‹ La cocarde clancheChapitre 47 sur 53 · IT · texte numérisé non relu

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futur associé de son père, dont la gloire devait ajouter un nouveau lustre à la maison. Pierre avait été rondement et cordialement consulté, et, du même coup, on lui avait offert une part dans des bénéfices considérables, et la main de cette demoiselle fort belle, quoique millionnaire.

Sans hésiter, Pierre avait répondu qu'il ne pouvait faire entrer son cœur dans Tassociation, et, comme le mariage était précisément la partie des offres qui avait le plus coûté à la vanité de rindustriel, le refus de la dot et de la main de mademoiselle David fut sensible au père autant qu'à la fille. Une rupture allait être la conséquence de cette situation délicate^ une rupture dont Camille aurait tout Thonneur, mais aussi, pensa-t-elle, toute la responsabilité.

Cette responsabilité-là devait être le remords de rinnocente Camille et la douleur si justement prévue par Sylvie. Pierre avait agi dignement^ mais comme elle eût agi elle-même. Elle ne fit pas à son ami Pinjùre de supposer pendant une minute que Tappât de cette grande fortune et de cette magnifique position fût entré en balance avec leur amour; entre eux deux, une pareille conduite était si simple ! Mais elle fut plus humiliée qu'enorgueillie de coûter quelques années de gloire à ce jeunç savant, Quand donc Thwrç

de se sacrifier pour Pierre sonneraît-clle enfin ? Quoi! M. Blampignon avait payé leur avenir avec sa vie, et cette mort sublime devenait inutile! Parce qu'il avait une fiancée bien lente à venir s'agenouiller devant Tautel, maladroite à se dégager des obstacles qui la retenaient, Pierre perdait une chance magnifi'que de fortune, de gloire! C'était à recommencer en partie. Comment le dédommager? comment lui rendre ce qu'il perdait? Si, plus habile dans son œuvre filiale, moins fière de sa mission, elle avait consenti plus tôt à être la femme de Pierre Dufour, peut-être bien que mademoiselle David, une honnête fille sans doute, ne se fût pas avisée de devenir éprise d'un homme marié; les propositions du grand industriel se présentaient autrement, devenaient acceptables; Pierre arrivait sans effort à la position qu'il devait rêver. Mais Camille lui portait malheur : et encore, si elle avait un dédommagement à lui offrir !

Il lui fallut bien du courage, bien de la force d'âme, à la pauvre enfant, pour ne pas maudire ceux qui la retenaient captive; elle n'accusa pourtant qu'elle-même.

« C'est ma faute! se dit-elle. Moi seule dois souffrir. Quel châtiment, mon Dieu ! si jamais, dans la lutte, Pierre regrettait plus tard le

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triomphe paisible qui lui a été o£fert et qull a refusé pour moi ! >

Camille, nous Pavons dit, était une nature forte, en parfait équilibre. L'exaltation était rare chez elle, et l'atmosphère pure qu'elle maintenait au-dessus de ses sentiments empêchait ceux-ci de se gonfler jamais et d'arriver à des explosions dangereuses. Mais, ce jour-là, une exaltation étrange s'empara d'elle^ Elle envia M. Blampignon, qui s'était dévoué jusqu'à la mort, et, en descendant des hauteurs de Belleville, elle se demandait ce qu'elle pouvait faire pour dépasser ce rival ; elle eut honte de l'impuissance d'un si grand amour. Au lieu de prendre une voiture pour revenir chez sa mère, elle se dirigea instinctivement, à pied^ vers la rue Saint-Maur. Quand elle fut en face de l'usine, devant cette grande porte, ouverte cette fois, et qui lui avait paru si terrible toute fermée et dans la nuit, elle s'étonna d'être venue, et resta indécise sur le trottoir, regardant vaguement dans les cours de la maison, écoutant battre son cœur, bourdonner ses tempes, et résistant à une force mal définie, qui la poussait comme pour la précipiter dans un gouffre.

Une voiture découverte, fort élégante, stationnait devant le perron du bâtiment principal. Ca-

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mille vit une jeune fille, blonde, jolie, délicate, prendre place dans cette calèche, à côté d^un homme d'un âge mûr ; elle s'imagina que sa rivale avait étouffé un petit soupir en se tournant vers les ateliers; c'était un reproche ou un adieu. Les chevaux piaffèrent, en détachant des étin* celles du pavé, la voiture s'élança, et Camille n'eut que le temps de se jeter contre le mur pour ne pas être écrasée.

« Si elle savait que je suis là! pensa-t-elleavec un mouvement d'orgueil aussitôt réprimé, elle regretterait peut-être de nef m'avoir pas broyée contre la borne... Mais non^ elle a l'air doux et bon, cette pauvre rivale, que je désespère sans le vouloir... Si elle ne se consolait pas de la préférence que Pierre m'a accordée!... On dirait qu'elle souffre. Faut-il donc que mon bonheur coûte si cher à quelqu'un ! »

Et se penchant un peu dans la rue, elle regarda s'éloigner la voiture. Le voile de mademoiselle David flottait légèrement au-dessus de sa tête, comme une vapeur, comme une ombre, comme quelque chose qui tend à s'envoler et à se dissoudre dans l'air pur. Il y avait une âme dans ce tissu fragile. Camille devint rêveuse et essuya une larme. Quand la voiture eut disparu dans une rue transversale, elle se retourna et se

trouva face à face avec Pierre, qui était sorti sur le devant de la porte et qui regardait aussi avec mélancolie s'en aller de la maison paternelle, où elle ne devait plus rentrer, tant qu'il y serait encore, cette innocente jeune fille.

Une double exclamation retentit aussitôt :

— Pierre!... Camille!...

Puis un silence se fit... Ils devinaient tout à coup pourquoi ils étaient là.

-^ Camille, est-ce que vous savez ?. . . commença Pierre avec un léger embarras.

— Je sais tout ce qui s'est passé, interrompit Camille. Est-ce qu'on me laisse rien ignorer de ce qui peut me causer une douleur?

-r- Une douleur?

— Oui, mon ami, j'ai souffert... non par jalousie, mais précisément de ce que je ne pouvais être jalouse... Que m'a-t-elle fait, cette pauvre enfant, qui sera malheureuse à cause de moi?... Oh! ne dites pas que non, par modestie... Vous la suiviez du même regard de pitié que le mien !

, — C*est vrai ; mais est-ce donc notre feute si l'ambition, la spéculation paternelle a su^éré à cette pensionnaire, sortie depuis trois mois de son couvent, un rêve que quelque beau mariage dissipera ?

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— Ce n*est pas votre faute, Pierre, c'est la mienne. . . Si j'étais votre femme. . .

— Est-ce là ce que vous veniez me dire?

A cette demande, Camille se souvint du vertige qui lui avait fait prendre le chemin de la rue Saînt-Maur; du désir de sacrifice, de Tamour ardent et sans réserve qui lui avait donné la fièvre. Elle rougit et se couvrit le visage de ses deux mains.

— Qu'avez-vous donc, ma chère Camille ?

— Laissez-moi! ne me parlez pas! j'ai honte de moi-même, murmura-t-elle d une voix étouffée.

Pierre, surpris, respecta cette défense et attendit quelques secondes. Camille, apaisée, écarta enfin ses mains, et regardant son ami avec des yeux ruisselants de larmes :

— Pierre, lui dit-elle, avec une dignité touchante, vous qui serez mon mari, et qui, dès maintenant, êtes mon juge... pardonnez-moi; je me croyais forte, et j'ai eu, ce matin, une inconcevable faiblesse. Je ne doutais pas de vous, je ne doutais pas de moi... mais je me suis alarmée de ces retards perpétuels que j'apporte à votre destinée... et, dans le trouble que me causait la nouvelle de ce beau mariage refusé... je suis accourue pour vous dire...

Camille s^arrêta. Une grande pâleur avait remplacé Tincarnat pudique de son visage. Pierre voulut Tempêcher de continuer sa confidence.

— Non, dit-elle d'une voix rapide, ce sera mon châtiment. J'aurai ce courage... J'étais venue... me Jeter dans vos bras pour n'en plus sortir. . . Mais vous m'auriez repoussée, n'est-ce pas, mon ami?

Pierre sentit un firisson d'amour, d'admiration et de terreur passer dans ses cheveux. Camille souffrait donc bien, qu'elle avait eu cette pensée ! Il la contempla avec un respect attendri.

— J'étais folle, reprit-elle, et je n'ai eu la conscience de ma folie qu'en voyant la douce victime que vous me sacrifiiez, et qu'en yous entendant me demander pourquoi j'étais venue.. . Vous ne me mépriserez pas, mon ami ?

Pierre, avant toute réponse, prit les deux mains de Camille et les porta pieusement à ses lèvres.

— Je vous aime ! je vous vénère ! balbutîa-t-il.

— S'il vous plaît de fixer l'époque du mariage, continua Camille d'une voix douce et humble, je n'ai plus le droit de vous faire attendre.

— Chère âme ! ne me parlez pas ainsi, vous

m'ôtez ma force. Que cet accident ne vous trouble pas dans la sainteté de votre tâche; mais qui donc a pu vous parler de ce qui s^est passé ici ?

Camille raconta la conversation qu'elle avait eue avec sa sœur.

— Je trouverai donc toujours cette Sylvie sous mes pieds ! s'écria Pierre avec douleur. Dieu m'est témoin que j'ai voulu faire pour elle tout ce q%ii était logiquement possible... Mais enfin, si elle s'obstine... je saurai la briser.

— Ne brisons personne, mon ami. Nous ne sommes pas de ceux qui meurtrissent les autres. Gardons le privilège d'être meurtris par le monde... A propos, quand quittez-vous cette maison ?

— Aujourd'hui, à l'instant même. Ce regard que vous avez surpris, Camille, c'était un adieu.

— De sorte que rien ne vçus retient plus î

— Rien. Mon petit déménagement est fait depuis hier. J'étais revenu pour une dernière conférence avec M. David, et puis... il m'en coûtait de quitter brusquement ces ateliers où j'ai fait mes premières armes, qui me doivent leur première étincelle... où M. Blampignon est mort. C'est ici que j'ai pris un peu de courage en moi, et que j'ai reçu la plus noble leçon de sacrifice et

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de dévouement. Ah ! Camille, quelle bonne ins'» piration vous avez eue de venir! Il ne fallait pas moins que votre bras pour m'attîrer hors de cette cour dans laquelle je vois encore Tombredc mon pauvre maître.

Pierre baissa la tête, et deux larmes roulèrent sur ses joues.

— Voîlà des pleurs dont je suis bien heureuse! dit Camille avec foi, en serrant la main de son fiancé. Il faut que je vous demande une chose à laquelle je tiens beaucoup, mon ami : quand je serai votre femme, vous ne vous cacherez pas de moi, n'est-ce pas, pour pleurer ?

— Pourquoi dites-vous cela, Camille?

— C*est que la tristesse des hommes leur sert souvent de coquetterie avant le mariage. Ils savent bien qu'on les aime et qu'on les admire dans leurs faiblesses; mais quand ils sont devenus des chefs de la communauté, des maîtres, des modèles, ils ont la pudeur de leurs petits attendrissements; ils croient déchoir en montrant leur cœur. Je serai votre femme pour pleurer, comme pour sourire avec vous, mon ami.

— Et vous le serez bientôt, Camille. Nous tentons le malheur en ajournant ce rêve... Dans huit jours, je serai chargé d'une mission nou* velle : des propositions me sont faites pour l'en-*

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treprise de grands travaux. J'emporte là ma dot; M. David voulait me faire trop riche, mais il ne s'est pas vengé de mon refus; il a dignement récompensé mon travail. Vous m'avez demandé de fixer une date pour notre mariage; si vous ne vous repentez pas de la demande, je vous prends au mot : Camille, voulez-vous que, dans un mois, jour pour jour. Je sois votre mari ?

Pierre tendait sa main ouverte ; Camille y mit la sienne avec assurance.

— La loyauté et la justice me disent d'accepter, fit-elle avec un beau sourire : dans un mois, je serai votre femme.

— Rien ne pourra vous faire changer de résolution ?

— Oh ! ne me demandée pas cela ! Ce serait provoquer le malheur.

— Permettez, du moins, que je sois le juge des obstacles nouveaux.

— Vous seriez trop intéressé dans la question,

— Ne suis-je pas tout autant intéressé à la paix de votre âme, à cette dignité de votre conscience qui ne saurait se passer du devoir? Je suis trop fier de vos vertus, ma Camille bien-aiméc, pour diminuer celles qui vous tenteraient encore, bien que je dusse en souffrir.

— C'est vrai pourtant, reprit Camille, ra-

dieuse, en levant la tête vers le ciel, nous nous aimons si bien, que nous renoncerions Tun à Tautre plutôt que d'amoindrir Tun de nous. Au revoir, Pierre; j'emporte une provision de courage.

— Au revoir, Camille, j'emporte une provision de bonheur.

— Si cette jeune fille qui vient de passer nous avait entendus, Pierre, elle se consolerait, et ne nous en voudrait pas. •

— Elle sera peut-être mariée avant nous !

— Vous la calomniez !

— Non, je lui rends justice. Elle ne m^aimait pas plus qu'elle n'aimera le riche industriel ou le notaire qu'elle épousera. J'entrais dans les petites combinaisons de sa vanité comme dans les opérations de son père. Le dépit lui donne une douleur sincère dont elle se guérira sincèrement. Je vous ajourne à quelques mois, mon amie, nous irons la voir passer aux Champs-Elysées dans sa voiture. Quel beau visage et quelle belle toilette elle aura !... Et si son regard tombe par hasard sur un couple à pied qui s'arrêtera pour Padmirer, elle ne se souviendra plus du nom de l'homme, ou si elle s'en souvient, ce sera pour plaindre sa femme.

— Pierre, dit Camille avec finesse, vous me

croyez un peu jalouse, et vous voulez me rassurer.

— Non; mais vous, Camille, vous croyez que î^ai des regrets et que je les cache sous des railleries !

Ils se regardèrent et rirent d'un de ces beaux rires francs, heureux, enfantins ou humains, qui partent de Pâme comme une volée d'oiseaux. Ils voyaient réciproquement dans leurs pensées, et ils étaient ravis de la lumière qui ne laissait dans Tombre aucun repli de leur cœur. Camille monta dans une voiture qui la ramena chez ellç.

Pierre se rendit à un rendez-vous d'affaires, et ils se quittèrent avec l'engagement renouvelé de' commencer aussitôt les démarches et la série des précautions à prendre pour que leur mariage ne tût plus différé.

La pureté et le sentiment du devoir n'empêchent pas, bien au contraire, l'amour de devenir une passion. Camille emportait dans ses veines un feu qu'elle ne voulait pas éteindre, qu'elle refusait d'attiser, mais qui, ne rencontrant aucun obstacle, épanchait librement sa flanune.

L'honneur a son ivresse; et ce serait un crime de lèse-jeunesse, de lèse-nature, de lèse-beauté, que, quand le cœur a conclu son pacte avec le ciel, les parfums de la terre n'eussent pas le

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VOUS me faites sentir que votre ménage aidera un peu le nôtre, et qu'en nous quittant, vous nous ferez encore la charité.

— Quel mot vous donnez à mes devoirs ! ma mère.

— Le mot n'y fait rien ; nous sommes à votre charge. Mais cela ne durera pas toujours... Victor est sur le point de gagner de Targent à la Bourse; Julie est assez jolie pour faire un beau mariage.

Camille pensait avec mélancolie que sa mère était humiliée de vivre du travail de sa fille aînée, et regrettait de ne pas vivre d'une spéculation aventureuse de son fils, ou delà fortune de quelque gendre pris au piège par sa fille cadette. C'était donc là tout ce qu'avait obtenu ce dévouement sans réserve ! C'était à cette hauteur morale que Camille laisserait les siens ! Combien de dangers pour tous ces êtres qu'elle avait voulu sauver au prix de son bonheur, daAs cette am* bition universelle qui spéculait sur le hasard, la vanité, la coquetterie, et qui ne demandait rien au travail simple, courageux, persévérant !

Madame Villiers avait cédé à un besoin vulgaire de taquinerie, à une satisfaction de Té*, goïsme, en parlant ainsi à Camille ; mais^ au fond du cœur^ elle comprenait que ce mariage

pouvait être avantageux pour tout le monde, et elle n'eût rien fait pour Tempêcher.

Ce mois devait s'écouler vite; Camille n'avait pas le temps de mesurer les jours. Après une journée de labeur, quand elle se recueillait une minute, c'était pour dire :

«Je n'aurai jamais fini! J'ai tant de choses, tant de choses ! Qu^est*>ce qu'ils deviendront sans moi? îi

Comme une mère qui va partir pour un bien long voyage, elle s'alarmait de laisser derrière elle toute une famille exposée. Mais son alarme, aussi douloureuse que si elle eût été partagée par ceux qu'elle concernait, était un dernier don de sa tendresse à des ingrats qui ne s'en inquiétaient guère.

Occupée tout le jour, et même avant ce dernier mois, Camille ne paraissait plus aux soirées du mercredi. Celles-ci n'en étaient pas plus tristes, au contraire. De sa chambre, où elle s'enfermait avec soin quand sa tâche était terminée, Camille entendait monter les éclats de rire, les chants. Il lui sembla que le cercle s'agrandissait. Victor multipliait ses connaissances : à la Bourse, on voit tant de monde ! La partie d'écarté ne por vait plus suffire, et, depuis que M. de Palombier avait déserté, le whist s'en était allé avec lui. C

le remplaçait avantageusement, sous le rapport de la gaieté, de Tentrain, par le lansquenet : un lansquenet doux, inofiTensif d^abord. Madame Villiers s'était prononcée. Mais le lansquenet est comme ces eaux perfides des petits torrents : on voit les cailloux du fond, on tient les deux rives dans une enjambée, il n^ a rien à craindre. Un beau jour, les eaux grossissent, les rives disparaissent, le petit ruisseau charrie des noyés. Lors de ces crues subites, on veillait presque toute la nuit, et, à Theure où elle descendait, selon ses habitudes matinales, pour s'occuper du ménage ou aller à ses leçons, Camille rencontrait sa sœur, son frère, sa mère, qui remontaient pâles, fatigués, brisés par Tinsomnie. La famille faisait-elle des pertes sérieuses, Camille ne le croyait pas... On ne lui demandait pas plus d'argent qu'à l'ordinaire, et elle était si ignorante des dangers du lansquenet que, parfois, la pauvre fille, après avoir blâmé sa famille d'un regard un peu sévère, lui pardonnait dans un sourire, et se disait :

« J'aimerais mieux qu'ils s'amusassent autrement, mais, puisqu'ils s'amusent ! >

Dans la dernière quinzaine qui devait précéder le mariage, on annonça à Camille que quelques petites revanches, rendues indispensables

par les gains exorbitants de Victor, obligeaient madame Villiers à recevoir plusieurs fois dans la semaine. Pour que Téconome ne fît aucune ob- . jection, Victor préleva sur ses bénéfices les frais de ces soirées extraordinaires ; et il les préleva généreusement en augmentant l'article des rafraîchissements. Une nuit, on soupa, ce qui était une bien grande économie pour le déjeuner, et même pour le dîner du lendemain.

Camille voulut présenter des observations, — et crut trouver un appui dans sa mère ; mais elle s'aperçut que madame Villiers s'était faite la complice de ses enfants, et, aux premiers mots, on déclara que ces soirées de jeu avaient pour but pratique de répondre aux exigences de la société contemporaine. Il fallait bien faire jouer, puisqu'on ne pouvait attirer autrement les amis de Victor.

Un jour, en revenant de ses leçons, malgré la défense qu'elle s'était rigoureusement faite à elle-même de rien dépenser pour son trousseau, malgré la fierté qui l'exhortait à n'apporter que sa pauvreté à Pierre Dufour, et à ne rien distraire de l'argent qu'elle amassait à si grand'peine, Camille ne put résister à la tentation d'une petite emplette. C'était d'abord le voile de noce qu'elle achetait. Personne ne songeait à le lui

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offrir ; puis son bouquet^ parure de convention^ qui n'était rien à côté de la couronne idéale qu'elle sentirait rayonner sur son front.

Toute sa bourse s'épuisa en acquisitions. Camille rentra les poches vides^ mais avec un carton précieux qu'elle portait triomphante devant elle. Elle monta vite à sachambre^ de peur d'être vue par Julie^ qui l'envierait peut-être, de peur d'être raillée par Victor; et^ déposant sur son lit avec une sorte de vénération son voile, son bouquet) sa couronne, ses gants, elle les contempla en joignant les mains, se mirant, pour ainsi dire, avec sa parure de mariée, dans le miroir magique que lui tendait son amour.

Mais la réflexion de la ménagère se m£la bientôt à cette extase de la fiancée :

f J'ai beaucoup dépensé! » murmura-t-ellc en remuant la tête.

Et elle alla vers le petit pupitre fermé, qui contenait tout son trésor, pour mesurer sans doute la brèche qu'elle avait faite à sa fortune, ou pour prendre, malgré tout, de nouvelles provisions. En cherchant la clef, elle s'aperçut que la serrure du bureau était presque détachée : elle voulut la relever, et le clou qui la retenait, cédant tout à coup, la laissa tomber. Camille ne se rendit pas compte de cet accident. Elle n'avait

sans doute pas remarqué, le matin ou les jours précédents, le mauvais état de cette serrure. Elle ouvrit le pupitre : la boîte qui, d'ordinaire, contenait son argent, était à demi renversée, toute béante et toute vide.

« On m'a volée ! >

Et Camille, qui chancelait, tomba sur une chaise, regardant tour à tour avec stupeur la parure de mariée étalée sur son lit, et la pauvre petite boîte d'où tant de choses s'étaient envolées avec les misérables, pièces d'argent qu'elle avait eu tant de peine à y enfermer.

Pourquoi, dans cette première minute de douleur et d'effroi, la pensée de Sylvie lui vint-elle avec obstihation? Pourquoi, devant ce coffret vide qui devenait un gouffre, voyait-elle passer l'impitoyable Chauve-Souris, dont la main nerveuse s'étendait vers son trésor? Quelle appa rence que Sylvie eût commis ce vol ! C'était plus qu'une méchanceté, plus qu'une maladresse! Mais une logique mystérieuse poussait Camille à soupçonner Sylvie. Elle l'avait trop oubliée^ elle s'en souvenait maintenant. Tout ce qui attaquait son bonheur, tout ce qui menaçait son amour, ne pouvait lui venir que de Sylvie. Comment, elle n'en savait rien.

Elle fît un inventaire rapide de son bureau.

Ses lettres, sa correspondance avec Pierre, posées à côté de son argent, n'avaient pas même été effleurées. Le voleur n'était qu'un voleur; mais le désastre n'en était pas moins terrible.

€ Quel bonheur, du moins, que j'aie eu sur moi de quoi payer mon voile et ma couronne ! » dit Camille avec un soupir.

Et, s'empressant de serrer dans une armoire les objets sauvés de sa ruine, impatiente de commencer une enquête, elle alla trouver sa mère et sa sœur, qui, par hasard, se trouvaient ensemble au salon :

— Il est entré un voleur ici, dit-elle brusquement en ouvrant la porte.

Madame Villiers poussa un cri d'épouvante. Sans savoir pourquoi, Camille fut heureuse de ce cri. Julie ferma le livré qu'elle lisait et regarda nonchalamment sa sœur.

— On est monté dans ma chambre, on a crocheté mon bureau^ on a pris tout mon argent, tout le vôtre; il n'y a plus un sou dans la maison.

— Quel malheur ! s'écria madame Villiers en joignant les mains.

Julie se mit à sourire :

— Je connais le voleur, dit-elle.

— Toi ? demandèrent à la fois Camille et sa mère.

— Sans doute ! reprit-elle avec son ton ironique : c'est Victor.

— Lui? s'écria Camille.

— Tu calomnies ton frère, dit madame Villiers.

— Je ne calomnie personne, à moins que Victor n'ait voulu faire un emprunt.

— Mais, s'il avait besoin d'argent, pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé? Me voler, c'est infâme!

Madame Villiers permettait à Julie d'accuser son frère ; elle ne permettait pas à Camille de se plaindre, quand Victor était le coupable.

— Entre frère et sœur, dit-elle, ce n'est pas voler !

— Briser la serrure ! casser la boîte ! ajouta Camille toute frémissante de douleur plus que d'indignation.

— C'est le vol avec effraction, dit Julie en ricanant.

Madame Villiers était mal à l'aise ; un souvenir la soulagea.

— Parbleu ! reprit-elle en regardant Camille de cet air méchant qu'elle laissait reposer depuis bien des années, vous avez moins que tout autre

le droit de vous plaindre, vous qui avez débuté dans la vie^ en fouillant dans mes tiroirs, et en volant ma cuisinière !

Cette allusion à la pièce de cinq francs que Camille toute petite avait dérobée avant sa fuite dans des circonstances bien différentes et bien touchantes, atteignit la jeune fille en plein cœur. Elle ne chercha pas à renvoyer le coup qu'on lui portait. Que de choses elle eût pu répondre !

— Ah ! ma mère, se borna-t-elle à murmurer en pâlissant, vous êtes bien cruelle !

— C'est que je vous trouve bien sévère, ma fille, Victor vous rendra cet argent.

— Que m'importe qu'il me le rende. . . Je ne voulais pas l'emporter. C'était pour vous,., c'était pour lui.

— Eh bien ! alors, de quoi vous plaignezvous?

— Je me plains d'avoir été traitée comme une ennemie. Je me plains de l'illusion qu'il m'enlève; je me plains de ce qu'il n'a agi comme un frère, ni comme un honnête homme.

Camille était superbe de courroux. Tout l'honneur qu'elle avait amassé pieusement en elle, ce trésor qu'on ne lui volait pas, et qu'elle eût pourtant bien volontiers partagé avec les siens, se révoltait et mettait des éclairs dans ses grands

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yeux. Madame Viliiers Subissait le prestige de sa fille dans ces instants de transfiguration , et ne l'en aimait pas davantage; elle courba la tête. Camille se retourna vers sa sœur.

— Gomment sais-tu que Victor est le coupable?

— Parce que je l'ai vu entrer dans ta chambre; parce que je l'ai entendu faire du bruit; parce qu'il est parti précipitamment.

— Mais pourquoi cet argent?

— Pour payer une dette de jeu, sans doute. Hier au soir, il a beaucoup perdu.

— C'est vrai ! dit avec un soupir d'allégement madame Viliiers. Le pauvre enfant n'a pas la vône depuis quelque temps. Je crois me rappeler qu'il parlait à voix basse à un de ses amis en le reconduisant, et qu'il lui disait : c A demain ■ > Les dettes de jeu sont des dettes d'honneur.

Ce dernier mot fut prononcé avec une secrète intention de l'opposer aux belles paroles de Camille.

— Ah ! oui, reprit celle-ci en tombant, découragée, dans ui

joueurs maint noceot; mais coup.

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— Pourvu que Victor ne doive que ce qu'il a volé à Camille ! insinua Julie.

— Julie, tu me fais bien peur, dit vivement Camille. Allons ! si tu sais quelque chose encore, dis-le... J'aime mieux tout apprendre en une fois. Ce ne sera qu'une blessure... Nous aviserons ensuite. Tu crois qu'il doit davantage ?

— J'ai des raisons de supposer que mon cher frère mène depuis quelques mois une existence qui n'est pas en rapport avec sa position. Les amis qu'il nous a amenés, il les avait vus à d'autres tables de jeu... dans d'autres maisons...

— J'ai eu tort, interrompit Camille avec une véritable angoisse maternelle, devant sa mère qui gardait le silence... Je m'isolais de vous, et je ne m'inquiétais pas des sorties de Victor. J 'aurais dû le surveiller. . . lui donner un conseil. . . Enfin, le mal est fait! Si je pouvais l'expier toute seule!... Julie, est-ce que Victor t'a fait quelques confidences ?

— Lui, non ; mais quelqu'un.

— Ah!

— Oui, quelqu'un de ta connaissance.

— Encore!

Et Camille se sentit brûler des pieds à la tête comme par la foudre. Sa première pensée était

juste, son premier soupçon était fondé : Sylvie était au fond de ce malheur.

— Eh bien! reprit-elle après une seconde de silence. Es-tu mieux renseignée cette fois-ci que la première fois?

— Je n'en sais rien... M. Ephraïm est le banquier des jeunes étourdis comme Victor : c'est peut-être à cause de toi qu'il a ouvert un crédit à ntion frère.

— A cause de moi? répéta Camille étourdie de ce choc nouveau.

Elle ne voulut pas en entendre davantage. D'ailleurs, qu'avait-elle à apprendre encore? Le dernier mot de sa sœur l'avait frappée. C'était à cause d'elle que M. Ephraïm avait attiré, enlacé, perdu peut-être Victor dans quelque piège. C'était à elle à sauver son frère, à déjouer cette nouvelle attaque dirigée par Sylvie. Ah ! si la Chauve-Souris avait pu se tromper dans les calculs de sa haine, comme elle s'était trompée déjà en essayant d'éveiller sa jalousie par cette histoire du prétendu mariage de Pierre !

Camille sortit du salon avec courage. L*extrême danger lui imposait un sang-froid magnanime. Elle monta dans sa chambre, referma sa boîte vide, son pupitre ouvert, et, prenant une feuille de papier pour écrire à Pierre, au lieu des^

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confidences dont elle avait Thabitude, elle envoya cette simple missive à son fiancé :

« Mon ami,

€ Par ma maladresse, on m'a volé. Il ne reste plus à la maison de quoi payer le déjeuner de demain. Conmiencez votre devoir filial. C'est à vous que je demande le morceau de pain que je ne veux pas leur acheter à crédit. Prétendrezvous encore que j'ai l'orgueil d'agir seule? »

— Voilà l'essentiel pour demain, se dit-elle en mettant le billet sous enveloppe ; maintenant, je vais faire connaissance avec M. Ephraïm.

Et, prenant son châle, son chapeau, elle sortit. Elle se souvenait parfaitement de Padresse que Julie lui avait fait lire.

" MinVIMOlIMs j,

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