‹ La cocaïne en chirurgieChapitre 6 sur 79 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

Tous les livres de toxicologie disent à quelle dose les alcaloïdes usités en thérapeutique deviennent dangereux. Les physiologistes, par leurs expériences sur les animaux, les médecins, par une administration prudente et graduelle sur leurs malades, sont arrivés à déterminer d’une manière assez exacte la tolérance de l'organisme pour la morphine et la stryvchnine, l’aconitine et l’atropine.

Il est vraiment étrange qu’une pareille marche n’ait pas élé suivie pour régulariser l'emploi de la cocaïne. Dès les premiers jours, elle a été livrée sans réserves à notre ignorance commune et chacun s’en est servi au gré de son inspiration. Les doses les plus énormes ont été administrées sans scrupule et je sais des interventions où {rois et quatre grammes de cet alca<

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loïde ont été employés. Deux grammes pour anesthésier la vaginale, dans la ponction d'hydrocèle, trois grammes pour permettre l'intro duction et la manœuvre des instruments dans la litothritie n'étaient pas quantités formidables. Aussi l’effroi fut général lorsque certaines catastrophes montrèrent le danger éventuel de ces doses excessives, et nous avons parlé ailleurs des craintes rétrospectives qui saisirent nombre de nos collègues en songeant aux désastres auxquels ils s'étaient exposés dans leurs opérations antérieures.

Ces premières observations nous prouvèrent que ces doses énormes, tolérées dans certains cas par l'organisme, pouvaient, dans d’autres, être mortelles. Mais on affirmait, en même temps, que de minimes quantités, 6 centigrammes, 9 cen{1grammes, 2 centigrammes provoquaient parfois de graves accidents, et, dès les premières années, les recueils d’odontologie publiaient des observations qui bientôt dépassèrent la centaine, où d'aussi faibles injections avaient eu pour conséquence des phénomènes d'empoisonnement.

Cette double constatation eut pour résultat une complète insécurité : les doses MASSIves peuvent être tolérées, les plus faibles do ses peuvent être mortelles ; 4 centigrammes tuent, tandis que 2 grammes n’ont parfois provoqué aucun trouble physiologique. Si de tels

écarts sont observés, il n'est plus de règle et l'on reste livré aux plus dangereuses surprises ; aussi, tout médecin prudent proscrira l’usage d’un alcaloïde dont on ne peut déterminer la dose thérapeutique, une dose à la fois analgésiqueet innocente. Le professeur Germain Sée a été, chez nous, le représentant le plus autorisé de cet ostracisme rigoureux.

Je m'inscris en faux contre cette opinion. J'admets bien que certains individus sont plus que d’autres « sensibles > à la cocaïne, et que des doses forles peuvent être tolérées par les uns tandis que, chez d’autres, des doses faibles provoquent des accidents : ces « idiosyncrasies » bien connues ne sont pas le fait de la seule cocaïne; on les a notées pour tous les autres alcaloïdés et nous avons vu des phénomènes graves éclater après l'injection de un quart de centigramme de morphine, lorsqu'on sait qu’un et deux centigrammes sont d'ordinaire parfaitement tolérés. N’en est-il pas ainsi de toutes les substances actives, de l'acide phénique, du sublimé corrosif, de l'iodoforme ? La cocaïne subit cette loi commune et voilà tout.

Ce n’est pas ce qu'en disent les délracteurs ; pour eux, les accidents sont innombrables et les cas de mort fréquents : en 1889, un journal 1m-

primait le chiffre effrayant de cent vingt-six décès, et en 1891, dans une discussion à la Société

de chirurgie, un orateur racontait que le même médecin légiste avait rédigé onze rapports sur des empoisonnements mortels provoqués par la cocaïne ! Pour être moins lamentables, les relevés de Brouardel restaient inquiétants et, dans la discussion du Sénat sur la législation de art dentaire, l’'éminent commissaire du gouvernement s’écriait que, jusqu’à ce jour, trente cas de mort pouvaient être relevés dans la littérature médicale. Je me hâte de dire que le chiffre de cent vingt-six, invoqué dans la première statistique, se rapportait — l’auteur de l’article nous l’a écrit — à des empoisonnements légers, graves ou mortels et non pas à des décès seulement; que M. Richardière a eu à faire non pas onze, mais un rapport médico-légal sur un empoisonnement mortel ; enfin nous allons voir à quoi se réduisent les trente cas dont parlait Brouardel et si tel est le bilan des méfaits de la cocaïne.

Notre enquête a été aussi sérieuse que possible : M. Richardière nous a confié son dossier, le même qui avait servi à M. le professeur Brouardel pour édifier sa statistique; mes élèves, M. Delbosc en 1889, M. Auber en 1892, ont fouillé les annales de la médecine ; nous avons relevé avec eux, tous les cas de mort qui s'y trouvent et nous arrivons à un total, non de trente, mais de dix-huit cas dont il reste à discuter la valeur.

Nous commencerons par éliminer trois faits :

d’abord celui de MM. Brouardel et Vibert, qui, nous ne savons pourquoi, est cilé dans plusieurs recueils comme ayant été suivi de mort ; or les accidents y furent « peu graves à la vérité », pour reproduire les termes du rapport médico-légal. Je m'imagine que le mot « empoisonnement », employé ici comme dans nombre d’autres observations, a été pris par le journaliste, trop paresseux pour lire la relation tout entière, comme synonyme d’empoisonnement mortel. Il n’en est rien, el je décharge la statistique de ce cas, de telle sorte qu’il n’en reste plus que 17.

J’en éliminerai aussi deux autres inscrits sous le nom du docteur Vinogradoff et sous celui du dentiste Liller. En effet, pour le cas du docteur Vinogradoff, il suffit de lire l'observation, d’après The Lancet, pour voir qu’il y a double emploi, et ce fait, nous le reltrouverons plus loin sous le nom de Kolomnine : outre des similitudes de siège et des détails d'opération qui montrent l'identité des deux cas, l’auteur ajoute : « Le résultat falal poussa au suicide le médecin distingué qui fit l'opération ». Ce rappel du suicide ne saurait laisser de doute ; si un médecin autre que Kolomnine avait allenté à ses jours pour échapper au remords d’avoir empoisonné un de ses clients avec de la cocaïne, le cas aurait

eu assez de retentissement pour être connu de tous : on le saurait. |

Mêmes observations pour le cas du dentiste « Liller » que nous trouvons rapporté, entre autres, dans un journal anglais et dans un recueil allemand et qui figure sur plusieurs statistiques. M. Auber et moi avons voulu remonter aux sources, car il s'agissait d’une mort survenue après l'injection de 6 centigrammes de cocaïne, et le fait nous paraissait suspect ; or, nous avons pu voir que le Journal für Zahnheilkunde, d'où partait la première indication bibliographique, publiait l’observation sous le nom de « Lailler Zahnarzt », dentiste de Lalle, dont des traducteurs malhabiles ont fait le cas de Laller, dentiste. Or, nous retrouverons plus loin une mort due à Bouchard, dentiste à Lille, et l’âge de la malade, la dose de cocaïne, les condihions de l’empoisonnement, tous les détails sont identiques dans l’une et l’autre observation ; le doute n’est donc pas permis : ici comme dans le cas précédent, il y a double emploi — et nos empoisonnements mortels descendent à 15.

J’écarte les deux cas de Montalti et de Danford Thomas. En eflet, 1l s’agit, dans ces deux observations, d’intoxication par la voie buccale, &ingestion et non d'injection. La femme dont parle Montalti absorbe par mégarde 5 grammes d’une solution de chlorhy-

drate de cocaïne à 30 °/,, soit 15,50 d’alcaloïde. La malade de Danford Thomas boit, aussi par erreur, un mélange de sulfonate de zinc et de cocaïne ; 1l y avait 1%",20 de cette dernière substance. Je ferai d’abord remarquer que 1£',50 et 16,20 de chlorhydrate de cocaïne sont des doses folles et nul ne s’étonnera que la mort ait été la conséquence d’une pareille absorption. Mais, encore une fois, ces faits, qui peuvent intéresser les toxicologues, n’ont rien à voir avec la méthode d’anesthésie par la cocaïne et voilà, du même coup, les empoisonnements mortels réduits à 13.

Nous allégerons la statistique du fait de W.-F. Long et de celui de Thomas et Doremus, car nous avons à signaler ici également un double emploi, et, enfin, de celui que nous a rapporté Baratoux ; le malade de Long, atteint d'angine, se badigeonna trois fois avec une solulion de cocaïne à 4!°/, ; il fut pris d’accidents graves, mais, au bout d’une demi-heure, tout péril était conjuré ; cinq jours après, on fit de nouvelles applications de cocaïne à 2 °/,, et cette fois le cœur et la respiration s’arrêtèrent définiüvement. Dans le fait de Thomas et Doremus, le malade mourut après « s'être servi largement d’une solution de cocaïne à 4 °/, », au cours d’une névralgie dentaire; enfin, Baratoux raconte qu'un pharmacien, qui se croyail alteint

de diphtérie, se fit dans la gorge des pulvérisations de cocaïne qui amenèrent la mort.

En vérité, voilà des observations qui ne nous regardent pas; nous n’avons Jamais conseillé de porter des solutions de cocaïne sur les cordes vocales, nous ne prescrivons pas de pulvérisations dans le pharynx. Comment, avec ces badigeonnages et ces pulvérisations, déterminer Ja quantité d'alcaloïde que l’on administre ? Est-il méthode plus aveugle et plus dangereuse ? Devons-nous être surpris des accidents mortels qui sont survenus ? Aussi dégageonsnous notre méthode d’anesthésie de ces applications, qui confirment tout au plus ce fait, à savoir que la cocaïne est un poison et qu'il faut la manier avec les précautions qu’elle mérite. Voilà donc nos 13 cas portés à 10. Encore vais-je écarter le fait rapporté par Labbé, car notre collègue ne put savoir ni la dose ni le ütre de la solution injectée. De pareils cas échappent à tout contrôle et à toute discussion.

Nous demeurons donc en présence de 9 cas, ceux-là véritablement chirurgicaux, mais qui, malgré tout, ne pèsent pas d’un grand poids dans le procès qu’on instruit contre la cocaïne. En 1888, dit Sims, on injecta dans l’urèthre d’un homme 4 grammes d’une solution de cocaïne à 20 °/,. Aussitôt apparurent du délire, des convulsions épileptiformes ; la res-

piration faiblit, et, au bout de vingt minutes, le malade élait mort. La cocaïne est directement coupable ; mais, en vérité, il y a abus : on n’injecte pas 80 centigrammes d’alcaloïde dans un urèthre que 2 centigrammes, c’est-à-dire une dose quarante fois moindre, auraient aussi bien anesthésié ! Et remarquez que je ne parle encore que de dose. Je devrais aussi invoquer le titre de la solution. N’est-elle pas dix et même vingt fois plus considérable qu’il ne convient! Pourquoi user des solutions dangereuses à 20 ?/, lorsque les solutions innocentes à 1 ‘/, sont parfaitement analgésiques ? Un maniement raisonnable de la cocaïne eût évité cette catastrophe.

Nouveau cas : un interne de notre collègue Berger injecte, dans une vaginale ponctionnée pour hydrocèle, une cuillerée à soupe d’une solution de cocaïne à 2 °/, soit au moins 20 grammes de liquide contenant 4o centigrammes de principe actif. Au bout d’une demiheure éclatèrent des convulsions ; le pouls battait 130 fois par minule, les pupilles se dilatèrent ; en fin de compte, survint une syncope et la respiration s'arrêta. Ici la dose mortelle paraît avoir élé de {0 centigrammes ; je dis « paraît », car la cocaïne est un poison assez énergique pour ne pas la mesurer avec une « cuiller à soupe ». Ces 40 cenligrammes, en tout cas, étaient inutiles, puisque j'anesthésie la même

vaginale avec 2 ou 3 cenligrammes et M. Nicaise avec des doses inférieures. Aussi écarterai-je ce cas : la mort est imputable à une dose de cocaïne pour le moins dix fois supérieure à la dose suffisante. J’ajouterai que l'hydrocèle était « jeune », à parois peu altérées, et l'on sait combien est active l'absorption par les séreuses.

La même argumentation nous permettra d’écarter le cas fameux de Kolomnine : une jeune femme de vingt-trois ans portait une vaste ulcération tuberculeuse du rectum : Kolomnine veut la gratter et la cautériser ; il injecte dans les parois de l’organe 30 grammes d’une solution de cocaïne à 5 ‘/,. Au bout de trois quarts d'heure des accidents éclatent que rien ne peut conjurer et la mort arrive. Le malheureux chirurgien, épouvanté de cette catastrophe, se suicide. Il est certain qu'une dose de 15,50 pouvait amener un tel résultat. La seule excuse est que l’accident date de 1886, époque où, tous, nous ignorions ce que j'ai appelé plus tard les doses « maniables » de la cocaïne, la gamme de sa Loxicité et l'erreur se comprend ; mais on ne saurait à cetle heure s'emparer de ce cas comme d’une arme contre l'emploi rationnel :

de la cocaïne, et Fobservation prouve simplement qu’il est insensé de recourir à de semblables doses,

Le cas de l'hôpital Necker est moins connu :

un de nos jeunes et distingués collègues projette dans la vessie d’un calculeux 60 grammes environ d’une solulion de chlorhydrate de cocaïne à 1 °/,; la sonde était à peine retirée que les premiers accidents commencèrent; on évacue le liquide de la vessie, mais, malgré son issue au dehors, malgré les efforts lentés pour ranimer le malade, il mourait en moins d'un quart d’heure ; ici la dose de cocaïne, de moitié moins considérable que dans le fait de Kolomnine, était beaucoup trop grande, et cette dose de 60 centigrammes doit être d'autant plus proscrite qu’elle est inutile : 5 à 6 centigrammes auraient suffi. Dans le cas de Zanbianchi et Vigerano, la mort aurait été causée par 225 milligrammes d’une solution à 5 °/,, injectée pour extirper des noyaux cancéreux de la mamelle et de l’aisselle. lei la quantité de cocaïne est vraiment faible pour expliquer la mort; j’enregistre néanmoins le cas et je remarque qu'il ne m'arrive plus d'atteindre une telle dose ; mais en même temps que la cocaïne, on avait administré le chloroforme, et, dans ce cas, pourquoi incriminer l’une plutôt que l’autre ?

Dernière observation de ce groupe. Un praticien de province communique à la Société de chirurgie le cas d’un artério-scléreux de 72 ans, cardiaque et sujet à des crises d’angine de poi-

trine, dans l’urèthre et la vessie duquel on injecte une vingtaine de grammes d’une solution à 5 ©/, : on voulait anesthésier le canal afin de faciliter le cathétérisme ! presque immédiatement surviennent des tremblements convulsifs, des troubles respiratoires, les extrémités sont livides et le malade meurt. Mais, comme dans les cas précédents, n’y a-t-il pas abus dans la dose, et pourquoi employer 100 centigrammes, un gramme de cocaïne, là où 3 centigrammes auraient suffi ?

Des neuf observations que nous avons conservées au dossier, en voilà donc six que nous récusons pour abus flagrant dans la dose, et nous prétendons qu’on aurait pu éviter les cinq décès si notre technique eût été connue. Mais n'estce pas là une affirmation téméraire, el les trois cas qu'il reste à citer ne viennent-ils pas battre en brèche notre théorie des doses et des solulions « maniables » ? Dans ces trois cas, la mort serait la conséquence d’injections de », 5 et 6 centigrammes de cocaïne. Quel qu’en soit le titre, nous n’admettons pas que des doses aussi faibles aient pu être mortelles. La lecture des observations est inslructive : nous voyons que dans la première, celle de Knabe, l’injection de 2 centigrammes de cocaïne avait été faite dans le deltoïde d’une fillette de onze ans pour combattre des évanouissements fréquents,

et l’auteur ajoute que l’enfant avait une dégénérescence du cœur, suite de scarlaline. Ces altérations ne sont-elles pas responsables de la mort plutôt que les 2 centigrammes de cocaïne ?

Dans le deuxième cas, celui de M. Abadie, 5 cenligrammes furent injectés dans la paupière inférieure d’une malade ; peu de temps après la fin de l’opération survinrent des phénomènes d’asphyxie, et la mort eut lieu cinq heures après le début des accidents. Faut-il incriminer la cocaïne ? La plupart des collègues de M. Abadie affirment le contraire : la face vultueuse, la respiration stertoreuse accusées dans l’observation ne ressemblent en rien aux intoxications cocaïniques ; elles rappellent plutôt l’apoplexie cérébrale, dont la malade, quelque temps auparavant, avait eu une prenuère altaque. C'est donc là un fait analogue à celui de Brunschwig et Botard, où la nécropsie permit d’innocenter les quelques gouttes de cocaïne injectées sous la muqueuse oculaire ; l’autopsie démontra l'existence « d’un caillot énorme qui faisait pression sur le plancher du quatrième ventricule ».

Enfin, j'en arrive au dernier cas, celui d’un dentiste de Lille qui aurait injecté, dans les gencives d’une malade, l’équivalent de 6 centigrammes de cocaïne d’une solution à 1 °/,. Au bout de quelques instants survint une syncope, et, une demi-heure plus tard, la mort, que rien

ne put conjurer. Mais, à l’aulopsie, le médecin légiste trouva, enroulée autour de la poitrine, une double corde à lessive que la malade, pusillanime, pieuse et d'une dévotion exaltée, avait serrée à tel point qu’elle était incrustée dans les chairs et qu'on ne put insinuer un scalpel entre la corde et la peau. Aussi les médecins experls, et les juges avec eux, ont-ils admis que, dans ce cas, la malade, avait eu une syncope devenue mortelle, grâce aux difficultés que celte double « discipline » créait à la respiration.

Telles sont, aussi consciencieusement que j'ai pu les dresser, les tables mortuaires de la cocaïne. Malgré la gène inévitable et la sorte de méfiance qui envahit notre esprit lorsqu'on voit le mot de mort accolé si souvent au mot de cocaïne, on doit secouer celte impression pour reconnaître que l’alcaloïde n’est pas responsable des méfaits commis en son nom. On s’est emparé de cette substance, on l’a employée au hasard, sans se de: mander la quantité qu’on ne peut dépasser sans péril, et, tandis que 5, 10, 15 centigrammes suffisent pour mener à bien les opérations les plus étendues, les médecins dépassent 50, 60, 80 cenligrammes et ne craignent pas d'aller jusqu’à 1 Où 2 grammes !

I! me reste à parler des observations où les accidents n’ont pas provoqué la mort : le nombre en est trop grand pour que je suive la méthode adoptée jusqu'ici ; je ne saurais les analyser toutes pour montrer quels préceptes on à violés et quelles fautes on a commises. La moisson la plus abondante nous est fournie par les dentistes, et l’un d'eux me disait : on ne peut anesthésier une gencive à la cocaïne sans avoir quelques troubles légers ou alarmants. Aussi la région de la tête a été considérée comme « zone dangereuse ». Je ne le crois guère : j'ai enlevé un grand nombre de kystes sébacés du cuir chevelu, d’épithéliomas de la face, de ganglions et de lipomes du cou ; j'ai énucléé des kystes salivaires des lèvres et des joues, j'ai extrait beaucoup de dents et depuis que j'ai adopté le décubitus horizontal pour toutes ces opérations, je n’ai plus noté de syncope.

Ces longues séries de troubles physiologiques graves ou légers notés par les dentistes sont dus à ce qu'ilsopèrent leurs malades assis : émotion, l’effroi même, joints à l’action vaso-constrictive de la cocaïne, provoquent une anémie cérébrale subite que l’alcaloïde seul n’eût pas suffi à produire. De là, le précepte sur lequel j'aurai à insister de ne jamais opérer un individu assis ou debout. J'y ai quelquefois contrevenu dans de petites opérations, et j'ai vu la syncope se dessi-

ner. Étendre l’opéré et lui faire absorber un verre de liqueur ou de café a toujours suffi pour dissiper les accidents. Le titre trop élevé de la solution, la position verticale, voilà les deux causes d'accidents que révèle le plus souvent la lecture des observations.

Nous connaissons mal la rapidité d'absorption au niveau des muqueuses; elle serait grande d’après les recherches de Lépine et de Condamin. Aussi les solutions 1 ou 2 °/, etles doses qui ne dépassent pas 10 à 15 centigrammes d’alcoloïde, devront être appliquées sur ces tissus, au lieu des doses et dessolutions massives employées sous prétexte que l'absorption est presque nulle. J'en dirai autant des séreuses : dans les accidents relevés au cours de mes lectures, les injections dans la vaginale comptent pour un grand nombre. Il y a donc là un avertissement nouveau, et seules les solutions faibles, et les faibles doses auront le droit d’y être employées. Enlevez des staüstiques les cas où ces fautes de technique ont été commises, et le nombre des accidents s’abaisse d’une manière considérable.

Je ne relèverai pas ici les cas nombreux où de formidables erreurs de transcription ont été. commises. On cite partout, entre autres faits, celui de Call où une dose minime de cocaïne — 5 milligrammes — aurait produit des accidents. graves. Or, si on remonte à la source, on recon-

naît que, non pas 5 milligrammes, mais 5o centigrammes de cocaïne ont été injectés dans les tissus ! Je ne parlerai pas non plus de ces cas où toute autre cause que la cocaïne doit être imivoquée pour expliquer les accidents; je ne rappellerai pas cette observation de M. Hugenschmidt où une malade lui arrive pour subir une opération dentaire douloureuse. La malheureuse est surexcilée, persuadée, d’après les récits d’un médecin, que la substance analgésiante dont on va se servir est dangereuse ; aussi M. Hugenschmidt injecte non de la cocaïne, mais dix gouttes d’eau distillée : au bout de trente secondes, la cliente se se lève, fait quelques pas, tombe dans un fauteuil en disant : « Je meurs », et une syncope survient qui dure une demi-heure.

On le voit donc : dans toutes les observations où la mort est survenue, il y a eu une faute commise, facile à reconnaître et qui, par cela seul, devient un précieux enseignement. Aussi depuis que j'ai recours aux solutions à 1 °/,, je n’ai jamais vu chez mes malades le moindre trouble dans l'équilibre physiologique ; — quelquefois un peu de loquacité, et c’est tout. Or, nul n’oserait prétendre qu'il s’agit d’une « série » heureuse. J’ai déjà employé la cocaïne dans 3197 anesthésies et, par conséquent, j'ai eu affaire à tous les tempéraments et à toutes les

Reccus — La Cocaïne en chirurgie 4

idiosyncrasies. Je ne voudrais pas dire qu'aucun accident ne m’arrivera, En clinique tout est à craindre, et telle conjoncture peut survenir qui rende une injection dangereuse. Mais les catastrophes sont moins à redouter avec la cocaïne qu'avec le chloroforme, et voilà pourquoi je

préfère cet alcaloïde.

La cocaïne est-elle vraiment moins dangereuse que le chloroforme ? 11 me serait impossible de le prouver. Dire que j'ai pratiqué plus de 3197 opérations sans avoir observé d'accidents mortels n’est pas un argument péremptoire, car une seule cätastrophe, si elle survenait, ferait

de ma statistique excellente une statistique mé-

diocre. Nous ne savons pas quelle est la mortalité réelle du chloroforme, et celle que l’on chuchote est, paraît-il, plus élevée que celle que l'on écrit, Il semble, du reste, qu'elle augmente chaque année : avec nos succès opératoires, notre confiance est devenue extrème : nous sommes moins circonspects en lout, et l’anesthésie, confiée autrefois au plus sûr de nos aides, en arrive à tomber dans les mains d’un externe.

Avec la cocaïne, rien de semblable n’est possible : le chirurgien pratique lui-même les injections analgésiantes et reste seul responsable des fautes qui peuvent être commises. |

Si la cocaïne ie paraît moins dangereuse, ce

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n’est donc pas sur un pourcentage vraiment impossible à établir que je base mon opinion, mais d’après la comparaison de nos anesthésies locales et de nos chloroformisations. Que de fois, dans la narcose chloroformique, avons-nous eu de sérieuses alertes et, l’on peut dire, l’image de la mort! Tout à coup la respiration ou la cireulation s'arrête, la face devient pâle, livide ou violette, la pupille est immobile et durant dix, quinze secondes, une minute, quelquefois plus, : malgré la tête pendante, les flagellations de La figure et de la poitrine à l'eau froide ou chaude, maloré l'électrisation, les pressions sur les côtes, la respiration arlificielle, la traction de la langue, le jeu du cœur ou du poumon reste suspendu. Ne va-t:on même pas jusqu’à la trachéotomie pour insuffler plus directement l’air dans la poitrine ? Enfin, la vie reprend, la syncope sé dissipe, et l’on se remet d’une alarme si chaude. Inutile de dire que, pendant cetle alerte, des fautes sérieuses contre l’asepsie ont pu être commises. N'importe, on en parle à peine ; pour qu’un accident compte, il faut qu’il soit mortel, Je n’ai jamais eu de ces alertes au cours de l’anesthésie par la cocaïne ; on dit que les syncopes sont fréquentes, jamais je n’en ai observé, du moins lorsque le malade est opéré dans le décubitus horizontal. Jamais je n'ai noté l'arrêt du cœur ou du poumon, et, pour prononcer le

mot d'accident, je devrais me rejeter sur des troubles physiologiques si légers que, sans une interrogation minutieuse, il passeraient inaperçus : tels, par exemple, les fourmillements au bout des doigts ou dans les orteils, ainsi que Quénu en a signalé et comme j'en ai vu quelquefois, et dernièrement chez une dame de soixante dix-neuf ans, que j’opérai d’une hernie étranglée. Ce que j'ai noté plus souvent, c’est une cerlaine excitalion cérébrale, une loquacité, une expansion plus grande, une tendance à l'attendrissement. Mes élèves ont assisté à ce spectacle chez une femme à qui nous avons fait l’anesthésie locale pour enlever un kyste de l’ovaire : vers la fin de l'opération, elle nous témoignait une reconnaissance exagérée, el que nous avons mise sur le compte de la cocaïne, d’un petit verre de rhum et de la vivacité de ses sentiments.

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