambition, la crainte et la haine armeront toujours contre la France.

Ainsi, pour que Berlin et Vienne puissent préserver Londres, il faut que Paris tombe; il faut que l'Allemagne ne soit plus exposée aux envahissemens des Turenne et des Villars ; que les deux monarchies germaniques s'agrandissent, jusqu'à ne plus s'effrayer de l'autre voisinage.

C'est à la France de payer le salut de sa rivale; la France dont le démembrement comblera tous les vœux du cabinet britannique: car l'Angleterre pourra coloniser nos ports, sans redouter les réclamations des puissances copartageantes ; elle croira n'avoir plus à craindre les efforts d'une émule terrassée, et les deux adversaires, qu'elle oppose au géant du nord, seront de

force â contester l'empire du continent, guerre sanglante et longue, qui seule garantit la paix à la monarchie de» mer*.

Page 1