‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 23 sur 62 · C'était le procureur du Macao · texte numérisé non relu

C'était le procureur du Macao

2* Jeau Davoust, évêque de Céranij d'abord coadjuteur, puis vicaire apostolique du Tong-king occidental ; il était mort en 1789.

3. C*est le second des frères Tay-son, nommé Hué. Il était maître de la haute Cochinchine et du Tong-king, il. s'était fait proclamer empereur sous le nom de Quang^rung*

venir du Tong-king un nombre considérable de troupes, et à Phu-xuan tout le monde est en exercice. Son armée navale est déjà préparée, mais que pourra-t-elle contre (les vaisseaux d'Europe ? On dit que ses galères se montent à environ cent vingt ; il se propose de mener trois cents éléphants. Son frère* lui envoie courrier sur courrier, pour l*engager à le secourir. Cependant il reste tranquille, on dit que sa politique est de ruiner son frère, pour pouvoir ensuite s'emparer des deux royaumes ; mais celui qui compte sans son hôte, est obligé de compter deux fois... Le bruit court qu'au Tong-king, il y a guerre : les uns disent que ce sont les Chinois qui reviennent à la charge, d'autres disent que ce sont des troupes du chua Nguyen ^ Dans le courant de 1789, on a mis nos chrétiens à une contribution de dix mille livres de cuivre, pour fondre des'canons qui sont énormes ^ Les Chinois domiciliés en Cochinchine n'ont pas été exempts de cette inique vexation; on a de plus pris les Phat* du Tong-king; le nombre de ces canons est de huit, qui doivent être placés aux quatre coins de la citadelle de Quang-trung '. Cette expédition nous parait bien lente... Après tout, la victoire est aux main du Dieu des armées ; il la donne à qui il lui plaît. »

De son côté, le coadjuteur, Mgr Labartette, décrivait, en cos termes, la situation religieuse, dans la haute Cochinchine.

« Quoiqu'il n'y ait point encore eu d'édit contre la religion, Tétat des chrétiens est pire que durant une persécution. Dans

1. Nhac, l'aîné des Tay-son, qui s'était établi roi de la moyenne Cochinrhine ; il résidait à Qui-nhon.

2. Nguyen-anh, le roi légitime. Ce bruit était malheureusement prématuré. Nguyen-anh ne vint au Tong-king que dix ans plus tard ; après qu'il se fut rendu msûtre de toute la Cochinchine.

3. D'après une lettre de M. Longer, missionnaire dans le même pays, cette contribution représentait en argent une somme de 23,400 livres.

4. Ce sont les grosses statues de Bouddha, en cuivre doré; les Tay-son, aussi peu respectueux du bouddhisme que de la religion chrétienne, les avaient fait enlever des pagodes, pour en faire des canons.

5 . La citadelle de Hué, où Quang-trung résidait ordinairement.

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une persécution, on pense à Dieu, on vaque aux exercices re- •-ligieux, du moins en cachette; présentement les vexations sont si grandes que Ton n'a pas, pour ainsi dire, le temps de penser à Dieu, et presque tout le monde périt dans cçtte guerre. »

La situation n'était pas meilleure dans le district où travaillait M. Longer; il écrivait, en date du 14 avril 1790 : « Depuis la destruction de tous nos oratoires, et les guerres presque continuelles que les rebelles de Cochinchine ont portées de tous côtés, nos pauvres chrétiens ont beaucoup souffert, et sont réduits à un petit nombre. Il a péri plus de la moitié des hommes, et le reste a été vexé de la manière la plus horrible. Ajoutez que la peste a fait aussi de grands ravages. 11 y a des chrétientés où ce fléau a fait périr plus de cent personnes, depuis Tannée dernière. »

On se rappelle que, dans l'impossibilité de communiquer avec Mgr d'Adran, les missionnaires de la haute Cochinchine avaient tenté Fessai d'un petit collège, pour élever les jeunes gens qui se préparaient à la réception [des saints ordres. On devine ce qu'un établissement de ce genre eut à souffrir, au milieu de ces guerres et de ces persécutions continuelles. M. Longer, qui en était chargé, fut obligé, pendant plusieurs années, d'errer çà et là avec ses élèves, dans les montagnes et les forêts, pour soustraire sa petite famille à la rage des persécuteurs. C'était à peu près à la même époque où le collège de la basse Cochinchine se promenait, à la suite de Mgr d'Adran, sur les côtes du Cambodge, à travers les îles désertes du golfe de Siam, cherchant partout, sans pouvoir le trouver, un peu de sécurité et de tranquillité. Et cependant Tesprit de ces jeunes gens était si excellent, leur piété si vive, leur foi si profonde, que jamais peut-être ils ne furent plus soumis à leurs maîtres, plus fervents, plus appliqués à l'étude et aux devoirs de leur étal. Au mois de mars 1787, le coadjuteur Mgr Labartette, écrivait à Paris î « Il ne m'a pas encore été 1 28

possible de me faire sacrer. Quand il y aura un évêque, on pourra, sous peu de temps, ordonner plusieurs prêtres du pays, les sujets sont tous préparés; mais avec quoi leur faire des ornements ? »

Ainsi, en résumé, la haute Cochinchine offrait, à celte époque, le spectacle d'une héroïque chrétienté, supportant avec courage l'épreuve de la persécution aggravée de toutes les horreurs de la guerre et des fléaux qui en sont la suite. Malgré toutes les vexations, les chrétiens restaient fidèlement attachés à la foi, mais les désastres et les ruines se multipliaient chaque jour ; plus d'églises, plus de culte public, les couvents de religieuses dispersés, le séminaire en fuite, environ la moitié des chrétiens avait péri dans la guerre, ou de maladie et de misère; des chrétientés florissantes, qui avaient compté de cinq à six mille fidèles, étaient réduites à une dizaine de familles, manquant des choses les plus nécessaires à la vie ; partout on rencontrait, par les chemins et dans les villages des veuves, des orphelins, que la charité des missionnaires ne suffisait pas à nourrir; en un mot, une situation navrante, qui devait se prolonger encore pendant dix ans, pour la haute Cochinchine et le Tong-king. On comprend mieux, en présence de pareils faits, que le premier pasteur de cette église désolée, Mgr d*Adran, ait cru devoir, malgré les oppositions dont j'ai parlé, s'adresser à la France, pour rétablir le roi légitime sur le trône, et rendre la paix à ce malheureux pays. Certainement les quatre ans qu'il passa hors de sa mission, pour traiter cette délicate affaire, furent un temps bien employé pour les intérêts spirituels et temporels des chrétiens, et préservèrent peut-être l'Église de Cochinchine d'une ruine complète.

Pendant son voyage, la position des fidèles de la basse Cochinchine ne fut pas plus brillante que celle de leurs frères des provinces du nord. On se rappelle qu'à son départ de Mac-bat, en 1783, Mgr d'Adran avait laissé deux prêtres

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annamites, Tun à Lai-thieu, près de Saïgon, Tautre dans la province deLong-ho (Vinh-long), pour assister les chrétiens. Ils n'y demeurèrent pas longtemps en paix. Dès 1784, M. André Ton, qui résidait dans les basses provinces, fut pris par les Tay-son et emmené en captivité ; après bien des souffrances et des misères, il parvint à se réfugier sur la frontière du Cambodge, et se cacha dans une petite chrétienté, aux environs d^ Sa-dec. L'autre prêtre, M. Jean, chassé de Lai-thieu, passa à Bien-hoa, puis à Baria, d'où il gagna le Binh-thuan, où il demeura longtemps caché dans les montagnes.

Les chrétiens du Dong-naï se montrèrent dignes de leurs frères de la haute Cochinchine; les persécutions, les vexations de toutes sortes ne purent triompher de leur constance et de leur fidélité. Aux époques de persécution et de trouble, on trouve toujours, en Annam, .de ces âmes héroïques, qui, triomphant de la timidité et de l'inconstance du caractère national, donnent l'exemple de la plus courageuse fermeté, et soutiennent ainsi l'honneur de la foi chrétienne. En 1787, Nhac, l'aîné des Tay-son, ayant fait un édit dans lequel il était ordonné aux chefs de village de dresser un catalogue exact des chrétiens, la plupart des fidèles donnèrent de l'argent aux notables, pour que la liste ne fût pas très complète, afin de pouvoir s'exempter des vexations qu'ils redoutaient. Mais à Lai-thieu, le chef de la chrétienté, homme plein de zèle et de foi, réunit les fidèles dans sa maison et leur parla avec tant de force, que tous prirent la résolution d'aller trouver les chefs du village, hommes, femmes, vieillards et jeunes gens des deux sexes, les mères portant leurs petits enfants entre leurs bras, pour demander, avec mstances, qu'on inscrivît tous les noms sur la liste de proscription, trop heureux, disaient-ils, de ne pas laisser échapper une si belle occasion de souff'rir quelque chose pour la religion. On les inscrivit donc tous, au nombre de plus de trois cents. A quelque temps

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de là, ils furent taxés chacun à dix livres de cuivre. Les pauvres étaient dans Fimpossibilité de payer, mais ceux qui étaient plus à Taise, vendirent tout ce qu'ils avaient, afin d'aider leurs frères. Dieu les récompensa de leur héroïque charité; Tannée suivante, leurs jardins rapportèrent beaucoup plus qu'à Tordinaire. Un peu plus tard, quand la paix fut rétablie, Mgr d'Adran établit en ce lieu le séminaire de la mission, et pendant près de quarante ans, la chrétienté de Lai-thieu devint le centre de la mission pour la basse Cochinchine et résista courageusement à toutes les persécutions. Tant il est vrai que Dieu récompense toujours au centuple ce que Ton fait pour lui. Les païens eux-mêmes le reconnaissaient : « Voyez, disaient-ils, le Dieu des chrétiens n'a point oublié ses adorateurs. »

Cet exemple ne fut pas le seul. Dans une autre chrétienté, les rebelles étant venus pour détruire l'église et tourmenter les fidèles, se saisirent du premier catéchiste^ vieillard do soixante-quinze ans, et lui demandèrent : « Es-tu chrétien. — Oui, je le suis par la grâce de Dieu. — Renonce à ta religion, ou nous allons te couper la tête. — Vous pouvez me mettre à mort, je vous demande seulement de me donner un instant. » Aussitôt il se met à genoux, récite tranquillement quelques prières et l'acte de contrition. Après quoi il se lève, ôte luimême ses habits et se remettant à genoux : « Frappez, dit-il, je suis prêt. » Un des soldats lève son sabre, mais, soit maladresse, soit précipitation, soit plutôt par la permission de Dieu, le coup porte à faux, et le sabre se brise sur une des colonnes de la maison. Les païens se dirent alors : « Le ciel ne veut pas que nous frappions cet homme », et ils se retirèrent sans lui faire aucun mal.

Dans une chrétienté voisine, ces mêmes persécuteurs s'emparèrent du premier catéchiste, homme de mérite, et le conduisirent devant les juges. Comme il refusa d'apostasier, il fut condamné à lacangue et à la prison. Au moment où on lui

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apportait la cangue, il se mita genoux, baisa avec foiTinstrument du supplice, en répétant les paroles de saint André : 0 bona Cnix ! 0 bienheureuse croix ! et fit un discours qui arracha des larmes aux païens. Il mourut pieusement sous la cangue, d une maladie qu'il contracta dans la prison.

Événements politiques (1989- 1809) Le retour du

roi légitime en basse Cochinchine vint mettre fin à la persécution et adoucir le sort des chrétiens dans cette partie de la mission. On a vu qu'à la fin de 1784, ce malheureux prince, ne pouvant plus tenir en Cochinchine, s'était réfugié, avec cinq ou six cents partisans, auprès du roi de Siam, à Bang-koc, en attendant l'arrivée des secours que l'évêque d'Adran était allé solliciter pour lui en France. Pendant le séjour de deux ans qu'il fit à Bang-koc, il entra en rapport avec M. Liot, qui dirigeait alors le collège de la basse Cochinchine à Chantabon. Au mois de juin 1786, ce missionnaire écrivait : « La religion jouit ici d'une entière liberté; nous chantons l'office solennellement. La fuite du roi de Cochinchine à Bang-koc m'a donné l'occasion d'annoncer l'Évangile à sa cour. Plusieurs mandarins et même le gouverneur de la province de Dong-naï, premier amiral du royaume, ont été baptisés. Tous les jours grand nombre de Cochinchinois, soldats et autres, embrassent la religion. »

A cette époque le séminaire, qui jouissait alors d'un peu de sécurité, comptait vingt-deux élèves, trois en théologie, neuf qui achevaient leurs hum'anités, et les dix autres plus ou moins avancés dans l'étude du latin.

Le roi de Cochinchine, fatigué de ce long exil, qui semblait se transformer en une captivité honorable, résolut de faire une nouvelle tentative en basse Cochinchine, et, comme il savait fort bien que le roi de Siam lui en aurait refusé la permission, il fit secrètement embarquer sa famille et sa suite, pendant la nuit, et s'enfuit do Siam^ à la fin de 1786. Le roi.

très irrilé, envoya des bateaux à sa poursuite, mais les fugitifs faisaient diligence, et on ne put les rejoindre.

Apriis avoir laissé sa famille dans l'île de Phu-quoc, le prince débarqua à Ha-tien, d'où il gagna Long-xuyen ; de là, sur des barques que lui fournirent ses nombreux partisans, il descendit jusqu'à la mer, et se dirigea vers le cap Saint- Jacques, pour ri^nonter la rivière de Saigon. Une foule de partisans qui, sous la domination des Tay-son, étaient toujours restés atlacliés à sa famille, s'étaient rangés sous ses drapeaux, et lui constiluaient une armée respectable.

A son approche. Lu, le plus jeune des trois frères Tay-son, qui s'élait constitué roi de la basse Cochinchine, quitta Saigon, pour se réfugier à Bien-hoa ; de là, pris d'une panique inexplîcablo, car il avait des forces plus que suffisantes pourrésisLeiv, il se'retira à Qui-nhon, auprès de son frère Nhac, et ne reparut plus.

Les généraux, découragés par ce lâche abandon, combattirent mollement; après avoir repoussé Nguyen-anh une prciiiitTe fois jusqu'à Vinh-long, ils se laissèrent de nouveau investir dans Saïgon par ce prince infatigable qu'aucune défaite n était capable de décourager. La place tomba définitivement au pouvoir du roi légitime (octobre 1787). C'était la e]uaii'ièïne fois qu'il rentrait en vainqueur dans cette ville ; colle fois il ne devait plus la perdre. Les Tay-son, divisés par fanihilion et des querelles domestiques, ne firent presque rien pour sottlenir leur jeune frère Lu. Hué, le plus entreprenant, était occupé uniquement alors par la conquête du Tong-king; Nliac, Taîné, redoutant à bon droit l'ambition de son cadet, avait assez à faire de se maintenir à Qui-nhon, qu'il avait forlitiée et dont il avait fait le centre de son gouvernement sur la moyenne Cochinchine. Au milieu de ces rivalités. Lu, le troisième des frères, devait être sacrifié et il le fut. Les Tay-son perdirent ainsi la basse Cochinchine par leur faute, rt cp fui pour eux le prélude d'un anéantissement total.

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Nguyen-anh, profilant habilement de ces désordres, s'était établi solidement à Saigon, où il avait fait venir sa famille. Dès le mois de mai 1788, la basse Cochinchine était débarrassée des Tay- son et les chrétiens de ce pays commençaient à respirer. C'est alors que des lettres venues de Pondichéry apprirent au roi le retour de Mgr d' Adran dans cette ville, et lui annoncèrent l'arrivée des secours qui allaient le faire remonter sur le trône de ses ancêtres. Ces bonnes nouvelles ra« nimèrent le courage de ses partisans, et jetèrent la terreur parmi ses ennemis.

Le retour de Tévêque d'Adran avec le prince Canh dans les premiers mois de 1789, l'arrivée de nombreuses munitions, le concours des officiers qui suppléèrent au nombre par un dévouement et une activité qui ne se démentirent jamais, allaient changer complètement la face des affaires. Dès la fin de 1789^, le roi de Cochinchine avait trois grands navires européens : le Dong-naïj le Prince de Cochinchine et YArmidCy plus une centaine de jonques de guerre, de lougres, de lorchas qui tenaient la mer et les arroyos. M. Dagot, nommé par le roi chef de sa division navale, ayant sous ses ordres des officiers comme MM. Chaigneau, Vannier et de Forçant, promenait le pavillon cochinchinois de Goa à Calcutta et de Manille à Canton, achetant de tous côtés des armes et des munitions*. A Saïgon, on avait créé un arsenal maritime, d*oii sortaient chaque année de nombreuses jonques de guerre, et même des vaisseaux construits à l'européenne. Par Tordre du roi, M. Olivier élevait une immense citadelle, qui couvrait toute la colline, au nord de Saïgon. On en voit encore aujourd'hui les dernières traces, dans la profonde tranchée qui fait suite à la rue Pellerin, et remonte jusqu'auprès du château d'eau. D'autres citadelles plus petites, mais toutes construites d'après le système de Vauban, s'élevaient à Vinh-long, Ha-

i. Voir aux pièces juslificatives,

lien, Chau-doc, My-iho, Bien-hoa, pour défendre les principales positions du pays.

M. Olivier était chargé, en outre, de Torganisation des troupes ; il forma un petit corps d'élite, composé de six mille hommes armés, équipés et instruits à la française, qui fut comme le noyau de la résistance. Le lieutenant-colonel Barisy, de son côté, exerçait le reste de l'armée à la tactique européenne, et s'appliquait surtout à former de bons officiers, pour commander les recrues, qui arrivaient de tous côtés, maintenant que la fortune semblait sourire définitivement au roi légitime.

Une fois solidement établi en basse Cochinchine, le roi enlevant successivement le Binh-thuan et le Phu-yen s'avança*, par terre et par mer, sur Qui-nhon, qui était le centre de la résistance, dans la moyenne Cochinchine. Il fallut s'y reprendre à plusieurs fois, car cette position était fortifiée d'une manière formidable, et Nguyen-anh ne trouvait plus dans ce pays les sympathies qui avaient facilité son triomphe en basse Cochinchine. Chaque année, à partir de 1791, une double expédition s'avançait, par terre et par mer, sur le Binh-dinh, et après quelques succès partiels, revenait hiverner à Saigon. Ces expéditions annuelles sont connues dans les annales annamites sous le nom de guerres de saison, giacmua; ce ne fut qu'à la septième tentative que Qui-nhon fut définitivement conquise, au mois de mai 1801. La prise de cette ville, dont le roi changea le nom en celui de Binh-dinh, (ville pacifiée), amena la chiite des Tay-son, et en 1802 Nguyen-anh, proclamé roi sous le nom de Già-long, était maître absolu de la Cochinchine et du Tong-king. Nous verrons plus tard comment il usa de cette haute fortune, qu'il devait à l'évêque d'Adran et aux officiers français \

4. Voir aux pièces jusliOcatives divers documents relatifs aux affaires politiques de l'Annam.

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rVouveaux missionnaires (1 989). — Revenons à Thistoire de la mission. Nous avons vu que Mgr d'Adran avait ramené de France avec lui huit nouveaux missionnaires ; arrivés au mois de mars 1789, ils furent présentés au roi de Cochinchine par M. Paul, ce prêtre indigène qui avait accompagné son vicaire apostolique à Poulo-way, et Tavait suivi jusqu'à Pondichéry, où il était demeuré pendant le voyage de Tévêque d'Adran en France. Comme il avait été, à cette occasion, mis en relation avec Nguyen- anh, il lui avait rendu plusieurs services importants, en lui faisant passer des armes et des munitions, dès avant le retour de Tévêque. A cause de cela il était trè& bien vu à la cour. Les nouveaux missionnaires furent parfaitement reçus par le roi, à qui ils apportaient le portrait de Mgr et celui du petit prince, en lui annonçant leur prochaine arrivée à Saigon.

A peine de retour, le vicaire apostolique, heureux de voir la basse Cochinchine désormais ouverte au zèle de ses jeunes collaborateurs se hâta de leur distribuer leurs postes de combat. M. Boisserand, qui était homme d'étude et licencié en théologie, fut mis au collège, qui, sur la demande formelle du roi, fut rappelé de Chantabon et installé dans la chrétienté de Tan-trieû, où il demeura jusqu'à l'année 1800 ; alors il fut transféré à Lai-thieu, près de Saigon. Au mois de juin 1792, cet utile établissement comptait déjà plus de quarante élèves, dont deux diacres tout prêts à être ordonnés prêtres.

Sur les instances de M. Leblanc, un des nouveaux arrivés, on fit une tentative d'évangélisation chez les Moïs, dont la mission était demeurée abandonnée depuis 1782, après la maladie et la mort de M. Faulet. On lui donna un de ses confrères, M. Grillet, pour l'accompagner. Mais ce second essai ne réussit pas mieux que le premier; les sauvages montrèrent la plus grande indifférence pour la religion ; de plus, au bout de deux mois, les deux missionnaires tombèrent malades ; M. Leblanc fut emporté par la fièvre des bois, M. Grillet faillit

mourir et M. Tarin qui s'était dévoué pour assister ses deux confrères, gagna leur mal, et mourut quelques semaines plus tard. La mission des sauvages demeura ainsi interrompue, et ne reprit qu'en 1842, époque où Mgr Cuénot fit une tentative plus heureuse que les précédentes.

II se passa à 1a mort de M. Tarin un fait assez remarquable, et qui frappa tous ses confrères. H paraît que, dès ce tempslà, quelques-uns de nos compatriotes venus en Cochinchine laissaient à désirer sous le rapport religieux, bien qu'il soit juste de dire que la grande majorité étaient des chrétiens pratiquants, qui s'étaient exilés de leur pays pour servir la religion. Un officier français, qui n'était pas probablement de ce nombre, étant venu le visiter sur son lit de mort, le jeune missionnaire lui adressa ces paroles toutes pleines d'une énergie surnaturelle : « Eh bien, monsieur, vous ne croyez pas en Dieu, ou, du moins, vous vivez comme si vous n'y croyiez pas. Vous ne songez pas à votre âme, mais bientôt votre vie passera comme la mienne, et vous mourrez comme vous avez vécu, dans Timpénitence. Croyez, monsieur, la parole d'un mourant, qui n'a pas de plus douce consolation à cette heure que d'avoir gardé la religion! » On dit que cet officier se retira très impressionné de cette apostrophe, h laquelle il ne s'attendait pas; mais, hélas ! on ne nous apprend pas qu'il se soit converti !

Plusieurs autres morts vinrent encore diminuer la petite troupe apostolique. Deux autres missionnaires, qui étaient venus avec l'évêque d'Adran, MM. Pocard etPillon, moururent dans cette même année 1791, avant d'avoir pu rien faire de sérieux. M. Darcet, qui depuis douze ans travaillait seul en moyenne Cochinchine, mourut aussi, au mois de février 1791, extraordinairement regretté de ses chrétiens, qui le pleurèrent d'autant plus amèrement qu'ils devaient rester orphelins pendant, plusieurs années. La guerre fermait tous les chemins; impossible de passer dans les provinces du milieu, soit par la

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haute soit par la basse Cochinchine; ce ne fut qu'en 1793, qu'un prêtre indigène envoyé par Mgr Labartetle, put pénétrer au Phu-yen, et prendre soin de ces chrétiens abandonnés. Vers la même époque, un missionnaire français, envoyé par Mgr d'Adran arrivait dans ce pays par le sud, à la suite des troupes victorieuses du roi légitime.

Statistique de la mission (199&). — Ces morls successives et prématurées réduisaient beaucoup le nombre des ouvriers apostoliques. En 1795, le personnel de la mission se composait ainsi : en basse Cochinchine, le vicaire apostolique, trois missionnaires français, un père franciscain espagnol, six prêtres indigènes; en haute Cochinchine, le coadjuteur, quatre missionnaires français^ trois prêtres indigènes. C'était peu pour relever les ruines qu'avaient faites la persécution et la guerre. Tout était littéralement à recommencer. L'Église de Cochinchine qui comptait près de cent mille chrétiens, au début de la persécution de Vo-vuong, (1750) en comptait à peine soixante mille alors. Près de la moitié avait péri, par suite des bouleversements et du malheur des temps. Voici du reste la statistique par provinces.

Au Cambodge, deux cents chrétiens seulement.

Dans les six provinces de la basse Cochinchine, environ vingt mille fidèles.

Au Binh-thuan, Tancien royaume du Ciampa, qui venait d'être absorbé par Nguyen-anh, douze cents.

Au Phu-yen, six mille.

Au Binh-dinh, dix mille.

Dans la haute Cochinchine, environ vingt mille.

Total, cinquante huit mille huit cents fidèles pour toute la mission de Cochinchine.

Partout, les églises, les presbytères avaient été renversés, brûlés, détruits. Depuis que Ton avait la paix dans la basse Cochinchine, on commençait, malgré la misère du temps, à

reconstruire quelques paillotes, pour servir de lieu de réunion aux fidèles et célébrer les saints mystères. Au point de vue temporel, on peut dire, sans exagération, que bi mission avait tout perdu, et qu'il ne restait rien des travaux qu'on avait faits dans le passé. Le séminaire de la basse Cochinchine comptait une quarantaine d'élèves, et celui des hautes provinces, toujours errant et forcé de se transporter d'un lieu à un autre, treize seulement.

Il y avait au Cambodge, un petit couvent de six religieuses. La haute Cochinchine |était mieux partagée sous ce rapport. La piété vive et affectueuse de Mgr de Véren, que ses confrères comparaient volontiers à saint François de Sales, l'avait incliné à s'occuper de cette partie choisie de son troupeau; il avait revu leurs règles, et même il eut quelque temps la pensée de leur donner purement et simplement la règle de la Visitation; mais le vicaire apostolique, Mgr d'Adran, s'y était formellement opposé, pensant, non sans raison, que dans l'état précaire de la mission, la clôture et les autres observances des Visitandines étaient impraticables pour ces pauvres filles, obligées souvent de se disperser, et de se cacher de côté et d'autre dans les familles chrétiennes. Malgré les troubles et les guerres de l'époque, la haute Cochinchine possédait six couvents de sœurs annamites, ayant en moyenne trente-cinq à quarante religieuses, ce qui faisait avec celles du Cambodge, près de deux cent cinquante sœurs indigènes.

Besoins spirituels des chrétiens. — Mais la ruine spirituelle était bien plus navrante encore que les désastres matériels; beaucoup d'apostats, des chrétiens sans instruction, sans guides, sans pasteurs. Dans beaucoup d'endroits, faute de lieux de réunion, et par suite de la mort des principaux catéchistes, l'exercice public du culte était supprimé depuis quinze et vingt ans. Voici ce qu'écrivait à ce sujet, au mois

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d'août 1789, M.Lelabousse, un des nouveaux missionnaires : « Je vois avec douleur que Théritage du Seigneur a beaucoup souffert, au milieu de tant de troubles. Des chrétientés autrefois florissantes sont réduites maintenant presqu'à la moitié. Tout est dispersé et confondu. Que de brebis égarées, et combien s'égareront encore, si le bon Dieu n'a pas pitié de ce royaume, et ne réunit enfin ses habitants armés les uns contre les autres. Un très ^rand nombre de chrétiens ne se sont pas confessés depuis quinze, vingt et trente ans; la plupart ne l'ont pas fait depuis six ou huit ans. Aussi depuis que nous sommes arrivés, ils viennent de tous côtés pour se confesser. Des chrétiens éloignés de trois à quatre jours de chemin, après avoir passé de huit à quinze jours, et quelques-uns davantage, à attendre leur rang, sont quelquefois obligés de s'en retourner sans avoir pu se confesser. »

Les missionnaires se multipliaient pour répondre à tant de besoins. Grâce au zèle et k l'activité du vicaire apostolique et de ses collaborateurs, la plupart des chrétientés, dans la basse Cochinchine, où l'on était débarrassé des Tay-son, furent visitées à peu près une fois chaque année. A mesure que les armées du roi légitime gagnaient du terrain, le Binh-thuan, le Nha-trang, le Phu-yen étaient administrés à leur tour. On deviné avec quelle joie était reçu le missionnaire par ces pauvres gens, qui depuis quinze et vingt atis n'avaient pu assister à une messe. Dès que la présence du prêtre était signalée dans un endroit, on voyait les fidèles accourir de plusieurs journées de marche, pour entendre sa parole et participer aux saints mystères, dont ils avaient été privés si longtemps. Rien ne les arrêtait; ni la longueur et les difficultés des chemins, même à la saison des pluies, ni les foréls remplies de tigres, ni les travaux les plus urgents. Quel contraste avec ces chrétiens dégénérés que la moindre incommodité, la mode, le respect humain retiennent des semaines et des mois loin de l'église! C'est que l'homme est ainsi fait.

qu'il n'apprécie vraiment que les biens dont il est privé, et qu'il se dégoûte vite du bonheur qu*il a sous la main.

Portrait des chrétiens. — Voici le portrait que faisait, en 1792, M. Boisserand, des chrétiens de la basse Cochinchine;il faut avouer que leurs fils ont dégénéré, et ne nous offrent plus ces beaux exemples de fei^veur qui feraient presque regretter les persécutions, si Ton pouvait jamais désirer le mal, à cause des vertus héroïques dont il est Toccasion-

« Que serait-ce, si je vous parlais de la manière dont les chrétiens se conduisent envers nous? Ce n'est point comme en Europe, où le grand nombre des prêtres fait perdre le respect qui leur est dû. Ici, nou« sommes peu; souvent ils ne nous voient qu'une fois, dans l'espace de plusieurs années. En conséquence, ils nous regardent comme des anges qui leur sont envoyés du ciel: nous parlons avec autorité, et onnousécoute avec soumission. Vous seriez enchantés de leur désir d'avoir un missionnaire, de leur empressement à le recevoir, de leur attention à le bien traiter... Quand il meurt un missionnaire, ils accourent de toutes les provinces; leurs regrets, leurs pleurs et leurs cris ont de quoi fendre le cœur le plus dur.

« Vous voyez d'avance ce que doivent être de pareils chrétiens. En deux mots, ils ont une foi simple et forte, surtout quand ils sont éloignés des villes et des marchés... J'interrogeais des personnes qui ne s'étaient pas confessées depuis quatre à cinq ans, sans rien découvrir. « Vous ètes-vous mise « en colère? — Non; quand mon mari s'est fâché, j'ai pensé « qu'il fallait me taire, et sa colère s*est passée. — Avez- vous « fait tel ou tel autre péché ? — Non ; je suis chrétienne, et j'ai « horreur de ces choses-là. — ■- Avez-vous trompé de telle ou (( telle manière dans votre commerce? — Non ; j'ai toujours « agi de bonne foi, et si quelqu'un s'est trompé en me payant, « j'ai rendu le surplus. — Mais vous êtes sans cesse en bateau

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« pour voire commerce ; comment pouvez-vous prier, aller à « Téglise? — Le matin et le soir, je me mets à genoux dans « mon bateau, et je fais mes prières, avec mon mari et mes « enfants ; nous avons un calendrier pour connaître les fêtes « et les dimanches, et le samedi si nous nous trouvons près de « quelque chrétienté, nous allons à terre, pour prier en com- (^ mun avec nos frères. »

Ce serait une exagération de croire que tous les chrétiens de la mission menassent une vie si parfaite. L'absence des pasteurs, le défaut d'instruction, la privation des sacrements, la persécution, les troubles politiques avaient exercé une mauvaise influence sur beaucoup d'âmes; mais la grande majorité de ceux qui s'étaient négligés, s'empressaient de profiter de la présence des pères pour se réconcilier avec Dieu, car si l'annamite pèche par faiblesse, et succombe facilement aux entraînements de la passion, il est bien rare de trouver chez lui l'endurcissement du cœur et la persévérance dans le mal. Pauvres|gens ! ils seront nos juges au jour de la reddition des comptes, et leur bonne volonté, soutenue de si peu de secours spirituels, condamnera alors notre lâcheté à nous autres vieux chrétiens d'Europe, qui négligeons d'user de tant de grâce que Dieu et son Église nous prodiguent chaque jour.

Dispositions du roi ^ l'égard de la relig^ion. — Dans les premières années qui suivirent le retour de Mgr d'Adran, le gouvernement du roi légitime se montra très favorablement disposé à l'égard des chrétiens. Nguyen-anh, enchaîné par la reconnaissance, s'empressait volontiers de saisir toutes les occasions de témoigner son respect et sa bonne volonté à l'illustre évêque qui lui rendait son trône. 11 voulait toujours l'avoir auprès de lui, et cherchait à satisfaire tous ses désirs. Monseigneur étant tombé malade, au commencement de 1790, le roi venait le visiter tous les jours, versant des larmes auprès de son lit de souffrance. Il comprenait quelle perte il aurait

faite, si celui qui était alors son bras droit était venu à mourir.

Il aimait à parler religion avec ses mandarins, et plus d'une fois il se fit publiquement l'apologiste du christianisme. Un jour qu'il s'entretenait familièrement avec les principaux de sa cour, après la sieste, il leur dit : « Voici un raisonnement qui me paraît bien plausible : Les Européens sont infiniment au-dessus de nous, sous tous les rapports ; ils nous surpassent dans Fart de la guerre, dans la navigation, l'astronomie, la physique, le gouvernement, la politique et tous les arts. Nous no sommes en différend avec eux que sur l'article de la religion ; serait-il donc possible que ce point fût le seul sur lequel des gens éclairés se laissassent aveugler ? C'est un sujet d'un si grand intérêt ! Il n'est pas possible qu'ils ne l'aient examiné mieux que nous, car après tout, ils connaissent notre religion à fond, et nous ne connaissons pas bien la leur. » Qu'y avait-il au fond de ces belles paroles? Les missionnaires, qui ne voyaient que les bonnes dispositions du présent, étaient pleins d'espérances, et rêvaient déjà du baptême d'un nouveau Constantin ; mais l'avenir a jeté une sombre lueur sur ces fallacieuses promesses. Je ne crois pas qu'à aucun moment de sa vie, le roi de Cochinchine ait jamais songé sérieusement à se convertir. Sentant le besoin qu'il avait de nous, fourbe et menteur comme tous ses pareils, il jugeait habile d'entretenir un espoir, qu'il n'eut jamais l'intention de réaliser. Deux choses s'y opposaient : son scepticisme de lettré qui méprisait également toute religion, et ses mœurs qui étaient déplorables. Dans un ouvrage intéressant qu'il a intitulé : Souve- 7iirs de Hué, M. du Chaigneau, fils de l'officier de ce nom, qui resta trente ans à la cour et vécut dans l'intimité du roi, nous fait un tableau des mœurs de ce prince, qui fait comprendre, sans avoir besoin d'aller chercher d'autres raisons, pourquoi, malgré tous les bienfaits qu'il reçut de l'évêque d'Adran, Nguyen-anh garda toute sa vie une sourde aversion

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contre le christianisme. C'était un de ces incurables débauchés dont Tapôtre saint Pierre a dit : Thomme animal, Thomme charnel, Thomme plongé dans les plaisirs des sens, [ne comprend rien aux choses de Dieu, et il ne peut pas même les comprendre *.

Portrait de IVguyen-anh. — C'est ici le lieu de faire connaître le caractère de ce prince, avec ses qualités et ses défauts Nguyen-anh, plus connu en France sous son nom de règne de Gia-long, fut certainement un des princes les plus remarquables qui aient régné en Annam. Élevé à la rude école du malheur, il connut dans sa longue vie toutes les vicissitudes de la fortune. Sa persévérance que ne put jamais décourager aucun revers, son intrépidité dans les nombreux dangers auxquels il fut exposé, sa bravoure personnelle jointe à rhabileté qu'il eut de choisir et de former de bons généraux, ne contribuèrent pas peu à ses succès. Il avait Tesprit vif, une mémoire heureuse qui n'oubliait rien, et s'il n'était pas le plus lettré de sa cour, son éducation littéraire ayant été fort négligée par suite du malheur des temps, il en était certainement le plus intelligent, et le plus apte à s'assimiler les arts de l'Europe, dont, malgré Torgueil national il reconnaissait franchement la supériorité. D'une activité infatigable, il dormait peu, se levait de grand matin, et courait à ses chantiers, à ses arsenaux, surveillant le travail, donnant des ordres, indiquant des dimensions^ et ne dédaignant pas, à l'exemple des officiers français qui dirigeaient les travaux, de mettre lui-même la main à l'œuvre, pour corriger l'inexpérience et la maladresse de ses Annamites. « Représentez-vous, écrivait, en 1792, M. Boisserand, un roi tantôt vainqueur avec une poignée de monde, tantôt vaincu avec une armée florissante ; vif, courageux, sans cesse en action, n'étant bien que là où il

1. Animalis homo non percepit ea quœ sunt Deiy nec enimpotest intelligère.

n'esl pas; allant de la ville (Saigon) à ses chemins, de ses cliemins à ses forts, de ses forts à ses chantiers, de ses chantiers à ses arsenaux. » Son caractère était naturellement dur et cruel ; très soupçonneux et très exigeant pour le service, il faisait trembler, au commencement, tous ceux qui combattaient sous ses ordres, et gouvernait avec la verge et le sabre; aussi il ne tarda pas à s'aliéner les sympathies de plusieurs de ses compagnons d'armes, qui l'abandonnèrent et même combatlîrent contre lui. Cet accident et les sages remontrances de l'évêqued'Adran, l'amenèrent à se modérer, aménager ses mandarins, et à s'efforcer de gagner l'affection de son peuple qui lui était si nécessaire alors. Comme on avait tout à redouLer de ses premiers emportements, Tévêque avait obtenu dij lui, qu'il ne ferait jamais exécuter personne sans l'en avertir, et que si le prélat, après avoir mûrement examiné la cause, demandait la grâce du coupable, elle lui serait accordée. Le roi fut fidèle à cette promesse, et il évita ainsi bien des fautes auxquelles sa fougue et sa cruauté l'eussent exposé.

L« saint prélat n'usa jamais de cette prérogative que pour arracher à la mort les victimes de l'arbitraire. Il fit voir surtout la bonté de son cœur, en sauvant plusieurs fois la vie à (les hommes qui en voulaient à la sienne. Une cabale puissaule, suscitée par la jalousie et le fanatisme, avait tenté plusieurs fois de le perdre. Un jour, dix-neuf des principaux mandarins présentèrent au roi contre lui un libelle diffamatoire, tout plein des plus atroces calomnies. Depuis, tous ces officiers, à IVxception de deux ou trois, furent successivement condamnés à mort, pour fautes dans le service, indiscipline ou haliison. Le prélat se vengea noblement, en demandant et en obtenant leur grâce. Le plus acharné de ses adversaires, celui qui était à la tête de la cabale, lui dut ainsi deux fois la vie, et devint le meilleur de ses amis. Cette magnanimité de Mgr d'Adran fit beaucoup d'honneur à la religion chrétienne, et lui concilia l'admiration des païens. « Voyez ce prêtre fran-

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çais, disâit-on partout, ce n'est pas comme nos bonzes ; ils sont aussî incapables de se venger d'une injure, que d'en faire eux-mêmes à personne. »

Le roi, qui avait besoin d'argent, était fort porté à pressurer le peuple et à vendre la justice. L'évêque prenait toujours la défense des malheureux, et lui remontrait que son [propre intérêt lui faisait une loi de se concilier Taffection de ses nouveaux sujets. Il rendit ainsi beaucoup de services au pauvre peuple; aussi il en était singulièrement aimé. Un jour qu'il se promenait seul dans la campagne, un vieillard, qui ne le connaissait pas, lui demanda : « Monsieur, le grand maître (c'est ainsi que Ton désignait toujours Mgr d'Adran) viendra- t-il cette année avec le prince ? — Est-ce que vous en avez peur ? répondit le prélat. — Bien au contraire, monsieur, nous le désirons tous. — Pourquoi donc ? — C'est que si le grand maître vient ici, nous serons en sûreté chez nous, sans avoir r'en h craindre ni des soldats, ni des voleurs. — Eh bien ! soyez tranquille, mon brave homme, vous le verrez ici pour sûr cette année. — Oh ! monsieur, j'en suis bien content ! »

Cette conversation naïve montre mieux que tout ce que je pourrais dire, l'influence heureuse que Mgr d'Adran exerça, tant qu'il vécut, sur le roi de Cochinchine! Il faut dire, à l'éloge de ce prince, qu'il parut toujours reconnaissant des avis que son sage mentor ne lui ménageait pas. Il était le premier à convenir franchement, dans l'intimité, de ses torts, ce qui est bien rare chez un Annamite, surtout dans un rang élevé. Quelque temps après la mort de ce prélat, il disait, en causant aux officiers français à son service : « J'ai bien des défauts ; mais si j'avais quelqu'un qui sût me les faire apercevoir, avec la prudence et l'adresse du grand Maître, je le regarderais comme le meilleur de mes amis. » Entre nous, je crois qu'il n'eût pas été fort prudent de se fier à cette parole royale. Le caractère de l'évêque d'Adran, ses vertus, les services qu'il avait rendus, lui permettaient de dire cer-

laines choses, que nul autre n'eut pu faire acceptée comme lui.

Malheureusement son influence s'arrêtait à la porte du séiaiL Dans sa jeunesse aventureuse, errant de côté et d'aulres^ au milieu de mille dangers, le prince n'avait pas eu le temps de s'abandonner aux plaisirs ; mais., pendant les deux ou trois ans qu'il se réfugia à la cour du roi de Siam, il y reprit les germes de tous les vices. Par politique autant que par goût pour le plaisir, il avait un grand nombre de femmes j et ses conversations grivoises, ses plaisanteries plus que légères avec les officiers français, montrent un esprit et un cœur également corrompus. De là, à la haine d'une religion qui prescrit la chasteté et défend les plaisirs coupables, il n'y a qu'au pas, et ce pas fut certainement franchi. Malgré tout ce qu'il devait h l'Église, le roi eut toujours une sourde ave rsiou contre le christianisme; si, par un reste de crainte, etpeut-èlrc aussi de reconnaissance, il n'osa se faire persécuteur, il ne tarda pas à manifester publiquement son éloignemenl pour la religion, et à tromper toutes les espérances que Ton avait fondées sur lui. Mgr d'Adran, voyant cette situation, crut de sa dignité de se retirer peu à peu de la cour, et dans tes dernières années, il n'y paraissait plus qu'une ou deux fois Tan, et n'avait plus avec le prince que des relations ufficielles.

E*e iiriiice Canh. — Il en fut du jeune pupille de l'évêque d'Adran comme de son père. Le prince Canh, qui avait fait, en 1787, les délices de Versailles, se montra dans les premières années de son retour de France, digne des leçons et des soins de son vénérable précepteur. On racontait de lui, à cette époque, plusieurs traits charmants.

Le roi !ui ayant proposé de l'accompagner à la comédie, le jeune prince ne fit pas difficulté de l'y suivre les premiers jours. Cependant au bout de quelque temps, il trouva que ces

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spectacles se renouvelaient' trop, et dit en particulier à son père : « Eh quoi I papa, le peuple est dans la misère, les ennemis sont à nos portes, et peuvent du soir au matin venir nous attaquer; 'ce n'est pas le moment de penser à s*amuser, du moins aussi souvent. »

Un jour, le roi lui donna un sabre avec garniture d'or, et lui en faisait remarquer la beauté. Le prince ne répondait rien. Un peu piqué de ce silence, le roi lui en demanda la raison. 0 Papa, répliqua-t-il aussitôt, je n'aime pas à voir de si belle? choses, tandis qu'il y a tant de malheureux . autour de nous. » Il n'avait pas oublié les enseignements religieux qu'il avait reçus de l'évêque d'Adran, et malgré son jeune âge, il savait parfaitement réfuter et tourner en ridicule les superstitions païennes.

Un jour, qu'il s'entretenait avec sa mère, colle-ci fervente bouddhiste, le mit sur le chapitre de la religion et lui demanda quel est l'auteur de .tout ce que nous voyons. « C'est Dieu, répondit ingénuement le petit prince. — Tu te trompes, mon enfant, répliqua la reine; vois ces éléphants qui sont devant toi, qui donc les a faits? — C'est Dieu. — Vois comme tu raisonnes mal, mon fils ; c'est le fils du ciel (le roi) qui les a faits, et non pas Dieu que personne n'a vu. — Papa ! s'écriat-il alors avec malice, en se tournant vers le roi, qu'avons-nous encore à craindre des rebelles? On dit qu'ils ne sont si redoutables qu'à cause du grand nombre de leurs éléphants. Vous n'avez qu'à en faire deux ou trois mille tout d'un coup, et la guerre sera bientôt finie ! » Le roi, ainsi interpellé, rit de bon cœur et dit à son fils : « Tu as raison, mon enfant, c'est Dieu qui a tout fait. »

A cette époque de sa vie, le jeune prince désirait sérieusement le baptême ; mais la prudence ne permit pas de le lui donner, avant qu'on ne fût sur de sa persévérance. Un jour qu'il était avec 'J'évêque d'Adran, le prélat lui montra un jeune homme de sa maison qui avait été baptisé le matin.

« Qu'il est heureux! dit aussitôt le prince, et comme je voudrais être à sa place ! » Toute sa crainte était alors de mourir avant d'avoir été baptisé. Un jour, il disait à Mgr d'Adran : (( Connaissez-vous quand quelqu'un est près de mourir ? apprcncz-Ie moi, avec la manière de baptiser^ afin que, si vous n'êtes pas là, je dise à un de mes gens de me donner le baptême. »

Ce furent ces bonnes dispositions du jeune prince qui excitèrent les défiances des mandarins. Ils représentèrent au roi qu'il devait séparer son fils de l'évêque, de peur que celui-ci ne l'amenât à se faire chrétien. Pour le bien de là paix, Monseigneur crut devoir lui-même conseiller au roi de retirer son fils d'auprès de lui. Jusque-là il n'avait jamais manqué de réciter, matin et soir, ses prières avec son précepteur. Quand il fut, à son grand regret, remis dans la chambre de sa mère, il Ciontinua pendant longtemps à réciter ses prières tout bas, de peur d'être entendu du roi et de la reine. Les jours de dimanche et de fêtes, il se faisait réveiller de grand matin, pour pouvoir aller assister à la messe de l'évêque. Une fois, qu'on l'avait oublié, peut-être à dessein, il ne cessa de pleurer tout le long du jour. Chaque fois qu'il pouvait s'échapper, il courait chez Mgr d'Adran, pour recevoir ses avis et lui conter ses petites peines, au milieu d'une cour païenne et corrompue. Une fois il lui dit en versant des larmes : « Je ne voudrais jamais être roi, et dès demain, je m'en retournerais en France! C'est l'espérance seule de rendre un jour mon peuple chrétien qui me retient ici. »

Hélas ! de si belles espérances ne devaient pas se réaliser. Entraîné peu à peu par les passions et les scandales d'une cour toute païenne, il se laissa aller à imiter les mauvais exemples de son père, et sa foi s^affaiblit, à mesure que ses mœurs se corrompaient. Néanmoins il garda toujours beaucoup de respect et d'affection pour Mgr d'Adran, et sa foi s'étant réveillée aux approches de la mort, il eut le bonheur

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de recevoir secrètement le baptême, dans sa dernière maladie, de la main d'un chrétien qu'il avait à son service. Avec lui s'éteignit le dernier espoir de l'Église de Cochinchine. A la place de Télève de Tévêque d'Adran, ce fut un lettré haineux et cruel qui monta sur le trône pour succéder à Gia-long, et il commença contre les chrétiens cette.longue suite de persécutions, qui ne devaient prendre fin qu'avec l'expédition française en 1860.

Hostilité des mandarins. — Les grands mandarins de la cour, au lieu d'être reconnaissants de ce que le vicaire apostolique faisait pour leur pays, se montraient généralement ingrats et jaloux envers l'évêque, et aussi envers les officiers français qui, sur sa demande, étaient venus secourir le roi. Leur orgueil national, qui est excessif, comme chacun le sait, avait peine à devoir le salut du royaume à une poignée d'étrangers, dont l'évidente supériorité les offusquait; leur fanatisme religieux s'effrayait de voir l'influence accordée au chef des chrétiens. Cette hostilité se manifesta dès les premiers jours du retour de l'évêque d'Adran en Cochinchine. M. Boisserand, qui était habile physicien, venait souvent à la cour, pour faire des expériences devant le roi. Aux fêtes du Tet (1791), il fit partir un petit ballon, ce qui intrigua fort les Annamites; il fit ensuite plusieurs expériences d'électricité, entre autres celle par laquelle on imite le tonnerre; il fit aussi, au moyen dô l'étincelle électrique, partir un petit canon; tout cela amusa fort le jeune prince et son père. Les mandarins profitèrent de ce fait si simple pour manifester leur haine : évidemment un homme qui disposait de la foudre et pouvait sans feu décharger une pièce de canon, était un homme dangereux, qui avait de mauvais desseins contre la vie du roi. Quand celui-ci se fut retiré dans ses appartements, après avoir bien remercié le missionnaire, ils se saisirent de M. Boisserand, malgré ses protestations et ses cris, et ne par-

laîent de rien moins que de le mettre en jugement, comme coupable du crime de lèse-majesté. Le prince eut beaucoup de peine à Tarracher de leurs mains, et depuis lors, les expériences d'électricité ne furent plus renouvelées.

Cet incident, qui mettait à nu la sottise des lettrés de la cour, n'eût été que comique ; mais bientôt d'autres calomnies vinrent dévoiler la haine acharnée de ces messieurs contre la religion et ses ministres. Un des principaux officiers du roi se permit de renouveler la vieille accusation contre les missionnaires arrachant les yeux aux malades, pour en faire des remèdes efficaces dans toute sorte de maladies. C'était là le secret de leur habileté dans l'art de guérir; lui-même, dans telle église qu'il nommait, avait vu tout récemment un bénitier plein d'yeux ainsi arrachés. Mgr d'Adran^ fatigué de cette ignoble calomnie, que chacun s'empressait d'accepter comme très véridique, demanda au roi de procéder à une enquête sur ce fait. Le prince fit venir le grand mandarin en question, et lui promit de punir sévèrement les chrétiens, si l'accusation était prouvée; mais si elle était fausse, il serait mis à mort. Aveuglé par la haine, l'accusateur accepte la condition. Aussitôt on nomme des commissaires pour faire l'enquête, et Ton somme le mandarin de les mener au lieu indiqué. Celui-ci, se voyant pris à son propre piège, commence alors à tergiverser : « Je n'ai pas vu moi-même, j'ai entendu dire à un de mes amis... — Quels sont vos témoins? » Le misérable eut bien de la peine à les nommer. On le conduisit de force au lieu désigné par lui, et comme naturellement on ne trouva rien, le roi le condamna à mort, selon la condition qu'il avait eu la sottise d'accepter; mais il accorda sa grâce, à la prière de Tévêque d'Adran.

A quelque temps de là, les mandarins ourdirent une autre trame aussi insensée. Un jour, deux hommes payés par eux se présentent au palais ; l'un d'eux raconte sérieusement que son camarade était devenu muet, après avoir bu une médecine

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que lui avaient donnée les maîtres européens ; il ajoute que ceux-ci payent des hommes pour aller dans les campagnes arracher les yeux aux Annamites. Le roi qui aimait à rire feignit de croire à cette absurdité. « Voyez-donc, dit-il à ses gens, ces traîtres d'Européens; ils font semblant de nous apporter du secours, et ne viennent ici que pour faire mourir mes sujets. Aussi bien, il y a longtemps que je me défie d'eux. Ce n'est pas la première fois qu'ils cherchent à nous jouer de ces tours; mais je ne les crains pas. J'ai un excellent contre-poison que je vais donner à cet homme pour le guérir! » Il passe alors dans la pièce voisine, et verse dans un peu d'eau une poudre légèrement colorante qu'il fait boire au prétendu malade. Celui-ci, après plusieurs simagrées, se trouve mieux et déclare que la médecine royale l'a guéri. « Eh bien ! dit le roi, puisque tu as retrouvé la parole, tu vas médire maintenant quels sont ceux qui ont forgé cette belle histoire. » On l'attache à deux piquets, et on lui administre une bonne volée de rotin. Il confesse alors son imposture, et avoue que cinquante officiers ont monté cette affaire. Le roi en fit arrêter sept à huit et les condamna à mort; il fit en même temps publier un édittrès sévère contre ceux qui colporteraient de pareilles histoires, sans pouvoir les prouver. ^

Contributions pour les sacrifices. — Ce n'étaient là que de légères escarmouches. La question des rites allait fournir aux ennemis du nom chrétien d'autres armes plus dangereuses. Chaque année, au jour de l'an, on lève des contributions, dans tous les villages, afin d'offrir des sacrifices pour la prospérité du royaume ; ces contributions superstitieuses auxquelles les fidèles ne peuvent participer en conscience, sont, comme je l'ai dit déjà, une 'des priacipales sources de vexations contre les chrétiens. A cette époque surtout^ à cause des calamités publiques, ce refus revêtait presque l'apparence d'un crime de lèse-majesté « Les chrétiens refusent de faire

avec nous des sacrifices pour la prospérité du roi, donc ils âoiiit de cœur avec les Tay-son, nos ennemis. » L'accusation ôtaîl d une absurdité manifeste, en présence de ce que le vicaire apostolique avait fait et faisait tous les jours en faveur de Nguyen-anh. Voulant néanmoins imposer silence à la caliimnic, Mgr d'Adran profita de la paix relative dont on jouissail alors, pour faire solennellement des prières publiques, afin d^obtenir la tranquillité du royaume. La veille, les principaux de chaque chrétienté allaient en cérémonie inviter les notables de la commune ; le lendemain, il y avait messe solennt'lle, après quoi les chrétiens chantaient en chœur des prières composées pour la circonstance; il y avait ensuite un festin, sans lequel les Annamites, surtout païens, ne croient pas qu'il puisse y avoir de fête. Ces cérémonies firent beaucoup dp plaisir aux païens, et montrèrent à ceux qui avaient le cœur ilrnit, que si les fidèles refusaient de s'associer à leurs sacrilices, ce n'était pas par manque de patriotisme. Les missionnaires profitèrent de Toccasion pour demander aux villages (Pcximpter les chrétiens des contributions superstitieuses, et de les laisser faire leurs cérémonies, et prier à leur manière, pmir la paix et la prospérité du royaume ; presque tous le promirent.

Malheureusement Toccasion était trop tentante d'extorquer lie l'argent aux fidèles et de les molester. La plupart des chefs de village manquèrent donc à leur promesse, et continuèrent de calomnier et de vexer les chrétiens. Mgr d'Adran, voulant va finir, porta Taffaire au roi, et^ demanda formellement que li^s fidèles fussent exemptés des contributions pour les sacri- (icL\s, puisqu'ils les faisaient, à part, selon les rites de leur religion. Le roi fut très contrarié de cette demande : d'un côli5, il craignait de montrer trop clairement son ingratitude ^^nvers Tévêque, son bienfaiteur; de Taûtre, il ne voulait pas exrmpter les chrétiens, afin de les tenir dans la crainte. Il s'en lira en annamite, en donnant de bonnes paroles, et mit l'afl^aîre

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en délibération dans son conseil. Comme il s'y attendait bien, tous les mandarins se récrièrent qu'on ne pouvait accorder aux fidèles une telle faveur, qui tendait à renverser les lois fondamentales du royaume. Le roi enchanté de cette décision, qui le couvrait vis-à-vis du vicaire apostolique, rendit cet arrêt ambigu : « Si les villages veulent bien exempter de la contribution, ils en sont les maîtres; s'ils veulent Texiger, ils en ont le droit, parce qu'il s'agit d'un usage immémorial. » Les chrétiens continuèrent donc d'être exposés à toutes sortes d'avanies et de persécutions, au sujet de ces contributions.

Salut aux ancêtres. — Une autre affaire fit encore éclater les mauvaises dispositions du prince et de ses officiers. Il s'agit du salut à rendre aux morts et à leurs tablettes, salut qui est absolument défendu par les constitutions pontificales. Dans ses entretiens avec l'évêque, le roi était revenu bien des fois sur ce sujet, qui lui tenait fort à cœur. Le théologien couronné avait toutes sortes d'arguments, pour prouver que ce salut était une simple marque de politesse, et n'avait absolument rien d'idolâtrique. A cela, l'évêque et les missionnaires n'avaient qu'une réponse à faire, qui était toujours la même: « Rome, après un long examen et beaucoup de discussions contradictoires, a prononcé que ce salut est illicite ; nous ne pouvons qu'obéir. »

Le roi, battu sur le terrain d'autorité, voulut essayer de la violence. Un de ses mandarins était chrétien; il voulut l'obliger à saluer les images de ses ancêtres, persuadé qu'après cela, il aurait facilement raison du menu peuple. Le jour où l'on célébrait l'anniversaire de la naissance du prince Canh (avril 1797), tous les grands mandarins assistaient en grande tenue à la fête. Le mandarin chrétien, ayant, comme les autres, offert ses salutations au jeune prince, deux mandarins de ses amis, qui avaient reçu les instructions du roi, l'entraînèrent, moitié en riant, moitié de force, au temple des ancêtres, pour

lui faire saluer les tablettes de la famille royale, en lui disant : ^i Frère, saluez les anciens rois du pays, les ancêtres de notre Souverain ; allons, saluez, le roi dit qu'il n'y a là aucun mal; im ne vous oblige pas à saluer une idole, un génie, un démon, mais des hommes comme vous; saluez donc. — Où sont-ils, vos anciens rois ? Je ne vois ici que des planches sur lesquelles sont gravés leurs noms; je ne crois pas qu^ils puissent y être pTTsents. — Eh ! ne résistez pas davantage, de crainte que le niî ne se mette en colère contre vous ! — Vous savez bien fjïir» je n'ai jamais assisté à ces sortes de cérémonies. Pour- ([iioi voulez-vous m'y forcer à présent? — C'est l'ordre du roi do vous faire saluer. Que voulez-vous que nous y fassions ? » En même temps, ils lui faisaient violence, les uns lui tenant ica mains pour qu'il ne pût se défendre, pendant que les autres rs.sfiyaient de lui faire courber la tête. Pour s'en débarrasser, 1 fifficier chrétien dit à haute voix : «Je ne vois ici rien qu'il mt? soit permis de saluer. Je salue mon Dieu qui est présent partout ! » et il se prosterna, en faisant une courte prière, qui fui entendue seulement de ses voisins. Alors les mandarins le reconduisirent au roi. en disant d'un air fâché : « Il a salué, mais en invoquant son Dieu. — Qu'importe, répartit le roi, il a salué, c'est tout ce que voulais. » Puis se tournant vers lui, rJ Faccabla de reproches : « Je t'ai nourri tant d'années, je t'ai comblé de biens et d'honneurs, et tu refuses le salut à mes ancêtres ! Je ne t'oblige pas à renoncer à ta religion, je ne l'ordonne pas de rendre un culte aux idoles ou aux génies ; je \v flemande seulement d'honorer publiquement mes aïeux. Qu'est-ce qui peut t'en détourner? — Sire, je reconnais Votre Jlnjcsté pour mon roi; j'ai pour elle le plus profond respect, (comment donc oserais-je avoir du mépris pour vos aïeux? Il est vrai que depuis longtemps ils sont décédés, et je ne crois pas qu'ils puissent en aucune façon revenir en ces lieux; c'est pourquoi ma religion ne me permet pas de les saluer comme pnhents dans un lieu où ils ne sont pas. — Est-ce que tu ne

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salues pas les saints? Eu quoi diffèi*ent-ils de mes aucêtres? Ils sont morts, eux aussi, et ne peuvent revenir sur la terre. (Comment peux-tu les saluer et refuser à mes aïeux le même honneur? Je ne crois pas, moi non plus, que mes ancêtres soient ici présents, ni qu'ils puissent venir manger les mets qu'on leur offre. C'est simplement un témoignage public de ma piété filiale. L'évêque, en causant avec moi, m'a dit bien des fois qu'on pouvait saluer, quand on ne croyait pas que les ancêtres fussent présents, parce qu'alors il n'y a plus rien de superstitieux, — Je suis bien surpris que Tévêque dise qu'on peut faire une chose qui est prohibée par la religion — Je le lui demanderai encore, et je t'enverrai au roi de Siam, qui te fera bien faire le salut. — Quoi que dise ou fasse le roi de Siam, je ne saluerai pas! — Tu auras raison, parce qu'il voudrait te faire saluer des idoles; mais moi, j'exige seulement de toi que tu salues mes aïeux défunts, de la même manière que tu ferais s'ils vivaient encore. Tu ne me feras donc pas le salut à moi, quand je serai mort? — Non, sire, reprirent en chœur les mandarins, il ne saluera pas alors le roi lui-même. Il nous a dit plusieurs fois qu'il ne saluait pas les morts, mais seulement les vivants. — Quel impie ! s'écria le roi en colère, et il se dit notre sujet ! »

Le roi, en affirmant que Mgr d'Adran était de son avis, mentait sciemment, car ils avaient eu souvent de longues controverses à ce sujet; mais il tenait à faire croire que le vicaire apostolique pensait, au fond, comme lui, au sujet du salut, pour y amener plus facilement les chrétiens. Il essaya donc de lui tendre des pièges, pour lui arracher quelque acte extérieur dont il put se prévaloir. Un jour qu'ils se promenaient tous deux à cheval, suivis de quelques officiers, ils rencontrèrent au bord de la route un petit inieii^ Aussitôt le roi

1. Les mieux sont de petits oratoires qu'on rencontre ordinairement dans la campagne ou au bord des chemins. Les païens y font brûler des bâton-

saute de cheval, et s'incline respectueusement,. en passant devant, puis remonte à cheval, quand il est arrivé de l'autre côté. L'étiquette, qui est très exigeante en Annam, ne permettait pas à Tévêque de rester à cheval, le roi étant à pied. II descend donc de cheval, lui aussi, et reste immobile à sa place. Quand le roi fut remonté, il remonte à son tour, et passant à cheval devant Fidole, rejoint le prince en un temps de galop. « Eh bien! lui demanda celui-ci en riant, que faisiezvous donc tout seul là bas à m'attendre? — Sire, je m'acquittais de ce que je dois à Votre Majesté, sans qu'on put me soupçonner de saluer le diable. » Le roi se voyant deviné, sourit et n'insista pas davantage.

Ces taquineries n'auraient pas eu d'importance, si elles n'eussent décelé le mauvais vouloir du prince et son éloignement de la religion des Européens. Les tristes nouvelles de la Révolution française, dont les trafiquants portugais avaient soin de lui faire part, l'affermirent dans ces mauvaises dispositions. Il avait conservé un tendre et resjpectueux attachement pour Louis XVI qui l'avait secouru dans ses malheurs *. Que dut penser ce prince asiatique, habitué par son éducation à regarder la majesté royale comme au-dessus de tout, quand il apprit que des chrétiens, des Français, avaient jeté leur roi en prison, l'avaient condamné à mort, l'avaient fait monter sur l'échafaud? Ces orgueilleux mandarins, qui sont si fiers de leur civilisation et si porlés à mépriser tout ce qui est étranger, avaient beau jeu à parler des barbares d'Occident, et dans cette circonstance, il faut avouer qu'ils n'avaient pas absolument tort.

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