‹ La cocaïne en chirurgieChapitre 2 sur 79 · POS · texte numérisé non relu

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Ceci n’est point un livre d’érudition : je voudrais simplement exposer, dans une sorte de manuel court et précis, les règles qui président aux injections analgésiantes de cocaïne. Encore ne parlerai-je guère que de ma pratique, et le résultat de mes huit années d’expériences fera l’unique fond de ce petit volume.

Lorsque, à la fin de 1886, j'eus, pour la première fois, recours à la cocaïne, on ignorait à peu près tout de cet alcaloïde ; sa puissance toxique n’avait été éludiée par personne, et c'était au hasard et comme « au petit bonheur », que le chirurgien fixait les doses et le titre des solutions ;

ilen résulta des désastres retentissants ; plusieurs

morts se succédèrent sur tous les points de l’Europe, et l'épouvante fut telle que celte substance parut être à tout jamais proscrite.

Non seulement, disait-on, la cocaïne peut tuer, mais ce poison, en réactif sur l’organisme humain, n’est soumis à aucune loi et l'arbitraire le plus décourageant préside à ses effets : parfois une quantité insignifiante amène des accidents graves ou même la mort, tandis que des doses massives ont élé tolérées sans inconvénients. Et

puis l’analgésie reste problématique : si certains individus subissent des interventions, petites ou grandes, sans. ressentir la moindre douleur, les mêmes injections pour des opérations semblables sont inefficaces sur d’autres individus : inconstante, infidèle et dangereuse devinrent les qualificatifs le plus couramment accolés au mot de cocaïne.

Aussi, plus tard, à la société de chirurgie, après les paroles de notre ami Paul Berger et la triste observation dont elles étaient le commentaire, la déroute de la cocaïne parut irrémédiable. Plusieurs de nos collègues, qui avaient eu recours aux injections analgésiante avec un succès médiocre, du reste, furent pris d’une peur rétrospective en songeant aux dangers qu'ils avaient fait courir à leurs opérés, et le nouvel anesthésique perdit, ‘en un jour, Le peu de terrain qu'il avait gagné. |

Seul ou presque seul en France, j'ai essayé de remonter ce courant : la lecture atlenlive des observations où l’on notait des accidents me permit d'établir qu’il y avait eu abus dans la dose ou méconnaissance de la technique ; à côté et peu au-dessous du facteur « dose », je montrais l'importance du facteur « titre de la solution », et je prouvais, par une série personnelle de plus de trois mille injections, que la cocaïne peut pénétrer dans nos tissus sans provo-

quer le moindre trouble physiologique ; -— mais, pour cela, il faut se soumettre à des règles précises, peu nombreuses d’ailleurs et d’une facile exécution.

La cocaïne doit être bien et prudemment administrée : prudemment administrée, ‘elle cesse d’être dangereuse; bien administrée, elle est efficace et permet de mener, jusqu’à la der- nière suture, des opérations étendues et délicates sans que le patient éprouve la plus légère douleur. Voilà ce que j'ai prouvé par des publications dont la nomenclature serait déjà longue, par les thèses de mes élèves Delbosce et Auber, par des cliniques renouvelées chaque année et surtout par un enseignement quotidien dans un hôpital central tel que la Pitié, où les étudiants sont nombreux et que n’oublient pas, dans leurs visites, les médecins français et étrangers.

Aussi les jugements se ressaisissent et, un peu partout maintenant, on tente les injections de cocaïne pour obtenir l’anesthésie locale. Le moment me paraît donc opportun pour établir le bilan de mes recherches et surtout pour tracer, plus longuement que dans mes écrits antérieurs, la technique des injections dans les interventions les plus importantes pratiquées à la cocaïne. Ces descriptions serviront pour ainsi dire d'exemple, mais après un court apprentissage, chacun ne tardera pas à modifier ce manuel

selon ses habitudes et ses « manies » opératoires.

Ce petit volume n’est pas inutile, car les pratiques les plus dangereuses règnent encore sur ce sujet : un honorable praticien ne vient-il pas de communiquer à la société de chirurgie une observation de mort subite provoquée par une injection de cocaïne dans l’urèthre ? Or l’auteur y raconte que voulant user de doses 7aibles — il s’agissait d’un vieillard artério-scléreux et cardiaque — il n’injecta qu’ « une vinglaine de grammes d’une solution à 5 °/, »! La mort survint, « à son grand étonnement ». Considérer comme une dose faible un gramme de cocaïne, une telle candeur désarmerail si le résultat n’eût été aussi funeste.

Puisse ce livre convaincre mes lecteurs ! J'ai poursuivi mes expériences au milieu du scepticisme et un peu même des railleries de mes collègues; j'étais soutenu par l'évidence des résultats. Maintenant l'opinion est moins réfractaire ; les adeptes deviennent nombreux: quelques efforts encore et nous avons cause gagnée. Mais il ne faut pas oublier que, toute simple qu’elle est, la technique des injections ne s’improvise pas : on doit l’apprendre et c'est afin d'éviter aux médecins des bévues dangereuses que je condense, pour eux, les enseignements d’une longue pratique.

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