‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 25 sur 62 · Hué-vuong, qui régna en Cochinchine de 1765 à · texte numérisé non relu

Hué-vuong, qui régna en Cochinchine de 1765 à

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darin lui demanda alors d'un Ion moqueur : « As -tu femme et enfants? Sont-ils ici ou auTong-king? — Je n'ai jamais eu ni femme ni enfants, parce que dès ma jeunesse, j'ai abandonné le monde, et fait résolution de garder la chasteté toute ma vie. » Le mandarin commanda qu'il fût étroitement renfermé, et pendant les quarante jours qui suivirent, jusqu'à sa mart, il fut encore soumis trois fois à une cruelle flagellation. Sa cangue était si lourde que les bourreaux, craignant qu'il ne mourût écrasé sous ce poids, furent obligés de la lui changer contre une plus légère ; on lui mit alors les fers aux pieds. Pendant sa captivité, il était presque toujours occupé à méditer ou à réciter des prières. Le 17 septembre, de grand matin, il fut mandé devant le tribunal. Dès qu'il parut, les mandarins lui dirent : «Eh bien! maître, voulez-vous renoncer à prêcher la religion, et rentrer dans le monde, pour y exercer la profession qui vous plaira ? Si vous nous le promettez, nous allons prier le roi de vous pardonner. — Non, répondit fermement le Père, je suis prêtre, et j'aime mieux mourir que de consentir à ne plus prêcher la religion. » Sur cette parole, on lui signifia aussitôt la sentence de mort.

Vers les dix heures du matin, il fut conduit au supplice, en compagnie de six voleurs qu'on avait réservés pour les exécuter avec lui. Les chrétiens, accourus en foule, faisaient cortège au confesseur du Christ, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, comme s'il allait à l'autel. On portait devant lui sa sentence conçue en ces termes : « Que tout le monde sache qu'un individu nommé Trieu, de la famille Nguyen-van-dang, fait profession d'enseigner la religion portugaise (chrétienne) et d'exhorter le peuple à embrasser cette religion, qui est la plus détestable qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi son crime mérite qu'il ait la tête coupée. » Lorsqu'on fut arrivé au lieu de l'exécution, le prêtre se mit à genoux pour prier. Alors le mandarin qui présidait fit distribuer à chacun des condamnés une ligature (un peu plus d'un franc de notre

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monnaie, au cours de Tépoque) *, Le Père refusa cet argent, disant qu'il n'avait plus besoin de rien sur la terre. Le mandarin insista : « C'est un cadeau du roi; il n'est pas permis de le mépriser. — Qu'on le prenne alors, mais qu'on le donne aux pauvres, de ma part. » Pendant cette altercation, un des satellites s'étant permis de frapper le Père au visage : « Comment, s'écria le mandarin indigné, l'heure n'est pas encore venue, et tu maltraites le maître! » et il le punit sévèrement; puis s'adressant au martyr : « Asseyez-vous, maître; quand le moment sera venu, on vous préviendra. » Alors M. Emmanuel s'assit sur ses talons, et continua sa prière.

A midi, le mandarin s'approcha du prêtre toujours absorbé dans sa prière, et lui dit respectueusement : « Maître, l'heure est venue ! » Aussitôt le martyr se remet à genoux, et présente sa tête au bourreau. Dès qu'elle fut tombée, les chrétiens se précipitèrent en grand nombre pour ramasser la tête avec le corps, ainsi que le sang dont la terre était inondée. Ils firent si bien, qu'ils emportèrent toute la terre qui avait bu le sang du martyr, et laissèrent un grand trou au lieu de l'exécution.

M. Emmanuel Trieu était âgé de quarante-deux ans, quand il donna sa vie pour la foi. Les mandarins ne s'opposèrent pas à ce que les chrétiens enlevassent son corps, pour lui rendre les derniers honneurs. Cinq ans plus tard, quand la paix eut été rendue à l'Église de Cochinchine (1803), Mgr de Véren, alors vicaire apostolique, fit exhumer ces précieux restes, qui furent déposés solennellement dans l'église de la chrétienté de Duong-son.

Quant auxprincipaux notables, qui étaient retenus en prison au nombre de trente-deux, on les mit à cette épreuve. On les fit entrer dans une maison, qui avait deux portes placées visà-vis l'une del'autre ; sur l'une, on avait écrit engros caractères :

1. Uusage de distribuer de l'argent aux condamnés à mort est pour leur acheter du vin, afin de se fortifier et de supporter le supplice avec plus de courage.

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porte de la vie ; sur l'autre, porte de la mort. Pour sortir par la porte de la vie, il fallait fouler aux pieds un crucifix posé sur le seuil ; de l'autre côté de la porte de la mort, on voyait les bourreaux avec leur sabre. Tout étant ainsi préparé, les mandarins prirent place sur l'estrade placée au milieu de la maison, et proposèrent l'option aux confesseurs. Le concours du peuple et des mandarins était fort ^rand ; tous attendaient avec curiosité l'issue de l'épreuve. Trente s'avancèrent d'un pas ferme vers la porte de la mort; les deux apostats, qui passèrent par la porte delà vie etfoulèrentla croix aux pieds, furent siffles parle peuple, et renvoyés avec mépris par les mandarins.

Cette persécution fut une des plus cruelles qu'on vît en Annam. Un grand nombre de fidèles, tant hommes que femmes, furent soumis aux plus affreuses tortures, pour les forcer à déceler la retraite des missionnaires ; mais pas un traître ne se trouva parmi eux.. Aux uns, on cloua les mains sur des planches, et ils restaient ainsi des jours entiers au soleil et à la pluie, supportant d'indicibles douleurs ; à d'autres, on versa de l'huile sur le nombril, et on y trempait des mèches, qui leur consumaient lentement le ventre; plusieurs demeurèrent longtemps suspendus par les cheveux, ou la tête en bas, attachés par les doigts du pied à de petites cordes, qui pénétraient jusqu'aux os. Il y en eut qu'on attachait étroitement, tout nus, deux ou trois en paquet, et pendant plusieurs jours, des soldats les gardaient ainsi, ne leur permettant pas de se détacher de leurs compagnons de souffrance, même pour satisfaire aux besoins les plus urgents de la nature. On brûlaà plusieurs la barbe, ou d'autres parties du corps les plus sensibles. Un grand nombre en moururent au bout de quelques jours.

Un des amusements des satellites, pendant cette persécution, fut d'attacher fortement les confesseurs aux colonnes des maisons, et de leur fixer les mains, afin qu'ils ne pussent faire un mouvement. On plaçait alors à chacun de leurs doigts tenus écartés de grosses mèches de coton, trempées au

préalable dans une huile épaisse, et on y mettait le feu. Pour faire durer le plaisir, un scélérat plus ingénieux que les autres eut ridée vraiment infernale de faire passer leurs doigts dans de petites écuèlles, qu'on remplissait d'huile, de manière à ce que ces flambeaux vivants pussent durer un jour ou deux. Les satellites s'attablaient alors, jour et nuit, mangeant et buvant aux dépens des victimes, dont les doigts leur servaient de lampes. C'étaient des cris de joie et des railleries atroces, à l'aspect des contorsions que la douleur arrachait, avec des plaintes déchirantes, aux martyrs de Jésus-Christ. Beaucoup, surtout parmi les femmes, qu'on torturait avec plus d'acharnement comme plus faibles, eurent ainsi les dix doigts des mains brûlés jusqu'à l'os, sans rien avouer, alors qu'un mot eût îftuffi pour mettre fin à leurs souffrances. Certes, ces pauvres Annamites donnèrent, dans cette occasion, à leurs Pères spirituels une preuve de fidélité qu'on ne trouverait peut-être pas si facilement chez nos vieux chrétiens d'Europe. Je le répète, pour qu'on saissise mieux l'héroïsme de leur dévouement, la plupart connaissaient la retraite des missionnaires, auxquels ils portaient régulièrement des vivres dans les forêts, où ceux-ci se tenaient cachés, et pas une indiscrétion ne fut commise, pas un traître ne se trouva, pas une femme, pas un enfant ne succomba à la violence des tortures pour découvrir la retraite du missionnaire. Qu'eût-on pu faire de mieux en France ?

On vit même à cette époque des exemples de férocité dignes des Cannibales. Un malheureux chrétien fut attaché à un poteau, déchiqueté et dévoré tout vivant; depuis les enfants du gouverneur jusqu'aux derniers valets des écuries, chacun tenait en main un lambeau sanglant de sa chair, et le mangea sous ses yeux. Un mandarin chrétien allait subir le même sort; déjà il avait reçu l'ordre de se laver soigneusement, pour que sa chair fût plus présentable ; mais la femme du gouverneur obtint sa grâce.

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Un prêtre indigène, nommé Dominique, qui travaillait dans le Phu-yen, tomba, en 1799, aux mains des persécuteurs. Il fut mis à la cangue et torturé à plusieurs reprises ; les chrétiens cependant purent le racheter au prix d'une somme considérable.

Cette arrestation ranima le feu de la persécution dans la moyenne Cochinchine. Le plus ancien catéchiste de la province perdit tous ses biens, et eut à souffrir beaucoup de mauvais traitements. On Faccusait d'avoir introduit le prêtre au Phuyen, pour espionner au nom du roi légitime. Il répondit : « Si c'est parce que je suis chrétien que vous me maltraitez ainsi, je suis prêt à donner ma vie pour ma religion; mais si vous me mettez à mort, sous prétexte qnej'ai introduit ici des espions, je vous déclare que je meurs injustement. » Il fut condamné aune amende de neuf cents livres, qu'il paya. Comme les chrétiens voulaient se cotiser pour lui rendre une partie de cette somme, il s'y refusa généreusement. « Laissez-moi, leur dit-il, expier mes péchés. »

Le missionnaire voulait l'exempter de cette contribution, très lourde pour un Annamite, surtout à cette époque : « Ne craignez rien, mon Père, répondit-il; je sais à qui je donne. On ne perd jamais avec le bon Dieu. Quand on m'aurait enlevé mes champs, avec le peu de bien que j'ai, quand il ne me resterait que l'habit qui me couvre, je me reposerais tranquille dans les bras de la Providence. Mon père fut confesseur de la foi; il n'avait rien, et ne me laissa en mourant d'autre héritage que ses vertus. Quand je fus avancé en âge, on me fit chef de mon village ; je n'avais pour étendre dans l'endroit où s'asseyaient mes hôtes, que la natte qui nous servait, à ma femme et à moi, pour dormir. Cependant, je n'ai jamais manqué de rien. Dieu m'a même donné des biens, et quoiqu'on ne cesse de me piller, sous toutes sortes de prétextes, je suis plus à l'aise que beaucoup de mes persécuteurs. »

Ce même catéchiste donna encore qualre cents francs pour

conh îbuer à la rançon du Père Dominique. Du reste, tous les rhrélif>ns s'imposèrent des sacrifices pour profiter de Tavarice du gjiind mandarin, et arracher leur Père spirituel à la mort. Une pauvre vieille femme, qui n'avait pas une sapèque, alla pendant trois mois à la pêche aux grenouilles, et ayatit ramassa' de la sorte près de quatre francs, elle apporta toute joyeiisG son petit trésor au catéchiste, pour aider à racheter le Pcre Dominique. En quelques mois, les fidèles du Phu-yen ramassèrent plus de dix mille francs pour obtenir la mise en lihorlé de leur père.

La main de Dieu ne tarda pas à s'appesantir sur les perséculi'UTs. La guerre civile se mit parmi les Tay-son, ce qui ne facilita pas médiocrement la victoire définitive du roi légitime. Ea apprenant qu'ils avaient déclaré la guerre au christianisme, Nguyon-anh s'était écrié tout joyeux : a Les Tay-son persécutonl la religion; ils sont à nous, leur règne est fini ! » L'événenjcnt ne tarda pas, en effet, à prouver, comme je le dirai au chapitre suivant, que les persécuteurs finissent toujours mal.

Mort de Mgr d'Adran (octobre l'^'OO). — Mgr d'Adran ne devait pas voir la fin de la persécution qui désolait la partie nord de son vicariat apostolique. Sur les instances du roi, il avait accompagné le jeune prince Canh au siège deQui-nhon, pour lui servir de conseil et de mentor. Une attaque de dyscnlorie, aggravée par les peines morales, et trente-trois années d'une vie agitée en Cochinchine, le mit bientôt à rcxtrC'mité (septembre 1799).

Lo roi, qui malgré son aversion pour le christianisme, semljle avoir eu toujours une véritable affection pour le prélaL, son bienfaiteur, envoya ses meilleurs médecins, et fit tous ses ciïorts pour lui sauver la vie. Chaque jour, le jeune prince venait le visiter; le roi, s'arrachant aux préoccupations du siego, vint lui-même plusieurs fois, et témoigna beaucoup de peine en voyant tous ses soins inutiles.

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Mgr d*Adran vit arriver la mort avec calme et même avec joie. «Me voilà donc enfin, disait-il à M. Lelabousse qui l'assistait, rendu au bout de cette carrière tumultueuse que, malgré ma répugnance, je parcours depuis si longtemps. Voilà que mes peines vont enfin finir, et mon bonheur commencer. Je quitte volontiers ce monde, où Ton me croyait heureux. J'y ai été admiré des peuples, respecté des grands, estimé des rois; mais je ne regrette pas tous ces honneurs; ce n'est là que vanité et affliction. La mort va me procurer le repos et la paix. Tunique objet de mes désirs ; je l'attends avec impatience; si je suis encore utile sur la terre, je ne refuse pas le travail; je me soumets à toutes les croix que j'ai trouvées au milieu des grandeurs; mais si Dieu veut bien m'appeler à lui, je suis au comble de mes vœux. Quoique je craigne ses jugements terribles, j'ai la plus grande confiance en ses miséricordes. » Le médecin du roi, ayant en vain épuisé tous ses remèdes, vint prendre congé du prélat mourant. « Mon ami, lui dit-il en souriant, ne soyez pas affligé si vous n'avez pu me guérir. Vous avez fait tout ce qui dépendait de vous; je vous en remercie. Retournez auprès du roi, et racontez à Sa Majesté ce que vous avez vu; dites-lui bien que je n'ai ni inquiétude, ni frayeur, afin qu'il connaisse comment les Européens savent vivre et mourir. »

Pendant les deux mois que dura sa maladie, il fut sans cesse occupé de Dieu et du bonheur du ciel. Il se faisait lire les passages de l'Apocalypse sur la Jérusalem céleste, et l'on sentait que son cœur vivait d'avance au milieu dé ces glorieux parvis. Quand il eut reçu les derniers sacrements, il se fit apporter son crucifix et l'ayant saisi entre ses mains défaillantes, il prononça avec un grand esprit de foi ces touchantes paroles : « Croix précieuse, qui toute ma vie fûtes mon partage, et qui, en ce moment, êtes ma consolation et mon espoir, permettez-moi de vous embrasser, pour la dernière fois. Vous avez été outragée en Europe; les Finançais vous

ont renversée et rejetée de leurs temples, depuis qu'ils ne vous respectent plus; venez en Cochinchine. J'ai voulu vous fairr* connaître à ce peuple plus grossier que méchant, et vous planter en ce royaume jusque sur le trône des rois; mais mes pioches m'ont rendu indigne d'être l'instrument d'un si grand ouvrage. Plantez l'y vous-même, ô mon Sauveur, et érigez vos temples sur les débris de ceux du démon. Régnez sur les Cncliînchinois. Vous m'avez établi pour leur annoncer votre Evanf^île; aujourd'hui que je les quitte pour aller à vous, je les remets entre vos mains. Je vous demande pardon de toutes les fautes que j'ai commises, depuis trente-trois ans que j'en suis chargé, avec la grâce de mourir dans votre saint amour. » Quelques jours avant la mort, cette grande intelligence s'obscurcit, et le délire survint. Après une agonie de quarante heures, Mgr d'Adran expira doucement, le 9 octobre, entre les bras de M. Lelabousse, le dernier survivant des jeunes missionnaires qu'il avait ramenés de France en 1789. Il était Agé de cinquante-^ept ans et dix mois, et gouvernait la mission, en qualité de vicaire apostolique, depuis vingt-neuf ans.

Funérailles. — Aussitôt après la mort du prélat, on alla prévenir le roi qui envoya sur-le-champ un magnifique cercueil et des étoffes de soie, pour envelopper le corps. Le 10 octobre, après un premier service funèbre, on le transporta sur un des vaisseaux du roi, pour le ramener au Dong-naï, où devait se faire la cérémonie des funérailles.

Le 16 octobre, on était arrivé à Saigon ; le soir, on descendît à terre le cercueil, qui fut porté avec beaucoup d'apparat, à la lueur des flambeaux, à la maison épiscopale, située alors dans la paroisse de Thi-nghe, auprès du pont de F Avalanche, non loin de Tendroit oh est maintenant la poudrière. Pendant deux mois entiers, le cercueil demeura exposé au milieu de la grande salle de réception, et des points les plus éloignés de la mission, les fidèles accoururent en foule, pour

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rendre les derniers devoirs à leur premier pasteur. Le matin, on célébrait solennellement la messe, devant le corps, après quoi on prononçait une courte oraison funèbre. Le soir, on se rendait à Féglise de Thi-nghe, située tout près de là, pour chanter T office des morts, puis on revenait en procession faire Tabsoute sur le cercueil.

Le prince Canh, qui avait suivi le corps de son précepteur, avait fait élever, devant la maison épiscopale, une grande paillote, où il recevait chaque jour, à sa table, les nombreux mandarins païens ou chrétiens qui vinrent de tout le royaume rendre à l'illustre défunt les honneurs funèbres. Les officiers français qu'il avait appelés en Cochinchine se firent aussi un devoir de s'y rendre, en habit de cérémonie.

Le 16 décembre, le roi étant veau de Qui-nhon, voulut présider lui-même à la cérémonie des obsèques. Voici la description que nous donnent les Lettres édifiantes de ces funérailles vraiment royales, les plus belles probablement qu'on ait jamais vues en Cochinchine \

« La religion et le trône se sont réunis, pour rendre à Mgr d'Adran tous les honneurs dus au rang qu'il tenait dans l'Église et dans le royaume. Le roi avait chargé le prince, son fils, de diriger le convoi. On se mit en marche, vers les deux heures après minuit. Le cercueil, enveloppé d'un damas superbe, et enchâssé dans un cadre à deux degrés, avec chacun vingt- cinq cierges allumés, était placé sur un beau brancard, d'environ vingt pieds de long, porté par quatre-vingts hommes choisis. Un baldaquin brodé en or couvrait le tout. Une grande croix, formée avec des fanaux artistement disposés, était à la tête du convoi; elle était suivie de six niches bien sculptées, posées sur des tables et portées chacune par quatre hommes. Dans la première étaient quatre caractères dor, qui signifient : Au souverain seigneur du ciel. La seconde renfermait

1. Nouvelles lettres édifiantes, tome VIII, pages 157 et suiv.

rimasfû de sainl Paul, la troisième celle de saint Pierre*, la quatrième celle de Tang-e gardien, la cinquième celle de la saîule Vierge. Ensuite venait un étendard de damas, d'environ qu!ri/r pieds de long, où étaient brodés en caractères d'or les liUcs qu'avaient donnés à Mgr d'Adran le roi de France et cilnl de Cochinchine, avec ceux qui lui appartenaient, en qualité d'évêque. La crosse et la mitre étaient dans la sixième iiiclio; on la portait aussi sur un brancard, immédiatement devant le cercueil. Une nombreuse jeunesse chrétienne, avec Ips catéchistes les plus respectables de chaque église, accompagnait les brancards et les niches. Toute la garde du roi, composée de plus de douze mille hommes, sans compter cvUv «lu prince, son iils, était sous les armes, et rangée sur rl<'ux ligues, les canons de campagne à la tête. Cent vingt éliqiljants, avec leur escorte et leurs cornettes, marchaient di s duiix côtés. Tambours, trompettes, musique militaire (.■rxliiiHihinoise et cambodgiennes, rien n'y manquait. Plus de cIl-ux cents fanaux de différentes formes, outre un nombre prodigieux de flambeaux et de cierges, éclairaient cette marche lugubre. Au moins quarante mille hommes, tant chrétiens que païens, suivaient le convoi. Le roi s'y trouvait, avec tous les mandarins des différents corps, et chose étrange, sa mère mrrnr, sa sœur, la reine, ses enfants, toutes les dames de la cour, crurent que pour un homme si au-dessus du commun, il fallait passer par-dessus toutes les lois communes; elles y vinrent toutes, et allèrent jusqu'au tombeau. »

Lo prélat avait choisi pour sa sépulture un jardin de plaisance, qu'il possédait à environ cinq kilomètres de Saïgon. {.W'M là que fut conduit le cercueil, et quand on y fut arrivé, \v roi lit écarter la foule, pour permettre [k M. Liot, qui préfiidalt aux obsèques, d'accomplir les cérémonies de la liturgie calhoUque. Comme les chrétiens se précipitaient en larmes

L Cl' tait le patron de Mgr d'Adran.

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pour saluer une dernière fois leur bien-aimé père, les mandarins voulaient les écarter. « Laissez-les approcher, dit le roi ; c'était leur père, il est bien naturel qu'ils le pleurent. »

Quand les cérémonies de la sépulture catholique furent accomplies, le roi s' avançant, d'un air grave et la tristesse au front, prononça cet éloge funèbre, qu'il avait, dit-on, composé lui-même.

« Je possédais un sage, Tintime confident de tous mes secrets, qui, malgré la distance de mille et mille lieues, était venu dans mes États, et ne me quitta jamais, lors même que la fortune me tournait le dos. Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui qu'elle a repassé sous mes drapeaux, au moment où nous sommes le plus^unis, une mort prématurée vienne nous séparer tout à coup? Je parle de Pierre Pigneaux, décoré de -la dignité épiscopale, et du glorieux titre de plénipotentiaire du roi de France. Ayant toujours présent à l'esprit le souvenir de ses anciennes vertus, je veux lui en donner un nouveau témoignage. Je le dois à ses rares mérites. Si en Europe, il passait pour un homme au-dessus du commun, ici on le regardait comme le plus illustre étranger qui ait paru à la cour de Cochinchine.

« Dès ma plus tendre jeunesse, j'eus le bonheur de rencontrer ce précieux ami, dont le caractère cadrait si bien avec le mien. Quand je fis les premières démarches pour monter sur le trône de mes ancêtres, je l'avais à mes côtés. C'était pour moi un riche trésor, où je pouvais puiser tous les conseils dont j'avais besoin pour me diriger. Mais tout à coup, mille malheurs vinrent fondre sur le royaume, et mes pieds devinrent aussi chancelants que ceux de Tbiên-khang de la dynastie des Ha*. Alors il nous fallut prendre un parti qui nous sépara comme le ciel et la terre. Je lui remis entre les mains le prince héritier, et véritablement il était digne qu'on

1. Empereur de Chine, qui vivait Tan 2057 avant l'ère chrétienne. Il est célèbre dans les annales du pays par ses malheurs.

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lui confiât un si cher dépôt, pour aller intéresser en ma faveur le grand monarque qui régnait dans sa patrie. Il réussit à m'obtenir des secours; ils étaient déjà rendus à moitié chemin, lorsque ses projets trouvèrent des obstacles et n'allèrent pas au gré de ses désirs. Mais à l'exemple d'un ancien, regardant mes ennemis comme les siens, il vint, par attachement pour ma personne, se réunir à moi, pour chercher l'occasion et lesmoyensdelescombaltre. L'année que je rentrai dans mes anciens États, j'attendais avec impatience quelque heureux bruit, quim'annonçât aussi son retour. L'année suivante, il arriva au temps qu'il avait promis. A la manière insinuante et pleine de douceur avec laquelle il formait le prince, mon fils, qu'il avait ramené, on voyait qu'il avait un talent unique pour élever la jeunesse. Mon estime et mon affection pour lui croissaient de jour en jour. Dans les temps de détresse, il nous fournissait des moyens que lui seul pouvait trouver. La sagesse de ses conseils, et la vertu qui brillait jusque dans l'enjouement de sa conversation, nous rapprochaient de plus en plus. Nous étions si amis et si familiers ensembleque, lorsque mes affaires m'appelaient hors de mon palais, nos chevaux marchaient de front. Nous n'avons eu jamais qu'un même cœur. Depuis le jour que, par le plus heureux des hasards, nous nous sommes rencontrés, rien n'a pu refroidir notre amitié, ni nous causer un instant de déplaisir. Je comptais que cette santé florissante me ferait goûter encore longtemps les doux fruits d'une si étroite union; mais voilà que la terre vient de couvrir ce bel arbre. Que j'en aide regrets ! Pour manifester à tout le monde les grands mérites de cet illustre étranger, et répandre au dehors la bonne odeur de ses vertus, qu'il cacha toujours, je lui donne ce brevet d'instituteur du prince héritier, avec la première dignité après la royauté, et le surnom d'Accompli * :

{ , J*ai dit dans l'introduction qu'on donne aux morts un nom liturgique, sous lequel seul on leur offre les sacrifices. Les mandarins ne savaient comment faire pour imposer ce nom superstitieux au prélat défunt : « Donnez-

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Hélas ! quand le corps est tombée et queTâme s'envole au ciel, qui pourrait la retenir? Je finis ce petit éloge, mais les regrets de la cour ne finiront jamais. O belle âme du maître, recevez cette faveur ! »

Le roi prononça cet éloge funèbre d'un ton accentué, bien que de temps en temps les larmes fissent un peu trembler sa voix. Après cela, le clergé et les chrétiens se retirèrent, et Je roi, demeuré seul avec les mandarins païens, offrit les sacrifices qu'on a coutume défaire aux mânes des défunts. Dans les usages du pays, le prince, ne pouvait, sans se déshonorer aux yeux de son peuple, manquer à cette cérémonie, à moins de se déclarer chrétien, ce qu'il était bien éloigné de faire; mais il fut le premier à plaisanter ensuite de cette ridicule corvée, qui lui était imposée par les rites, Quelques jours après, 8*entretenant avec les mandarins, il leur disait : « Là haut, le maître devait bien rire de nos sacrifices et de nos mets. )i

Le roi fit élever un riche mausolée pour recouvrir les rester de son bienfaiteur. Ce tombeau, qui est certainement un des plus beaux de tout TAnnam, fut entouré d'un mur en brîqueô, et une garde de cinquante hommes y fut placée à perpétuité*

Le tombeau de Tévêque d'Adran a traversé les persécutions^ protégé par le souvenir du grand évêque. et cette religion de la mort, qui est une des vertus du peuple annamite. Depuis l'occupation, la France a voulu que la tombe du pluâ illustre et du plus dévoué de. ses enfants fût élevé à la dignité de monument national. C'est auprès de ses restes précieux que reposent désormais, attendant l'éteraelle résurrection, les missionnaires français qui meurent à Saigon, après avoir usé leur vie à ce qui fut la double œuvre de Mgr Pigneaux de Béhaine : le développement du christianisme et la grandeur de la Pratice, deux choses qui seront toujours indissolublement unies ici, n'en déplaise à ceux qui voudraient les séparer.

lui le nom d'Accompli, dit le roi; car il a résumé en lui toutes les plus belles qualités. »

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