‹ La cocaïne en chirurgieChapitre 5 sur 79 · PHARMACOLOGIE · texte numérisé non relu

PHARMACOLOGIE

Poinsot : son insolubilité dans l’eau fait qu’on n’aurait plus à craindre son absorption et les empoisonnements consécutifs. Puis l’acide phénique, outre qu'il est anesthésique comme la cocaïne, rendrait antisepliques les solutions à injecter ; or un des graves reproches, injuste à mon avis, que l'Ecole de Lyon adresse à l'usage de la cocaïne, est de provoquer des suppurations : ce reproche tomberait de lui-même ; enfin l’absorption très lente du « phénate de cocaïne » en rendrait l’anesthésie plus durable.

Nous avons eu recours fréquemment aux injections de phénate de cocaïne; il ne nous a rendu ni plus ni moins de services que le chlorhydrale ; aussi l’aurions-nous adopté pour répondre à l'objection gratuite de l’inoculation possible des {issus par une injection non stérilisée, si, dans quelques cas de cure radicale de hernie et d’hydrocèle, dans une résection du scrotum pour varicocèle, nous n’avions noté, sur le trajet anesthésiéet de chaque côté de l’incision, une petite bande de sphacèle, qui ulcéra les couches superficielles du derme; cet accident n’a jamais eu de gravilé; mais il a retardé de quelques jours la cicatrisation, et c’est pourquoi nous avons abandonné le phénate de cocaïne pour nous en tenir au chlorhydrale.

Nous devons parler ici d’un corps analogue à

PHARMACOLOGIE 5 #3

la cocaïne, la fropacocaïne ou benzoyl-pseudotropéine, alcaloïde extrait, par Giesel, de la coca à petites feuilles de Java; il a été surtout étudié par Liebermann qui l'a obtenu par voie synthétique. Le D' Chadbourne de Boston a déterminé l’action physiologique de son sel, le chlorhydrate de tropacocaïne, le seul employé dans les recherches faites jusqu’à ce jour. II résulterait de ces premières expériences que cette substance, au point de vue de l’anesthésie locale, ne le céderait en rien à la cocaïne, si même elle ne lui était supérieure sous certains rapports.

Les D Hugenschmidt et Viau ont employé la tropacocaïne sur l’homme et souscrit aux conclusions de Chadbourne. L'injection, sous la muqueuse gingivale, d'une solution de 2 centigrammes d’alcaloïde dans dix gouttes d’eau n’a produit, sur trente-sept sujets, nerveux ou autres, qu’une augmentation légère du nombre des pulsations.Quoique, par sacomposition chimique, cette substance apparlienne au groupe des alropines, on n’observe pas de troubles pupillaires et, sauf une certaine sécheresse de la gorge accusée par quelques individus plusieurs heures après l’administration du médicament, l'équilibre physiologique du patient n’est en rien troublé.

La respiration, ajoute Hugenschmidt, ne serait pas influencée par les doses de 2 à 5 centigrammes de tropacocaïne, tandis que les mêmes

28 PHARMACOLOGIE

doses de cocaïne agiraient sur elle, fait que pour ma part je conteste. Il en serait de même à l'égard du système nerveux el des nerfs vasomoteurs. Aussi, la tropacocaïne semble à l’auteur appelée à se substituer à la cocaïne; son action serait plus rapide et plus profonde, plus persistante, même, ce qui ne ressort pas des expériences de Liebermann et de Schweiger ; d’après eux, au contraire, l’anesthésie. tropacocaïnique se dissiperait plus vite. La seule recommandation essentielle indiquée par Hugenschinidt est d'injecter lentement le liquide — une minute environ pour faire pénétrer dans les tissus le contenu d’une seringue de Pravaz — et de ne pas dépasser la dose totale de 2 centigrammes à 2 centigrammes el demi.

Nos expériences personnelles ne sont pas d'accord avec celles d’Hugenschmidt. Nous avons fait venir de la tropacocaïne des meilleures marques d'Allemagne, et nous l'avons essayée dans notre service de Broussais. Comme toxicité nous n'avons rien à dire ; ni la cocaïne ni la tropacocaïne n'ont troublé l'équilibre physiologique de nos patients. L’anesthésie locale ne m'a pas paru plus rapide ni plus durable avec la seconde qu'avec la première; mais j'ajoute que cette anesthésie à été, dans tous nos cas, plus profonde avec la cocaïne qu'avec la tropacocaïne,

PHARMACOLOGIE 29

Dans nos seize expériences il en fut toujours ainsi.

Or, pour échapper à toule erreur, pour éviter les susceptibilités individuelles, les « idiosyncrasies » j’opérais sur le même individu : lorsque, pour l’ablation d'une tumeur, une incision cutanée de 12 centimètres élait nécessaire, je faisais une injection de cocaïne dans les 6 centimètres supérieurs et de tropacocaïne dansles6inférieurs. Je prenais le bistouri, et l’incision, indolore dans la moitié cocaïnisée, était vivement sentie dans la région tropacocaïnisée. Dans une hydrocèle bilatérale je pratiquai la cure radicale, d’un côté à la cocaïne et de l’autre à la tropacocaïne ; la première ne fut pas douloureuse, la seconde le fut.

Je n'ai eu, entre les mains que ce seul échantillon de tropacocaïne et avec lui je n’ai fait que 16 opérations. IL serait donc excessif de porter un jugement; aussi je me contente de dire que la tropacocaïne ne m'a pas semblé supérieure à la cocaïne que l’on charge d’ailleurs d’une série de méfaits imputables non àelle, mais à la manière défectueuse dont on l’emploie. Elle me paraît à moi un anesthésique de premier ordre, et c’est même à cause de l’excellence des résullats obtenus, que je n’ai pas senti le besoin de chercher une autre substance à injecter et

de multiplier mes expériences.

30 PHARMACOLOGIE

Il serait très intéressant de connaitre les réactifs de la cocaïne pour les recherches toxicologiques et pour déceler au besoin sa présence dans l’organisme animal. Le D' Sonnié-Moret, pharmacien des hôpitaux, a publié, sur ce sujet, une thèse inléressante dont voici les conclusions :

« La cocaïne forme, avec le chlorure d’or, une combinaison cristalline présentant un aspect spécial tel qu’on pourra utiliser cette parlicularité pour caractériser le premier de ces corps dans une recherche toxicologique. Quoique la combinaison, également cristalline, que donne la cocaïne avec l'acide picrique soit moins typique que la précédente, elle a néanmoins, elle aussi, un aspect spécial qui permettra de tirer de ces caractères une réaction de contrôle.

« Introduile dans l'organisme, la cocaïne ne tarde pas à y subir des modifications telles que ces caractères chimiques disparaissent, en partie au moins, et ne permettent plus de la retrouver à l’aide des réactions dont il vient d’être question. Par suite de cette transformation de Palcaloïde, sa recherche, dans un empoisonnement, ne pourra donc être faite avec chance de succès qu'autant que la dose mise en jeu aura été un peu notable, De pelites quantités de toxique auront le temps, en effet, de subir en totalité la transformation dont il est question et ne pourront plus être retrouvées à l'analyse,

PHARMACOLOGIE 31

« À la suite d’un empoisonnement par la cocaïne, si celle-ci a pénétré par le tube digestif, sa recherche devra donc avoir lieu de préférence dans le contenu de l'estomac ainsi que dans celui de l'intestin grèle. Cette recherche devra, de plus, porter sur Purine et le sang. Si, au contraire, le toxique a pénétré dans l’organisme par voie hypodermique, on s’efforcera de le retrouver dans l'urine, lesang, Le cerveau et la rate. Mais l’expert devra procéder le plus rapidement possible à cette recherche. En attendant qu'il puisse commencer ces opérations, les pièces sont conservées à une aussi basse température que possible, et même soumises à la congélation ».

Nous pourrions donner les diverses formules employées en pharmacologie, les collyres, les pilules et les pastilles, les capsules et les mixlures ; mais, d’abord, l'intérêt n’en est pas bien grand et puis l’emploi de ces préparalions ressortit non à la chirurgie mais à la thérapeutique médicale. Nous devrons du moins parler des solutions auxquelles nous avons recours et des doses qui nous paraissent inoffensives. Mais ce point est trop important pour ne pas lui accorder un chapitre spécial, car, de la dose et du titre des solutions, dérivent l'efficacité et la sécurité dans l'emploi de la cocaïne.

32 PHARMACOLOGIE

Mais on n’oubliera pas, et ceci est d’un intérêt primordial, que les préparations de cocaïne doivent être récentes ; le chlorhydrate de cocaïne, dissous dans l’eau, ne tarde pas à s’altérer et à perdre sa puissance analgésique. Dès le troisième et le quatrième jour, son action est déjà moindre et j'ai vu, en été, au bout de trois semaines, des solutions de bonne marque demeurer à peu près sans effet sur les muqueuses ou dans la peau. La tropacocaïne s’altère moins vite, dit-on, et c’est le seul avantage que, pour ma part, j'accorderais à cet alcaloïde. Le chirurgien n’oubliera donc pas la première règle imporlante que J'écris ici à l'usage des praticiens : la solution de chlorhydrate de cocaïne dont on se servira sera fraiche; en tous cas, sa préparation n’excédera pas deux jours.

Page 1