CHAPITRE XV
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avël™'" ' "<"■ L'"'^™- P^&is où 1« av=„,„ners de la ToUon-d'Or échangent leurs
<^^pont c es, le passage de l'Opéra ; e,, par un phénomène, bigarre en apparenVè, r^ais logique au fond, la Fortune qnivf, du rérfe,q„rr« ™ '«'■''Pea.ve l'idéal, s'accommode, dan, les plus beaœ, q„a„,ers de Paris, sur les boule-
être un poste d'observation non loin du marché aux nouvelles, aux bruits publics, aux médisances politiques et aux calomnies de Topinion, M. Ephraïm, Thomme des industries multiples, avait loué une boutique dans la galerie de Thorloge, près du boulevard. Derrière un vitrage s'étalaient des robes de bal qui formaient rideau : un habit brodé, une épée de sénateur, une pendule et un vieux tableau composaient le surplus de la mise en scène.
L'intérieur de la boutique était un fouillis, un pêle-mêle, dont le désordre calculé avertissait les acheteurs que l'activité des affaires et l'affluence de plus en plus considérable des marchandises ne permettaient pas d'arrangement harmonieux et symétrique. Un petit grillage enveloppait un comptoir sur lequel étaient posées trois sébiles contenant des galons d'or fin, des monnaies étrangères et un peu d'argent français. Au fond de la boutique, un escalier en spirale conduisait à Tentre-sol.
M. Ephraïm était sur le seuil de sa porte, les bras croisés, regardant mélancoliquement devant lui. Il pensait qu'il était bien dupe de Sylvie; que l'étrange fascination exercée par cette créature n'avait eu jusque-là d'autre résultat que de le doter d'un beau-père putatif dont la pa-
rente Tembarrassait, et dont la présence clandestine à Paris pouvait être une source de difficultés sérieuses. Il est vrai que Sylvie avait de grandes qualités ; qu^elle achalandait la boutique; qu'elle vendait cher, et qu'dle achetait bon marché ; mais aussi les intérêts particuliers de sa haine, s'entremêlant aux intérêts généraux de l'association, poussaient M. Ephraïm à des actes qui alarmaient sa conscience.
Tout le monde a une conscience : celle de rhonnête personnage consistait à ne rien faire qui ne lui fût directement utile, et toutes les machinations sentimentales de Sylvie, dont il prenait sa part, ne lui étaient utiles en rien, pouvaient le compromettre, et ne lui valaient même pas la récompense pour laquelle il subissait tout : Tamour de Sylvie.
Si nous avions le loisir de nous y arrêter, ce serait une curieuse étude que celle du cœur de M. Ephraïm. Tout le monde aussi a un cœur. Les uns en font un panthéon ouvert à tous les cultes; les autres y bâtissent une petite chapelle où ils n'adorent qu'une idole, souvent faite à leur effigie. Le cœur de M. Ephraïm était depuis longtemps un bazar où, comme des défroques de rebut, tous les sentiments, tous les vices, fanés, flétris, usés, s'étalaient pêle-mêle. Mais,
dans un coin, dans un angle, sous Tentassement dç ce bric-à-brac de la corruption, quelque chose brillait, qui pouvait faire de ce courtier de toutes les intamies Tégal des amants les plus vantés : c'était Tamour, avec tous ses sacrifices, ses renoncements, ses puretés.
Perfection ou imperfection, M. Ephraïm ne pouvait détacher de lui ce rubis entré dans sa chair, et qui rayonnait à travers tout : un amour mêlé de terreur. Devenu Tesclave de Sylvie, il avait, ce butor, d'inconcevables délicatesses ; et ce résidu de toutes les débauches sociales essayait de s'épurer, pour mériter cette bohémienne, chastement gardée.
La nature a de ces ironies, et fait fleurir des lis dans les fanges. La Providence, quand ses vues échappent à notre raison, continue à démontrer son infaillibilité par ses caprices ; et ses fantaisies artistiques sont des auxiliaires de sa sagesse. Ephraïm, témoin vivant de toutes les bassesses, témoignait aussi de Tidéal le plus exalté; mais la vertu est un danger dans ces cœurs pleins de fermentations malsaines; elle tue, quand elle ne se hâte pas de purifier. Ephraïm avait des retours furieux contre luimême et contre Sylvie. Il ne songeait pas à violenter le caprice de cette femme indomptable; il
songeait à se venger impitoyablement d'elle, quand il désespérerait tout à fait de la séduire- Jaloux, féroce, de cette férocité sournoise qui s'aiguisait les ongles sur ses clients, il eût volontiers étranglé Sylvie dans un accès de colère ; mais il se fût déchiré ensuite. En attendant, il souffrait cruellement; il avait dans son amour un arrière-goût de haine qui Tempoisonnait, et qui le maintenait dans une fureur tiède, si j'ose ainsi dire, contre tout le genre humain.
Bien souvent, il lui était venu à l'esprit de s'en aller, de fuir. Mais il fallait laisser son commerce, le plus clair de son avoir, et l'instinct du négoce, indélébile en lui, ne lui permettait pas de s'arrêter à cette idée. Chasser Sylvie, il n'en aurait jamais le courage. Alors, il rêvait vaguement pour elle des dangers terribles qu'il ne détournerait pas : les passions ramènent certains hommes modernes au moyen âge. Ephraïm n'était pas éloigné de croire à une possession de la part de cette bohémienne; il était ensorcelé par elle, et, par moments, s'il eût pu la pousser dans un bûcher, sauf à s'y jeter ensuite, il n'eût pas hésité.
Une bonne parole de Sylvie, quand elle était gaie; un regard triste, quand elle était dans ses sombres humeurs, suffisaient pour faire échan-
ger par Ephraim sa colère contre son amour. Devant elle, il ne pouvait que la contempler en soupirant; mais Sylvie n'était pas toujours là. Et combien de fois ce Roméo, soulagé de ses langueurs par les longues absences de sa bien-aimée, n'entrait-il pas, quand il se trouvait seul, dans les transports d'Othello, et n'étouffait-il pas cette Desdemona horrible et maudite, pour laquelle il se fut volontiers poignardé !
Sylvie jouait donc, sans s'en douter, avec un amour dangereux ; et elle allait devant elle à son œuvre de vengeance, sans s'apercevoir que, derrière elle, une âme mélangée des mêmes éléments contradictoires la suivait, l'épiait, en blasphémant, prête à agir, comme elle agissait elle-même.
Depuis sa première apparition dans ce récit, M. Ephraïm a maigri. Il porte dés lunettes teintées de vert pour garantir ses paupières rougies; son front est plus chauve; sa barbe rousse a des reflets grisâtres qui sont comme la poussière de l'ennui. Quelquefois, Sylvie s'aperçoit de son changement :
— Vous devriez faire un tour à la campagne.
— Avec vous?
— Sans moi.
— Alors, je reste.
— A votre aise.
Et Sylvie hausse les épaules en souriant avec amertume, à la pensée qu'un pareil homme la respecte, Thonore et meurt d'amour pour elle.
Ephraïm était absorbé dans ces pensées pénibles, toujours les mêmes, quand Camille s'approcha de lui. Elle était toute tremblante, et pourtant résolue à affronter en face son ennemie. C'était à la Chauve-Souris d'abord qu'elle voulait s'adresser; ce fut elle qu'elle demanda. Croyant avoir affaire à quelque cliente, Ephraïm ébaucha ce vague sourire commercial qui est conmie l'éclairage de la boutique.
> — Elle n'est pas ici, répondit-il; mais si c'est quelque chose que je puisse lui dire?...
Et, en même temps, il se reculait en s'effaçant pour laisser entrer Camille. Celle-ci promena les yeux autour d'elle, se vit seule avec M. Ephraïm et reprit courage :
— J'ai lieu de supposer, monsieur, que l'affaire dont je viens vous entretenir a été faite surtout par mademoiselle Sylvie.
— Vous voulez dire madame Ephraïm, interrompit le marchand avec un autre sourire d'une autre couleur.
Camille rougit un peu, et s'inclina comme si elle s'excusait de son erreur.
«- Quelle affaire ? demanda Ephraûn d'un ton encourageant.
— Vous avez prêté de l'argent à mon frère...
— Ah ! vous êtes mademoiselle Camille ! dit le juif d'une voix plus haute, avec une sorte d'éclat qui décelait la curiosité satisfaite, la colère et l'envie prêtes à se satisfaire. J'ai beaucoup entendu parler de vous... ici. Asseyez-vous donc... oui, j'ai prêté à M. votre frère de l'argent pour s'amuser, et il m'a fait des billets... Oh ! de bons billets! Votre nom n'y figure pas... mais je savais que c'était comme si vous les garantissiez.
Ici, un troisième sourire intervint, le sourire dé Shylock, qui prend mesure de la belle chair blanche promise à son couteau.
— Et... combien mon frère vous doit-il? demanda Camille en hésitant.
— Environ trois mille francs.
Camille, qui n'avait pas osé s'asseoir, se laissa tomber sur sa chaise, atterrée.
— Trois mille francs ! murmura-t-elle ; mais où trouvera-t-il cette somme!
M. Ephraïm ne sourit plus.
— Est-ce que monsieur votre frère a trop présumé de votre amitié? demanda-t-il.
— Ah! monsieur, quelle raillerie! je donne des leçons. Trois mille francs, c'est à peu près ce que j'ai gagné en une année... J'avais quelques centaines de francs péniblement amassés... on me les a pris... Sans cela... je vous les aurais. dQnnés... Mon frère n'a pu compter sur moi pour une si grosse somme. . . ni vous non plus, monsieur?
Camille avait repris du sang-froid, et ce fut presque d'un ton ferme, avec autorité, qu'elle prononça ces derniers mots.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, nous avons compté sur vous.
— Mais, c'est insensé ! je ne suis pas responsable des folies de mon frère. D'ailleurs, je vais me marier, et mon mari,..
— Oh ! sa garantie serait excellente !
— Y songez-vous, monsieur? Qu'il s'engage pour les dettes de mon frère !
— Alors, payez vous-même !
— Je ne pourrai jamais payer trois mille francs !
— Il le faudra cependant.
M. Ephraïm recommença à sourire, ce qui fit trembler Camille,
— Pourquoi le faudra-t-il? demanda-t-elle en hurlant aussi.
— Parce que vous ne laisserez pas aller en prison... M. Victor.
— Vous vous trompez, monsieur.
— Oh ! je ne parle pas de Clichy ! il y serait en trop belle compagnie.
— Ah ! et de quoi parlez-vous?
— Mais... de Poissy, par exemple... On y va par la police correctionnelle ou par la cour d^assises.
— Mon frère est tombé dans un piège ! s^écria Camille en se levant tout à coup; c'était cela que j'attendais... Dites, monsieur, parlez... Je viens chercher ici la vérité, je la veux : quelle qu'elle soit, j'aurai la force de l'entendre.
M. Ephraïm fut un peu étourdi et secrètement émerveillé de cette force qui faisait explosion. Lui, qui n'était dans toutes ces intrigues que le complice et l'agent de Sylvie, il se dit que ces deux femmes étaient dignes de se mesurer. C'était la plus haute marque d'estime qu'il pût accorder à Camille.
— Je crains, dit-il en rajustant ses lunettes sur ses yeux clignotants, que M. Victor, un bon jeune, homme, un peu étourdi, qui signe des lettres de change comme s'il ne devait jamais les
payer; je crains que monsieur votre frère n'ait emprunté, sans le consulter, le nom du caissier sur lequel il a fait des traites si libérales, et sa maladresse à imiter la signature...
— Victor a fait cela? dit Camille toute pâle, mais énergique, et vous ne Pavez pas empêché de le faire ?
— Permettez, mademoiselle, dit en ricanant M. Ephraïm^ je ne suis pas chargé...
— Oh ! je m'entends. Vous avez su qu'il commettait cette mauvaise action... Vous pouviez me prévenir, l'avertir... Mais il vous convenait de le laisser glisser vers l'abîme... Pourquoi? pour m'y entraîner à sa suite. C'est un calcul téméraire; je reste au bord, moi, et je laisse rouler les imprudents.
— Jusqu'au fond ?
— Oui, monsieur, jusqu'au fond, reprit Camille, dont tous les nerfs étaient tendus, et qui exagérait à son insu sa force, pour mieux provoquer tous les secrets, pour mieux voir apparaître tous les dangers.
— Je vous croyais meilleuce pour votre famille, dit Ephraïm d'un ton qu'il voulait rendre niais.
— La faiblesse qui empêche une expiation légitime, le rachat d'une faute par une épreuve
aSo LA CHAUVE-SOURIS
n^est pas la bonté. Si Victor a conunis une faute...
— Dites, un crime.
— Un crime même, qu^il en subisse la peine !
— Mais votre mère ?
— Ma mère, répéta Camille en baissant la tête, souffrira sans doute beaucoup. Ce sera un surcroît de châtiment pour Victor!
— Mais vous?
— Moi? oh! j'en ai éprouvé bien d'autres. La honte, le déshonneur me manquaient; vous me rinfligez, je l'accepterai de vous... et je n'attendais pas mieux. Qu'avez-vous encore à m'apprendrè?
Camille se soulevait, une main sur le dossier de sa chaise, Tautre sur son cœur. Ephraïm, un peu décontenancé par cette ferme attitude, se demandait si réellement sa créance serait aventurée, et s'il ne lui restait pas d'autre ressource que le stérile avantage d'une dénonciation. Sylvie avait espéré mieux que cela. A tout hasard, il essaya encore d'une flèche.
— Vous allez vous marier, je crois, mademoiselle ?
— Oui, monsieur.
— Votre , mari partagera-t-il votre résigna-
tion, et laissera-t-il son beau-frère courir les chances de la cour d'assises?
Camille se sentit près de défaillir : elle retomba sur sa chaise.
— Mon mari? répéta-t-elle machinalement...
Puis elle garda le silence.
Ce fut alors qu'elle se sentit frappée dans toutes ses fibres. Elle pouvait affronter pour eHe, pour les siens, le déshonneur; mais le nom de Pierre, déjà remarqué, demain glorieux, devait-il recevoir une éclaboussure de cette infamie, si lointaine qu'elle fût? Il était bien évident que la Chauve-Souris avait songé à Pierre en même temps qu'à elle. Nul doute qu'on ne s'arrangeât pour que cette faute de Victor, rendue publique, atteignît l'ingénieur. De quel droit Camille, par l'égoïsme de son amour, infligerait-elle à Pierre cette épreuve?
Elle se reprocha de n'avoir pas songé à cela tout de suite, et elle se reprocha presque en même temps d'y songer, c'est-à-dire de prendre plus d'intérêt à ce malheur depuis la découverte de cette solidarité avec son amour. Après quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles elle contempla par le souvenir la couronne qu'elle avait choisie le matin même, le voile, les beaux gants de mariée, elle voulut réagir contre
son désespoir, et sortir triomphante de cette boutique où on la suppliciait.
— En somme, monsieur, que voulez-vous ? demanda-t-elle d'une voix qui ne tremblait pas trop.
— Moi, je veux être payé, voilà tout. Les valeurs qui sont en circulation peuvent être retirées avant l'échéance, et la petite fredaine de M. Victor ne sera pas découverte.
— Eh bien ! je vous payerai.
— Avant de vous marier î
Cette question arrêta brusquement Camille.
— Non ! dit-elle avec tristesse.
M. Ephraïm n'eut pas le temps de répliquer : Sylvie entrait. Il était tard, la nuit venait. La Chauve-Souris devina plutôt qu'elle ne vit Camille.
— Ah! c'est vous, dit-elle d'une voix haletante... Qu'est-ce que vous avez donc découvert que vous êtes ici ?
Ephraïm, enchanté du retour de Sylvie, la trouvant belle quand la colère l'animait, curieux d'assister au duel de ces deux femmes, de savdurer enfin le spectacle qu'on lui promettait depuis longtemps, et au dénoûment duquel était attachée la destinée de son cœur. Ephraïm sourit, et s'empressa de répondre :
— C'est pour l'histoire des billets!
— Ah! pour cela seulement? repartit la Chauve - Souris en se débarrassant de son châle.
Camille comprit la menace cachée dans ces paroles : elle n'était pas au bout de ses douleurs. Mais puisqu'on voulait l'épouvanter, il lui fallait élever son cœur si haut, si haut, que ses ennemis désespérassent de l'atteindre. C'était peut-être un moyen de les désarmer ; c'était, en tout cas, le parti qui satisfaisait son besoin d'héroïsme. Elle se tourna à demi vers la Chauve- Souris.
— Je vous ai donc fait bien du mal, Sylvie ! lui demanda-t-elle avec douceur.
— Oui, répondit crûment la bohémienne, vous et les autres. Allumez donc le gaz, Ephraïm, on n'y voit pas, et fermez un peu la porte. Les passants n'ont pas besoin de regarder ni d'entendre.
Ephraïm, ravi de recevoir un ordre, frotta sur le parquet une allumette qu'il tira de sa poche, alluma le gaz, poussa la porte de la rue, et revint s'appuyer sur la chaise que Sylvie avait prise. Ces deux bourreaux n'avaient plus maintenant qu'à se rassasier de leur victime.
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