CHAPITRE XVIII
Effets du système co-partageant.
Le congrès de Vienne est l'époque la plus notable de l'histoire : il n'en est pas qui, dans Tordre des choses, fut, s'il est permis de parler ainsi, plus remplie d'avenir.
Déjà l'opinion publique, cette Reine du monde, qui seule peut ici-bas traiter avec la force de couronne à couronne, a préparé les arrêts malheureusement tardifs de la postérité ; mais la postérité sera plus se* vère que nous, parce qu'à son tribunal les résultats parleront.
Elle rie se contentera point de demander compte de tout ce qui a été fait ; juge inexorable, elle a coutume de punir sur la mémoire des princes tout le bien qu'ils au-» raient pu faire ; elle châtie leurs cendres de tous les vœux qu'ils ont repouséss, de toutes les espérances qu'ils ont trompées, de tous les pleurs que l'humanité doit vçr*
ser après eux, de tout le sang que coûtent à la fin les scandales politiques dont ils affligent le monde.
Quand Buonaparte tomba du faîte de sa toute-puissance, la terre, délivrée d'un lourd fardeau, respira : elle croyait le génie de l'oppression anéanti, l'équité rétablie dans ses droits.
Si son attente n'était pas remplie, que devait-il arriver? Que vous accompliriez incontinent la prophétie de celui qui voyait, dès le milieu du dernier siècle, tous les gQuverne?nens courir à leur ruine, tomber en décrépitude^ menacer d'une mort prochaine (1).
Un ministre illustre a eu raison de dire à la tribune, dans le même sens, que la violation de toutes les règles morales de la politique est comme inhérente au principe même des révolutions. (2)
Car le temps n'est plus où, les mainskdé.-
(1) J.-J. Rousseau, Cons* sur la Pologne, p. 1.
(2) Discours prononcé par M. le duc de Richelieu, président du Conseil des Ministres, aux deux Chambres, le 25 Novembre 1815.
goûtantes d'un assassinat, un Roi n'avait besoin que de lever la visière de son heaume, pour imposer à la multitude' révoltée le silence et le respect. (1)
Aujourd'hui, plus que jamais, il est dans Fhomme de ne se soumettre qu'à l'ascendant de la justice, ou qu'à l'autorité de la force.
Et s'il arrive que, marchant à la tête des nations, vous ne soyez pas justes, vous cesserez aussitôt d'être forts.
Quand la victoire rétablit les dynasties, filles des siècles, et détrôna les dynasties, filles de la violence, au milieu de toutes ces majestés errantes, prisonnières, ou fusillées, la royauté devait perdre son empire, si l'équité ne lui ralliait l'antique respect des peuples, si les vainqueurs, chevaliers félons de l'Europe suppliante, ne consacraient leurs armes intéressées qu'à river ses fers.
Nous le demanderons : que gagnerait le genre humain, si les triomphateurs nouveaux oubliaient, comme leur terrible devancier,
que, pour monter au Capitole, on ne cesse pas d'être homme ?
Or, voyez notre Europe ! Une moitié écrase l'autre de tout son poids, et les nations conquérantes sont aussi malheureuses que les nations assujetties. La Russie n'a point vaincu ; l'Allemagne n'a pas secoué le joug ; seulement des débris d'un trône, quelques trônes se sont accrus, et, en s'agrandissant, ils se sont appesantis
Aussi, nous ne craignons pas de le dire, sûrs, trop sûrs de ne pas être démentis par l'avenir, il est temps que la royauté prévoie et s'arme, car déjà la révolution met le pied à l'étrier: sanglante Amazone qu'il est possible encore de prévenir, mais que, plus tard, il sera difficile de vaincre.