CHAPITRE XL
Intérêt de l'Etat continental.
U w publiciste célèbre compare V union actuelle des potentats aux amitiés héroïques des demi-dieux.
S'il nous était donné de croire que l'amitié seule eût serré les nœuds des Hauts Alliés, nous ne désespérerions pas.
Malheureusement aujourd'hui c'est Y intérêt, ce monarque de la terre, comme Montesquieu parle, qui les assujétit à la paix.
Ainsi que lors du partage delà Pologne, les puissances sont unanimes dans leurs plans, elles ont besoin d'une mutuelle assistance, et la politique consolidera, de jour en jour, une intimité de rapports réclamée par les grands intérêts communs. (1)
N'allez pas vous flatter d'un chimérique espoir; vous ne verrez point l'union des Hauts Alliés sérieusement troublée, tant
(1) Passages précités.
que debout sera l'imposante monarchie des Lis ; toutes les ambitions conspirent également à sa perte.
S'il est vrai que l'Angleterre veut le partage, il ne l'est pas moins que la Russie va y applaudir, pour arriver plutôt à la suprématie continentale que lui assure l'ineptie politique de l'Occident ; la Prusse en triomphera, parce qu'elle tremble que, sous le drapeau de Fontenoi, les armées d'Jéna ne ressuscitent tôt ou tard, et n'aillent, terribles justicières, venger à Berlin les injures de Paris. L'Autriche aussi triomphera, heureuse de l'emporter enfin sur cette noble maison de France dont les efforts ont sauvé à l'Europe Y Amtriacorum Est Imperium Orbis Universi. (1)
Tandis que la Russie bat de toutes parts l'Europe en brèche, que la tranchée est ouverte dans le nord par la Finlande, par la Valachie vers le midi, au centre par la Pologne, comment concevoir l'aveuglement
(1) Explication de Va, e, i, o, u, orgueilleux symbole que Charles-Quint aimait tant à multiplier sur les lambris de ses palais.
des deux souverains, qui, au lieu de songer à se porter l'un sur la Duna, l'autre sur la mer Noire ; au lieu d'entraîner l'Europe en avant pour repousser avec toutes ses forces l'invasion de l'Asie, fuient devant le danger, et croient n'avoir rien à craindre, une fois adossés à la Moselle, ou appuyés sur les Alpes !
Disons-le, la politique des potentats marche en sens inverse de l'intérêt des peuples.
La Russie est une adroite ménagère qui a su s'établir à petit bruit ; elle prête sa paix à usure ; elle ne cherche pas à se payer encore des intérêts de son alliance «n s'appropriant le mobilier des couronnes Toisines ; elle se contente de forcer l'Autriche et la Prusse à déménager peu à peu vers l'ouest, jusqua'à ce que, laissant derrière elles leurs provinces, et emportant leurs monarchies, elles se trouvent acculées à l'Océan, sans défense et sans refuge.
Cernée de toutes parts, exposée aux premiers coups, l'Autriche voit peut-être le péril ; mais au lieu de recourir à une sortie vigoureuse qui pourrait la sauver, elle aime
mieux battre en retraite vers l'Italie, et camper tout à Taise sur ses derrières.
Ce n'est point qu'elle ne s'attende à la grande lutte ; mais elle recule le champ de bataille pour retarder le jour du combat ; mais* afin de mieux soutenir le choc, elle cherche à s'agrandir de conquêtes, au lieu de se fortifier d'alliances.
Elle convoite l'Alsace, la Franche-Comté de ses prédécesseurs, la Lorraine de ses pères, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné, anciennes mouvances du Saint-Empire.
Le jour où la religion des traités la forcera de marcher une troisième fois sur Paris, croyez-vous que dans V examen des mesures qui seront jugées les plus salutaires pour le repos et la prospérité de ses peuples (1), elle ne croira pas indispensable de s'attribuer la possession de ces antiques fiefs ?
Si vous n'y prenez garde, le moment approche où le monde s'étonnera, une se-
(l)Art. 6 du Traité conclu entre les cours de VI enne, Berlin, Saint-Pétersbourg et Londres,
conde fois, de voir frapper dans la capitale de l'empire Apostolique, des médailles consacrées à faire de l'oppression une saglante ironie. L'Europe n'a pas oublié que, lorsque Stanislas fut contraint d'abdiquer ses provinces en faveur de l'usurpation, la cour de Vienne ne craignit pas de se déshonorer en répandant à son peuple des écus d'or dont l'effigie portait Joseph II et Marie- Thérèse ; le revers, la Pologne humblement agenouillée devant la superbe Autriche, et l'exergue ; Antiqua jura vindica* ta!!!
Et, comme il faudrait que la Prusse pût renouveler le scandale qu'elle donnait à la même époque, de peupler ses états héréditaires de filles ravies en pays conquis, et d'enricher de leurs dots les manants de ses campagnes (1), pourquoi la Prusse ne réclamerait-elle pas aussi A' antiques droits, antiqua jura? Pourquoi les deux puis-
(1) 1774 Le roi de Prusse, en levant sur toutes les villes et villages de ses acquisitions en Pologne une conscription de filles nubiles, foi ça les païens de leur donner en dot un lit de plume, une vaclie, trois cochons, trois ducats d'or et quatre coussins î ! I
sances ne rejetteraient-elles point au delà des nouvelles frontières de Tune, et des anciennes limites de l'autre, les cent états de l'Allemagne et de l'Italie ? La France recueillerait toutes ces souverainetés expatriées ; la France se chargerait de tous les trônes fugitifs que les cours de Potsdam et de Schœnbrunn auraient chassés vers elle ; la France les doterait de ses débris.
On a vu que, lorsque l'Europe nous aura écrasé de tout son poids, les quatre grandes puissances arrêteront entre elles des arrangemens propres à offrir à V Europe une garantie suffisante contre le retour d'une calamité semblable (l'insolvabilité !)
Il est évident que c'est dans le partage qu'elles comptent trouver cette garantie, puisque, après les conditions désastreuses qui pèsent sur le Royaume, il faut, pour aggraver les maux d'un peuple, se résoudre à l'anéantir.
Enfin, nous avons vu que l'intérêt des quatre cours s'accorde à réclamer le démembrement, et dès lors plus de doute : car, aujourd'hui, les Aristide vous diront que tout projet utile est juste*