PREMIER DÉCRET
Art* !•'. Il sera dressé une liste des Français qui, étant au service des puissances coalisées, ou qui, sous quelques autres titres que ce soit, ont accompagné les armées ennemies dans l'invasion du territoire de TEmpire, depuis le 20 décembre 181 3.
Art, 2. Les individus qui se trouvent compris sur ladite liste seront traduits, sans délai et toutes affaires cessantes, devant nos cours et tribunaux, pour y être jugés, condamnés
Le premier ordonnait la réunion d'une commission militaire pour juger les traîtres; le second destituait le préfet, le baron CafFarelli, en fuite, et nommait à sa place le sieur Rœderer, préfet du département de Trasimène.
Pendant qu'il dictait ces décrets, et bien que les clameurs fussent de mauvais augure, comme il y avait, malgré tout, un épanouissement des cœurs, à propos de la délivrance de la ville, Pil-
aux peines portées par les lois, et leurs biens confisqués au profit du domaine de TEtat, conformément aux lois existantes.
Art. 3. Tout Français qui aura porté les insignes ou les décorations de l'ancienne dynastie, dans les lieux occupés par l'ennemiy et pendant leur séjour, sera déclaré traître^ et comme tel jugé par une commission militaire et condamné à mort : ses biens seront confisqués au profit du domaine de TÉtat.
Donné à Troyes, en notre quartier général^ le 24 février 1814.
Napoléon.
deuxième décret
Considérant que le préfet de l'Aube a quitté le territoire de son département, et notamment l'arrondissement de Nogent, lorsque nos troupes l'occupaient encore ; que depuis il ne s'est pas mis en mesure de venir reprendre ses fonctions au moment de l'évacuation* du chef-lieu de son département par l'ennemi, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. I•^ Le baron Caffarelli^ préfet du département de TAube, est destitué.
Art. 2. Le sieur Rœderer, préfet du département du Trasimène, est nommé préfet du département de l'Aube.
Donné en notre quartier général, à Troyes, le 24 février 1614.
Napoléon.
lusion se répandit dans Tair. Les ennemis étaient encore au quartier bas pendant que Tempereur descendait des quartiers hauts; la populace se rua de la porte de Paris à la porte Saint-Jacques, et là, avec des bâtons, des pistolets, tua, assomma, déchira les traînards, les derniers soldats de Tarrière-garde des alliés.
L'empereur envoya un aide de camp pour empêcher ces actes de sauvagerie. Les mots de pardon qu'on jetait au peuple nous revinrent apportés par Técho.
— Il pardonnera, me dit mon père, en me forçant à rentrer à la maison pour prendre quelques minutes de repos.
— Ne vous y fiez pas! répondis-je.
Et nous sortîmes bientôt pour aller rue du Temple. Il nous fallait passer devant la maison de M. Duchâtel habitée par l'empereur, pour arriver à la maison de M. Gouault. Je regardais : Je voulais trouver à l'hôtel impérial une physionomie rassurante. Le cheval de Napoléon, tout fumant, piaffait dans la cour; des officiers se pressaient aux portes; rien ne trahissait des menaces.
— Tu vois bien ! me dit le père Cerbonnet Je pressai le pas; j'apercevais déjà le grand
toit d'ardoises de cette chère maison qui abritait tout mon bonheur, et déjà je me sentais délivré de mes appréhensions, quand il me sembla
de loin que M. Gouault venait à nous. Il n'était pas seul.
— Regardez! dis- je à mon père^ en l'arrêtant tout coun,
— Déjà! murmura l'excellent homme.
M. Gouault descendait la rue tranquillement, paisiblement, entre deux capitaines de la garde impériale. Il nous vit, et nous salua de la tête avant de pouvoir nous saluer de la voix.
Les deux officiers qui lescortaient semblaient tristes. Pensant bien que nous étions de ses amis, ils s'arrêtèrent «t lui permirent de nous parler. Il avait son grand air habituel, une sérénité auguste, un peu de mépris dans le coin . des lèvres, une belle clarté dans les yeux.
Nous suffoquions. Je me sentais plein de rage et de regrets d'une nuit perdue à chercher un secours qui m'avait échappé, quand j'aurais pu peut-être parvenir, à force de supplications, à déterminer sa fuite. Ce fut lui qui nous parla le premier.
— Adieu, mes amis! Valcntine ne sait rien; Maurice, allez près d'elle, surveillez son désespoir. Je ne me suis pas couché, j'attendais. J'ai vu venir ces messieurs ; je suis descendu sans bruit et je les ai suivis. Bonaparte me traite en soldat; il ne m'a pas envoyé des gendarmes. Messieurs, dit-il aux deux capitaines, j'aurais pu fuir, je ne Tai pas fait : ne craignez donc pas,
pour nous recevoir; il reposait. Mais le nom de M. Gouault, et la gravité des circonstances abaissèrent les consignes. Il fut très-effrayé de la nouvelle, et promit de parler à Tempereur.
— Mais je veux lui parler aussi, dit Valentine; il faudrait nous emmener.
— Soit ; quand vous voudrez.
— Tout de suite. La commission est réunie ; on le juge, monsieur. Dans une heure, il serait trop tard.
Nous revînmes tous les trois en toute hâte à la rue du Temple. On nous dit que l'empereur reposait, que défense expresse avait été faite de pénétrer dans l'appartement. Voulait-il se prémunir contre sa faiblesse, ou se donner un prétexte d'accuser ceux qui auraient trop respecté son sommeil ?
— Attendons qu'il soit éveillé ! dit M. de Mesgrigny.^
— Réveillons-le ! répliqua Valentine.
— Ce serait un mauvais moyen de le bien disposer.
— Il dort ! il peut dormir ! Combien durent ses rêves ?
Tout en parlant, nous avions traversé la cour. Nous trouvâmes le maire de la ville de Troyes et deux autres citoyens qui, à la nouvelle de l'arrestation de M. Gouault, étaient venus de leur côté pour intercéder auprès de l'empereur.
— Vous voyez bien, monsieur^ qu'il faut Té-
veiller, dit Valentine d'une voix suppliante; ce serait une calamité pour toute la ville.
Le grand écuyer nous laissa au bas de l'escalier et, montant seul, essaya de pénétrer jusqu'à la chambre à coucher de Napoléon.
Nous attendîmes longtemps. Valentine se serrait contre moi : j'étais étonné de ses yeux sans larmes, de la fermeté de son attitude ; mais je sentais son cœur battre violemment dans sa poitrine; elle suffoquait. Enfin, après vingt minutes qui nous semblèrent un siècle, nous entendîmes qu'on nous disait d'en haut :
— Montez ! montez !
— Montons ! dit Valentine.
A la première marche, ses forces la trahirent. Je voulus la soutenir de mes bras.
— Montez donc ! me dit-elle d'une voix entrecoupée... laissez-moi là! je vous rejoindrai; montez !
Et elle tomba sur la première marche.
Le maire et les deux personnes qui l'accompagnaient étaient déjà à moitié chemin; je les rejoignis. Valentine se cramponnait à la rampe et essayait de se relever.
L'empereur était dans sa chambre à coucher; il venait de se lever d'un lit de repos. Il était très-pâle avec les yeux très-brillants. M. de Mesgrigny lui présentait notre requête quand nous parûmes.
— Non, non, disait-il en marchant avec vi-
28o LA COCARDE BLANCHE
vacité, il faut que la loi soit satisfaite. Si je nMtouffais pas la trahison à sa première tentative, avant huit jours elle m'aurait dévoré. Vous voulez que j'épargne le sang d'un émigré, d'un homme qui demande ma déchéance, quand, pour le sauver, lui et ses pareils, j'ai fait tuer des milliers d'hommes ?
— Sire, un vieillard !
— Et tous les enfants qui sont morts, ces conscrits, ne le valaient-ils pas ?
A ce moment, je m'avançai. L'empereur m'aperçut, s'arrêta devant moi :
— Je vous connais, vous ! me dit-il brusquement.
— Oui, sire, depuis Briennê, depuis Maizières.
— Ah ! je me souviens... c'était au presbytère... et cette jeune fille ?
— Sire, c'est son oncle que l'on condamne. Il releva la tête, nous enveloppa d'un regard
circulaire, comme s'il se défiait d'un piège, et répéta machinalement :
— Son oncle !
A ce moment, la porte s'ouvrit, et V alentine, marchant presque sur les genoux, joignant les mains :
— Grâce ! grâce ! balbutia-t-elle.
La physionomie de l'empereur s'adoucit tout à coup; sa tête pâle eut comme un reflet rose.
— Je fais grâce ! dit-il.
Il se baissa sur une table chargée de papiers, écrivit quelques mots, signa et ajouta, en pDsant la plume :
— S'il en est temps encore !
M. de Mesgrigny prit Tordre, le remit au maire.
— Il n'y a pas une minute à perdre \ courez ! courez !
Je ne puis vous dire comment je descendis, soutenant, portant Valentine. Nous avions des ailes : nous laissions à d'autres le message officiel. Rassurés sur leur exactitude, nous avions hâte, nous, de transmettre l'ordre verbal, la grâce obtenue par nos coeurs; nous nous sentîmes enfants, joyeux. A peine fûmes-nous dans la rue, que Valentine eut toutes ses forces : nous nous prîmes par la main, et, courant, essoufflés, nous arrivâmes en trois minutes à !a place de l'Hôtel-de-ViUe.
Quelques groupes stationnaient au bas du perron. Comme je me précipitais vers les marches :
— Où allez- vous? me dit-on.
— Au conseil... là-haut... M. Gouault... j'ai sa grâce !
— Il n'est plus là, courez, il est parti. Je frissonnais.
— De quel côté ? hurlai-je en prenant la main de Valentine, que je sentais chanceler.
— Du côté du Marché-au-Blé... Vite... vous pouvez les rejoindre.
Je pouvais les rejoindre! j'étais fou. Je repris ma course, traînant Valentine. D'autres amis, nous devinant, se mirent à courir. La distance est relativement assez longue. Je me disais que M. de Mesgrigny, mieux avisé, mieux renseigné sans doute, avait été tout droit de ce côté, au lieu de venir à Thôtel de ville. Nous rencontrerions M. Gouault. Encore quelques minutes! quelques secondes! j'avais franchi TÉtape-aux- Vins ; je tournais, pour déboucher sur la place du Marché-au-Blé, quand un bruit qui me parut Técroulement du ciel sur nos têtes, m'arrêta. C'était un feu de peloton.
Valentine ne poussa qu'un cri et s'affaissa à mes côtés. Le bruit de la foudre l'avait foudroyée.
J'étais ivre de douleur^ de colère, d'impuissance. Je ne sais si je m'aperçus que cette âme s'était envolée. Je pris ma chère Valentine dans mes bras, et montant vers le haut de la place, je me mis à crier : « Grâce! grâce ! » comme si le ciel avait eu besoin de cette ironie inutile, de ce reproche à sa cruauté. Ce fut mon père qui m'arrêta, qui me reçut, ou plutôt, qui nous reçut tous les deux , comme deux cadavres, dans ses bras. Il avait, en ami fidèle, en citoyen stoïque, pour attester l'honneur et le courage de M. Gouault, syivi, çscortç devant l^com-
mission militaire, et jusqu'à la place de Pexécution, Toncle de Valentine.
— Elle est morte ! s'écria-t-il.
J'entendis le premier sanglot qui eût, jusquelà, déchiré sa poitrine.
— Morte! répétai- je machinalement, sans comprendre, sans avoir la conscience de mon malheur.
Tandis que mon père transportait le corps de Valentine dans une maison, moi, hébété et lié à une idée fixe, j'allai jusqu'au mur contre l'église Saint-Nicolas, où gisait le corps de M. Gouault. Il était mort intrépidement, la main sur son cœur et sur sa cocarde. On avait voulu lui bander les yeux, il avait refusé.
— Non, avait-il dit; j'attendais la mort; je veux la voir venir.
Ce fut lui qui commanda le feu. Il tomba en criant ; « Vive le roi ! »
Quand le peloton l'eut amené devant l'église, on lui demanda où il voulait être placé. 11 répondit :
— Toutes les places sont bonnes pour mourir!
Je me baissai pour lui enlever sa croix de Saint-Louis et pour prendre sa cocarde, celle qui est là, et que j'ai gardée comme un double souvçnir. Jç vis ^lors qu'il avait sur la poitrine
un écriteau : « Traître à la patrie (i) / » J^essayai de me relever; je ne le pus pas, je tombai évanoui dans le sang qui avait fondu la neige.
(i) Voici le placard qui fut affiché dans les rues de Troyes :