L.a révolution française (1993). — Les lettres des mis
nets et y déposent des offrandes, pour honorer les génies du lieu. D'après la loi, on doit se découvrir et se courber en passant devant.
1. Voir en preuve, aux pièces justificatives, la lettre du roi de Cochinchine au roi d'Angleterre, dans laquelle il déplore les infortunes du Roimartyr.
sionnaires écrites à cette époque témoignent toutes de Timpression qu'ils éprouvaient comme Français et comme prêtres à ces désolantes nouvelles. M. Lelabousse écrivait au mois de juillet 1793 (il ne connaissait pas encore l'assassinat juridique du roi) :
« Mgr Tévêque d'Adran m'a communiqué tous les papiers qu'il a reçus du séminaire des Missions ; j'ai vu toutes les nouvelles ; qu'elles sont effrayantes ! Le mal est donc à son comble ! Plût à Dieu qu'il fût à sa fin ! Qui eût jamais cru que la religion catholique dût être persécutée dans le royaume très chrétien? C'est ici qu'elle devait s'attendre à un pareil traitement. » La révolution française devait exercer son contre-coup désastreux dans toutes nos missions. Le séminaire de Paris avait été fermé, nos directeurs étaient réfugiés les uns à Londres, les autres à Rome. La spoliation avait mis sa main brutale sur les ressources que la piété des fidèles avaient préparées, pour l'entretien des missions et la subsistance des hommes apostoliques. Maintenant il fallait vivre uniquement aux frais des chrétiens. Nos Annamites, naturellement généreux, bien que ruinés par la persécution et la guerre, s'imposèrent des sacrifices pour aider leurs prêtres ; mais précisément, c'étaient les apôtres qui allaient faire défaut. Des huit missionnaires que Mgr d'Adran avait ramenés avec lui, quatre, on Ta vu, étaient morts dès le début ; deux autres, MM. Liivoué et Boisserand, succombèrent l'un en 1796, l'autre en 1797. Comment faire pour combler ces vides? En 1796, quatre nouveauxmissionnaires étaient partis de Londres, pour les missions de l'Extrême-Orient. Le bâtiment qui les portait fut pris par un vaisseau français, et les missionnaires, faits prisonniers, furent internés à Bordeaux. La disette d'ouvriers apostoliques était navrante. Les missionnaires surchargés d'ouvrage ne pouvaient plus visiter leurs chrétiens qu'une fois tous les deux ou trois ans ; ne pouvant suffire au soin des chrétiens, ils se voyaient, avec douleur, obligés
il abandonner Tévangélisation des païens. C'est ce qui explique comment, pendanfles trente années de paix relative dont jouit alors rÉglise de Cochinchine, les progrès du christianisme furent à peine sensibles. Les ouvriers apostoliques sùccom- ])aic*nl prématurément à une tâche écrasante, et personne ne vi^nait prendre leur place. Et cfuand la crise révolutionnaire lui un peu apaisée en France, il fallut de longues années pour réparer les ruines du sacerdoce ; aussi les missions catholiques qui ne peuvent vivre que de la surabondance des vieilles (\i'lisos d^Europe, subirent-elles partout un arrêt désastreux, Gl furent retardées dans leur développement, pendant près de cinquante ans. Ce n'est guère qu'à partir de 1840 qu'elles ont rtprîs un nouvel essor. C'est ce qu'il ne faut pas oublier quand on se plaint de la lenteur de leurs progrès. Écoutons ces plaintes désolées que le même missionnaire, M. Lolabousse faisait entendre au mois d'avril 1797 :
i^ Gomment tant d'Européens qui n'écoutent plus leurs pasleurs^ qui les chassent de l'enceinte de leurs villes, soutiendrnjU'ils, un jour, les reproches de ces infortunés ? Je voudrais tiu ce moment, pouvoir me transporter en Europe, à la tête (II.' nos chrétiens, de tant de vieillards qui demandent avec larmes les derniers sacrements, de tant de jeunes enfants dont riunocence est combattue, d'une foule de païens qui demandent à voir et à entendre un missionnaire d'Europe ! »
S»ituation en haute Cochinehine. — Dans la haute Cocîiinclûne, la persécution et les horreurs de la guerre continttcicnt à désoler nos chrétientés. Les deux frères Tay-son encore survivants, l'un au Ton-king et dans la haute Cochinchine, l'autre à Qui-nhon, étaient divisés, et cherchaient à se siî]q)lanter l'un l'autre, pour régner seul sur ce malheureux pays. La Providence les mit tous deux d'accord : Au mois de soplcmbre 1792, Quang-trung, le second, qui avait pris le tilrc d'empereur et dominait au Tong-king et dans la haute
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1790-1799) 465
Cochinchine, mourut presque subitement, après avoir laissé un manifeste furibond contre le roi légitime et les Français venus à son secours *. Nhac, Taîné, qui dominait en moyenne Cochinchine, mourut Tannée suivante, à Qui-nhon, après avoir vu sa flotte brûlée, dans le port de cette dernière ville, par les Français, et avoir perdu à peu près ses États, dont, sous prétexte de le secourir, s'était emparé son neveu, le fils de Quang-trung. Cette double mort, qui aurait pu mettre fin à la guerre des Tay-son, ne profita guère à Nguyen-anh, le roi légitime, parce qu'il n'était pas prêt à profiter de l'occasion. Ce fut le fils de Quang-trung, le prince Canh-thanh qui en recueillit les fruits, en réunissant sous son sceptre la moyenne et la haute Cochinchine, avec le Tong-king. Comme il n'était âgé que de onze ans, on nomma un régent du royaume et les mandarins qui gouvernaient sous son nom, se montrèrent généralement fort hostiles à la religion, parce qu'ils soupçonnaient les chrétiens, et surtout les missionnaires, de favoriser le retour du roi légitime, sur le trône de ses ancêtres. /
Saere de Mg^r de Véreri (l'Î^OB). — La coadjuteur, Mgr Labartette, préconisé évêque de Véren, depuis onze ans (1782), n'avait pas encore pu recevoir l'onction épiscopale. Désespérant de se réunir au vicaire apostolique, Mgr d'Adran, il prit en 1793 la résolution d'aller se faire sacrer au Tong-king. A son retour, il entreprit une tournée pastorale, pendant laquelle il administra la confirmation à près de huit mille fidèles. Ce fut de toutes parts, un élan meYveilleux des chrétiens pour recevoir leur évêque, et manifester leur zèle et leur ferveur ; mais ce pieux concours attira l'attention des persécuteurs, et Mgr de Véren manqua plus d'une fois de tomber entre leurs mains.
4(ÎG , CHAPITRE SIXIEME
Au mois de mai 1795, le régent du royaume, très hostile au christianisme, envoya partout des soldats, pour arrêter Tévêque et ses missionnaires ; ils ne purent mettre la main sur eux, mais ils infligèrent beaucoup d'avanies et de vexations aux chrétiens. Le bon Dieu vint au secours des fidèles; lo pcrséciileur et son fils, accusés de haute trahison, furent enfermés ilans des cages et jetés au fleuve. Encore un chapitre à ajouter au livre de Lactance : De la mort des persécuieurs.
Persécution générale (l'S'OS). — La persécution de 1795 dura donc peu de temps et fit peu de dégâts; mais, trois ans plus tard, en 1798, Tincendie se réveilla avec fureur, et prit Ivs proportions d'une persécution générale, au Tong-king et dans la haute Cochinchine. Celte persécution dura sans interruption jusqu'à la chute des Tay-son, c'est-à-dire deux ans en ('oclÛMchine et trois ans au Tong-king. Pour mieux surprendre li's chrctions et les missionnaires, la pei^sécution commença loiil à coup et sans qu'aucun édit Feùt annoncée. Le 7 août 1798, fjuatre compagnies de soldats, de cinquante hommes chacune, envahissaient, à l'improviste, les quatre chrétientés les plus rapprochées de la ville de Phu-xuan (Hué) où le jeune toi dos Tay-son tenait sa cour. Ils arrêtèrent un prêtre îîidigèuej M. Emmanuel Trieu, avec deux séminaristes et tout un couvent de religieuses. Celles-ci furent remises en lihcrtej mais on renversa leur maison, et on ne leur laissa, en les renvoyant, que les habits qu'elles avaient sur le corps. On détruisit de même les cinq autres eouvents de sœurs indigènes qui existaient dans la haute Cochinchine, et Ton ruina la pluparL des églises.
Le U ilu même mois, on envahit la résidence de Mgr de Véren ; ujais le prélat avait eu le temps de prendre la fuite, ùi put se dérober aux poursuites de ses ennemis. La plupart de SCS elTcts tombèrent aux mains des satellites et furent
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1790-1799) /i67
pillés. Les missionnaires, qui étaient traqués de tous côtés, coururent de grands dangers, mais par une providence spéciale de Dieu, pas un seul ne fut pris. Ils restèrent cachés dans les bois et dans les cavernes. Un d'eux, M. de la Bissacliière, appartenant à la mission du Tong-king, se réfugia avec quelques élèves sur un rocher désert isolé à huit lieues en pleine mer, et il y resta pendant sept mois. De temps en temps, des barques sortaient la nuit pour lui porter le riz nécessaire à sa subsistance et à celle de ses gens. On regarda comme une assistance particulière de Dieu que les missionnaires étant obligés de vivre dans des forêts remplies de tigres et d'éléphants, aucun ne devint la proie de ces animaux féroces, non plus que les chrétiens qui s'exposaient à la mort pour leur porter des vivres ; Dieu veillait sur ses fidèles serviteurs.
Martyre de Emmanuel Trieu (1*9' septembre %^9H). — Cependant on instruisait le procès du prêtre annamite Emmanuel Trieu et des chrétiens arrêtés avec lui. Le prêtre était originaire de Phu-xuan ; son père, qui était mandarin, mourut en combattant contre les Tay-son. Dès l'âge de quinze ans, ce jeune homme fut enrôlé dans la compagnie des gardes du roi, et forcé de se battre contre les rebelles. Le roi légitime s'étant enfui au Dong-naï (1775), Emmanuel resta à Hué, et s'attacha au service d'un des grands mandarins Tong-kinois qui gouvernaient alors dans la haute Cochinchine.
Quand les Tongkinois, chassés par les Tay-son, se réfugièrent dans leur pays, Emmanuel les y suivit. Là, désirant se donner entièrement h Dieu et à son Église, il quitta le service militaire, et se mit sous la conduite d'un père jésuite, qui résidait au Tong-king : quelque temps après, il passa chez les Dominicains espagnols, et fut ordonné'prêtre par le vicaire apostolique du Tong-king oriental, qui Tadmit dans son
/i68 CHAPITRR SIXIÈME
clergé. Aprèsavoir travaillé cinqà six ans dans cette mission, à la satisfaction de ses supérieurs, il demanda et obtint de son vicaire apostolique Tautorisation de retourner à Phu-xuan, visiter sa mère qui était fort âgée, infirme et si pauvre qu'elle n'avait pas même de logement à elle. Sans s'en douter, il allait au-devant du martyre. A son arrivée dans la mission de Cochinchine, il alla saluer le coadjuteur, Mgr de Véren, qui, après avoir pris connaissance des lettres de recommandation de son vicaire apostolique, Faccueillit avec faveur, et lui permit de demeurer dans la mission de Cochinchine, le temps qui lui serait nécessaire pour visiter ses parents et soulager la détresse de sa mère. C'est là que les persécuteurs se saisirent de lui, croyant mettre la main sur un missionnaire européen. Furieux d'avoir manqué leur coup, ils déchargèrent leur colère sur ce prêtre indigène, et le mirent cruellement à la torture, à deux reprises différentes ; puis ils le chargèrent d'une cangue énorme, et l'enfermèrent en prison avec plusieurs des notables de la chrétienté.
Le grand mandarin chargé d'instruire cette affaire était un ennemi acharné des chrétiens. Il fit comparaître devant lui M. Emmanuel et lui dit : « On dit que tu es un Tong-kinois, qui es venu ici pour ensorceler le peuple, et lui enseigner la religion chrétienne. — Je ne suispas Tong-kinois, maisCochinchinois, répondit le prêtre. Je suis né à Phu-xuan. Mon père s'appelait Ong-cai-luong; il était mandarin, au service de l'ancien Chua-nguyen \ Dans le temps de la grande famine, il y a environ vingt ans, je fus obligé de quitter ma patrie, et d'aller au Tong-king. J'y étudiai sous un maître de la religion chrétienne qui, quelques années après, m'ordonna prêtre, et m'envoya prêcher cette religion. Ayant quitté ma pairie depuis si longtemps, je n'y suis revenu que depuis trois mois, pour visiter ma mère qui est très avancée en âge. » Le man-