‹ La cocarde clancheChapitre 26 sur 53 · TRAITRE A SA PATRIE · texte numérisé non relu

TRAITRE A SA PATRIE

Cejourd*hui 24 février 18 14. environ dix heures da matin.

Le conseil spécial assemblé dans une des salles de la municipalité de la ville de Troyes, département de l'Aube, en vertu des ordres de Sa Majesté l'empereur et roi^ composé ainsi qu'il suit :

MM. Alexandre Morin, chef d'escadron de la gendarmerie d'élite, président; Laurent -Eléonor Doncœur, Jérôme Compagnon, capitaines au même corps, Louis Lafosse, Louis Guillon, lieutenants au même régiment; Albert Verjus, capitaine adjudant-major de la gendarmerie d'élite, faisant les fonctions de capitaine -rapporteur; Jean-Pierre Lepage, ma réohal des-logis, faisant les fonctions de secrétaire. greffier;

A l'effet de juger le sieur Jacques Gouault, natif de Troyes, département de l'Aube, officier retiré audit lieu, (ex-émigré), prévenu d'avoir porté la croix de Saint-Louis et convaincu d'intelligence avec les puissances coalisées contre la France.

A lui demandé ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance, , profession et domicile ;

A répondu se nommer Jacques Gouault, natif de Troyes, département de TAube, ancien militaire retiré du service, 1 âgé d'environ cinquante-sept ans (ex-émigré). |

A lui demandé s'il a porté la croix de Saint-Louis, pendant le séjour de Sa Majesté Tempereur des Russies à Troyes. i

A répondu : oui ; que l'empereur des Russies avait témoi- | gné le désir de voir les Français qui avaient émigré dans ses Etats, que s'étant présenté pour paraître devant Sa dite Majesté sans être décoré^ un de ses aides de camp lui a dit :

« Comment ne portez-vous pas la croix de Saint-Louis, puisque vous la portiez autrefois en Russie ? » et rengagea à s'en décorer, non pas avec le ruban rouge, mais bien avec une chaîne d'or.

Le sieur Gouault a ensuite déclaré n'avoir jamais cesse de

Que VOUS dirai-je ?... Depuis ce jour, je vécus

porter la croix de Saint-Louis, mais qu*il ne la laissait jamais voir, et que ce ne fut que pendant le séjour des armées coalisées à Troyes qu'il l'a portée, pendant quatre jours, d'une n\anière ostensible,

A lui demandé s'il n'a rien à ajouter ou diminuer dans ses déclarations.

A répondu n'avoir rien à augmenter ni à diminuer.

Le président ayant demandé au capitaine-rapporteur le résultat de ses conclusions envers Taccusé ;

Le capitaine • rapporteur ayant exposé que ledit sieur Jacques Gouault a, de son propre aveu, déclaré avoir eu des entretiens avec l'empereur des Russies, ainsi qu'avec plusieurs généraux de son état-major, de môme que d'avoir porté ostensiblement la croix de Saint- Louis en présence des armées coalisées contre la France, a demandé au conseil que l'arude 76 du titre I" du livre m du Code pénal et du décret impérial du i? février 18x0 lui soit appliqué.

Le conseil s'étant fait donner lecture de l'arrcle 76 du Code pénal précité, ainsi conçu :

« Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou enti éprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera puni de mort et ses biens confisqués. »

Le conseil, considérant les aveux faits par ledit sîeur Jacques Gouault, amsi que les conclusions du capitainerapporteur; vu l'article 76 du titre !«' livre m du Code pénal et du décret impérial du i5 février 18 10; condamne Jacques Gouault à la peine de mort et à la confiscation de ses biens.

Le présent jugement aura son exécution dans le plus bref délai, dont lecture sera faite à l'accusé.

Le conseil ordonne en outre que le présent jugement sera affiché dans le département de l'Aube, au nombre de cent exemplaires, en tête desquels seront inscrits en gros caractères : FRAITRE A SA PATRIE.

Fait et clos en séance les jour, mois et an que dessus.

Le conseil, sans désemparer et dans la même séance, con-

pour mon père ; mais ce n'est pas ma faute si Je ne fus pas tué. Quand la campagne de France fut terminée , je suspendis mon fusil au clou, et j'enfermai précieusement les reliques de ma jeunesse.

Le 24 février 1848, qui était le triomphe de mes idées, fut assombri pour moi par la pensée qu'il était aussi Tanniversaire de cette catastrophe. Je ne me mariai jamais; je n'eus au-

sîdérant que le nommé Vidranges, ancien garde du corps (ex-émigré), est convaincu d'avoir eu des entretiens avec les puissances coalisées, comme aussi d*avoir porté ostensiblement la croix de Saint-Louis, pendant le séjour des armées coalisées à Troyes; considérant encore que ledit sieur Vidranges est en fuite avec les ennemis de l'Etat;

Ouï les conclusions du capitaine-rapporteur, a demandé que Tarticle 76 du titre 1*'^ livre m du Code pénal et du décret impérial du i5 février, lui soit également appliqué.

Le conseil, considérant que le nommé Vidranges, ancien garde du corps (ex-émigré)^ résidant à Troyes, département de l'Aube, maintenant en fuite, est convaincu de trahison envers sa patrie; le condamne à la peine de mort par contumace et à la confiscation de ses biens, conformément à l'ar* ticle 76 du titre I»"", livre m, du Code pénaL

Le présent jugement sera affiché dans le département de l'Aube, au nombre de cent exemplaires, en tête desquels seront inscrits ces mots en gros caractères : TRAITRE A SA PATRIE.

Fait en séance, à Troyes, les jour, mois et an que

dessus.

Signé à l'original : Guillon, Lafosse, Compagnon,

DoNCŒUR, MoRiN, président; et Lepage, greffier.

Collatlonné à l'original t

Le capitaine-rapporteur, Signé : Verjus.

A Troyes, chez Saumon fils, impr. de la préfecture de l'Aube,

cune place, aucun emploi; je vécus jusqu'à ce jour dans la double virginité de mon amour et de ma conscience.

Voilà mon histoire, mon ami, et voilà pourquoi vous trouvez une cocarde blanche chez un républicain.

Madame Gouault s'est remariée; mon père vécut vieux ct «^'^^tina à vivre pour me consoler. Bien souvent, il m'a raconté l'attitude héroïque de M. Gouault devant ses juges, et, jamais depuis, nous n'avons accusé personne de trahison.

Il paraît que, pendant la séance de la commission militaire, un officier vint, qui dit au président :

— Eh bien ! est-ce fait?

— Non, répondit celui-ci, nous allons passer aux vîix.

— Fusillé tout de suite ! reprit l'officier qui disparut.

M. Gouault dit plus tard, en entendant la sentence :

— Il était inutile de prononcer votre juge* ment : l'ordre de Bonaparte suffisait (i).

(l) DécÈS DE JACQUES GOUAULT, AGÛ DB 67 AN$

Aujourd'huy vingt-cinq février rail huit cent quatorze, heure de dix du matin, par-devant nous Nicolas Piot de Courcelles, maire de la ville de Troyes, faisant les fonctions d'officier de l'état civil, sont comparus r Antoine Biaise, Sergent de ville de la mairie de Troyes, âgé de soixante-dix- 8cpt ans, demeurant rue du Sauvage, 4^àtfîème 8ectioii> et

Cet acte, que j'ai voulu depuis juger froidement, comme s'il ne m'avait pas arraché le cœur, excita moins de crainte que de mécontentement. Napoléon croyait faire reculer la mauvaise fortune : il ne fit reculer que la pitié. Le sang de ce royaliste fusillé comme traître, au lieu d'arrêter la défection, lui donna un prétexte. On trouva le champion de l'empire égoïste et cruel, et la cause des Bourbons, impossible et inconnue la veille de ce meurtre, devint sérieuse le lendemain du martyre. La mort de M. Gouault empêcha l'histoire de laisser prescrire la dette du duc d'Enghien.

(Février-mai 1868.)

Nicolas Salomon, aussi sergent de ville, âgé de soixante et un ans, demeurant rue du Molinet, quatrième section, tels qu'ils nous ont déclaré que le jour d'hyer, heure de deux du soir:

Jacques Gouault, militaire retiré, âgé de cinquante-sept ans, natif de Troyes, époux de Jeanne Le Mayeur, fils de feu Eustache-Nicolas Gouault et de défunte Marie- Catherine Jeanscn, demeurant rue de Croncels. deuxième section, a été trouvé mort sur la place du Marché aux-Blés, ainsi qu'il résulte de l'extrait du procès-verbal dressé par Claude Girardon, commissaire de police de la dite ville, en date d'hyer, et ont les déclarants signé avec nous le présent acte de décès, lecture faite les jour, mois et an susdits .

Signé : Piot de Courcelles^Saloiion.

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