AVANT-PROPOS
puis l'analgésie reste problématique: si certains individus subissent des interventions, petites ou grandes, sans ressentir la moindre douleur, les mêmes injections pour des opérations semblables sont inefi&caces sur d'autres individus: inconstante, infidèle et dangereuse devinrent les qualificatifs le plus couramment accolés au mot de cocaïne.
Aussi, plus tard, à la Société de Chirurgie, après les paroles de notre ami Paul Berger et la triste observation dont elles étaient le commentaire, la déroute de la cocaïne parut irrémédiable. Plusieurs de nos collègues qui avaient eu recours aux injections analgésiantes avec un succès médiocre, du reste, furent pris d'une peur rétrospective en songeant aux dangers qu'ils avaient fait courir à leurs opérés, et le nouvel ânesthésique perdit, en un jour, le peu de terrain qu'il avait gagné.
Seul ou presque seul en France, j'ai essayé de remonter ce courant: la lecture attentive des observations où l'on notait des accidents me permit d'établir qu'il y avait eu abus dans la dose ou méconnaissance de la technique ; à côté et peu au-dessous du facteur ''dose", je montrais l'importance du facteur ''titre de la solution ", et je prouvais, par une série personnelle de plus de trois mille injections, que la cocaïne peut pénétrer dans nos tissus sans provo-
AVANT-PKOPOS 7
quer le moindre trouble physiologique;— mais, pour cela; il faut se soumettre à des règles précises, peu nombreuses d'ailleurs et d'une facile exécution.
La cocaïne doit être Uen et prudemment administrée : prudemment adTQinistrée, elle cesse d'être dangereuse ; bien administrée, elle est efiBcace et permet de mener, jusqu'à la dernière suture, des opérations étendues et délicates sans que le patient éprouve la plus légère douleur. Voilà ce que j'ai prouvé par des publications dont la nomenclature serait déjà longue, par les thèses de mes élèves Delbosc et Auber, par des cliniques renouvelées chaque année et surtout par un enseignement quotidien dans un hôpital central tel que la Pitié, ou les étudiants sont nombreux et que n'oublient pas, dans leurs visites, les médecins français et étrangers.
Aussi les jugements se ressaisissent et, un peu partout maintenant, on tente les injections de cocaïne pour obtenir l'anesthésie locale. Le moment me paraît donc opportun pour établir le bilan de mes recherches et surtout pour tracer, plus longuement que dans mes écrits antérieurs, la technique des injections dans les interventions les plus importantes pratiquées à la cocaïne. Ces descriptions serviront pour ainsi dire d'exemple, mais après un court apprentissage, chacun ne tardera pas à modifier ce manuel selon ses habitudes et ses ^' manies " opératoires.
8 AYANT-PEOPOS
Ce petit volume n'est pas inutile, car les pratiques les plus dangereuses régnent encore sur ce sujet: un honorable praticien ne vient-il pas de communiquer à la Société de Chirurgie une observation de mort subite provoquée par une injection de cocaïne dans l'urèthre ? Or l'auteur y raconte que voulant user de doses faibles — il s'agissait d'un vieillard artério-scléreux et cardiaque — il n'injecta qu' ^' une vingtaine de grammes d'une solution à 5 o/° " ! La mort survint, ^' à son grand étounement ". Considérer comme une dose faible un gramme de cocaïne, une telle candeur désarmerait si le résultat n'eût été aussi funeste.
Puisse ce livre convaincre mes lecteurs ! J'ai poursuivi mes expériences au milieu du scepticisme et un peu même des railleries de mes collègues; j'étais soutenu par l'évidence des résultats. Maintenant l'opinion est moins réfractaire ; les adeptes deviennent nombreux ; quelques efforts encore et nous avons cause gagnée. Mais il ne faut pas oublier que, toute simple qu'elle est, la technique des injections ne s'improvise pas : on doit l'apprendre, et c'est afin d'éviter aux médecins des bévues dangereuses que je condense, pour eux, les enseignements d'une longue pratique.