La Cochinchine et le Tonquin
Au moment où ce livre a été publié une expédition franco-espagnole débarquait à Touranne, et s’y établissait. Ce premier avantage , qui répondait à toutes les prévisions comme à toutes les espérances, parut le gage certain d’un succès complet et prompt. Cependant plus de deux ans se sont écoulés et rien n’est fait encore. Si le drapeau français flotte à Saigon, il ne flotte plus à Touranne. La guerre a été portée sur un autre point, mais notre position est matériellement restée la même. Tu-Duc se croit vainqueur et il en a presque le droit.
Deux années de victoires stériles ne représentent pas seulement du temps perdu, de l’argent et des hommes sacrifiés sans profit ; elles ont un autre résultat : c’est l’affaiblissement moral de la France dans toutes les contrées de l’Indo-Chine. On y doute de notre puissance militaire, et notre protectorat, où Ton voyait le salut, est devenu une cause de ruine. Nous voulions imposer à Tu-Duc la liberté du christianisme ; il nous a répondu en tuant des chrétiens ; et plus il a été rassuré sur les suites de notre expé-
dition, plus il s’est montré cruel. Avant notre intervention les chrétientés annamites avaient beaucoup à souffrir; depuis notre intervention elles ont été détruites.
Voici sur ce point quelques témoignages qui ne permettent pas le doute, et qui défient tout reproche d’exagération ; ils émanent des évêques de la Cochinchine et du Tonquin.
« Notre affliction est au comble et notre détresse extrême. Matériellement nous sommes ruinés; spirituellement, hélas! que de blessures portées à cette pauvre Église annamite 1 La sainte messe ne se dit presque plus; les malades meurent en grand nombre sans sacrements. Que de temps et de fatigues il faudra pour réparer de si larges brèches ‘ ! »
« Tu-Duc s’amuse à composer des chansons qu’il communique à ses troupes, et dans lesquelles il traite les Français de vile canaille; on ne peut rien lire de plus méprisant. Il a fait mettre des croix dans tous les ports et sur toutes les routes comme autrefois au Japon. Tous les passants sont obligés de profaner le signe auguste de notre foi ; en sorte que nos pauvres chrétiens, ne pouvant sortir de chez eux sans s’exposer à l’apostasie, sont obligés de renoncer à la pêche et à tout commerce... Les prisons de la capitale regorgent de chrétiens auxquels on fait subir chaque jour d’horribles tortures parce qu’ils ne veulent pas apostasier »